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PREMIER DIALOGUE

PHILALÈTHE, EUTHYPHRON, | Là

EUDOXE. | ne

s les premiers jours du mois de mai 4871, s

yphron, Eudoxe et Philalèthe, tous trois philo

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métaphysique de Malebranche. Ils s’assirent, et

Eudoxe se mit à lire le treizième entretien :

« Ah! Théodore, que l’idée que vous m’avez donnée de la Providence me paraît belle et noble; mais, de plus, qu’elle est féconde et lumineuse, qu’elle est propre à faire taire les libertins et les impies! Jamais principe n’eut plus de suites avantageuses à la religion et à la morale. Qu'il répand de lumières, qu’il dissipe de diffcultés, cet admirable principe! Tous ces effets qui se contredisent dans l’ordre de la nature et dans celui de la grâce ne marquent nulle contradiction dans la cause qui les produit; ce sont, au contraire, autant de preuves * évidentes de l’uniformité de sa conduite. Tous ces maux qui nous affligent, tous ces désordres qui nous choquent, tout cela s’accorde aisément avec la sagesse, la bonté, la justice de celui qui règle tout... Il faut que l’ouvrage de Dieu s’exécute par des voies qui portent le caractère de ses attributs. J’admire présentement le cours majestueux de la providence générale. »

THÉODORE. — « Je vois bien, Ariste, que vous avez suivi de près et avec plaisir le principe que je vous ai exposé ces jours-ci, car vous en paraissez encore tout ému. Mais l’avez-vous bien saisi? vous en êtes-vous bien rendu le maître? C’est de quoi je doute encore, car il est bien difficile que, depuis si peu de temps, vous l’ayez

CERTITUDES. ÿ

assez médité pour vous en mettre en pleine possession. Faites-nous part, je vous prie, de quelques-unes de vos réflexions, afin de me délivrer de mon doute et que je sois en repos; car plus les principes sont utiles, plus ils sont féconds, plus est-il dangereux de ne les prendre pas tout à fait bien. »

ARISTE. — « Je le crois ainsi, Théodore; mais ce que vous nous avez dit est si clair, votre manière d’expliquer la Providence s’accorde si parfaitement avec l’idée de lêtre infiniment parfait et avec tout ce que nous voyons arriver, que je sais bien qu’elle est véritable. »

EUDOXE

Comme il manque par moments peu de chose à cette philosophie pour que nous puissions l’adopter! Ce grand principe de Malebranche : « Dieu n’agit pas par des volontés particulières », est

bien le résumé de notre théodicée.

PHILALÈTHE.

. Assurément. La science que Malebranche eut de

l'univers était incomplète, comparée à celle que

nous pouvons avoir, mais il en tira les consé-

quences avec sagacité.

Sans parler d’une foule de contradictions dont nous nous garderons de lui faire un reproche, vu les difficultés que lui créaient l'intolérance de son siècle et sa qualité de religieux, je ne peux cependant admettre sans protestation des vues aussi hasardées sur l’ensemble de l’univers. Ce que chacun sait est le résultat des expériences qu'il a faites de la réalité, ainsi que des expériences qui ont été faites avant lui et hors de lui, mais qui lui sont arrivées par l'audition ou la lecture. L’induction et la généralisation appliquées à ces faits amènent à des idées plus ou moins justes sur des portions de l'univers. Je dis à des idées plus ou ains justes, car, pour affirmer dans une forme absolue quelque chose au sujet d’une portion de l'univers, il faudrait connaître l’infinité des faits

qui constituent cette portion de l’univers; or cela

Fo} ”

est impossible à l'esprit humain. Notre connaissance à cet égard peut être comparée à un plan topographique plus ou moins bien fait. Le meilleur plan est loin d’être adéquat au pays lui-même; il en donne cependant une idée, et même le plan le plus médiocre n’est pas inutile.

Notre connaissance va perdant de sa certitude à mesure que nous embrassons des segments plus vastes de la réalité. Que dire quand nous avons la prétention d’embrasser l’ensemble du monde»?

Notre situation alors. me rappelle l’impression que j'éprouvai une nuit dans la Békaa. I] faisait trèssombre ; un falot éclairait le sable et les pierres jusqu’à une distance de quelques pas; au delà de ce petit cercle de lumière était l’immensité ténébreuse. Vouloir conjecturer si, à un kilomètre de là, il y avait une plaine, des montagnes, des rivières, des rochers, eût été chimérique. Ainsi ferionsnous si, du point où nous sommes placés dans

l'univers, nous voulions juger de l’ensemble.

PHILALÈTHE.

force nous est bien, cependant, d'essayer de construire d’après ce que nous voyons la théorie de ce que nous ne voyons pas, sous peine de ressembler à l’animal qui, courbé vers la terre, ne s’occupe que de l’objet le plus prochain de ses

sens et de ses appétits.

EUTHYPHRON

Soit, mais n'oubliez pas que de telles vues ne dépassent pas ce que les anciens appelaient placita philosophorum, vx dpssxdueva. Un doute supérieur plane sur toutes ces spéculations. Le doute tient à une question insoluble. Notre constitution psychologique, qui est l’œil par lequel nous voyons la réalité, n'est-elle pas elle-même trompeuse ? Ne sommes-aous pas les jouets d’une erreur inévitable? Impossible de répondre à une pareille in-

terrogalion sans tomber dans un cercle vicieux.

PHILALÈTHE.

Je me suis habitué à ne plus m'’arrêter à ce doute, qui a jeté tant de philosophes dans une voie sans issue. Comme l'instrument de la raison, manié scientifiquement et appliqué à la façon d’un étalon inflexible de la réalité, n’a jamais conduit à une erreur, il faut en conclure qu'il est bon et qu’on peut s’y fier. Une balance se vérifie par ellemême, quand, en variant les pesées, elle donne

des résultats constants.

EUDOXEe

Ajoutons que l'humanité n’est pas chose aussi une que le pensaient Descartes et même Kant.

Nous connaissons plusieurs humanités, et notamment deux principales, celle qui s’est développée dans l’Asie occidentale et en Europe, celle qui s’est développée dans l'Asie orientale, je veux dire la Chine. Or ces diverses humanités, quoique très-

inégales en amplitude, sont construites à peu près

sur le même plan psychologique, et on peut dire sans crainte d’erreur que les autres humanités semées dans l’espace ne diffèrent pas essentiellement de la nôtre quant aux notions fondamentales de la raison et de la morale; peut-être même difièrentelles moins de nous que n’en diffèrent un Anna-

“mite ou un Chinois. ,

PHILALÈTHE.

Les temps sont tristes. Vingt fois par jour nous nous demandons s’il vaut la peine de vivre pour | assister à la ruine de tout ce que nous avons aimé. Heureux celui qui croit à une cité de Dieu éternelle, et peut, comme saint Augustin, pendant le siége d’Hippone, mourir consolé ! Voulez-vous que nous confrontions nos idées générales sur Dieu et sur l’univers? J'estime que ce sont là des sujets sur lesquels il faut revenir tous les dix ans, pour se dresser à soi-même une sorte de bilan des quantités dont on à varié depuis la dernière liqui-

dation. ‘:

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