LA COLÈRE
Eva—Je voudrais maintenant savoir si la colère est un péché ? Il me semble que non; car l'Evangile raconte que Jésus, ayant trouvé des vendeurs et des acheteurs dans le Temple de Jérusalem,
‘’ên fut indigné, et qu’il les chassa à coups de fouet, en leur reprochant d’avoir fait de la maison de prière une caverne de voleurs.
ALMA.—Notre-Seigneur en effet fui indigné, et entra dans une sainte colère, produite par un motif juste se rapportant à la sr" °# de Dieu. Jésus ne commit pas de péché er ag..ux ainsi ; au contraire, ce fut une belle leçon de zèle, bien de nature à nous inspirer un grand resp’ct pour nos églises, qui sont aussi des maisons de pr'ère, beaucoup plus saintes que l’ancien Temple.
CLAIRE.—Cependant, lorsque nos parents nous adressent des reproches, qu’ils se fâchent contre nous et nous infligent des punitions, n’y a-t-il pas là un péché de colère ?
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r la
Jour
Eva.—Non, pourvu que la mesure convenable ne soit pas dépassée ; c’est une correction, salutaire pour nous et obligatoire pour eux.
Si les enfants n'étaient pas corrigés, ils deviendraient de plus en plus vicieux ; il importe donc de les former avec prudence et fermeté.
CLAIRE.—Qu'’est-ce donc que la colère ?
Eva.—La colère est un mouvement déréglé de notre âme, qui nous porte à nous venger ou à repousser avec violence ce qui nous déplaît.
MariA.—C’est ce qu’on appelle ordinairement s’emporter, se porter hors de soi. Quelqu'un, par exemple s’emporte, “uand il n’est plus capable de réflexion pour m° rses paroles, —d’attention pour éviter l'éclat, —de discernernement pour juger la portée de ses actes, —de raison pour comprendre ce qu’il fait.
C’est ce que la sainte Ecriture appelle une espècé de folie ; en effet, il n’y a guère de différence entre un homme fou et un homme en colère.
Et alors de combien péchés l’homme en colère n’estil pas capable ?
AGATHE.—(C’est bien vrai ; la colère met le trouble dans l’âme ; elle se peint sur le visage qui devient tantôt pâle, tantôt rouge, tantôt bleuâtre ; les yeux s’enflamment ; la voix est entrecoupée ; le corps tremble ; la bouche est prête à vomir des injures, des médisances, des calomnies, des imprécations, des blasphèmes, etc.
De là, il n’y a pas loin aux voies de fait, aux rixes, aux coups, aux blessures et quelquefois au meurtre.
JUSTINE.—Il importe donc beaucoup de ne pas
contracter ce vice de la colère et de veiller sur soimême, afin de ne pas s’y laisser entraîner.
AGATHE.—Oui ; car celui qui est porté à la colère est comme la chaux vive qui bouillonne aussitôt qu'on l’arrose d’un peu d’eau. Un païen prétendait qu'il suffirait à un homme en colère, pour se corriger, de se contempler dans un miroir.
ALMA.—Moi, je crois que pour s’en corriger, il est préférable de considérer ce vice comme source de péchés nombreux, comme blessant la charité et tout à fait contraire à l’esprit de Notre-Seigneur qui a dit : “ Aprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. ”—"* Bienheureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre.”
BERTHE.—La douceur, voilà en effet la vertu opposée à la colère. Cette vertu nous fait supporter, en vue de Dieu, les contradictions qui nous arrivent ; elle réprime toutes les vivacités et les saillies que la colère peut exciter ; elle fait qu'on ne donne aucun signe d’impatience ou d’aigreur, qu'on ne laisse échapper aucune parole de mépris ou de plainte, que l’on a toujours un air bon et affable, que l’on se contraint en faveur de certains caractères difficiles, et qu’on tâche de les gagner à force de complaisance.
CLAIRE.—J'ai entendu raconter sur ce sujet, une histoire qui ne paraît presque incroyable. Le roi d’Espagne, Philippe IT, avait un soir écrit un grand nombre de lettres, qu’il donnait à mesure à un secrétaire pour les cacheter et écrire les adresses.
Le roi, ayant écrit la dernière lettre, la donna encore humide d’encre à son secrétaire ; celui-ci la plaça sur les autres, ct, pour la sécher voulut prendre
le sablier ; mais, comme il était à moitié endormi, il se trompa ; au lieu du sablier il prit l’encrier, et le versa sur la lettre, qui fut aussitôt couverte d’encre ainsi que toutes les autres lettre déjà écrites.
Que fit le roi ? Devinez.
Eva.—I]l dut donner un bon soufflet à son secrétaire, pour le réveiller, et ensuite lui taire des reproches bien mérités.
CLAIRE.—Pas du tout ; le roi, sans s'émouvoir, lui dit : “Mon ami, ne confondez pas ; voilà l’encrier et voici le sablier.” Il recommença ensuite tranquillement toutes ses lettres.
Manta.—C'est un bel exemple de douceur ! On dit aussi qu’il est toujours mieux de garder le silence que de parler, quand on se sent ému par la colère. “ Les paroles de colère, disait saint François de Sales, sont de l’huile sur le feu ; le silence, c’est l’eau.”
Ce saint disait : “ J’étouffe la colère dans mon cœur ; je l’arrête en chemin, avant qu’elle monte à mes lèvres.”
Ce même Saint voulait même qu’on portât la douceur jusqu'à l’exagération. “S'il faut pécher par quelque excès, disait-il, que ce soit en douceur ; jamais trop de sucre ne gâta trop de sauce.”
ANNA.—Notre-Seigneur a prononcé encore de plus belles paroles, quand il disait : “ Vous avez entendu qu'il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent ; mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant ; mais si quelqu'un vous frappe sur la joue droite, présentezlui encore l’autre.”
‘“ Aïmez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécu-
tent et vous calomnient, afin que vous soyez les enfants de votre Père céleste, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants.” Math. V, 44.
ALMA.—Voilà en effet de belles paroles, qui peuvent être quelquefois d’une pratique difficile.
En conséquence, demandons à Notre-Seigneur la vertu de douceur, en lui disant souvent cette prière : “ Jésus, doux et humble de cœur, rendez mon cœur semblable au vôtre.”
Toures.—C’est ce que nous ferons, à l’avenir !