‹ Dialogues et fragments philosophiquesChapitre 27 sur 37 · M. ADOLPHE GUÉROULT · texte numérisé non relu

M. ADOLPHE GUÉROULT

Dans le numéro du 23 août 1862 de l’Opinion natio-

nale, M. Adolphe Guéroult m’adressa une lettre où il

me demandait des explications sur la phrase suivante, empruntée à ma brochure intitulée : La Chaire d’hébreu au Collège de France.

« Les sciences historiques ne diffèrent en rien, par la méthode, des sciences physiques et mathématiques : elles supposent qu'aucun agent surnaturel ne vient troubler la marche de l’humanité; que cette marche est la

résultante immédiate de la liberté qui est dans l’homme

et de la fatalité qui est la nature ; qu'il n’y a pas d’être libre supérieur à l’homme, auquel on puisse attribuer

une part appréciable dans la conduite morale, non plus que dans la conduite matérielle de l’univers. » Je lui répondis par la lettre suivante :

Chalifert, près Lagny, 27 août 1862.

Cher monsieur,

Venant de vous, les délicates questions que vous m'adressez dans votre numéro du 23 ne peuvent rester sans quelque réponse. Loin de moi la prétention de résoudre en une page des problèmes dont l’humanité cherche la solution depuis près de quatre mille ans; mais je vous dois quelques ex plications sur la phrase que vous m'avez fait l'honneur de relever, et qui, prise d’une manière isolée, pourrait prêter à des malentendus.

Vous avez bien raison de dire que l’homme n’est pas absolument libre. Il y a chez lui un élément très-considérable de fatalité, venant de ce que, par un côté de son être, il fait partie de la

nature. Son corps obéit à la loi de tous es corps

pesants; les opérations chimiques qui se passent dans ses organes ne connaissent ni rémission ni pitié. Mais je ne puis, à l'inverse, admettre aucune liberté dans la nature.

Pour un être omniscient, tout serait calculable dans les mouvements de ce monde, si l’homme n'avait le pouvoir, par sa libre action, d’insérer une force spontanée dans le rouage des choses et de changer ainsi les résultantes. Le temps qu'il fait aujourd’hui n’a pas été écrit de toute éternité, parce que l’état de l’atmosphère a été modifié, dans une certaine mesure, par le travail de l’homme. Il n’a pas été écrit de toute éternité que telle forêt serait coupée, tel marais desséché. Mais, dans un monde où il n’y aurait pas d’êtres vivants, tout se passerait selon des lois d’une inflexibilité absolue, et tout pourrait être annoncé d'avance par quelqu’un qui serait assez savant pour cela. En d’autres termes, tout serait mathémathique : aucun élément d’imprévu n'existerait.

Vous admettez que la science ne peut prouver

. l'existence d’un être libre, supérieur à l’homme, intervenant dans la nature pour en changer le cours. Mais, ajoutez-vous, la science peut-elle prouver positivement qu'un tel être n'existe pas? Je ne chercherai pas si on le peut d’une façon métaphysique et a priori. Mais la preuve expérimentale suffit. Jamais un tel être ne s’est révélé d’une manière constatée scientifiquement. Quand il se révélera nous croirons en lui. Ce n’est pas à nous à démontrer l'impossibilité du miracle, c’est au miracle à se démontrer lui-même. Quelle preuve avons-nous qu’il n’existe pas de sirènes ni de centaures, si ce n’est qu’on n’en a jamais vu ? Qu’est-ce qui à banni du monde civilisé l’ancienne démonologie, si ce n’est cette remarque que tous les faits autrefois attribués à l’action des démons s’expliquent très-bien sans cela? Un être qui ne se révèle par aucun acte est pour la science un être qui n’existe pas. |

Je sais qu’on est souvent porté à distinguer

la simple intervention d’une volonté supérieure

dans le cours des choses, en vue d’un but déterminé, du miracle proprement dit. C’est là une distinction qui s’évanouit devant une rigoureuse analyse. Que signifie, en effet, une telle intervention? Elle signifie que les choses de ce monde peuvent prendre, par l’effet d’une force surnaturelle, agissant à un moment donné, un cours différent de celui qu’elles auraient pris sans cela. Le miracle n’est pas autre chose. La violation flagrante de l’ordre accoutumé, qui constitue le miracle aux yeux de l’homme superficiel, implique seulement un degré de difficulté de plus; or les mots de facile et difficile n’ont aucun sens quand il s’agit d’un être tout-puissant. Pour Dieu, il n’y a pas plus de miracle à ressusciter un mort, à faire qu'un fleuve remonte vers sa source, qu’à changer la direction du vent un jour de bataille, à arrêter une maladie qui devait être mortelle, à soutenir un empire qui devait tomber, à violenter la liberté des résolutions humaines Dans un cas, la déro-

gation aux lois naturelles est éclatante; dans

l’autre cas, elle est obscure. Pour Dieu, ce n'est pas là une différence. Des muracles honteux, cherchant à se dissimuler, n’en sont pas moins des miracles. La Providence, entendue à la façon vulgaire, est donc synonyme de thaumaturgie. Toute la question est de savoir si Dieu émet des actes particuliers. Pour moi, je pense que la vraie Providence n’est pas distincte de l’ordre constant, divin, hautement sage, juste et bon, des lois de l'univers.

Vous semblez croire, cher monsieur, qu’une telle doctrine est synonyme d’athéisme. [ci je proteste vivement. Une telle doctrine est l’exclusion du Dieu capricieux, thaumaturge, agissant par intervalles, laissant les nuages d’ordinaire suivre leur cours, mais les faisant dévier quand on le prie; laissant tel poumon ou tel viscère se décomposer jusqu’à un certain point, mais arrêtant la décomposition quand on lui fait un vœu; changeant d'avis, enun mot, par des vues intéressées. Ce Dieu-là,

je le reconnais, est antiscientifique. Nous n'y

croyons pas, et, dût-il en résulter les plus tristes conséquences, la sincérité absolue dont nous faisons profession nous obligerait à le dire.

Mais, en écartant une si grossière notion de la Divinité, nous croyons combattre la superstition, et non la religion véritable. Malebranche l’a admirablement démontré avant nous dans ses Héditations chrétiennes : « Dieu n’agit pas par des volontés particulières. » Plus hardi que nous, le profond oratorien établissait cette thèse a priori,

et par des considérations tirées de la perfection

divine. Nous autres, nous établissons la même

thèse par l’absence de faits prouvant le contraire et nous la traduisons ainsi : « On n’a constaté dans la nature ni dans l’histoire aucun fait provenant manifestement d’une volonté particulière supérieure à celle de l’homme. » Quand cette observation sera renversée par un seul fait prouvé, nous nous empresserons de modifier la théorie que

nous croyons pouvoir en tirer.

Quant au vrai Dieu de la conscience humaine,

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celui-là est inattaquable. Il a sa raison d’être dans une foi invincible et non dans des raisonnements plus ou moins ingénieux. La nature est immorale; le soleil a vu sans se voiler les plus criantes iniquités, il a souri aux plus grands crimes. Mais dans la conscience s'élève une voix sainte qui parle à l’homme d’un tout autre monde, le monde de l'idéal, le monde de la vérité, de la bonté, de la justice. S’il n’y avait que la nature, on pourrait se demander si Dieu est nécessaire. Mais, depuis qu'il a existé un honnête homme, Dieu a été prouvé. C’est dans le monde de l'idéal, et là seulement, que toutes les croyances de la religion naturelle ont leur légitimité. Or, je ne puis trop le répéter, c’est l'idéal qui est, et la réalité passagère qui paraît être. L’âme juste qui voit, à travers le cristal de ce monde, l’idée pure dégagée du temps et de l’espace, est la plus claïrvoyante. Celui qui aura consacré sa vie au bien, au vrai, au beau, aura été le mieux avisé. Voilà le Dieu vivant,

qui se sent et ne se démontre pas. Je n’ai pas be-

soin de miracles pour y croire; je n'ai besoin qué d'écouter en silence l’impérative révélation de mon cœur.

Aussi les hommes qui ont eu de Dieu un sentiment vraiment fécond n’ont-ils jamais posé ces questions d’une façon contradictoire. Ils n’ont été ni des déistes à la manière de l’école française, ni des panthéistes. Ils ne se sont pas perdus dans ces questions subtiles où se fût usé leur génie, Ils ont senti Dieu puissamment, ils ont vécu en lui; ils ne l'ont pas défini. Jésus brille dans cette phalange divine à un rang exceptionnel. En se reconnaissant fils de Dieu, en autorisant les hommes à appeler Dieu leur père, en renversant les superstitions des cultes antiques par sa belle théorie de la prière! et de l’adoration spirituelle?, en donnant l'exemple d’une vie toute consacrée aux œuvres de son Père, il a réalisé la plus haute conscience de Dieu qui ait probablement jamais existé dans

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