‹ Dialogues et fragments philosophiquesChapitre 16 sur 37 · Horace, Epist., 1 I, ep. xnt · texte numérisé non relu

Horace, Epist., 1 I, ep. xnt

pure n’est qu’une virtualité; la matière pure est inerte; l’idée n'arrive à être réelle que grâce à des combinaisons matérielles. Tout sort de la matière ; mais c’est l’idée qui anime tout, qui, en aspirant à se réaliser, pousse à l’être. Voilà Dieu. Il n'y a pas d’édifices sans pierres; il n'y a pas de musique sans cordes ou sans cuivre ; il n’y a pas de pensée sans masse nerveuse ; mais les pierres ne sont pas l’édifice; les violons ne sont pas la musique ; le cerveau n’est pas la pensée; ce sont les conditions sans lesquelles il n’y aurait ni édifice, ni musique, ni pensée. Une sonate de Beethoven sur le papier n’existe qu’en puissance. Ce qui la fait être, c’est la vibration, fait physique mesurable; si bien que le concert, fait moral non mesurable, résulte de deux choses, qui sont d’abord la pensée du compositeur, puis e fait matériel de la vibration. L'idée est une virtualité qui veut être ; la matière lui donne la concrétion, la fait passer à l’être, à la réalité. Les deux pôles

de l'univers sont ainsi l'idéal et la matière. Rien

n’est sans la matière ; mais la matière est la condition de l'être, non la cause de l’être. La cause, l'efficient appartiennent tout entiers à l’idée. Mens agitat molem. C'est l’idée qui est réellement, qui seule est et aspire sans cesse à une pleine existence en suscitant les combinaisons matérielles aptes à sa production.

Nous arrivons ainsi à n’attribuer la parfaite existence qu'à l’idée, ou plutôt à l’idée consciente d'elle-même, à l’âme. Certes, l’atome a une existence. Il a ce grand et étrange privilége d’être inattaquable, et, s’il fallait s’en tenir à ce que nous savons, éternel; puisque non-seulement il ne se fait et ne se défait plus d’atomes, mais que rien d’expérimental ne nous donne la moindre idée de la façon dont l'atome a pu se former. L’être organisé est malade et meurt; l'atome n’est jamais malade; il est d’une inviolabilité absolue. L'atôme de carbone qui forme la poussière de la voie lactée est identique à celui

qui alimente nos fourneaux ; mais l’atome n’a

sûrement aucune conscience. L’âme, au contraire, commence et finit; elle résulte de combinaisons d’atomes; elle est en quelque sorte l'existence à la seconde puissance. Quoique passagère, elle a une immense supériorité sur la matière ; elle la

dépasse et la fait oublier.

EUDOXE

Vous renversez étrangement les opinions reçues. Autrefois, l'intelligence divine était conçue sur le type d’un homme de génie, d’un mécanicien sublime, combinant les moyens pour produire un effet; maintenant, vous arrivez à la concevoir comme l'instinct spontané de la vie, comme la conscience vague de l'être qui aspire à se conser-

ver et à se compléter.

THÉOPHRASTE

Autrefois aussi on concevait Homère écrivant

comme un homme de lettres dans son cabinet ;

maintenant, es poëmes homériques sont l'œuvre anonyme du génie grec, et ils nous semblent mille fois plus beaux. Autrefois, la religion était la snjétion à un être supérieur; maintenant, elle est l’adoration de l’idée pure, et, comme l’a si bien définie M. Strauss, « l’acte de l’esprit qui recueille et ramène à l'unité les rayons de l'idée, qui se réfractent et se brisent dans la multiplicité des

phénomènes », EUTHYPHRON.

Mais quel est, selon vous, le but que la nature poursuit par tant de voies savantes ?

THÉOPHRASTE

Le mot qui résume le mieux ce but, à mon avis, est le mot de « conscience ». Le monde aspire à être de plus en plus; or l’être dans sa plénitude, c’est l'être conscient. Tout l'effort du monde tend à se connaître, à s'aimer, à se voir, à s’admirer. Le

but du monde est de produire de la raison, Tout

lui est bon pour cela. Chaque planète fabrique | de la pensée, du sentiment esthétique ou moral; la petite récolte de vertu et de raison que produit chaque monde est la fin de ce monde, comme la sécrétion de la gomme est le dernier but du gommier. La pensée est le résultat final. Galilée, Descartes, Newton furent à leur heure le but ou, pour mieux dire, le dernier aboutissement du monde, puisque la plus haute vue du monde fut en eux. L'être en soi, abîme obscur, ne se contente pas de sa solitude. Déjà par l'animal il existe. L’animal arrive à une vague contemplétion de la nature; aux heures de l'amour, il peut entrevoir le monde de l’esthétiqueet de l’art. Le chien atteint presque à la vertu; les dialogues des oiseaux musiciens sont des hymnes charmants, où ces petits êtres poursuivent sans doute autre chose que le plaisir d'exercer leur gosier; mais tout cela est si humble qu’il ne vaut guère la peine d’en parler. Par l'homme, la vie de l’univers est bien plus cen-

tralisée; la vraie réflexion des rayons de l’uni-

vers ne commence véritablement que par Îla science, par la grande vertu, par le grand art. L'humanité est ainsi la plus haute expression que nous connaissions de la vie de la nature. La tête de l’homme est la machine la plus parfaite pour la conscience de l'univers qui existe, au moins dans les parties de l’espace accessibles à nos observations.

Il y a sans doute des machines à penser plus élevées que nous ne connaissons pas; mais nous avons droit d'affirmer qu'aucun être pensant extérieur à notre planète n’est arrivé à l’omniscience ni à l’omnipotence, puisque rien ne prouve qu'il y ait un être pensant qui ait réussi à étendre son action d’une planète à l’autre. S'il y avait quelque part des êtres connaissant assez bien les lois de la matière et de la force pour agir à des millions de lieues dans l’espace, nous nous en apercevrions à propos de certains faits échappant aux explications ordinaires et revêtant un caractère inten-

tionnel.

EUTHYPHRON

Je m'interdis de parler des autres mondes. Le nombre des corps célestes où la vie peut se développer à un moment donné est, sans doute, dans une proportion infiniment petite avec le nombre des corps existants. La terre est peut-être à Pheure qu'il est, dans des espaces presque sans bornes, le seul globe habité. Parlons d’elle seule. Eh bien, un but comme celui dont vous venez de parler est au-dessus de ses forces. Ces mots d’omnipotence et d’omniscience doivent être laissés à la scolastique. L’humanité a eu un commencement; elle aura une fin. Une planète comme la nôtre n’a dans son histoire qu'une période de température où elle est habitable; dans quelques centaines de milliers d'années, on sera sorti de cette période. La Terre sera probablement alors comme la Lune, une planète épuisée, ayant accompli sa destinée et usé son capital planétaire, son charbon de terre, ses

métaux, ses forces vives, ses races. La destinée de

la Terre, en effet, n’est pas infinie, ainsi que vous le supposez. Comme tous les corps qui roulent dans l’espace, elle tirera de son sein ce qui est susceptible d’en être tiré ; mais elle mourra, et, croyez-le, elle mourra, comme dit, dans le livre de Job, le sage de Théman, « avant d’avoir atteint la sagesse ». C'est ici un problème à données opposées se limitant, comme celui du télescope, où, si vous augmentez certains avantages, vous tombez en des inconvénients compensatifs, qui font que la limite relative du bien est mathématiquement

fixée.

THÉOPHRASTE

Sans doute, tout développement est limité, à cause des limites du milieu dont il utilise les ressources ; mais il l’est d'autant moins que le milieu est plus vaste. Or le développement rationnel du monde n’est pas subordonné à celui de l’homme ni aux ressources étroites du globe terrestre. Les

limites du développement de l'esprit seraient im-

mensément reculées, si les êtres pensants des diverses planètes et surtout des divers mondes sidéraux étaient en communication les uns avec les autres. Peut-être un jour l'univers entier serat-il associé en une seule compagnie et un seul capital. Les ressources pour le développement de l'esprit seraient alors inépuisables; on attaquerait la conquête de l’idéal avec une mise de fonds

en quelque sorte infinie.

EUTHYPHRON

Oui, mais vous vous posez là, en dehors nonseulement de l’expérimentable, mais du concevable. Quelle est la loi de tous les développements de vie’ Commencements humbles, progrès lents, progrès rapides, perfection relative, légère baisse, baisse rapide, mort. Tout porte donc à croire qu'après avoir atteint son période de hauteur, la civilisation entrera dans une voie de décroissance ; car les forces morales et intellec-

tuelles de l'humanité sont finies; le développement

de l'humanité ressemble à celui de l’individu, qui à une enfance, une jeunesse, une virilité, une vieillesse. Jusqu'ici cette loi ne s’est observée que sur des développements particuliers, nationaux ou dynastiques. Des sources de jeunesse et de rénovation ethnique ont toujours existé dans l’humanité pour ranimer les sociétés vieillies; de telles sources peuvent tarir.

Vous me direz que nous avons des barbares parmi nous; mais ce sont des barbares vieux, plus usés que nous. Il y a parmi les Germains, parmi les Slaves surtout, d’épaisses couches de populations non encore arrivées à la lumière et. pleines d’avenir; mais après eux on ne voit plus rien qu’un nivellement ethnique, où les éléments les plus bas prendront le dessus par le nombre et décapiteront systématiquement les revenants par atavisme des nobles races du passé. Une irrémédiable décadence de l'espèce humaine est possibie; l'absence de saines idées sur l'inégalité des races

peut amener un total abaissement. Le danger de

RE

PROBABILITÉES. 65

la planète Terre, c'est que, l'égoïsme y absorbaut la plus grande partie de l’activité des individus, et le culte du bien, du vrai et du beau n'étant pra-

tiqué que par une noblesse peu considérable en

nombre, le danger, dis-je, est que la planète

ne tombe dans un état où, tous les individus acquérant une conscience distincte de leurs droits, il soit impossible d’en faire émerger une pensée désintéressée. L'’inégalité des classes, en effet, qui est d’une souveraine injustice dans le sein d'une même race, est le secret du mouvement de l’humanité, le coup de fouet qui fait marcher le monde, en donnant à la société un but à poursuivre. Qu'on se figure le spectacle qu’eût offert la Terre, si elle eût été uniquement peuplée de nègres, bornant tout à la jouissance individuelle au sein d’une médiocrité générale, et substituant la jalousie et le désir du bien-être aux nobles poursuites de l'idéal? Si un pareil esprit venait à régner parmi nous, ce serait la fin de toute civi-

lisation, de toute tendance à la raison. Or un tel

avenir est à craindre, si l’on ne trouve des moyens pour faire dominer les visées du génie sur les basses pensées d’une foule matérialiste, uniquement attentive à ses grossiers appétits.

Un grand danger, d’ailleurs, vient de l’accumulation indéfinie des données de la science dans le champ limité de l'esprit. Il est à craindre que le cerveau humain ne s'écrase sous son propre poids, et qu’il ne vienne un moment où son progrès même ne soit sa décadence, comme il arrive dans une équation qui porte en son expression même sa latitude, son maximum. Un âge d’abaissement se laisse ainsi prévoir, un moyen âge non suivi de renaissance, où personne ne comprendra plus une philosophie quelque peu relevée, où la Mécanique céleste de Laplace sera un livre inintelligible, destiné à disparaître, s’il n’v en a des exemplaires tirés sur vélin, au bout du temps nécessaire pour que le papier de la meilleure édi-

tion soit pourri.

THÉOPHRASTE

Cela est infiniment probable, mais n’atteint pas notre thèse. Nous ne disons pas que l’absolu de la raison sera atteint par l’humanité; nous disons qu'il sera atteint par quelque chose d’analogue à l'humanité. Des milliers d’essais se sont déjà produits, des milliers se produiront; il suffit qu'il y en ait un qui réussisse. Les forces de la Terre, comme vous l’avez très-bien dit, sont finies. Il est clair que si la théorie mécanique de la chaleur n’est pas arrivée avant cinq ou six cents ans à trouver des manières de suppléer au charbon de terre, l'humanité rentrera dans une sorte de médiocrité, dont elle n’aura guère le moyen de sortir. Or la théorie de la chaleur sera-t-elle portée à ce degré de perfection? Il est permis d'en douter. Des réactions hostiles peuvent arrêter l'esprit humain et le rendre incapable de calculs transcendants.’ À l'heure qu'il est, il n’y a plus qu'une

cinquantaine de personnes capables de se mettre

bien au courant de certaines sciences et de les continuer. Ces sortes de cultures résidant en un trèspetit nombre de têtes sont faciles à détruire. Une inquisition un peu sévère, comme cela s’est vu au xvi° siècle, en Italie, des mesures analogues à

celles de Louis X[V contre les protestants y suf-

fisent. Un abaissement d’un ou deux degrés dans la température intellectuelle suffit pour rendre impossibles ces êtres délicats, qui ne vivent, comme les plantes de serre, qu’en des conditions trèslimitées. L’humanité pourrait ainsi être noyée à deux pas de la planche qui l’eût sauvée. Le sort d’un monde peut dépendre d’un homme ou d’un petit nombre d'hommes, qui eussent tourné la difficulté où s’est buttée une humanité tout entière. Il y a eu probablement, il y aura des mondes où des hommes qui eussent été des sauveurs, des rédempteurs de l’univers, sont morts de misère, ou n'ont pas trouvé les conditions pour se développer; il y en a eu d’autres où le

germe de la civilisation à été étouffé par des

exterminateurs, des Philippe IL, réussissant en leur tentative d'arrêter l'esprit.

Bien des faits peuvent donc interrompre le développement de l'humanité; or, faute de communion entre les mondes divers, des essais avortés de ce genre laissent tout à recommencer, puisque l'essai manqué, étant enseveli dans un total oubli, ne sert pas de point de départ pour mieux faire ensuite. La civilisation antique, après sa des: truction, a encore puissamment contribué à la civilisation moderne par les monuments écrits et figurés qui sont restés d'elle, et que la Renaissance étudia. Au contraire, si Mars ou Vénus ont vu des tentatives de progrès, ces tentatives sont pour la Terre comme si elles n'avaient jamais existé.

Le sort de la Terre sera-t-il de finir de cette manière? Cela est bien à craindre, mais cela n’est pas certain. Malgré toutes ses décrépitudes, la Terre a cet avantage que l'instabilité y est à de-

meure, L’humanité n’atteindra jamais l'équilibre,

qui est la fin du progrès, comme les abeilles, les fourmis, qui ont trouvé leur point de repos.

Du reste, peu importe. Il est très-possible que la Terre manque à son devoir ou sorte des conditions viables avant de l'avoir rempli, ainsi que cela est déjà arrivé à des milliards de Corps célestes ; il suffit qu’un seul de ces corps accomplisse sa destinée. Songeons que l’expérience de l’univers se fait sur l'infini des mondes. Dans le nombre il y en aura un qui réussira à produire la science parfaite, et notez qu’une seule tentative heureuse suffira. L'univers est un tirage au sort d’un nombre infini de billets, mais où tous les billets sortent. Quand le bon billet sortira, ce ne sera pas un coup de providence; il fallait qu'il sortit.

Il y a deux manières d’atteindre un but : c’est ou de viser très-juste, ou de tirer tant de coups qu'un d’eux finisse par frapper le point objectif. Un obus bien tiré qui fait sauter un fort vaut

pour dix mille mal tirés. Quelle déperdition

dans le pollen des fleurs! A peine un millionième passe dans la valvule fécondante et vit. Le frai de la morue offre l'exemple d’une prodigalité bien plus énorme encore. La nature agit à la façon d’un ouvrier qui gâche largement sa matière et la dépense avec profusion. Peu lui importent les forces perdues; c’est un semeur qui jette sa semence au hasard, sans s'inquiéter du grain qui tombe sur la pierre. Un grain fructifie sur cent. mille; cela suffit. Supposons les germes de vie égarés dans l’espace et cherchant aveuglément le point précis où ils peuvent éclore; la chance est bien faible pour que tel ou tel d’entre eux rencontre ce point; mais, si les germes sont en nombreinfini, l’un d’eux tombera juste. Ou bien supposons une voûte de cristal d’un milliard de lieues, où il n’y aurait qu’un trou d’une ligne de diamètre, et que battrait éternellement de son aile un insecte aveugle cherchant à passer par la petite ouverture ; cet insecte réussira, s’il a pour lui l’éternité, l’infinité des

cas compensant leur improbabilité. La nature ne

fait rien pour éviter d’enfiler des impasses. Une petite baleine dans un bassin grossit jusqu'à ce qu’elle ait épuisé sa possibilité de vie. Un jeune arbre est aussi heureux dans le creux d’un rocher qu’en pleine terre. Tout ce qui peut germer, germe, sans égard pour l’arrêt de développement qui viendra. Je me rappelle de petites tortues dans le fond du Ouadi-Hamoul, en Syrie. Je savais que le ouadi allait se dessécher. Je voyais leur mort à deux jours de distance; mais elles n’y pensaient pas; elles étaient aussi gaies, aussi vives que jamais.

Toute la nature trahit le mépris de l’individu. L’éclat d’une capitale sort d’un vaste fumier provincial, où des millions d'hommes mènent une vie obscure pour faire éclore quelques brillants papillons, qui viennent se brûler à la lumière. H faut, au moins dans nos lourdes races modernes, le drainage de trente ou quarante millions d'hommes pour produire un grand poëte, un

génie de premier ordre; une société de cinq

ou six millions arrive difficilement à cela, la sélection ne s’y opérant pas sur une masse assez grande. Le génie résulte d’une portion d'humanité brassée, mise au pressoir, épurée, distillée, concentrée. Une petite planète n’aurait pas de génie. En un kilomètre cube d’eau de mer, il y a une petite masse d’argent appréciable; en un mètre cube, cette quantité est tout à fait insaisissable. De même que la force utile n'est dans une machine qu’une partie de la force dépensée, de même en l'univers. Mais l’univers, comme toutes les machines de la nature, se fait remarquer par la petitesse de l’effet utile eu égard à la masse; en général, la mécanique de l’univers est très-imparfaite au point de vue de l’économie. L'univers est comme une usine où, sur cent mille quintaux de charbon brülé, un quintal servirait. L'homme utile est à peine un sur un million. On est tenté d’en conclure l’infériorité de la Terre. Une planète où il n’y aurait ni sots ni méchants paraîtrait meil-

leure. C'est à une illusion. Le travail qui a

74 DIALOGUES PHILOSOPHRIQUES.

le vrai pour objet est peu de chose en apparence ;

mais seul il demeure; tout le reste coule; en sorte

que le capital du vrai, quoique résultant de trèspetites économies, augmente toujours. Les erreurs et les sottises se détruisent réciproquement; au contraire, la vérité est tout le résidu permanent, tout l’efficient, tout le résultat liquide du travail de l'humanité ; à distance, l’erreur et la frivolité se trouvent purement et simplement éliminées. Le sot et le méchant meurent tout entiers.

Grand assurément est le nombre des existences purement égoistes, matérialistes, irréligieuses, totalement perdues pour le but idéal de l’univers. Mais il suffit qu’il y en ait quelques-unes qui ne le soient pas. La philosophie est le fruit de l'arbre de l’humanité; le fruit n’est rien comparé à la grosseur de l'arbre. Un arbre immense donne un fruit gros comme le doigt; cette ramure énorme a pour mission la production de ce petit corps. La philosophie, qui est le but de la création,

vécut autrefois des miettes de la table des princes,

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qui la défendaient contre l’universelle sottise; elle vit aujourd’hui des miettes de la table du monde; cete condition, tout humble qu’elle est, vaut mieux que si les philosophes étaient dans le monde ce qu’il semble qu’ils devraient être. Deux expériences montrent quel danger il y a dans les trop grandes richesses attribuées à des œuvres spirituelles. Les biens accumulés au moyen âge entre les mains de l'Église furent perdus en grande partie pour l’objet auquel on les destinait. Les immenses dotations des universités anglaises sont ainsi administrées qu'une petite fraction seulement en est appliquée à des fins scientifiques.

Il est certain que si la place de chaque individu dans la société était propertionnée au service idéal qu’il rend, c’est Descartes, c’est Newton, c’est Galilée, c’est Huyghens qui auraient dû être princes ou millionnaires en leur temps. Il n’est pas possible de soutenir que les services rendus par un banquier soient avec les services

rendus par Linné ou Ampère dans la proportion

de mille à un. Mais, toute réflexion faite, il vaut mieux que les choses soient comme elles sont. Même quand la terre nous appartiendrait, il serait préférable encore de la laisser gouverner aux gens du monde, qui, par leur légèreté, leur pesant égoïsme, sont préservés de nos scrupules et de nos maladresses. Les existences en apparence inutiles des riches, des gens à la mode ont plus de valeur qu’on ne croit. 1l faut qu’il y ait de telles gens pour faire courir les chevaux, donner les bals, pour accomplir en un mot les vaines besognes qui fatigueraient les sages et absorber les jouissances dangereuses qui les distrairaient. Nous ne savons pas assez quelle reconnaissance nous devons à ceux qui se chargent d'être riches pour nous. [l n’y a qu’un très-petit nombre de cerveaux capables de philosopher. Les toilettes, les promenades au Bois, les équipages, l'Opéra, les courses dévorent une activité qui serait sans cela nuisible, et débarrassent les bons lobes du

cerveau de l'humanité du quadrille qui les ob-

sède. Oui, tout ce train bruyant du monde est nécessaire pour qu’un Cuvier, qu’un Bopp soient tranquilles en leur chambre, aient de bonnes bibliothèques, et ne soient ni obligés ni tentés d'user leur temps à ces vanités. Voilà pourquoi les pays où il y a des classes marquées sont les meilleurs pour les savants; car, dans de tels pays, ils n’ont ni devoirs politiques, ni devoirs de société; rien ne les fausse. Voilà enfin pourquoi le savant s'incline volontiers (non sans quelque ironie) devant les gens de guerre et les gens du monde. Le contemplateur tranquille vit doucement derrière eux, tandis que le prêtre le gêne avec son dogmatisme, et le peuple avec son superficiel jugement d’école primaire et ses idées de magister de village.

La raison a le temps pour elle; voilà sa force, Elle ne perd aucune bonne occasion; au contraire, tout ce qui n’est pas elle tombe dans le néant. Même sans sortir de notre planète, la force hu-

maine a devant elle de longs siècles encore avant

78 DIALOGUES PHILOSOPHIQUES. 3e

de dégénérer. Elle traversera des successions de pourriture et de renaissance. Pendant que le fruit, mûr pourrit, le fruit nouveau se forme. Les essais sont incalculables. Sur le nombre infini des consciences, il y en aura une qui passera le goulet,

et entrera dans le port.

EUTHYPHRON

Vous pensez alors, comme Hegel, que Dieu n’est

pas, mais qu’il sera?

THÉOPHRASTE

Pas précisément. L'idéal existe; il est éternel; mais il n’est pas encore matériellement réalisé ; il le sera un jour. Il sera réalisé par une conscience analogue à celle de l'humanité, mais infiniment supérieure, laquelle, comparée à notre état présent, si horrible, si chétif, semblera une parfaite machine à vapeur auprès de la vieille machine de Marly. L'œuvre universelle de tout ce qui vit est

de faire Dieu parfait, de contribuer à la grande

résultante définitive qui clora le cercle des choses par l’unité. La raison, qui n’a eu jusqu'ici aucune part à cette œuvre, laquelle s’est accomplie aveuglément et par la sourde tendance de tout ce qui est, la raison, dis-je, prendra un jour en main l’intendance de ce grand travail, et, après avoir organisé l'humanité, organisera Dieu.

L'immensité du temps est ici le facteur capital. Au delà de dix mille ans, nous ne voyons rien dans l’histoire ; l'accélération du mouvement scientifique de l'humanité ne date guère de plus d’un siècle. Que sera l’humanité dans dix mille ans, dans cent mille ans? Que sera le monde dans un milliard d'années? Il y a un milliard d’années, la Terre n’existait peut-être pas ; elle étaitnoyée dans l'atmosphère du Soleil, et la Lune n’en était pas détachée. Que sera-t-elle devenue dans un milliard d'années? Impossible de le dire, et pourtant ce jour viendra; rien n’est plus indubitable. Nous ne nous faisons non plus aucune idée de l’état de la

matière dans l’intérieur de la terre, et pourtant cet

inconcevable état de choses existe à cinq cents lieues de nous.

Il faut songer, d’ailleurs, que l'humanité a entre les mains un instrument qu’elle n’avait pas autrefois, la science. Depuis moins de cent ans, l& science à créé les emplois de la vapeur, les chemins de fer, la télégraphie électrique, la photographie, l'éclairage au gaz, les mille inventions de la chimie. Les applications de la science à l’art militaire datent de huit ou dix ans ; elles ont introduit de tels changements que Frédéric le Grand et Napoléon [* ne s’y reconnaîtraient plus. Prévoir l’état de l’industrie et de l’art militaire dans cent ans est impossible; en essayant de concevoir ce qu'ils pourraient être dans mille ans, dans dix mille ans, on est en pleine chimère; or dans dix mille ans, la planète Terre existera sans nul doute, et, malgré des détériorations peut-être assez graves, sera encore habitable.

Je reconnais les dangers que causeront à la

civilisation la fin du charbon de terre et la géné-

PROBABILITES. 84

ralisation des idées égoïstes; faits que l’on peut considérer comme à peu près du même ordre, la diffusion des idées d’une démocratie mesquine étant à sa manière une sorte de fin du charbon de terre, une fin de la chaleur morale et de la capacité de se dévouer, un épuisement des vieilles économies du globe. Parfois, je vois la Terre dans l'avenir sous la forme d’une planète d’idiots, se chauffant au soleil, dans la sordide oisiveté de l'être qui ne vise qu'à avoir le nécessaire de la vie matérielle. Mais la science pourra combattre ces deux faits délétères; le premier, en trouvant le moyen d'emmagasiner la force du Soleil ou des marées, avant que le précieux combustible ait disparu des couches praticables ; le second, par les progrès de l’art militaire, qui constitueront une force organisée entre les mains d’une aristocratie intellectuelle et morale. Nos armées modernes sont déjà quelque chose de ce genre. Elles donnent à celui qui en est maître une domination assurée sur

la foule désarmée et indisciplinée; mais elles ont

une cause de faiblesse interne tout à fait irrémédiable; car elles sont prises dans les rangs du peuple, et si le peuple était universellement gagné par l’envie et la cupidité, il deviendrait impossible de tirer de lui l'appui pour combaitre l'envie et la cupidité. Si l’on veut imaginer quelque chose de solide, il faut concevoir un petit nombre de sages tenant l'humanité par des moyens qui seraient leur secret et dont la masse ne pourrait se servir, parce qu'ils supposeraient une trop forte dose de science abstraite. |

La science est ainsi le grand agent de la conscience divine. En tant que théorique, elle est l'univers se connaissant ; en tant qu’appliquée, elle offre à la force divine des moyens dont la puissance ne saurait être calculée. Jusqu'ici, en effet, les progrès de la conscience ne se sont faits que par les simples forces de la nature, par un instinct peu différent de celui qui préside à la naissance et au développement de l'animal. La réflexion

savante y pénétrera un jour. La science opérera

la réforme du monde instinctif; une foule de choses qui aujourd'hui sont de la catégorie de

J'instinct passeront à la catégorie de la réflexion.

EUDOXE

L'art en souffrira.

THÉOPHRASTE

Assurément; le grand art même disparaîtra.

‘Le temps viendra où l’art sera une chose du passé, une création faite une fois pour toutes, création des âges non réfléchis, qu’on adorera, tout en reconnaissant qu’il n’y à plus à en faire. La sculpture, l'architecture et la poésie grecques sont déjà dans ce cas. Ces merveilles sont de nos jours d’absolues impossibilités, et, lors même que quelqu'un arriverait à en produire des pastiches admirablement réussis, il n’empêcherait pas que ces pastiches ne fussent des pastiches, des imitations sans raison d’être et sans vie. Notre art est à ces vieux chefs-d’œuvre ce qu'un bâtiment en moellons est

à un édifice de marbre. Le règne de la sculpture

est fini le jour où l’on cesse d’aller à demi nu et où la beauté des formes du corps devient chose. très-secondaire ; l'épopée disparaît avec l'âge de l'héroïsme individuel ; il n'y à pas d’épopée avec fartillerie. Chaque art, excepté la musique, est ainsi attaché à un état du passé ; la musique ellemême, qui peut être considérée comme l’art du xIx siècle, sera un jour chose faite et parachevée. Et le poëte?... et l’homme de bien»... Le poëte st un consolateur ; l’homme de bien est un infirmier, fonctions très-utiles, mais temporaires, puisqu’elles supposent le mal, le mal que la science aspire à fort atténuer.

Le progrès de l'humanité n'est en aucune façon un progrès esthétique. La nature atteint son but par la vertu, par l’art, par la science, surtout par la science. Il viendra peut-être un temps (nous voyons poindre ce jour) où un grand artiste, un homme vertueux seront choses vieillies, presque inutiles; le savant, au contraire, vaudra

toujours de plus en plus. La beauté disparaîtra

PROBABILITES. 85

presque à l’avénement de la science; mais l'agrandissement de la science et du pouvoir de l’homme sont de belles choses aussi. Que ne fera pas la physiologie par exemple, quand elle aura remplacé cette vieille routine empirique qu’on appelle la médecine? La génération et l'éducation de l’homme se sont faites jusqu'ici presque au hasard; nulle science n’y a pénétré. Qu'on se figure seulement la révolution sociale qui s’accomplira quand la chimie aura trouvé le moyen, en imitant le travail de la feuille des plantes et en captant l'acide carbonique de l’air, de produire des aliments supérieurs à ceux que fournissent les végétaux et les bêtes des champs. Le jour où l’homme sera dispensé de tuer pour vivre, le jour où disparaîtra l’affreux spectacle des étaux de boucher, marquera bien aussi un progrès pour l’éducation des sens. Qu’arrivera-t-il surtout quand l’homme sera en possession de la loi qui détermine le sexe de l’embryon et pourra l'appli-

quer à volonté? Or cette découverte est de celles

qu’on peut considérer comme susceptibles d’être

faites dans un prochain avenir.

PHILALÈTHE.

Vous vous rapprochez à beaucoup d’égards des vues de Théoctiste. Il est fâcheux qu’il ne soit pas ici. |

EUDOXE

Théoctiste exagère ses vues, et a le tort de vouloir tracer des images précises de ce qu’on ne peut que vaguement entrevoir ; mais il s'échappe parfois des rayons de lumière de son nuage sombre; d’ailleurs, il est sérieux, grand, simple et sincère.

(A Philalèthe). Tâchez de l’amener.

PHILALÈTIHE,

Il sera ici demain.

ve

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