LA PHILOSOPHIE DE VOLTAIRE. V
n'est point un système, qu'il n'a rien du scepticisme factice de Pyrrhon ou de Berkeley. Au fond, comme l'a démontré Diderot dans l'Entretien avec d'Alembert, le scepticisme absolu n'existe point. Mais de plus, aucun n'est plus limité que celui de Voltaire. Voltaire ne doute jamais que de ce qu'il ne sait pas, ou de ce qu'il croit ne pas savoir. Partout il affirme avec énergie ce qu'il sait, et aussi, trop souvent, ce qu'il croit savoir : ce qu'il tient de l'expérience et ce que la raison lui démontre.
Le scepticisme dépassé. Voltaire n'a été jusqu'au bout ni du matérialisme, ni de l'idéalisme; mais c'est toutefois vers ce dernier qu'il s'est le plus avancé. Le panthéisme devait le séduire; il cite volontiers Epictète et Marc-Aurèle; il aime à dire, en parlant de lui-même : « Nous autres stoïciens. » Il accepte, au nom de l'expérience, ce qu'il y a de sensualiste, de matérialiste, dans la doctrine de Zenon et de Chrysippe, à condition de diviniser, comme ceux-ci l'ont fait, au nom de la raison, ridée abstraite de l'univers. C'est un état d'esprit singulier, au premier abord, chez l'homme qui n'a point assez de railleries contre les êtres métaphysiques, contre les mots pris pour des choses. Mais comment douter des tendances panthéistes de celui qui écrit : « Il se pourrait que nous fussions dans Dieu, que nous vissions les choses en Dieu (ii, i lo, 197)... L'universalité des choses est émanée de ce Dieu, qui seul est par lui-même, et dont tout est l'ouvrage: > (m, 154; voir aussi 11, 189, etc).
Au reste, Voltaire se garde d'approfondir cette donnée qui le séduit. La haine des systèmes est un des traits de son génie; il excelle à en découvrir les vices; et sans relâche il reprend et développe en ses Dialogues les critiques qu'il a condensées dans une satire célèbre. Platon comme Épicure, Aristote comme Descartes, Leibnitz comme Malebranche, reçoivent tour à tour sur les doigts; et il ne reste miette des types, des atomes déclinants, des formes