PRÉFACE
à chercher une conséquence logique dans la chaine des faits de l’univers ? Non ; mais autrefois chacun avait un système; il en vivait, il en mourait ; maintenant nous traversons successivement tous les systèmes, ou, ce qui est bien mieux encore, nous les comprenons tous à la fois.
En relisant, au bout de cinq ans, ces impressions d’une sombre époque, je les trouvai tristes et dures; et j’hésitai d’abord à les publier. L'horrible règne de la violence que nous traversions m’avait donné le cauchemar. Pour adorer Dieu alors, il fallait regarder très-loin ou très-haut ; « le bon Dieu» était le vaincu du jour. On l’avait tant de fois invoqué en vain!... et en sa place on n'avait trouvé qu’un Sebaofth inflexible, uniquement touché de la délicatesse morale des uhlans et de l'excellence incontestable
des obus prussiens ! J'avais perdu de vue le
entretiens *. . Une femme très-distingu e, .
si
qui je prêtai le manuscrit, me dit : &N
primez pas ces pages; elles donnent froi
au cœur, »
a as d'assurance ; car on sait que la soÿ -
1. Nonne cor nostrum ardens erat in nobis, de loque= se 3 relur in via?
PRÉFACE. x1
respirant trop fort, d’ébranler le frêle édifice sous lequel on est abrité. Une société n'ayant sou principe de défense qu’en ellemême a plus de précautions à prendre qu'une société cuirassée, si l’on peut ainsi dire, par le dehors. Voilà pourquoi les républiques, bien que souvent plus libérales que les monarchies envers la liberté de penser, nuisent indirectement à celle-ci, par suite des précautions que le philosophe s’impose pour éviter que la masse des esprits étroits ne prenne le change sur ses intentious.
Tout bien pesé, cependant, après avoir pris l'avis de personnes sages et supprimé quelques développements trop singuliers, je me suis résolu à soumettre aux lecteurs attentifs ces pages écrites à leur intention. Pour les esprits peu exercés, de pareilles
rêveries seront sans venin; elles leur parai-
Par PRÉFACE.
tront dénuées de sens. Quant aux personnes
versées dans les recherches philosophiques,
elles verront bien vite que mon but unique a été d’éveiller la réflexion sur des problèmes qu'on ne peut passer sous silence sans injure envers la vérité. Le désir que j'ai en écrivant d’être clair et de donner de la saillie à ma pensée me fait quelquefois recourir à un procédé analogue à celui que Jean-Paul Richter emploie dans ce morceau célèbre, où, pour inspirer l'horreur de l’athéisme, il le fait prècher par le Christ. Le moyen le plus énergique de relever l'importance d’une idée, c’est de la supprimer et de montrer ce que le monde devient sans elle. J'espère appliquer un jour en grand ce mode d’exposition philosophique dans un livre que j'intitulerai Æypothèses, et où j'esquisserai sept ou huit systèmes du monde, dans cha-
cun desquels il manquera un élément ca-