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LA PHILOSOPHIE DE VOLTAIRE. XXXV

Constituante, animée de son esprit, n'a pas non plas senti tout d'abord que le remaniement inévitable de la société française serait beaucoup trop radical pour n'aboutir qu'à un compromis; que la passion de l'égalité, surexcitée par dix siècles de fictions et de privilèges, romprait nécessairement d'un coup toutes les chaînes du passé.

Voltaire, qui a si souvent prononcé le mot de révolution, est mort plein d'espoir dans les réformes de Turgot. Il ne concevait pas une république durable dans un grand pays. Celle de Rome avait sombré dans le césarisme. 11 admirait la Suisse, la Hollande, Venise; mais c'étaient de petits Etats défendus par les lagunes ou les montagnes. L'histoire elle-même semblait conclure à cet idéal pratique de la royauté anglaise.

Toutefois sa philosophie, plus hardie que sa politique, lui montrait dans la démocratie la conclusion nécessaire de sa doctrine. «Je vous avouerai », dit un des interlocuteurs de l'A B G, « que je m'accommoderais assez d'un gouvernement démocratique... Tous ceux qui ont des possessions dans le même territoire ont droit également au maintien de l'ordre dans ce territoire. J'aime à voir des hommes libres faire eux-mêmes les lois sous lesquelles ils vivent, comme ils ont fait leurs habitations. C'est un plaisir pour moi que mon maçon, mon charpentier, mon forgeron, qui m'ont aidé à bâtir mon logement, mon voisin l'agriculteur et mon ami le manufacturier, s'élèvent tous au-dessus de leur métier, et connaissent mieux l'intérêt public que le plus insolent chiaoux... de Turquie. Aucun laboureur, aucun artisan, dans une démocratie, n'a la vexation et le mépris à redouter... Être libre, n'avoir que des égaux, est la vraie vie, la vie naturelle de l'homme; toute autre est un indigne artifice, une mauvaise comédie où l'un joue le personnage de maître, l'autre d'esclave, celui-là de parasite, et cet autre d'entremetteur. »

XXXVI prf:face.

Exposer les idées de \'oltaire sur l'homme et les sociétés humaines, c'est faire pressentir sa morale ; il n'en est pas de plus simple, de plus pure et de plus noble, puisqu'elle se résume en trois mots : justice, bienfaisance, tolérance; ou en un seul : la vertu. Mais, ce qui importe ici, elle est tout entière fondée sur l'expérience, elle est purement humaine et sociale. Il ne faut pas se tromper à ses recours si fréquents à une justice suprême, à une loi naturelle, à une raison universelle. Nous savons que la loi naturelle n'est que la notion la plus générale de l'intérêt le plus simple et la garantie réciproque de cet intérêt. En fait, les actes moraux n'ont point, pour Voltaire, d'autre sanction que le châtiment et le remords, l'approbation publique et le sentiment du devoir accompli, non d'un devoir métaphysique, mais d'un devoir corrélatif au droit, c'est-à-dire à l'intérêt d'autrui. Le paradis et l'enfer sont des contes d'enfant. Ce n'était pas pour gagner l'un ou éviter l'autre qu'il flétrissait les assassins du jeune La Barre, qu'il réhabilitait la mémoire de Calas, qu'il réclamait la liberté pour les serfs du Mont- Jura; qu'il secourait, employait, conseillait les jeunes gens recueillis dans sa maison, et jusqu'aux jésuites malheureux.

La morale de Voltaire n'a pas été une théorie plus ou moins exacte du bien et de l'utile; c'est une force agissante et vivante. Il en est ainsi de sa philosophie; elle a été avant tout militante; elle a soutenu quarante ans une lutte sans trêve contre les fausses conceptions de l'univers, contre les illusions de la psychologie, contre les erreurs de l'histoire traditionnelle, contre les fables elles superstitions, contre les crimes de la théocratie et les abus de l'ancien régime. Le sens pratique est le caractère propre et original de la pensée de Voltaire; de là cette popularité sans égale, cette puissance qui s'est transmise de génération en génération.

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