CHAPITRE DEUXIÈME
Un soir, l'orage grondait sur le Rhin, un peu au-dessus de Majence. C'était en été, au mois de juillet, vers cinq ou six heures*
Le ciel, naguère d'une limpidité par-
faite, s'était chargé tout a coup de nuages couleur de plomb, un sourd murmure causé par le vent venait de passer sur les forêts qui avoisinent le fleuve et d'en courber les cimes.
Bientôt les ruines féodales, a travers lesquelles on voit le jour, furent enveloppées une a une dans un manteau de brume terne et opaque que déchirait parfois un éclair; les flots du Rhin grjsonqpreqt et priant, sou? l?aUe du un\[t Us proportions de petites vagues, et sur ces vagues parut se jpuer, insoucieuse comme une mouette eq plein Océan , une petite embarcation gréée
d'une voile latine et montée par deux hommes, un officier et un batelier.
Le vent gonflait la voile et la faisait tourner avec une rapidité effrayante, chaque fois que le pilote, pour couper le courant et éviter sa violence, tirait des bordées vers Tune ou l'autre rive.
Tantôt la barque rasait les rochers qui surplombent le fleuve, comme une hirondelle qui cherche a suspendre son nid, tantôt on l'apercevait au milieu du courant, dessinant encore sa mâture blanche sur le brouillard gris allongé sur l'eau ; — parfois une raffale courbant le mât la couchait sur le flanc, et alors un flot d'écume montait sur le bordage
et mouillait les pieds des passagers, jusqu'à ce qu'un coup de barre vigoureux, lui imprimant une direction opposée, le redressât sur sa quille.
La pluie tombait, le tonnerre grondait, le vent était si fort qu'il fallait, a chaque instant, serrer un peu de toile pour ne point chavirer... La barque courait toujours, se jouant de l'orage, du vent, des éclairs et des écueils. Deux hommes, nous l'avons dit, étaient dans la barque. Le premier, celui qui la dirigeait, une main a l'écoute et l'autre à la barre, était un bomme d'environ cinquante ans, vêtu comme les mariniers des bords du Rhin et appartenant a leur
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rude population , bien certainement.
L'habileté, le sangfroid qu'il déployait dans cette périlleuse traversée, disaient assez qu'il était batelier par métier et depuis longtemps. Le second, qui portait, a une époque où les uniformes n'existaient point encore chez les troupes européennes, qui portait, disons-nous, une épaulette d'or sur son justaucorps de velours vert et une dragonne a la poignée de son épée, avait à peu près le même âge.
11 était grand, maigre, grisonnant ; un œil fauve brillait sous sa paupière clignottante,un sourire moins bienveillant qu'astucieux plissait ses lèvres minces *
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et il paraissait en proie à une sorte d'impatience.
Un long manteau l'enveloppait ; auprès de lui, dans la barque, un lévrier était paisiblement allongé sur ses pattes; le banc sur lequel il était assis supportait une trompe de chasse et un mousquet.
-«- Voici la nuit, disait en allemand l'pfflcier, les nuages ont si bien enveloppé les montagnes que nous ne retrouverons jamais le signal que nous avons aperçu, il y a une heure, aux derniers rayons du soleil.
— Que Votre Seigneurie se tranquillise, répondit le batelier en changeant «a voile, je connais les deux rives du
Rhin comme les rues de Mayence, et je vous conduirais les yeux fermés au pied (le la vieille tour au-dessus de laquelle vous ayez remarqué le mouchoir bjanç qui flottait.
<r-r Sais-tu, batelier de malheur, dit l'officier d'un ton dur, que nous devons faire le bois à minuit?
— |1 fait beau pour chasser, ricana le batelier choqué de l'épithète; il faut avoir le diable au corps et saint Hubert k ses trousses pour aller à un rendez^ vous de chasse par un temps pareil.
-m? Tu ne sais pas la bêle que nous çojUrons, répondit durement le gentil- Jiotnpie; fais ton métier, et ne cherche
pointa savoir ce qui ne te regarde pas.
— Oh ! dit silencieusement le batelier, vous avez raison, et peu m'importe, après tout, que vous chassiez avec saint Hubert en personne ou avec le diable en os brûlés et en soufre liquide. Vous m'avez payé assez bien, le reste m'est indifférent.
Un coup de vent prit la voile et coucha la barque sur le flanc.
— Tâche de ne point nous chavirer!
s'écria l'officier, je n'ai pas le temps de me sauver a la nage.
— N'ayez crainte, Votre Seigneurie arrivera en bon porl, je le lui promets. Un gentilhomme qui donne cinq louis
d'or ne peut pas se noyer comme un mendiant. Dans une heure nous serons arrivés.
Le gentilhomme, car l'officier était un gentilhomme, ne répondit point, et il sembla s'abîmer en une rêverie profonde qui n'eut de terme que lorsque le batelier, carguant tout a coup sa voile, eut repris l'aviron pour quitter le courant et pousser à la berge.
La barque toucha la rive et le batelier jeta le grappin. Il était alors nuit complète, la pluie tombait avec violence, les éclairs se succédaient, et, déchirant rapidement les nuées, montraient ça et la les roches tourmentées sur lesquelles
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lé moyeti'âge avait assis ses flères demeures.
A la lueur dé l'un d'eux, le gentilhomme aperçut la tour en ruines, au sommet de laquelle il avait vu flotter un pavillon blanc aux dernières clartés du Jour.
— Nous sommes arrivés, dit le batelier eii nouant solidement a un tronc d'arbre la chaîne de sa barque, si Votre Seigneurie veut sauter sur la berge...
Le gentilhomme ne se fit point répéter l'injonction , il s'élança lestement
sur le talus glissant formé par les roch es que ronge le Rhin a fleur d'eau, et il dit au batelier :
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— Te charges-tu de me conduire ?
— Certainement, si Votre Seigneurie veut ajouter quelque chose.
— Bien, ditnégligemment l'officier en lui mettant deux pièces d'or dans là main. Et il prit sa trompe et en tira les premières notes d'une fanfare.
A cejson, que répétèrent les échos environnants, une autre fanfare répondit presque aussitôt, et une torche, brillant dans la nuit, indiqua aux deux voyageurs la tour branlante qui était le but de leur course.
L'officier s'enveloppa dans son manteau, cacha sous ses vastes plis les batteries de son mousquet pour les garantir
de la pluie, siffla son lévrier et prit, sur les bras de son guide, un petit sentier tortueux bordé de genévriers rabougris et de quartiers de roches, qui s'élevait, à travers les taillis et les futaies et par des rampes assez brusques, jusqu'à la tour.
Le batelier entonna alors une monotone chanson allemande qui disait les douceurs de la pipe à tuyau de jonc et de la gourde de genièvre.
Quant a l'officier, il retomba dans sa rêverie sombre et taciturne, et il se mit a cingler de son fouet les bruyères et les broussailles du sentier, comme naguères il cinglait la tige plissée de ses bottes.
11 fallait environ une heure pour monter a la tour d'un pas modéré : le gentilhomme et son guide franchirent cette distance en vingt minutes, tant l'un était pressé d'arriver et l'autre stimulé par une nouvelle promesse.
Lorsqu'ils eurent atteint le has du rocher sur lequel était établie l'assise de la tour, rentrée tout a coup dans les ténèbres, et dont la porte béante s'ouvrait sur une plate-forme de quelques pieds de largeur, le gentilhomme se tourna brusquement vers son guide, lui jeta sa bourse et lui dit :
— Va-t'en, et pas un mot.
Le batelier s'en alla en saluant jusiv $
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qu'k terre, tandis que le gentilhomme, avant de commencer sa dernière ascension, reprenait sa trompe et sonnait un nouvel air de chasse auquel on répondit soudain des profondeurs de la tour.
— Les veneurs sont exacts, se dit-il alors avec une satisfaction marquée; nous allons pouvoir courre notre singulière bête de chasse.
L'intérieur de la touroffraitunélrange et curieux spectacle.
Les plafonds des divers étages s'étaient écroulés sous le poids des siècles, et le ciel avait définitivement remplacé la toiture; mais un escalier était resté debout, qui tournait en spirale le long
des murs, et Conduisait, par des marches branlantes et vermoulues, jusqu'au faîte de la tour, où un fragment de plateforme demeurait intact.
C'était en ce lieu que le veneur, du fond de la barque, avait aperçu la torche
qui servait de signal de ralliement, et
de ce lieu encore qu'on avait sonné la
fanfare.
Dans l'intérieur delà tour flambait un grand feu de branches d'arbres et de broussailles ; autour du feu étaient groupés une vingtaine de gentilshommes, dont les costumes militaires étaient mitigés par les guêtres montantes, la
trompe en sautoir, le fouet et la casquette a large visière des veneurs.
Dans un coin de la tour, on avait relégué une trentaine de chiens de haute taille, hien coiffés, de heau pelage, vaillantes bêtes couplées avec soin et qui promettaient de faire merveille, si l'on s'en fiait a leurs hurlements d'impatience, que le fouet des piqueurs réprimait à grand'peine.
Point de chevaux, du reste, dans les flancs de la tour ; mais leur absence paraissait parfaitement justiOée par les accidents sans nombre du pays environnant et le voisinage des montagnes de la Forêt-Noire, dont les précipices et
les ravins sans nombre rendaient impossible toute chasse à cheval.
Les veneurs réunis causaient bruyamment entre eux en langue allemande, et
leurs uniformes blancs ou gros bleu disaient suffisamment qu'ils appartenaient au corps d'armée du prince Eugène, qui opérait sur les bords du Rhin, et venait de refouler les armées françaises endeça de ce fleuve, à l'exception d'une forteresse unique, réputée imprenable et qu'elles conservaient encore sur la
rive droite.
Cette forteresse, rasée aujourd'hui, était bâtie sur un rocher qui dominait le fleuve et commandait le pays environ-
nant, fermant l'entrée des provinces suisses et gênant Jes opérations des impériaux, a ce point que le prince Eugène avait promis, trois mois auparavant, une somme énorme et le grade de mestre-de-camp a l'officier assez habile slratégiste, qui parviendrait a s'en emparer, soit en la prenant d'assaut, soit en se ménageant des intelligences dans la place.
Cette forteresse avait nom Schloss- Markgraff, le château du Margrave.
A l'apparition du nouveau-venu les veneurs allemands interrompirent aussitôt leur conversation et répondirent a son salut, mais sans empressement et
même avec une sorte de politesse dédaigneuse qui fit passer un nuage sur son front.
Vous le voyez, messieurs, leur dit-il en bon allemand, je suis exact au rendez-vous que je vous ai donné.
Ils s'inclinèrent, aucun ne répondit.
'L'officier français jeta un coup d'œil a l'équipage, examina avec une sorte de joie féroce, la haute taille, les fortes mâchoires et les yeux sanglants des chiens, et reprit :
— Voila d'excellentes bêtes qui promettent de se conduire vaillamment.
Merci, messieurs, d'avoir fait un pareil choix.
Tandis qu'il parlait avec une sorte de volubilité, les veneurs l'examinait froidement, et cette inspection dédaigneuse parut le mettre mal à Taise, car il leur dit aussitôt :
— Quel est, messieurs, celui de vous qui se nomme le comte d'Ebberstein- Bourg?
Un jeune homme sortit du rang des veneurs. A son uniforme couvert de broderies, on devinait qu'il avait un rang supérieur à ses compagnons, malgré sa jeunesse.
— Monsieur, dit-il au nouveau-venu, je comprends qu'avant de chasser vous désiriez avoir une explication avec moi,
ne fût-ce que pour réapprendre quelle bêle nous devons courir. Veuillez donc me suivre dans cet angle de la tour où nous pourrons causer a Taise.
L'officier français s'inclina, tous deux se mirent à l'écart du groupe qui entourait le feu, et le comte reprit :
— Je suis en effet, monsieur, le comte d'Ebberstein-Bourg, colonel du régiment autrichien qui occupe le bas-duché de Bade, et c'est bien a moi que vous avez envoyé hier un messager aveccelle lettre.
Et le comte tira de son pourpoint un billet sans signature ainsi conçu :
« Un officier français, de la garnison
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> du fort de Schloss-Margraff, qui a de » graves motifs de ressentiments envers » le roi de France, offre au comte d'Eb- » berstein-Bourg de lui livrer le fort
* aux conditions suivantes : Le comte
* d'Ebberstein-Bourg, une fois maître » de la place, assurera a cet officier un » passeport et les moyens convenables » pour le faire passer en Italie ou en
> Hollande, à son choix; en outre, et » avant que le fortlui soit livré, lecomte » d'Ebberstein-Bourg se trouvera dans » la soirée du 15 mars courant, a la
» tour de en costume de chasse, avec
» une vingtaine de veneurs et un équi- » page des chiens les plus grands, les
» plus forts , les plus féroces qu'on puisse trouver au bord du Rhin ; ces » veneurs et ces chiens devant forcer > une bête de chasse de nouvelle es- » pèce que l'officier se réserve d'indi- » quer lui-même en faisant faire le bois » sous ses yeux et dirigeant, au besoin, » le rapporteur et les limiers. Le comte » d'Ebberstein-Bourg s'engagera , en » outre, a laisser courre la bête, en » quelque lieu qu'elle se réfugie, fût-ce » dans un couvent. Si le comte accepte » ces clause bizarres, il répondra un d simple oui au messager et l'officier se » trouvera au rendez-vous le 15 mars » de neuf heures du soir à minuit. *
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— Est-ce bien vous, monsieur, qui m'avez écrit ces lignes? demanda le comte.
— Oui, monsieur, répondit l'officier.
— Il me paraît au moins étrange que, pour des intérêts si faibles, du moins en apparence , vous vous décidiez à une trahison. Et d'abord, monsieur, quelle est celte bête de chasse que vous prétendez courre.
— Un homme, comte, répondit l'officier avec un accent de haine si violent que le jeune colonel en tressaillit.
— Un homme!
— Un gentilhomme, comte.
— Ètes-vous fou, monsieur.
— Pas le moins du monde. Il y a, caché dans les bois, à une lieue d'ici, oh ! je suis bien informé, un gentilhomme français qui est mon plus mortel ennemi ; la fantaisie m'a pris de le courre et de le forcer ni plus ni moins qu.'un marcassin ou un chevreuil. Et il, faut bien, vous en conviendrez, que cette fantaisie soit tenace chez moi, puisqu'elle me décide a une trahison.
— Monsieur, dit gravement le comte, votre haine doit être bien forte, en effet, puisqu'elle vous pousse à commettre l'action d'un misérable.
— Ce gentilhomme est l'amant de ma femme, monsieur.
Le comte tressaillit :
— Vous êtes une bête fauve, murmura-t-il, et je ne sais si vous êtes plus digne de mépris que de pitié. Ce que vous voulez faire est le comble de la démence et jamais je ne me prêterai...
— Comme vous voudrez, dit froidement l'officier français; mais alors Schloss-MargraiïdemeureraàlaFrance, — et vous savez, cependant si le bâton de mestre-de-camp irait bien à votre jeunesse et si vous deviendriez l'homme à la mode des salons de Vienne lorsqu'on apprendrai! que vous êtes devenu maître de la dernière forteresse que le
roi Louis XIV possédait encore sur la rive droite du Rhin.
Le cpn te hésitait.
— Maisenfiu, monsieur, dil-il, je ne puis cependant me faire assassin et camper une halle à un homme que mes chiens coucheront.
— Oh .'quant a cela, rassurez-vous, monsieur, je ne compte point vous obliger à pareille besogne, et je prétends même ne pas tirer sur la bête. Je la réserve à la dent des chiens.
— Mes chiens ne mangent pas de chair humaine.
— Soit, je garderai la forteresse dont je suis, moi, le gouverneur.
Le comte regarda l'officier avec étonnement.
— Étes-vous donc le marquis de la Saulcière?
— Un italien de fort mauvaise réputation, poursuivit le comte avec dédain.
— Que vous importe! allons, monsieur, décidez -vous : il faut ou courre, dès le point du jour, la bêle que je vous
indique, la traquer de bois en bois, de vallon en vallon jusqu'à ce qu'elle tombe épuisée et se laisse prendre et décbirer par les chiens, avec cette condition que, si elle pénètre dans le couvent de Gerstein, ou elle a des intelligences, vous m'y laisserez entrer "a mon tour
avec la meute, — ou renoncer à la forteresse de Schloss-Margraff.
— Pardon, monsieur, interrompit le comte; mais quel est ce gentilhomme français ? et comment se fait-il que le pays entier étant battu par mes troupes.. .
— Monsieur, répondit le marquis, il
n'y a que six mois que vous nous avez
repris le Palatinat; j'ai commandé uu
corps de troupes précisément dans le
pays même que vous occupez a présent,
et ce pays m'est parfaitement connu.
J'y ai chassé partout, et je connais une
sorte de grotte perdue au milieu des
bois où le gentilhomme dont je parle se
cache depuis trois mois; quelquefois, a iv t
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la faveur d'une nuit obscure, il se glisse jusqu'au couvent de Gerstein où ma femme s'est réfugiée pour m'échapper, et il y est reçu et caché, si, par hasard, vos soldats battent la campagne. Mes espions sont bien informés.
— Mais enfin, monsieur, demanda le comte, ce gentilhomme est donc officier au service de la France et craint d'être traité comme ennemi, qu'il se cache au lieu de solliciter un permis de séjour,
chose que nous accordons, du reste,
assez facilement?
-Ce gentilhomme, dit le marquis
avec un hideux sourire, sait bien qu'il
serait fusillé s'il venait a tomber entre
vos mains, car il a fait plus de mal aux armées du prince Eugène que tous nos maréchaux réunis. Le prince, il y a un an, avait mis sa tête a prix.
— Le colonel rouge? exclama vivement le comte.
— Oui, ce colonel rouge, ce jeune homme de taille herculéenne qui commandait un régiment de Suisses des montagnes, qui s'embusquait dans les bois et tomba si souvent sur vos derrières avec sa troupe de tirailleurs qu'on avait surnommé la légion invisible, tant elle arrivait a l'improviste, semant la mort autour d'elle, pour disparaître ensuite, dispersée, dans les fourrés et
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les ravins, — ce colonel qu'on avait surnommé le rouge, à cause de ce manteau héréditaire qu'il portait au combat, — cet homme enfin qui vous a fait tant de mal qu'il n'est pas un soldat allemand qui ne prononce son nom avec des imprécations, de mère ou de veuve qui ne maudisse sa mémoire, tant il est tombé d'époux ou de fds sous les balles de ses tirailleurs. On le croit mort, il est vivant...
— C'est impossible! s'écria vivement le comte, on a retrouvé son manteau dans un étang après l'affaire de Gérolsau, et plus loin , un mois après, un cadavre rendu méconnaissable, il est
vrai, par sou séjour dans l'eau, mais qu'à sa taille...
— On s'est trompé, comte, le colonel rouge est vivant. Blessé a la retraite de Gérolsau, il tomba dans l'étang, plongea et ne reparut point. On le crut mort.
Mais il y avait a l'extrémité de l'étang une touffe de joncs dans laquelle il demeura blotti jusqu'à la nuit; — et quand la nuit fut venue, sanglant, épuisé, il se traîna jusqu'au couvent de Gerstein où lès religieuses eurent pitié de lui, le cachèrent et le soignèrent.
Parmi les dames nobles réfugiées au couvent, ^e trouvait la marquise de la
Saulcière, rua femme, dont il csl l'amant...
— Assez, monsieur, dit le comte.
Puis, se tournant vers les veneurs
qui avaient saisi quelques lambeaux de la conversation :
— Messieurs, leur dit-il, que penseriez-vous d'une chasse à l'homme?
Un murmure d'étonnement accueillit ces paroles.
— Surtout, continua-t-il , si cet homme était ce fameux colonel rouge qui nous a si bien traités tous?
— Il est mort! dit-on de toutes parts.
— 11 vit! répondit Je marquis d'une voix ferme.
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— Reste a savoir si les chiens voudront prendre le pied et suivre la voie ? observa l'un des veneurs.
— Infailliblement, dit le comte; au moyen-âge, en Bretagne, par exemple, au temps des guerres anglaises, plusieurs seigneurs traquèrent des soldats réfugiés dans les Landes.
— Alors, s'écria-t-on en chœur, la chasse sera merveilleuse, hurrah pour le colonel rouge ! le prince Eugène sera content!
— Messieurs, reprit le comte, il est trois heures du matin et monsieur que voilà se charge de faire le bois.
— Un pressentiment me dit que la
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bête est sur pied, repartit le marquis; en chasse, messieurs !
Le comte prit le marquis a part :
— A propos, lui dit-il, quand et comment comptez-vous...
— Vous livrer la forteresse? demain soir, au coucher du soleil, il vous sera facultatif de vous introduire dans la place par un boyau souterrain qui correspond avec la plate-forme et dont l'orifice se trouve perdu au milieu des broussailles, a une lieue d'ici. Une fois dans la place, vous vous arrangerez
comme vous l'entendrez avec la gar-
nison, le reste ne me regarde plus.
— Mais, où est cet oriûce ?
DIANE DE LANGï 137
— Prenons la bête d'abord, jer vous l'indiquerai ensuite.
— Et si vous nous trompez ?
— Vous pourrez me faire fusiller.
— Très bien, dit le comte.
Puis il ajouta avec un indicible accent de mépris :
— Nous, monsieur, nous usons de notre droit en profitant de votre trahison et en traquant un homme qui nous a tué plus de monde avec ses embuscades, qu'un corps d'armée tout entier; — mais vous qui, pour assouvir une rancune particulière, livrez une forteresse et dénoncez la retraite d'un compatriote, vous êtes un misérable !
!*">& DUNE DE LANGY
— Je veux me venger! murmura cyniquement la marquis de la Saulcière.
Le comte prit sa trompe :
— Ça, dit-il, il ne pleut plus, en chasse! messieurs.
Pendant que les veneurs sorlaient de la tour, le marquis passait, avec une sombre joie, sa main sur la croupe des chiens et leur disait :
— Tout beau! mes louveteaux, il faudra mordre à belles dents, au moins.