‹ Dialogues et fragments philosophiquesChapitre 14 sur 37 · EUDOXE ET EUTHYPHRON · texte numérisé non relu

EUDOXE ET EUTHYPHRON

Très-volontiers.

PHILALÈTHE.

J'ai coutume pour ma part de classer mes idées sur ce sujet en trois catégories. La première, malheureusement fort limitée, est celle des certitudes; la seconde est celle des probabilités; la troisième est celle des rêves. Nous nous abstiendrons de mentionner ces derniers, si vous le voulez, Euthyphron, bien que probablement ce soit

là pour chacun de nous la partie la plus chère.

Le rêve est bon et utile, pourvu qu’on le tienne pour ce qu’il est. Souvenez-vous du grand principe de Hegel : « Il faut comprendre l’inintelligible

comme tel. »

LUDOX E.

Que Philalèthe commence à nous exposer,

parmi les notions que nous possédons sur l’ensemble de l'univers, celles qu’il regarde comme

certaines.

PHILALÈTHE.

Deux choses me paraissent tout à fait certaines, quand je réfléchis sur l’ensemble de l’univers, tellement certaines même, que, si je ne réussis pas à les faire paraître évidentes à toutes les personnes initiées à l esprit scientifique, cela viendra sûrement de ce que je les exposerai mal. La première, c'est que, en analysant ce qui se passe dans les parties de l’univers ouvertes à nos investigations, nous ne saisissons aucune trace de l’action d'êtres déterminés, supérieurs à l’homme et procédant, comme dit Malebranche, par des

volontés particulières.

EUDOXE

Expliquez-nous bien ce que vous entendez par

ces paroles.

PHILALÈTEHE.

La planète que nous habitons offre un aspect totalement différent de celui qu’elle présenterait si l’homme n'existait pas. L'homme, en d’autres termes, agit dans le fiers de notre planète à la manière d’une cause. Hors de notre planète, l’action de l’homme peut être considérée comme nulle, puisque notre planète n’agit guère dans l’ensemble de l’univers que par la gravitation; or l’homme n’a pas changé et ne saurait changer la gravitation de sa planète. Cependant, la moindre action moléculaire retentissant dans le tout, et l’homme étant cause au moins occasionnelle d’une foule d’actions moléculaires, on peut dire que l’homme agit dans le tout d’une quantité qui équivaut à la petite différentielle qu'il y a entre ce qu'est le monde avec la Terre habitée et ce que serait le monde avec la Terre inhabitée. On peut même dire que l’animal agit lui-même dans l’uni-

vers à la façon d’une cause; car une planète peu-

plée seulement d'animaux verrait se produire à sa surface des phénomènes naissant de la spontanéité de l’animal et différents des purs phénomènes mécaniques, où ne se décèle aucun choix.

Il suit de là que, s’il y avait des êtres agissant dans l'univers comme l’homme agit à la surface de sa planète, ou d’une façon plus efficace encore, on s’en apercevrait. Supposons un être raisonnable d’un autre monde transporté sur notre globe; bien avant qu’il eût rencontré des hommes, il prononcerait que cette planète est habitée par des êtres raisonnables et libres comme lui, combinant des moyens en vue d’une fin. La vue d’une route, d'un mur, d’une allée d'arbres lui suffirait pour prononcer cela, de même que cet ancien abordant dans une île, et trouvant sur le sable des figures de géométrie, conclut sur-le-champ : « El y a ici des hommes. » Or le spectacle de l’univers ne nous autorise à rien conclure de semblable. Tout y est plein d'ordre et d'harmonie; maïs, dans le

détail des événements, rien n’est particulièrement

intentionnel ; tout se passe par des lois générales, auxquelles on n’a jamais constaté une seule dérogation en vue de fins spéciales.

Un des cas où il serait le plus naturel que de telles dérogations se produisissent, ce serait pour favoriser un homme vertueux ou une cause juste. Or cela n’est jamais arrivé. La nature est d’une insensibilité absolue, d’une immoralité transcendante, si j ose le dire. L’immoralité de l’histoire et l’iniquité inhérente aux sociétés humaines ne sont pas moindres. La société, quoi qu’on fasse, sera toujours dans l'impossibilité d’être juste. Je sais que l'immense majorité des hommes croit qu’il y à des dieux protecteurs de l'innocence, vengeurs du crime, susceptibles de se laisser attendrir. Mais c’est que, n'étant pas initiés à l'esprit scientifique, ils n’ont pas la force d'analyse et d'observation nécessaire pour voir qu'il ne se produit pas, dans le train des choses, d'interventions voulues d'êtres supérieurs. Ces interven-

tions se constateraient. Or on n’a pas constaté une

seule fois la trace de l’action d’une main intelligente venant s’insérer momentanément dans la trame serrée des faits du monde. Le champ de l'observation est si vaste, que, si de telles inter-

ventions avaient lieu, on les remarquerait.

EUDOXE

Vous niez toute efficacité de la prière ?

PHILALÈTHE.

Je ne nie pas la prière comme hymne mystique. Tout acte d’admiration, de joie, d’amour est une prière en ce sens. Mais la prière intéressée, la prière par laquelle l’être fini cherche à substituer sa volonté à celle de l’être infini, je la rejette, et je la tiens même pour une sorte d’injure faite,

innocemment sans doute, à la Divinité.… Tenui popano corruplus Osiris.

On tente de corrompre le dieu par de petits ca-

deaux. Dans les âges primitifs, quand un héros

ee Te

était dévoré par un cancer, on le croyait mangé par un dieu; on offrait au dieu de la viande fraîche, on supposait qu’il l’aimerait mieux que la chair du malade et qu'il lâcherait celui-ci, L'homme non scientifique admet qu'il y a des êtres agissant directement dans les choses du monde, et il s’imagine qu’en s'adressant à ces êtres, il obtiendra d’eux une action conforme à ses désirs. Mais jamais on n’a constaté qu’une telle prière ait été suivie d'effet. Les philosophes grecs virent cela dans la perfection. L'un d’eux, Diagoras de Mélos, à qui l’on montrait les offrandes des marins dans un temple de Posidon : « On compte les sauvés, dit-il, on ne compte pas les noyés, qui, cependant, avaient fait des vœux comme les autres! »

Que cela est bien dit! En pareille matière, on a coutume de ne tenir compte que des cas favorables; on passe l'éponge sur les cas qui ne répondent pas aux illusions qu’on cherche à se

faire. C’est l'explication de tous les miracles; or

la prière est en réalité une demande de miracle, puisque celui qui prie sollicite la Divinité de changer à son profit le cours que la nature suivrait sans cela. Le malade qui demande de guérir quand, selon l’ordre naturel, il devrait mourir, demande un miracle; il demande que, dans le cas où sa maladie serait mortelle, elle ne soit pas mortelle. Les paysans qui font des processions pour avoir la pluie ou la faire cesser demandent un miracle; ils demandent que la pluie tombe à un moment où naturellement elle ne devrait pas tomber, ce qui exigerait un total bouleversement intentionnel de l'atmosphère. Telle grande pluie du mois de juin tient aux phénomènes qui se sont passés dans les banquises du pôle Nord au mois de mai. Il faudrait donc que l'Éternel, connaissant un mois d'avance les prières qu’on lui adressera, eût porté son attention sur les agissements des banquises, les eût troublées dans leur formation, ou bien qu’il empêchât les glaces du

pôle, en s’avançant vers le sud, d’avoir leurs

effets ordinaires de refroidissement et de condensation de vapeurs. Qu'est-ce cela, si ce n’est un miracle ?

Pour que la croyance répandue à cet égard fût fondée, il faudrait qu’on pût constater des cas où

vraiment la prière à été efficace, c’est-à-dire où

Ja prière a fait que les choses aient suivi un cours

différent de celui qu’elles auraient suivi sans cela. Or une telle constatation n’a jamais été faite et ne sera jamais faite. On prie depuis le commencement du monde, et on n’a jamais eu la preuve qu'une prière, un vœu, aient été suivis d'effet. Près de trois mille inscriptions puniques, toutes semblables entre elles, sont récemment sorties de

terre; par chacune d'elles, un dévot carthaginois

nous atteste que Tanith et Baal-Hammon ont

exaucé sa prière, en foi de quoi il a dressé ce petit cippe. Voilà qui est bien; mais Tanith et Baal-Hammon sont des faux dieux; personne n’admet plus qu’ils aient pu accorder des grâces.

Les trois mille cippes de Carthage attestent une

erreur. Des empilements d’ex-voto ne sauraient donc être considérés comme la preuve qu'un vœu ait jamais été exaucé. Quand même la masse d’une population croirait avoir expérimenté l'efficacité de la prière, cela ne prouverait rien. Les Carthaginois prétendaient avoir expérimenté la même efficacité et se trompaient, puisque leurs dieux (tout le monde l’avouera aujourd’hui) étaient impuissants.

La statistique pourtant serait facile. En temps de sécheresse, vingt ou trente paroisses d’une même région font des processions pour obtenir la pluie; vingt ou trente n’en font pas. Au moyen de registres bien tenus et en opérant sur un grand nombre de cas, il serait facile de voir si les processions ont eu de l'effet, si les paroisses qui en ont fait ont été plus favorisées que les autres, et si la quantité de pluie dont elles ont été favorisées est proportionnelle à leur ferveur.

On pourrait renouveler l'expérience de mille

manières. On composerait, par exemple, deux

CERTITU DES. 19

salles d’enfants atteints de la même maladie, en prenant des précautions pour qu’il n’y ait pas de fraude dans la répartition. Aux uns on laisserait les personnes religieuses mettre des médailles censées miraculeuses, aux autres on ne mettrait rien, et on verrait si cela produirait une différence appréciable. Mais on ne l’a jamais fait, et tous les gens sensés m'accorderont, j'ima-

gine, que, si on le faisait, le résultat est écrit

d'avance.

La même absence d'intervention surnaturelle se remarque dans les événements de l’histoire. Les pations les plus pieuses et les plus orthodoxes sont souvent battues par les nations moins pieuses et moins orthodoxes, sans qu’on ait jamais pu constater qu’une providence supérieure ait favorisé d'autre parti que le plus courageux ou le plus fort. Le prétendu dieu des armées est toujours

pour la nation qui a la meilleure artillerie, les

meilleurs généraux. La nature montre dans son

gouvernement une absolue indifférence au bien et

au mal. Le soleil se lève également sur les bons et sur les méchants.

Il n’y a donc pas un fait qui porte à croire qu'il y ait en dehors de l’humanité des êtres finis susceptibles d'agir sur notre planète. Ceci ne veut nullement dire qu’il n’existe pas en dehors de l’humanité d’autres êtres intelligents et actifs; mais ceci veut dire que de tels êtres n’étendent pas leur action jusqu’à notre planète ni jusqu'aux mouvements des astres. Car, si une telle action particulière existait, on la reconnaîtrait. Supposons des fourmis établissant leur république en un endroit fort solitaire, et où l’homme ne passerait que deux ou trois fois par siècle. Supposons ces fourmis capables d’arriver à la science de la nature et à la découverte de quelques-unes de ses lois, mais non de parvenir à se rendre compte de l'être énorme qui les écraserait. Leur philosophie naturelle ressemblerait à la nôtre, mais elles devraient admettre que les leis subissent à cer-

tains momenis, tous les quarante ou cinquante

ans, un étrange bouleversement, qu’alors un être inconnu, gigantesque, une force intermittente, sans explication, passe, renverse tout. Si les fourmis étaient philosophes, elles ne confondraient nullement le passage d’un tel être avec une tempête, une trombe, phénomènes tout à fait mécaniques et où ne perce aucune intention. L'homme, conçu plus ou moins vaguement, serait bien pour elles ce que le dieu était pour l’antiquité, un être plus puissant que l'humanité, intervenant par moments dans les affaires de la terre et de l’humanité. Eh bien, on n’a jamais constaté qu’un tel être existe au-dessus de l’homme; jamais phénomène comme celui dont les fourmis seraient témoins dans l'hypothèse que j’exposais tout à l'heure ne se passe par-dessus la tête de l'humanité. Les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, les épidémies étaient tenus autrefois pour des faits de cet ordre, pour des signes de la colère de Dieu. A l’heure qu'il est, aucune personne in-

struite ne l’admet. Ces événements sont tenus

pour naturels, et, parmi les causes des éruptions | du Jorullo ou 4 l'Hékla , aucune académie des sciences ne consentira à compter, pour une fraction si minime qu'elle soit, les péchés des Mexicains ou des Islandais. Il y a des pays bien moins moraux que l'Islande, et qui ne tremblent jamais.

EUDOXE

Est-ce là toute votre théologie ? Elle est étrange-

ment négative.

PHILALÈTIHE.

Attendez. Je vous ai dit qu’en théologie j'admettais deux propositions certaines. Autant je tiens pour indubitable qu'aucun caprice, aucune volonté particulière n'intervient dans le tissu des faits de l'univers, autant je regarde comme évident que le monde à un but et travaille à une œuvre mystérieuse. Il y à quelque chose qui se développe par une nécessité intérieure, par un

instinct inconscient, analogues au mouvement des

plantes vers l’eau ou la lumière, à l’effort aveugle de l’embryon pour sortir de la matrice, au besoin intime qui préside aux métamorphoses de l’insecte. Le monde est en travail de quelque chose; omms creatura ingemiscit et parturit. Le grand agent de la marche du monde, c’est la douleur, l’être mécontent, l'être qui veut se développer et n’est pas à l'aise pour se développer. Le bien-être n’engendre que l'inertie ; la gêne est le principe du mouvement. La pression seule fait monter l’eau, la dirige. La puberté de la jeune fille vient d’un œuf mûr pour vivre et qui veut vivre. Depuis l’astérie, pentagone qui digère, organisme bizarre qui de bonne heure sans doute a été possible, jusqu’à l’homme le plus complet, tout aspire à être et à être de pius en plus. Tout possible veut se voir réalisé, toute réalité aspire à la conscience, toute conscience obscure aspire à s’éclaircir. Comme un vaste cœur iébordant d’un amour impuissant et vague, l'univers est sans cesse dans la douleur des

transformations. Le corps organisé vise à remplir

un type; en grandissant, il acquiert ses parties et se crée des organes par une sorte de force aveugle, dont on peut prédire d'avance les effets. Chaque type tire de son essence tout ce qui est possible en fait de perfection égoïste. Quel engin de chasse égale les suçoirs que le poulpe «s’est créés avec une sorte d’art profond? Ce qu’on peut dire d'un type animal, on doit le dire d’une nation, d’une religion, de tout grand fait vivant; on doit le dire aussi de l’humanité et de l’univers tout entier. On sent un immense nisus universel pour réaliser un dessein, remplir un moule vivant, produire une unité harmonique, une conscience. La conscience du tout paraît jusqu'ici bien obscure, elle ne semble pas dépasser beaucoup celle de l’huître et du polypier, mais elle existe; le monde va vers ses fins avec un instinct sûr. Le matérialisme mécanique des savants de la fin du xvur siècle me paraît une des plus grandes

erreurs qu’on puisse professer.

EUTHYPHRON

Prenez garde, de votre côté, de vous trop rapprocher de la vieille philosophie des causes finales,

si puérile en ses explications.

PUILALÈTHE.

Cette philosophie n’était erronée que dans la forme. Il re s’agit que de placer dans la catégorie du fieri, de la lente évolution, ce qu’elle plaçait dans la catégorie de l'être et de la création. « Pour forger les premières tenailles, dit le Talmud, il fallut des tenailles; Dieu les créa. » Erreur. Les tenailles se sont faites peu à peu, au moyen d'instruments de plus en plus avancés. La création de l’homme, des animaux, de la vie, s’est produite de la même manière. Ces phénomènes de la conscience obscure sont le domaine propre de Dieu. Dieu se voit surtout dans l'animal, dans

l'enfant, dans l’homme du peuple, dans l'homme

de génie, qui est enfant et homme du peuple à sa manière. Dieu est la raison de ceux qui n en ont pas, le secret ressort qui porte tout à être selon les lois de l'esthétique et de l’eurhythmie; il est le nombre, le poids, la mesure qui fait le monde harmonieux et éternel.

Ce qui me parle le plus à cet égard, c’est la série de faits où nous surprenons la nature dupant les individus pour un intérêt qui ieur est supérieur. Voyez tout ce qui touche à la génération ! Comme on y sent bien le prix que la nature attache à maintenir la moralité de l'individu! Elle entoure de précautions ce trésor, source de toute vie. Non contente d’y joindre la volupté, elle y a rattaché une foule d’instincts, un tissu compliqué de sentiments contradictoires, pudeur, réserve, lascivité, honte, désir, comme les cordages d’un vaisseau de ligne pour tirer, serrer, réprimer, arrêter, exciter. Elle frappe l'abus des plus cruelles peines. La nature à intérêt à ce que la femme soit chaste et

à ce que l’homme ne le soit pas trop. De là

un ensemble d'opinions qui couvre d’infamie la femme non chaste, et frappe presque de r:dicule l’homme chaste. Et l’opinion, quand elle est profonde, obstinée, c’est la nature même. La nature, dans ses combinaisons, paraît avoir eu bien plus en vue un but social que la satisfaction de l’'égoïsme des individus

Le désir est le grand ressort providentiel de l'activité; tout désir est une illusion, mais les choses sont ainsi disposées qu’on ne voit l'inanité du désir qu'après qu’il est assouvi. Pothos reste ainsi éternellement le premier-né des dieux. Le . pollen, pour pénétrer dans l’ovule, s’ingénie comme s'il savait les lois du vide. Pas d’objet désiré dont nous n’ayons reconnu, après l’embrassement, la suprême vanité. Cela n’a pas manqué une seule fois depuis le commencement du monde. N'importe, ceux qui le savent parfaitement d'avance désirent tout de même, et l’Ecclésiaste aura beau prêcher éternellement sa philosophie

de célibataire désabusé, tout le monde conviendra

qu’il a raison, et néanmoins désirera. Quelle inconséquence!

La nature veut la propagation des espèces; elle emploie mille ruses pour atteindre ce but. Une foule d'actes de l’être vivant ne sont pas le résultat d’un calcul d'utilité personnelle. La nature à mis dans l’animal juste ce qu’il faut d'amour maternel pour conserver l'espèce ; elle a mis dans l'humanité juste ce qu'il faut de désintéressement pour maintenir la tradition d’une vie supérieure. L’éphémère vit trois ans à l’état de larve; sa vie ailée

« dure un jour, pendant lequel il s’accouple, pond ses œufs et meurt. Aucun instinct n’est sans objet. En voyant dans la nature humaine mille faits qui ne s'expliquent pas suffisamment par le plaisir et par l'intérêt, on peut sans hésiter conclure que ce sont là les outillages d’un méca- . nisme ordonné par la nature, quoique le but de ce mécanisme ne se laisse pas bien saisir. L'homme est comme l'ouvrier des Gobelins qui tisse à

l'envers une tapisserie dont il ne voit pas le des-

CERTITUDES. eo

sin. Celui-là travaille pour quelques francs par jour; nous, pour moins encore, pour l’illusion de bien faire. Oh! le bon animal que l’homme!

Comme il porte bien son harnais! Que le graffito du petit âne du Palatin est juste et profond : Labora, aselle, quomodo ego laboravi, et proderit tibi.

Évidemment, nous sommes utiles à quelque chose; nous sommes exploités, comme disent certaines gens. Quelque chose s'organise à nos dépens; nous sommes le jouet d’un égoïsme supérieur qui poursuit uné fin par nous. L'univers est ce grand égoïste qui nous prend par les appeaux les plus grossiers : tantôt par le plaisir, qu'il nous redemande ensuite en un exact équivalent de douleur; tantôt par de chimériques paradis auxquels, à tête reposée, nous ne trouvons plus une ombre de vraisemblance ; tantôt par cette déception suprême de la vertu qui nous amène à sacrifier à une fin hors de nous nos intérêts les plus clairs. L’ha-

mecon est évident, et néanmoins on y a mordu,

on y mordra toujours.

EUTHYPHRON

Cela n’est pas si surprenant que vous croyez. Le monde fondé sur la politique que vous venez de décrire existe, parce que seul il est possible. Une humanité plus intelligente, où tous verraient clair, ne serait pas viable; elle périrait dans son germe même, et par conséquent elle n'existe pas. C’est comme si vous vous émerveilliez qu'il n’y ait pas

de vertébré sans cœur.

PHILALÈTHE.

Mais ce qui m'étonne justement, c’est qu'un être ainsi construit que sa fin soit hors de lui et qu’il y sacrifie parfois sa personnalité, ce qui m'étonne, dis-je, c'est qu’un tel être existe. La vertu de l’homme est en somme la grande preuve de Dieu. L'univers, au regard de l’homme, nous apparaît comme un tyran fourbe, qui nous assujettit à ses fins par des roueries machiavéliques,

et qui s'arrange pour que peu de personnes voient

ces fourberies, car, si tous les voyaient, le monde serait impossible. La nature a évidemment intérêt à ce que l'individu soit vertueux. Au point de vue de l'intérêt personnel, c’est là une duperie, puisque l'individu ne retirera aucun profit temporel de sa vertu; mais la nature a besoin de la vertu de l'individu. Elle y à pourvu par l’impératif catégorique, la plus grande, la vraie, l’unique révélation. La plus sûre vertu est celle qui est fondée sur le scepticisme spéculatif. Personne en affaires ne hasarderait-cent francs avec la perspective degagner un million sur une probabilité comme celle de la vie future. Et chacun se fait tuer ou règle toute sa conduite sur une telle probabilité. C'est qu’il y à une catégorie de l’esprit humain qui, au lieu de se borner comme les autres à la théorie, commande et nous prend à la gorge. Nous sommes dupés savamment par la nature er vue d’un but transcendant que se propose l'univers et qui nous dépasse complétement.

Les fourberies bienfaisantes que la nature em-

ploie pour arriver à sa fin, qui est la moralité de l'individu, sont choses surprenantes à étudier en détail. Les croyances de la religion naturelle, dérivant toutes de l'impératif catégorique, ont l'air d’un filet qui nous enlace, d’un philtre qui nous séduit. Et nulle critique, nulle philosophie négative n’y fera rien. C’est dans les moments où nous sommes les meilleurs que nous croyons en Dieu. La religion est dans l’humanité l’analogue de l’instinct maternel chez les oiseaux, le sacrifice aveugle de soi à une fin mconnue, voulue par la nature; chose absurde en soi, bonne pour ce que veut la nature, vraie par conséquent, et sainte avant tout. Il y a une politique savante qui se manifeste dans tous les phénomènes de la conscience obscure ou de la vie inconsciente. Un grand but se poursuit grâce au dévouement de l’homme. Prêcher à l’homme de ne pas se dévouer est comme prêcher à l'oiseau de ne pas faire son nid et de ne pas nourrir ses petits. Cela

est très-peu dangereux ; l'homme et l’oiseau con-

tinueront toujours leur éternel manége, car la nature en à besoin. Une ingénieuse providence prend ses précautions pour assurer la somme de

vertu nécessaire à la sustentation de l’univers.

EUDOXE

S'il y avait ici des gens capables, comme disait cet ancien, de prendre avec leur main gauche ce que vous leur donnez avec votre main droite,

ils pourraient s’égarer sur vos sentiments. D’un autre côté, nos matérialistes vous accuseraient de: chercher du désintéressement où il n’y en a pas. Le désir intéressé, suivant eux, explique sufñisamment tous les faits où vous voyez une sorte de plan jésuitique de la nature pour nous subor-

donner à ses fins.

PHILALÈTHE.

C'est que les savants qui se donnent, le plus. souvent bien à tort, le nom de matérialistes n’ont

pas suffisamment analysé l'essence de nos instincts

philosophiques, esthétiques et moraux. En y réfléchissant bien, l’homme verrait que, dans la plupart des cas, il a un intérêt actuel à ne pas être vertueux. Il l'est néanmoins parfois. Si le vrai, le bien et le beau étaient choses frivoles, il y a longtemps qu’on en eût abandonné la poursuite; car ce sont là choses qui ne rapportent rien; loin de faire réussir, le vrai talent, la vraie vertu, la vraie science nuisent dans la vie et constituent celui qui en est doué dans un état d’infériorité au point de vue du succès; parfois ils causent son malheur. Sile vrai n’avait pas une valeur objective, il y à des siècles que la curiosité humaine serait éteinte. Si le bien n’était pas commandé par une volonté supérieure à la nôtre, mille expériences nous auraient appris à n'en pas être dupes. L'homme vertueux, le savant, le grand artiste sont ainsi les plus éclatantes preuves de Dieu. Mais le plus humble fait psychologique bien analysé contient la même conséquence. Parmi les préjugés qu’exige l'intérêt

de l’humanité et des nations, il faut mettre avant

tout l'esprit de famille. Les vertus de famille sont indispensables à la bonne continuation d’une société. La nature y a pourvu par de bizarres manques de logique, dont les plus raffinés et les plus blasés sont heureusement dupes. La monogamie n’est pas indiquée par la constitution physiologique de l’homme; mais elle est nécessaire à la formation et au maintien des grandes races ; la monogamie a reçu de l'opinion l’autorité d’une loi quasi naturelle. Des foules de-bons bourgeois ne vivent que pour élever leurs enfants, lesquels n’auront, de leur côté, arrivés à l’âge d’homme, d’autre souci que d’élever les leurs. Le cercle vicieux est patent; mais il n’arrête personne; car la nature a besoin de ce souci désintéressé. Elle se ménage ainsi la chance qu’il émerge de cette obscurité un ‘homme de premier rôle qui dévorera brillamment en une heure, au profit de l’art, de la science ou de la politique, le capital modestement amassé par le sérieux de ses ascendants.

Ce machiavélisme instinctif de la nature se voit

bien encore dans l’énorme duperie qu’implique la bonté. La bonté du chien ne se décourage pas. quoiqu’elle ne lui attire souvent que des rebuffades; les vilemies de l’homme ne le blessent jamais; car il aime l’humanité, il en sent la supériorité, et il est fier de participer à un monde supérieur. Si le devoir était le fruit d’une réflexion égoïste ou philosophique, le chien y eût depuis longtemps renoncé; car l’homme est parfois pour lui d’une cruelle injustice et méconnaît son affection. Il en est de même de la moralité de ceux que la nature choisit pour le rôle de l’abnégation. Il y aura toujours des victimes volontaires prêtes à servir aux fins de l'univers. Les races particulièrement bonnes, le matelot breton, le paysan lithuanien, par exem-— ple, sont traitées avec mépris par les races plus fortes; celui qui obéit est presque toujours meilleur que celui qui commande. L’individu voué à la bon! est voué au dédain; il n’en continuera

pas moins de jouer son rêle; car il est nécessaire

au but de la nature. Disons-en autant de la pro—

bité, quoique ici l'argument soit moins fort, puisqu'il y a une pénalité contre le contraire de la probité, et qu’il n’y en a pas contre le con= iraire de la bonté. Au fond, tous sont pris à ces glus savantes. Prétendre enlever de ce monde le sentiment de la piété et réduire tout au pur égoïsme est aussi impossible qu’enlever à la femme ses organes de mère. L’égoïste lui-même, qui prétend dresser la théorie de l'intérêt bien entendu, est dupe de la nature. L'égoïste donne à chaque heure mille démentis à son système; la vie d’un égoïste est un tissu d’inconséquences, d'actions qui, à son point de vue, sont absurdes

et folles.

EUDOXE

Le fait est que je ne connais pas de saint qui ait poussé le renoncement aussi loin que tel savant de notre temps, que les esprits superficiels

qualifient d’athée et de matérialiste.

PHILALÈTHE.

Que vous avez raison! Dans aucun système la vertu n’a autant de valeur objective que dans le nôtre. Obéir à la nature est pour nous collaborer à l’œuvre divine. Kant, avec son admirable génie, vit bien que là était la base de la religion, laquelle dérive de la raison pratique et non de la raison spéculative. Dieu, considéré comme âme du monde, comme chargé de sa conservation et de sa destinée, aime la vertu, y applaudit; car elle le sert; elle ajoute une pierre à l'édifice qui s'élève d'heure en heure vers l'infini. La vertu occupe ainsi une place transcendante dans l’œuvre universelle ; elle est la cheville ouvrière, le grand facteur du plan divin; elle est aussi la meilleure preuve de l’existence d’un tel plan. La vertu existe; il faut l’expliquer. Ce rouage ne peut être superflu. La religion dans l'humanité est l’équivalent de la nidification chez l'oiseau. Un instinct

s'élève tout à coup mystérieusement chez un être

qui ne l'avait jamais senti jusque-là. L'oiseau qui n’a jamais pondu ni vu pondre sait d'avance la fonction naturelle à laquelle il va contribuer. Il sert, avec une sorte de joie pieuse et de dévoton, à une fin qu’il ne comprend pas. L’abeille aussi fait de la cire, la fourmi entasse pour entasser, bien au delà de ce que la sagesse égoïste leur conseillerait.

La naissance de l'idée religieuse dans l’homme se produit d’une manière analogue. L'homme allait inattentif. Tout à coup un silence se fait, comme un temps d'arrêt, une lacune de la sensation : « Oh! Dieu! se dit-il alors, que ma destnée est étrange! Est-il bien vrai que j'existe? Qu'est-ce que le monde? Ce soleil, est-ce moi? Rayonne-t-il de mon cœur?... O père, je te vois par delà les nuages ! » Puis le bruit du monde extérieur recommence ; l’échappée se ferme; mais, à partir de ce moment, un être en apparence égoïste fera des actes inexplicables, agira contre

son intérêt évident, se subordonnera à une fin qu'il

ne connaît pas, éprouvera le besoin de s’incliner et d’adorer.

O joie suprême pour l’homme vertueux! Le monde tient par lui. Si parfois sa conscience se trouble, quand il se voit isolé, incapable de répondre aux objections du matérialisme, qu'il se rassure ; c’est lui qui à la raison; c’est lui qui est le sage. Il est un sur cent mille; mais c’est lui qui est la rançon de Sodome. La minorité dont il fait partie est la raison d’être de notre planète. C’est pour lui, c’est par lui et ses pareils que la terre existe et se maintient.

Ainsi un plan supérieur s'impose à nous et nous entraîne. La nature agit à notre égard comme envers une troupe de gladiateurs destinés à se faire tuer pour une cause qui n’est pas la leur, ou comme ferait un potentat d'Orient, ayant des mamelouks qu il empioierait pour des fins mysté- | rieuses, évitant lui-même de se montrer jamais à eux. Deux sentiments se produiraient dans ces

êtres subordonnés : chez les uns, la révolte, la

hame contre le tyran (c’est la situation morale où s'arrêta Schopenhauer) ; chez d’autres, la résignation, même la reconnaissance, et l’amour du but inconnu ; c’est le point de vue de Fichte et

celui où j'ai réussi à me maintenir jusqu'ici.

EUTHYPHRON

Je vous en félicite. Avouez cependant que les deux options ont un côté de légitimité. Nous servons à un dessein de la nature, que la nature ne nous révèle pas. Nous sommes, selon vous, des victimes non volontaires ; faut-il encore que nous

soyons des victimes résignées ?

PHILALÈTHE.

Oui; il le faut. Il y a chez Schopenhauer une contradiction qui rend son attitude bien moins légitime que celle de Fichte. Il admet que l’univers a un but, et il a très-bien vu le machiavélisme de la nature, par exemple dans l’antour;

mais il ne voit pas que cela suffit pour fonder le

théisme, et pour établir que la vertu à un sens. Schopenhauer aurait dû conclure que la vertu suprême est la résignation, c’est-à-dire l’acceptation de la vie telle qu’elle est, comme servant à un but supérieur. Ses prémisses impliquaient cela. Si la nature a un but, il faut s’y prêter; obéir à la nature, suivre ses indications ou même seulement se laisser aller à sa pente, est déjà une loi. Or si la vie a:une loi, elle a un sens. Schopenhauer n’est pas un révolté comme Byron ou Henri Heine, qui ne voient pas la loi morale ; c’est un révolutionnaire bien plus hardi, un homme non résigné à la nature, qui prétend aller contre ce qu’elle veut. En premier lieu, cela est coupable; en second lieu, cela est inutile; car la nature triomphera toujours ; elle a trop bien arrangé les choses, elle a trop bien pipé les dés; elle atteindra, quoi que nous fassions, son but, qui est de nous tromper à son profit. La grande question est de savoir si la nature à un but. On peut nier cela avec quelque

apparence ; mais Schopenhauer ne le nie pas, et

dès lors on ne comprend pas son immoralité. Je vois clairement avec Schopenhauer qu’il y a un grand égoïste qui nous trompe; mais, à la différence de Schopenhauer, je me résigne; j'accepte, je me soumets aux fins de l’Étre suprême. La morale se réduit ainsi à la soumission. L’immoralité, c'est la révolte contre un état de choses dont on voit la duperie. Il faut à la fois la voir et s’y soumettre.

Cette révolte de l’homme est le crime par excellence, le seul crime à vrai dire qu’il y ait. L'homme est lié par certaines ruses de la nature, telles que la religion, l'amour, le goût du bien et du vrai, tous instincts qui, si l’on s’en tient à la considération de l'intérêt égoïste, le trompent et le mènent à des fins voulues hors de lui. L'homme, par le progrès de la réflexion, reconnaît de plus en plus les roueries de la nature, démolit par la critique religion, amour, bien, vrai. [ra-t-il jusqu’au bout, ou la nature l’emportera-t-elle ? Les

| planètes mortes sont peut-être celles où la critique

4h DIALOGUES PHILOSOPHIQUES.

a tué les ruses de la nature, et quelquefois je m'imagine que, si tout le monde arrivait à notre

philosophie, le monde s’arrêterait.

EUDOXE

Cela est bien peu à craindre. On ne nous croira pas, beau sire. Les cloches continueront de sonner ; le joyeux alleluia de la nature retentira éternellement; il y aura toujours des âmes pures pour chanter l'hymne des noces mystiques.

Voilà la grande, la suprême, l’infernelle consolation : songer qu'on fait partie d’un ensemble qui va sûrement à ses fins, et qu'on peut commettre toute sorte de fautes sans craindre de compromettre la barque où l’on vogue. Ne nous y trompons pas d’ailleurs ; la nouvelle école matérialiste nous regarde, nous autres idéalistes, comme

presque aussi dangereux que les orthodoxes.

PHILALÈTHE.

Elle a raison.

Est Deus in nobis, agitante calescimus tllo,

Il n’y a que des esprits chétifs qui puissent se renfermer dans cette philosophie de pygmées. Le grand homme doit collaborer à la fraude qui est la base de l'univers; le plus bel emploi du génie est d’être complice de Dieu, de conniver à la politique de l'Éternel, de contribuer à tendre les lacs mystérieux de la nature, de l'aider à tromper les individus pour le bien de l’ensemble, d'être l'instrument de cette grande illusion, en préchant la vertu aux hommes, tout en sachant bien qu’ils n’en retireront aucun profit personnel, comme le chef militaire qui mène tuer de pauvres gens pour une cause qu’ils ne peuvent comprendre ni apprécier. Nous travaillons pour un dieu, de même que l'abeille, sans le savoir, fait

son miel pour l’homme.

EUTHYPHRON

Mais l’homme est pour l’abeille un supérieur particulier, qu’elle doit connaître, tandis que nous

n'avons pas un tel supérieur qui soit renfermé

dans les limites d’une personnalité finie. Si nous en avions un, nous le saurions. Il n'arrive jamais rien de semblable à ce qui arrive quand l’homme

renverse une ruche pour en avoir le miel.

PHILALÈTHE.

Ïl n’y a pas, en effet, à la portée de nos moyens d'observation, de conscience (je veux dire de conscience réfléchie, finie) supérieure à l’homme; mais il y à une vaste conscience spontanée qui le domine, Nos formules sont ainsi l'équivalent de celle des déistes. Prêtons-nous aux buts de la nature, soyons dupes (et non dupés), dupes volontaires de son machiavélisme; entrons dans ses fins, résignons-nous. Le mal, c’est de se révolter contre Ja nature, quand on a vu qu'elle nous trompe. Eh! sûrement elle noustrompe; mais soumettons-nous. Son but est bon; veuillons ce qu’elle veut. La vertu est un amen obstiné, dit aux fins obscures

que poursuit la Providence par nous.

EUTHYPHRON

Nous faisons dans votre pensée la part d’une certaine forme paradoxale, destinée à la rendre sensible, et d’une ironie que vous tenez avec raison pour très-philosophique. Vous voulez bien vous prêter aux fraudes de l'Éternel, mais vous tenez à ce qu’il sache que vous n'êtes pas sa dupe. J'ai toujours remarqué chez vous un sentiment singulier et très-délicat : c’est une espèce de peur de sembler tirer un avantage quelconque de votre vertu. Le pharisaïsme est ce dont vous avez le plus d'horreur, si bien qu'après le plus haut hommage que vous rendez à la vertu, vous éprouvez le besoin de dire que vous en faites peu de cas, et qu’elle n’est que piperie. Vous seriez capable d’affecter d’être vicieux, pour ne pas sembler être

pharisien, dans un temps d’hypocrisie comme le

nôtre, où il y a profit à être bien pensant.

PHILALÈTHE.

Effectivement, si j'avais été prêtre, je n’aurais

jamais voulu accepter d'honoraires pour ma messe ; j'aurais craint de faire comme le marchand qui livrerait pour de l’argent un sac vide. De même je me ferais scrupule de tirer un bénéfice de mes croyances religieuses. Je craindrais d’avoir l’air de distribuer de faux billets et d'empêcher les pauvres gens, en les leurrant d’espérances douteuses, de réclamer leur part en ce monde. Ces choses-là ont assez de corps pour qu'on en cause, pour qu'on en vive, pour qu'on y pense toujours, mais ne sont pas assez certaines pour qu’en faisant profession de les enseigner on soit sûr de ne pas tromper sur la qualité de la chose livrée.

EUTHYPHRON

Il est tard, et la fraîcheur du soir se fait sentir de bonne heure au milieu de ces épaisses charmilles. Nous avons d’ailleurs à peu près épuisé, je crois, ce que Philaièthe, au commencement de notre entretien, appelait les certitudes du sujet.

Demain, nous pourrions nous retrouver ; j'aurai

Re 4 & PS * Dax)

peut-être quelques objections à faire; car, bien

que j'admette qu’une volonté supérieure se sert

de nous, et fait quelque chose par l’humanité,

je ne me suis pas habitué jusqu'ici à considérer de telles idées comme un succédané du déisme ou de la religion naturelle. Je voudrais bien que nous eussions avec nous Théophraste, que j'ai

parfois entendu énoncer sur les fins de l'univers.

des vues hardies.

PHILALÈTHE ET EUDOXE,

Amenez-le ; il sera le bienvenu.

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