EUDOXE, PHILALÈTHE, EUTHYPHRON, THÉOPHRASTE
PHILALÈTHE.
Dans notre conversation d'hier, Théophraste, nous avons cherché à préciser nos idées sur le genre de conscience que semble révéler l’ensemble de l'univers. Nous sommes à peu près tombés d'accord que c’est une conscience obscure, spontanée, analogue à celle qui préside à l’évolution de l'embryon ou de l'animal, conscience d’une merveilleuse sûreté néanmoins et qui atteint
son but par des moyens d'ure parfaite justesse.
Euthyphron nous a dit que vous aviez sur ce sujet des vues particulières. Exposez-nous ces vues, si vous nous jugez capables de les com-
prendre.
THÉOPHRASTE
Je crois, en effet, qu’il y a une résultante du monde, une. capitalisation des biens de l’humanité et de l’univers qui se forme par des accumulations lentes et successives, avec d'énormes déperditions, mais avec un surcroît incessant, comme dans la nutrition de l’adolescent. Ce résidu est en bien, et cela ne pouvait être autrement. Il n'y a que ce qui est fait pour l'idéal qui dure, qui crée une résultante. Le reste s’annule. Les égoïsmes rivaux se faisant dans le monde un exact contre-poids, il n’y a pour créer un effet utile que la somme imperceptible de l’action désintéressée. Cette épargne n’est rien, comparée à l'énorme somme d'activité qui se dépense en pure perte; mais seule elle subsiste, tandis que le
reste se perd. Il se forme ainsi par l'accumulation
du travail utile un capital immense. C’est par la petite parcelle que nous avons déposée [lans cette réserve du progrès éternel que chacun de nous vit éternellement. La preuve qu'un tel reliquat des profits et pertes existe, c’est que le monde à une marche. S'il n'y avait pas un surplus de bien, le monde ne marcherait pas, il s’équilibrerait ou s’userait en un mouvement sans direction, comme celui d’une locomotive patinant sur ses rails. Or tout le train est emporté ; il est difficile de dire vers où, mais il est emporté; il marche vers l’immensité et nous entraîne avec lui.
Pour bien comprendre ceci, il faut remonter à. l’origine conceptuelle du mouvement dans l’univers. Le commencement du mouvement dans l’univers, et par conséquent du fier universel, fut une rupture d'équilibre, qui vint elle-même d’une nonhomogénéité ; car un monde homogène r'aurait jamais bougé ; il se serait reposé éternellement, sans développement, sans progrès. Pourquoi l’uni-
vers ne se tint-il pas tranquille? pourquoi voulut-il
courir les aventures, au lieu de dormir au sein de l’uniformité absolue? C’est qu'un aiguillon le poussa. Une inquiétude secrète lui donna le tressaillement ; un vague intérieur amena des nuages sur la morne sérénité de son azur. Ce qui fait la vie est toujours une sortie brusque de l’apathie, un désir, un mouvement dont personne n’a l'initiative, quelque chose qui dit : « En avant! » Pourquoi l'embryon fait-il effort pour sortir du sein de sa mère? pourquoi l’enfant se fait-il souffrir pour produire ses dents ? que ne s’en passe-t-il? Il ne s’en passe pas plus que le jouvenceau ne se passe de suivre l’amour, qui peut-être troublera toute sa vie et le tuera.
Une rupture d'équilibre a de même été l'origine de la civilisation. La vie et le mouvement sont comme un intervalle de bruit entre deux silences, intervalle durant lequel rien ne se produit ni ne se perd. Le monde et la société tendent d'eux-mêmes, par une sorte de loi d'inertie, à
l'équilibre, qui serait leur mort. Le commence-
ment de l’histoire ou, ce qui revient au même, le passage de :'animalité à l'humanité, fut un forfait, une sortie brusque d’un état paradisiaque sans individualité, pour passer à un état de guerre, d'amour et de haine.
Et qu'est-ce qui a produit la révolte initiale ? L'école épicurienne, la grande école scientifique
de l'antiquité, se l'était demandé comme nous.
Quid velit et possit rerum concordia discors!?
Qu'’ont voulu les choses en rompant leur harmonie primitive ? quelle cause, interne ou externe, a pu les mettre en mouvement? Cette cause fut le désir d’être, la soif de conscience, la nécessité qu'il y avait à ce que l'idéal fût représenté, L'idéal apparaît ainsi comme le principe de l’évoution déifique, comme le créateur par excellence,
le but et le premier moteur de l'univers. L'idée