‹ Dialogues et entretiens philosophiquesChapitre 35 sur 117 · LA PHILOSOPHIE DE VOLTAIRE. XLI · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DE VOLTAIRE. XLI

doit posséder la toate-puissance; et la puissance étant la mesure même de la liberté, sa liberté doit être infinie. Comm.ent donc accorder sa puissance avec sa nécessité, sa liberté avec son immutabilité? Ah! répond Voltaire, il est le seul libre, le seul puissant; mais il n'est pas extravagamment puissant. 11 est lié par les lois éternelles qui sont émanées de lui, par sa volonté nécessaire et nécessitée, par sa raison, qui ne peut admettre des choses contradictoires. C'est dire qu'il a été puissant, qu'il a été libre, et qu'il ne l'est plus; c'est dire qu'il ne l'a jamais été, puisque, éternel, il n'a jamais pu vouloir et faire que ce qui est.

Dieu est parfait. Assurément : sinon il pourrait vouloir corriger son œuvre, qui ne serait plus éternelle; et lui-même cesserait d'être immuable.

C'est pitié de voir Voltaire s'épuisera ces logomachies; mais il n'est pas au bout de ses peines, et voici venir la pierre d'achoppement, le rocher de Sisyphe qu'il n'a jamais pu ni déposer, ni alléger, ni écarter : le problème du bien et du mal. On sait assez que ce problèm.e n'existe point, que le mal et le bien sont relatifs à l'homme, que le plaisir et la douleur physiques, intellectuels ou moraux, sont les deux termes variables d'une comparaison entre les effets des divers contacts de l'organisme avec les objets extérieurs, de l'homme avec ses semblables. 11 n'y a là qu'un fait à constater. Mais, dès que Dieu est la souveraine justice, le problème , se pose, implacable et insoluble. Si Dieu est tout, | il est à la fois le bien et le mal; s'il est juste, le \ mal ne peut exister; Voltaire ne se dissimule aucu- | nement la gravité de l'accusation, l'impossibilité > d'y répondre. Il ne veut pas entendre parler d'Or- ' muz et d"Ahrimane, d'un Dieu bon et d'un dieu diable; il rejette bien loin les enfers, « inventés pour justifier la justice divine », Il gémit sur les conséquences nécessaires, et nécessairement imparfaites, de lois non moins nécessaires, non moins

XLIl PREFACE.

nécessairement parfaites, en tout cas immuables. 11 ne voit de remède que dans la.résigjîation. Augustin disait, après avoir écrit seize livres sur la trinité : « Ce n'est pas que j'eusse rien de solide à dire, mais il fallait bien dire quelque chose ! »

« Les Épicuriens, dit Callicrate, ont sur vous une supériorité bien marquée : ils n'ont point de reproche à faire à un Être suprême, à un Dieu juste qui Iciisse la vertu sans secours. » « Toute secte qui admet la plénitude de la puissance divine, la charge des abus qu'elle n'empêche pas. i (m, 152.)

Voltaire n'en maintient pas moins que Dieu est rémunérateur et vengeur. Mais de quel droit punira-t-il ses créatures, ses « marionnettes de la Providence », pour des fautes qu'il les a, de toute éternité, destinées à commettre? Voltaire n'en sait rien. La punition, d'ailleurs, effacera-t-elle le mal qui a été? et comment punira-t-il ce qui n'existera plus? Voltaire insinue que. peut-être, une monade immortelle habite en un point inconnu de l'organisme; il est vrai qu'il retire im.médiatement cette proposition hétéroclite. Mais, pour démentir ainsi toute sa critique de l'âme et des êtres imaginaires, ne faut-il pas qu'il soit littéralement réduit aux abois? Nous Taimons bien mieux lorsqu'il écrit: c S'il était possible que Dieu cessât d'être juste, je voudrais, moi, agir avec équité. » (i, 1 jg.) Il y a des philosophes qui nient les peines et les récompenses, et « qui n'en seraient pas moins gens de bien. » (i, 172.)

Cependant « un philosophe doit annoncer un Dieu, s'il veut être utile à la société humaine, s (i, 172,) Qui dit cela? Ce n'est pas l'histoire. Enfin Voltaire en est réduit à cet argument de prédicateur, aussi faux qu'il est infime : « Je veux que mon procureur, mon tailleur, mes valets, ma femme même, croient en Dieu, et je m'imagine que j'en serai moins volé et moins cocu. » (11, 192.)

Page 1