Idem, vr° partie
tenu en ceci a été tel. Premièrement, j’ai tâché de trouver en général les. principes ou premières causes de tout ce qui est ou qui peut être dans le monde, sans rien considérer pour cet effet que Dieu seul qui l’a créé, ni les tirer d’ailleurs que
de certaines semences de vérité qui sont naturel-
lement dans nos âmes. Après cela, j'ai examiné .
quels étaient les premiers et les plus ordinaires effets qu’on devait déduire de ces causes, et il me
semble que par là j'ai trouvé des cieux, des astres,
une terre, et même, sur la terre, de l’eau, de l'air,
du feu, des minéraux, et quelques autres telles choses, qui sont les plus communes de toutes et les plus simples, et par conséquent les plus aisées à connaître. Puis, lorsque j'ai voulu descendre à celles qui étaient plus particulières, il s’en est tant présenté à moi de diverses, que je n’ai pas cru qu’il fût possible à l'esprit humain de distinguer les formes ou espèces de corps qui sont sur la terre — d’une infinité d’autres qui pourraient y
être, si c'eût été le vouloir de Dieu de les y
Po
mettre, ni par conséquent de les rapporter à notre
usage, si ce n’est qu'on vienne au-devant des causes par les effets, et qu'on se serve de plusieurs expériences particulières. » J'ai cru devoir rapporter tout ce passage, à cause de la netteté avec laquelle Descartes y caractérise sa méthode. Ce grand mathématicien, que l’on a souvent présenté comme l’un des fondateurs de la mé-
thode scientifique moderne, place au contraire
Je raisonnement et la déduction au début et dans
tout le cours de sa construction. L’expérience
n’y intervient que comme accessoire et pour
démêler les complications extrêmes du raisonne-
ment. $
Il n’est pas jusqu’au dernier des métaphysiciens, Hegel, qui n’ait voulu à son tour reconstruire le monde a priori, en identifiant les principes des
choses avec ceux d’une logique transformée.
L'idéal des philosophes à presque toujours été .
« un système de principes et de conséquences qui
soit vrai par lui-même et par l’harmonie qui lui
est propre ! ». Eh bien, il faut le dire sans détour, cet idéal est chimérique : l'expérience des siècles l’a prouvé. Dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique, toutes les constructions de systèmes absolus ont échoué, comme dépassant la portée de la nature humaine. Bien plus, une telle prétention doit être regardée désormais « comme la chose la plus opposée à la connaissance du vrai dans le monde physique, aussi bien que dans le monde moral * ». Aucune réalité, je le répète encore une fois, ne peut être atteinte par le raisonnement. Les mathématiques, dont la méthode avait séduit les anciens aussi bien que Descartes, sont ici hors de cause ; elles ne contiennent, tous les géomètres sont aujourd’hui d'accord sur ce point, d'autre réalité que celle que l’on y a mise à l’avance sous forme d’axiome ou d’hypo-
thèse, et cette réalité traverse le jeu des symboles
4. Tennemann, Manuel de l'histoire de la philosophe, traduction de M. Cousin, t. 1°", p. 45 (1899).
2. Lettres à M. Villemain, par M. E. Chevreul, sur la Mélhode en général, p. 36 (1856).
sans cesser de demeurer identique à elle-même. Au contraire, pour passer d’un fait réel à un autre fait réel, il faut toujours recourir à l’observation.
La métaphysique cependant n’est pas un simple jeu de l'esprit humain; elle renferme un certain ordre de réalités, mais qui n ont pas d'existence démontrable en dehors du sujet. La véritable signification de cette science a été clairement établie par Kant dans sa Critique de la raison pure. Elle étudie les conditions logiques de la connaissance, les catégories de l'esprit humain, les moules suivant lesquels il est obligé de concevoir les choses. Par là, la métaphysique aussi peut être regardée comme une science positive, assise sur la base solide de l'observation. Hâtons-nous d'ajouter cependant que ces moules, envisagés indépendamment de toute autre réalité, sont vides, aussi bien que ceux des mathématiques, qui d’ailleurs dérivent des mêmes notions, quoique dans un ordre
plus restreint
Non-seulement la critique directe de la raison
prouve qu’il en est ainsi, mais on arrive au même
résultat par l'examen des systèmes qui se sont
succédé dans l’histoire de la philosophie. Tout
système métaphysique, quelles qu’en soient les
prétentions, n’a de portée que dans l’ordre logique; dans l’ordre réel, il ne fait autre chose qu'exprimer plus ou moins parfaitement l’état de la science de son temps; c’est une nécessité à laquelle personne n’a jamais échappé.
Examinons en effet quelques-unes des conceptions que nous avons indiquées tout à l’heure. Les systèmes de l'école ionienne répondent à un premier coup d’œil jeté sur la nature. La notion des lois du monde physique commence à apparaître à Anaxagore, comme en témoignent ces explications qui scandalisaient si fort Platon. L'école de Pythagore transporte dans ses théories générales les découvertes merveilleuses qu’elle vient de faire en géométrie, en astronomie, en acoustique. Platon
lui-même, lorsqu'il nous explique a prior, par la
bouche de Timée, le plan suivi par Dieu dans l’ordonnance du monde, expose une astronomie, une physique et une physiologie qui répondent précisément à l’état fort imparfait des connaissances de l’époque où il vivait. Dans l’ordre social, sa République nous représente une construction imaginaire, dont la plupart des matériaux sont empruntés à des données contemporaines. Cette notion de la beauté, qui donne tant de charme et d'éclat aux écrits du philosophe grec, est la même que celle des artistes de son temps. En face du merveilleux développement de l'art grec, la théorie du beau s’élève, théorie a priori et absolue en apparence, en réalité conçue à l’aide des données extérieures présentes sous les yeux du philosophe.
Descartes, pour arriver à la réforme de la philosophie, n’échappe pas à la loi commune. Il termine le Discours sur la Méthode en annonçant qu’il a exposé les lois de la nature « sans appuyer ses raisons sur aucun autre principe que les per-
fections infinies de Dieu »; d’où il pense déduire
les propriétés de la lumière, le système des astres, la distribution de l’air et de l’eau à la surface de la terre, Ja formation des montagnes, des rivières, des métaux, des plantes, et jusqu’à la structure de l’homme. — Mais le raisonnement fondé sur les attributs de Dieu le conduira-t-il à quelque découverte nouvelle? Nullement ; les résultats sont tout simplement conformes aux connaissances positives que l’on avait acquises par l’expérience au milieu du xvu° siècle. Descartes supprima son livre à cause de la condamnation de Galilée, dont il partageait les opinions sur le système du monde. S'il avait vécu cinquante ans plus tôt, nous n’aurions pas éprouvé cette perte. Descartes, resté fidèle aux opinions astronomiques du xvi‘ siècle, eût été orthodoxe : il aurait démontré a prior: que le soleil tourne autour de la terre. | Hegel enfin, pour terminer par un contemporain, n'échappe pas à la nécessité commune de la métaphysique . l'univers, qu’il croit avoir con-
étruit uniquement à l’aide de la logique transcen-
dante, se trouve conforme de point en point aux connaissances a posteriori. C’est ainsi qu'il dresse a priori toute la philosophie de l’histoire de son temps, non sans en grossir les derniers événements par un effet d'optique naturel à un contemporain. S'il fallait pénétrer plus avant dans son système, je pourrais montrer comment la vue profonde qui fait tout reposer sur le passage perpétuel de l’être au phénomène et du phénomène à l’être est sortie des progrès mêmes des sciences expérimentales. Il suffit, pour le concévoir, de jeter un coup d’œil sur le développement des connaissances scientifiques relatives au feu et à la lumière. A l’origine, le feu était regardé comme un élément, comme un être, à un titre aussi complet, aussi absolu que n'importe quel autre. Aujourd’hui, ce n’est plus qu'un phénomène , un mouvement spécial des particules matérielles. Il y à plus : après avoir établi une distinction entre la flamme et les particules enflammées, on a voulu, pendant quelque
temps, donner à la première pour support un
fluide particulier, le calorique, dont la combinaison avec les éléments constituerait les corps, tels que nous les connaissons. C'était l'opinion de Lavoisier. Mais aujourd’hui voici que l'être calorique s’évanouit à son tour et se résout en un pur phénomène de mouvement. Le principe de contradiction absolue entre l'être et le phénomène, sur lequel reposait la vieille logique abstraite, cesse d’être applicable aux réalités. Pour la science moderne, aussi bien que pour le langage figuré de nos aïeux, les Aryas et les Hellènes, l’être et le phénomène se confondent dans leur perpétuelle transformation.
Cette impuissance de la logique pure tient à une cause plus générale. Pour raisonner, nous sommes forcés de substituer aux réalités certaines abstractions plus simples, maïs dont l’emploi enlève aux conclusions leur rigueur absolue. Telle est la cause qui rend illusoires toutes les déductions des systèmes philosophiques. Malgré leurs
prétentions, ils n’ont jamais fait et ils n’ont pu
faire autre chose que retrouver, au moyen d’un a prior prétendu, les connaissances de leur temps.
Cependant, si leur méthode doit être abandonnée, en sera-t-il de même des problèmes qu'ils ont abordés? Faut-il renoncer à toute opinion sur les fins et sur les origines, c’est-à-dire sur la destinée de l'individu, de l’humanité et de l’univers? Chose étrange! cette science a été la première qui ait excité la curiosité humaine, et c’est elle aujourd'hui qui a besoin d’être justifiée. L’obstination de l'esprit humain à reproduire ces problèmes prouve qu'ils sont fondés sur des sentiments généraux et innés au cœur humain, sentiments qui doivent être distingués soigneusement des constructions échafaudées à tant de reprises pour les satisfaire. [ls sont donc légitimes en tant que sentiments. Faut-il les chasser du domaine de la science, parce qu'ils ne peuvent être résolus avec certitude, et en abandonner la solution au mysti-
cisme? Je ne le pense pas.
La méthode véritable de la science idéale résulte clairement des données inscrites dans l’histoire même de la philosophie. Il s’agit de faire maintenant avec méthode et pleine connaissance de cause ce qüe les systèmes ont fait avec une sorte de dissimulation inconsciente. En un mot, dans ces problèmes comme dans les autres, il faut accepter les conditions de toute connaissance, et, sans prétendre désormais à une certitude illusoire, subordonner la science idéale à la même méthode qui fait le fondement solide de la science positive. Pour construire la science idéale, il n’y a qu’un seul moyen, c’est d'appliquer à la solution des problèmes qu’elle pose tous les ordres de faits que nous pouvons atteindre, avec leurs degrés inégaux de certitude, ou plutôt de probabilité.
Ici chaque science apportera ses résultats les plus généraux. Les mathématiques mettent à nu les mécanismes logiques de l'intelligence humaine ; la physique nous révèle l'existence, la coordina-
tion, la permanence des lois naturelles; l’astrono-
mie nous montre réalisées les conceptions abstraites de la mécanique, l’ordre universel de l'univers qui en découle, enfin la périodicité qui est la loi générale des phénomènes célestes.
C'est l’étude de ces sciences qui nous conduit d’abord à exclure du monde l'intervention de toute volonté particulière, c’est-à-dire l'élément surnaturel. Aux débuts de l’humanité, tout phénomène était regardé comme le produit d’une volonté particulière. L'expérience perpétuelle nous a au contraire appris qu'il n’en était jamais ainsi. Toutes les fois que les conditions d’un phénomène se trouvent remplies, il ne manque jamais de se produire.
Avec la chimie s’introduisent pour la première fois les notions d’être ou de substance individuelle. La plupart des vieilles formules de la métaphysique y sont en quelque sorte réalisées sous une forme concrète. Mais en même temps a raissent des notions nouvelles, relatives aux trans-
formations perpétuelles de ia matière, à ses com-
binaisons et à ses décompositions, aux propriétés spécifiques inhérentes à son existence même.
C’est ici que la puissance créatrice de l'homme se manifeste avec le plus d’étendue, soit pour reproduire les êtres naturels par la connaissance des lois qui ont présidé à leur formation, soit pour en fabriquer, en vertu de ces lois mêmes, une infinité d’autres, que la nature n'aurait jamais enfantés.
Au delà de Îa chimie commencent les sciences de la vie, c’est-à-dire la physiologie. cette physique des êtres vivants, qui poursuit la connaissance de leurs mécanismes, puis la science des animaux et celle des végétaux, concentrées jusqu’à présent dans l'étude des classifications. C’est cette dernière étude que l’on appelle la méthode naturelle en zoologie et en botanique : elle manifeste à la fois certains cadres nécessaires de la connaissance humaine et certains principes généraux qui paraissent régler l’harmonie et la forma
tion des êtres vivants. La science parviendra-
t-elle un jour à une connaissance plus claire de ces dermiers principes, de façon à s'emparer de la loi génératrice des êtres vivants, comme elle a réussi à s'emparer de la loi génératrice des êtres minéraux? Il est facile de comprendre quelle serait l'importance philosophique d’une pareille découverte. L’affirmation peut passer à juste titre pour téméraire; mais peut-être la négation l’estelle encore davantage, comme exposée à être renversée demain par quelque découverte inattendue.
Nous voici parvenus dans un ordre nouveau, celui des phénomènes historiques. A l’évolution nécessaire du système solaire et des métamorphoses géologiques succède un monde où la liberté est apparue avec la race humaine : celle-ci à introduit dans les choses un élément nouveau, elle à changé le cours des fatalités naturelles. À ce point de vue, l’histoire forme parmi les sciences
un groupe à part. Malheureusement les lois de
l’histoire sont plus difficiles à découvrir que celles
du monde physique, parce que dans l’histoire l'expérimentation n'intervient guère et que l’observation est toujours incomplète. Jamais nous ne pourrons connaître un passé que nous ne pouvons reconstruire, pour le faire apparaître encore une fois devant nos yeux, avec la même certitude qu’une série de phénomènes physiques. Vous savez mieux que personne par quels merveilleux artifices de divination, appuyés sur les indices les plus divers, l'historien supplée à cette éternelle impuissance, et reconstruit, en partie par les faits, en partie par l'imagination, un monde qu'il n’a pas connu, que personne ne reverra jamais.
Parmi les résultats généraux qui sortent de l’étude de l'histoire, il en est un fondamental au point de vue philosophique : c’est le fait du progrès incessant des sociétés humaines, progrès dans la science, progrès dans les conditions matérielles d’existence, progrès dans la moralité, tous trois corrélatifs. Si l’on compare la condition
des masses, esclaves dans l'antiquité, serves dans
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le moyen âge, aujourd’hui livrées à leur propre liberté sous la seule condition d’un travail volontaire, que les découvertes des savants et la sympathie des penseurs tendent chaque jour à rendre moins pénible, on reconnaît là une évolution manifestement progressive. En s’attachant aux grandes périodes, on voit clairement que le rôle de l’erreur et de la méchanceté décroît à proportion que l’on s’avance dans l’histoire du monde. Les sociétés deviennent de plus en plus policées, et j’oserai dire de plus en plus vertueuses. La somme du bien va toujours augmentant, et la somme du mal diminuant, à mesure que la somme de vérité augmente et que l'ignorance diminue dans l'humanité. C’est ainsi que la notion du progrès s’est dégagée, comme un résultat a posteriori des études historiques. Enfin au sommet de la pyramide scientifique viennent se placer les grands sentiments moraux de l’humanité, c'est-à-dire le sentiment du beau, celui du vrai et celui du bien, dont l’ensemble
constitue pour nous l'idéal. Ces sentiments sont
des faits révélés par l’étude de la naturé humaine : derrière le vrai, le beau, le bien, l'humanité a toujours senti, sans la connaître, qu’il existe une réalité souveraine dans laquelle réside cet idéal, c'est-à-dire Dieu, le centre et l’unité mystérieuse et inaccessible vers laquelle converge l’ordre universel. Le sentiment seul peut nous y conduire; ses aspirations sont légitimes, pourvu qu’il ne sorte pas de son domaine, avec la prétention de se traduire par des énoncés dogmatiques et a priort dans la région des faits positifs.
Sciences physiques, sciences morales, c’est-àdire sciences des réalités démontrables par l’observation ou par le témoignage, telles sont donc les sources uniques de la connaissance humaine, C’est avec leurs notions générales que nous devons construire la pyramide progressive de la science idéale. Aucun problème ne lui est interdit : loin de là, elle seule à qualité pour les résoudre, car la méthode que je viens d’exposer est
la seule qui conduise à la vérité.
Quelle est la certitude des résultats fournis par la méthode qui nous sert de guide dans la science idéale, voilà ce qui nous reste à examiner. La vérité, nous devons l’avouer, ne saurait être atteinte par la science idéale avec la même certitude que par la science positive. Ici éclate l’imperfection de la nature humaine. En effet, la science idéale n’est pas entièrement formée, comme la science positive, par une trame continue de faits enchaînés à l’aide de relations certaines et démontrables. Les notions générales auxquelles arrive chaque science particulière sont disjointes et séparées les unes des autres dans une même science, et surtout d’une science à l’autre. Pour les rejoindre et en former un tissu continu, il faut recourir aux tâtonnements et à l'imagination, combler les vides, prolonger les lignes. C’est en quelque sorte un édifice caché derrière un nuage et dont on aperçoit seulement quelques contours. Cette construction est nécessaire, car chaque
homme lé fait à son tour, et construit à à sa ma-
nière, d’après son intelligence et son sentiment, le système complet de l'univers. Mais il ne faut pas se faire illusion sur le caractère d’une telle construction. Plus on s'élève dans l’ordre des conséquences, et plus on s'éloigne des réalités observées, plus la certitude, ou pour mieux dire, la probabilité diminue. Aïnsi, tandis que la science positive une fois constituée l’est à jamais, la science idéale varie sans cesse et variera toujours. C’est la : Joi même de la connaissance humaine. Ce qu'il s’agit de faire aujourd’hui, c’est de constater cette loi et de s’y conformer, en sachant à l’avance que tout système n’a de vérité qu’en proportion, non de la rigueur de ses raisonnements, mais de la somme de réalités que l’on y introduit. Il ne s’agit plus désormais de choisir le système, le point de vue le plus séduisant par sa clarté, ou par les espérances qu'il entretient. Rien ne sert de se tromper soi-même. Les choses sont, d’une manière déterminée, indépendante de notre désir et de
notre volonté.
Parmi les hommes distingués qui font aujourd'hui profession de métaphysique, beaucoup ne paraissent pas encore ayoir compris cette nouvelle manière de poser le problème; ils discutent contre des faits qui ne sauraient être attaqués par le syllogisme; ils affirment comme des réalités ce qu'ils ont emprunté au seul raisonnement. Faute de comprendre le point de vue des savants, ils argumentent contre le matérialisme, le spiritualisme, le panthéisme, etc. ; ils fabriquent des âéfinitions et en déduisent des conséquences pour les combattre. Il est plus d’un philosophe qui
crée des chimères pour avoir le mérite de les
dissiper; sans s’apercevoir que ie progrès de l’es- .
prit humain a changé les pôles de la démonstration, et qu’il s’escrime contre ses propres fantômes dans l’arène solitaire de la logique abstraite. Tous ces procédés sont précisément l'opposé de la philosophie expérimentale, qui déclare toute définition logique du réel impossible, et qui repousse
toute déduction absolue et a priori.
En résumé, la science idéale reprend les problèmes de l’ancienne métaphysique au point de vue des existences réelles, et par une méthode empruntée à la science positive; mais elle ne peut arriver à la même certitude. Si elle parvient à certains grands traits généraux, tirés de la connaissance de la nature humaine et du monde extérieur, elle assemble ces traits par des liens individuels. À côté des faits démontrés, la fantaisie tient et tiendra toujours ici la part la plus large. La même chose arrivait dans les anciens systèmes ; seulement on exposait a priori et.comme le résultat nécessaire du raisonnement, ce même assemblage de réalité et d'imagination, que nous devons désormais ‘présenter sous son véritable caractère.
Vous avez exposé votre manière de comprendre le système général des choses, en vous appuyant sur l’ensemble des faits que vous connaissez, et
en achevant la construction à votre point de vue
personnel. Peut-être aussi composerai-je un jour
mon De natura rerum, qui, malgré notre accord sur la méthode, différera sans doute à quelques égards du vôtre : aujourd’hui, j'ai préféré mettre en évidence le caractère de la méthode nouvelle, dire en quoi elle diffère de la méthode ancienne, et montrer comment, à côté de la science positive et universelle, qui s'impose par sa certitude propre, puisqu'elle n’affirme que des réalités observables, on peut élever la science idéale, tout aussi nécessaire que la science positive, mais dont les solutions, au lieu- d’être imposées et dogmatiques comme autrefois, ont désormais pour principal fondement les opinions individuelles et la liberté.