LA PHILOSOPHIE DE VOLTAIRE. XI
supérieure, à la raison humaine, et présidant aux phénomènes. Dés qu'un accident naturel, marée, tempête, météore, cours des vents ou des astres, était assimilé à un acte prémédité, il était inévitable de l'attribuer, soit à la volonté du phénomène personnifié, soit à des personnes chargées de diriger les choses et de déterminer les actions. C'est ainsi que la croyance à des esprits , à des dieux d'abord innombrables, puis réduits à douze , à trois , à deux, à un seul, fit partie intégrante de la raison, occupa, dans la raison, une sphère supérieure , inaccessible à l'expérience, immuable, de nature et d'origine inconnues.
Cette raison métaphysique, don ineffable des dieux ou d'un dieu également ineffables , guide infaillible, lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, etc., ne supprimait pas, comment l'eût-elle pu faire? la raison expérimentale, contingente, mais progressive. Elle a cru longtemps, elle croit encore l'employer et la diriger de haut. Elle a pris à son compte les travaux et les conquêtes de cette humble sœur; elle l'a vue, sans trop d'inquiétude, éliminer lentement les préjugés sacrés, souffler sur les dieux des nations et les réduire en attributs d'une entité suprême. Ce n'est que bien tard qu'elle s'est aperçue qu'elle perdait tout le terrain gagné par sa servante; et, réfugiée sur le dernier sommet croulant de son îlot métaphysique, elle proteste contre le flux prêt à l'engloutir; elle crie à l'expérience, par la voix de Voltaire : Tu n'iras pas plus loin !
Voltaire a reçu, il a accueilli avec amour, paré de son style limpide, de son clair génie, et fécondé par son activité infatigable, les trésors déjà si riches de Texpérience : voilà son titre à Timmortalité. Mais, faute d'avoir distingué dans la raison humaine l'élément réel et l'élément imaginaire, il s'est épuisé à en pallier les contradictions, à limiter la science, à défendre la raison contre les assauts de la raison,