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LES DEUX RAISONS

Il n'entre pas dans notre pensée de contester ni d'amoindrir les services rendus à Tesprit humain par la raison. Notre critique vise seulement une certaine conception de la raison. Aussi importet-il de mettre ici en pleine lumière les contradictions impliquées par cette conception , les faux obstacles qu'elle se crée, les déviations qu'elle impose à la philosophie, et l'impuissance finale du rationalisme à résoudre des problèmes imaginaires ou mal posés.

La raison est une lente acquisition de l'expérience; le produit, le résidu d'innombrables comparaisons entre les jugements tirés de l'expérience passée et les jugements confirmatifs ou contraires tirés de l'expérience présente. La raison se modifie donc incessamment, parfois en mal, le plus souvent en mieux : elle progresse, elle s'éclaire, elle s'élargit avec l'expérience même. Mal informée, elle a été la source de toutes nos erreurs; à mesure qu'elle avance et grandit, en dépit d'intermittences qu'on peut comparer aux rétrécissements subits des grands fleuves, elle élimine Terreur ou la noie dans les flots accrus de la vérité. Après avoir créé les superstitions, les religions, les êtres métaphysiques, elle les atténue, les dissipe, et finalement les supprime.

Telle est, en réalité, la raison, telle est son oeuvre, à laquelle Voltaire a si activement collaboré, et le rationalisme, qui se sert de la raison tout en la dénaturant, participe à ce travail d'épuration, jusqu'au moment où il l'enraye par une idée

VIIÎ PREFACE.

inexacte de l'origine, du caractère et de Toffice de la raison.

Quelle est donc cette idée? Il est difficile de la définir, tant elle est confuse, captieuse et contradictoire; vraie par certains côtés, elle est illusoire par d'autres; et malheureusement, c'est à l'illusion, à l'erreur, qu'elle emprunte son principal caractère. D'une part, en etfet, le rationaliste admet que l'expérience enrichit et amende la raison; que la raison change, puisqu'elle progresse'. D'autre part il affirmée que la raison est la condition de l'expérience, qu'elle lui est antérieure, qu'elle est universelle, et partout égale à elle-même : donc immuable en son principe.

Tour à tour il s'accommode de ces deux points de vue, qui renferment l'un et l'autre une part, bien inégale toutefois, de vérité; mais, en somme, il préfère le second, et surtout les conclusions fausses qui semblent en découler.

11 serait cependant bien facile de concilier l'un, qui est peu discutable, avec le peu de vérité que l'autre retient encore. Il n'y aurait qu'à reconnaître l'identité de l'expérience et de la raison, à considérer que, tout progrès de l'expérience étant le point de départ d'un progrès nouveau, la raison ou expérience acquise, fruit de l'expérience passée, est nécessairement la condition même de l'expérience présente et future. Mais il faudrait alors renoncer à un être métaphysique, à la raison antérieure, supérieure, universelle et immuable. C'est à quoi le rationalisme ne saurait consentir. Plutôt combattre l'expérience au nom de la raison, c'est-à-dire d'une expérience dépassée et démentie; mieux vaut se perdre en un dédale; se dérober, pour en sortir, aux entraînements d'un principe erroné, quitte à l'invoquer au moment où il devient inutile; mieux

* « Peu à peu la raison se forme; elle examine à la fin ceque l'instinct a inventé. » III, 211.

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