‹ Dialogues sur la concurrence sans limites dans la peinture en batiments ainsi que dans la dorure, la tenture et la vitrerieChapitre 3 sur 4 · LES OUVRIERS · texte numérisé non relu

LES OUVRIERS

Cette maiîdite concurrence sans limites atteint tout le monde.

— Oui, mais elle nous procure dts habits à bon marché.

— C'est quelque chose de soigné que tes habits à. bon marché; ils sont mauvais avant que d'être vieux; il vaudrait bien mieux les payer ce qu'ils valent, et, au moins, qu'ils nous fissent bon usage.

— Dans la peinture en bâtiments, l'ouvrier n'est pas victime comme l'est celui des manufactures; il n'est pas obligé de lutter avec des maehines.

— C'est vrai; mais le rôle qu'il faut jouer pour soutenir la concurrence est démoralisant ; en servant continuellement d'instruments de fraude, nous nous coupons les bras.

— Comment cela?

— Écoute, allons boire un canon, ei nous en causerons.

— Et si le patron vient?

— Il ne viendra pas, il est venu ce matin; et, au fait, s'il vient, nous le verrons; courons-en au moins la chance; d'ailleurs, s'il n'est pas content, c'est qu'il ne sera pas raisonnable. Il devra se trouver

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très-heureux que nous ne nous mettions pas en ribote. A propos, as-tu remarqué comme, depuis quelques jours, il nous suit de prés; comme il fait le bon enfant?

— C'est vrai, mais c'est mauvais signe, car probablement il va nous remercier.

— Eh bien, raison de plus pour ne pas nous gêner : d'ailleui s, si nous travaillions toujours , il deviendrait trop riche.

— C'est juste; mais le temps que nous allons perdre, le lui ferons-nous payer?

~ Parbleu, pourquoi pas? est-ce qu'il ne lui arrive pas souvent de faire payer au propriétaire des travaux qu'il ne fait pas? C'est chou povu^ chou. AUonS; viens donc; s'il nous pince, nous le planterons là.

A table chez le marchand de vin.

— Revenons donc à cette concurrence sans limites. Nous disions qu'en servant d'instruments de fraude nous nous coupions les bras; mais nous les coupons aussi aux autres : quand on fait payer au propriétaire des couches de peinture à I huile et qu'on les donne à la colle, nous nous retirons de l'ouvrage; car il faut plus de temps pour peindre à l'huile que pour peindre à la colle. Ce n'est pas tout, la colle se fait avec des peaux d'animaux et on emploie bien moins de bras pour cela que pour faire rhuile. En nous coupant les bras, nous les cou-

pons aussi à un nombre considérable d'ouvriers que nous ne connaissons pas. Quand on fait payer au propriétaire des grattages, des ponçages, des lessivages et des époussetages qu'on ne fait pas, etc., etc., c'est autant d'ouvrage de moins que nous avons à faire, ainsi que tous les ouvriers qui fabriquent les outils et les marchandises dont on aurait fait usage pour exécuter ces sortes de travaux. Quand un propriétaire paye pour qu'on lui fasse des peintures à trois couches et qu'on ne peint qu'à deux, quand il paye pour faire des peintures à deux couches et que l'on ne peint qu'à une; dans le premier cas, nous nous retirons le tiers de notre ouvrage; dans le deuxième cas, nous nous en retirons la moitié.

— En effet; c'est ça! il n'y a rien à répondre; mais c'est affreux ! Et que veux-tu que fassent les maîtres? Ils sont bien forcés d'en agir ainsi; on ne veut pas leur payer les choses ce qu'elles valent.

— Les ouvriers fabricants de céruse et ceux qui travaillent le plomb sont victimes. Ce n'est pas tout : quand on pense que, généralement, on mêle du blanc d'Espagne avec la céruse, et que, pour certains travaux, on le fait dans des proportions énormes, ce n'est plus le tiers ni la moitié des travaux qu'on nous retire à tous; c'est incalculable, c'est même à se demander comment il se fait qu'il y ait encore un aussi grand nombre d'ouvriers qui ont de l'occupation. Dans toutes choses, nous nous diminuons nos travaux : les réchampissages au blanc

(l'argent, qu'on fait gënërak^ient à une couche sur les ornements en carton-pâte et qu'on fait payer pour deux couches, c'est hi moitié de besogne de moins que nous avons à faire; moitié que nous retirons aux ouvriers fabricants de blanc d'argent , ainsi qu'à tous les ouvriers qui travaillent aux matières premières.

Les ouvriers doreins en bâtiments ne sont pas plus heureux que nous; souvent on paye la dorure pour que les apprêts soient bien faits ^ et, généralement, poiu^ la dorure à l'huile, surtout sur les ornements en carton- pâte, on ne fait que très-peu ou point d'apprêts, et, quand on en fait un peu sur les portes ou parties unies , on les fait à la colle ; son emploi étant beaucoup plus facile et plus prompt que riiuile, il en résulte que les doreurs en sont logés à la même enseigne que nous.

— Eh bien, la dorure est moins solide, on recommence plus souvent, c'est donc la même chose.

— Tu es dans l'erreur, c'est l'histoire de ton habit; comme on ne sait comment faire pour ne pas èire/louéf on garde la mauvaise peinture et la mauvaise dorure, et on ne recommence que quand on ne peut plus faire autrement.

< — Si on réfléchissait un peu à tout ce que tu viens de dire, si l'on pensait bien aux conséquences funestes que doivent avoir les plus légères fraudes , on agirait, ce me semble, tout autrement; car, rien au monde ne me paraît plus criminel que les fraudes qui ont lieu dans notre métier.

— C'est vrai^ mon cher; mais cette soif brûlante <îe Tor avec lequel on cherche à écraser son voisin sera cause que la fraude ne cessera de longtemps, et que nous continuerons à en être victimes.

• — Ah eà, mais le temps ne nous semble pas long; combien y a-t-il que nous sommes ici?

— Deux heures.

— C'est pour le coup que, si le patron est venu, il va chanter.

— Hé! qu'est-ce que cela fait, nous lui dirons que nous venons de sortir , le portier ne nous a pas vus en aller.

— Oui, mais Tapprenti est resté à Tatelier, il le dira.

— Il n'y a pas de danger, il sait bien que je lui enlèverais le ballon s'il jasait.

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