LA PHILOSOPHIE DE VOLTAIRE. IX
vaut enfin déclarer que la raison est un mystère inexplicable, ineffable, un don* de je ne sais quel bienfaiteur inventé pour les besoins de la cause : oui, mieux vaut le Dcus ex machina que ce sacrifice d'un cercle vicieux imaginaire.
Tel est le vice du rationalisme. Comment s'est-il développé ?
Les conquêtes de l'expérience n'ont pas été seulement graduelles; elles ont été inégales. Elles n'ont ouvert dans l'amas des préjugés que des jours partiels. De plus, elles n'ont éclairé ni toutes les régions de la terre, ni, à un égal degré, toutes les intelligences formées en un même milieu social. La raison, en s'étendant, laissait donc autour d'elle certaines zones obscures, où pullulaient des erreurs nées de l'expérience incomplète, et que l'expérience accrue était impuissante à atteindre et à dissiper. A force de vieillir, ces préjugés, qui s'étaient traduits en systèmes fructueusement exploités, se firent considérer comme antérieurs et supérieurs à toute expérience. Ce qu'il y avait en eux d'universel abusa sur leur valeur. On ne se demanda pas si leur universalité n'était point la marque la plus manifeste de leur faiblesse. Par cela même qu'on les rencontrait plus impérieux et plus tenaces chez les peuplades les plus brutes et parmi les esprits les plus enfants, ils auraient dû provoquer la défiance des races plus nobles et des intelligences plus cultivées. Non; leur empire sur les sauvages et sur les civilisés les éleva au rang de vérités nécessaires départies à Thumanité. Bien plus, on alla jusqu'à relever dans les strates les plus infimes du genre humain, et dans les âmes les plus incultes, l'empreinte la plus pure d'une sagesse infaillible, altérée depuis par le travail de cerveaux subtils. Dès lors, il y eut deux raisons, l'une contingente et variable, formée et étendue par l'expérience, dont le germe existait
* I, i35, 140; in, G6, i5q, 162.