SCÈNE III
DIANE, LA MARQUISE, puis MAXIMILIEN.
LA MARQUISE. BoHsoir, Diane-
DIANE. Bonsoir, marquise. {Le duc salue et sort.)
LA MARQUISE. Quc faisicz-vous là ?
DUNE. Je causais avec le duc.
LA MARQUISE. Qui VOUS disait?
DiANR. Qu'il m'aime.
LA MARQUISE. Et VOUS l'écOUticZ ?
DIANE. Il ne le disait pas trop mal.
LAjiARQUisE. Vous ne perdez pas de temps
DUNE. Comment cela ?
LA MARQUISE. Mon frère est parti depuis un quart d'heure, et vous écoutez déjà toutes les sornettes...
DUNE. Elles ont si peu d'importance, et je suis sûre, marquise, que vous-même, vous ne seriez pas fâchée d'avoir autour de vous trois ou quatre courtisans dans le genre du duc... C'est une manière de petite cour, une espèce de boîte à flatteries, où la vanité peut à chaque instant mettre la main pour
- !>2 prendre un honbon... C'e.-t vieux, c'est usé, mais c'est amusant, cela ne fait pas de mal et cela;..
LA MARQUISE. Et ccU compromot.
DIANE. Ne le croyez pas.
LA MARQUISE. Si fait, je le crois ! Tous ces moineaux-là ne reviennent ffu'où il y a du blé. Tous ces petits soupirants ne sont pas si bêtes qu'ils en ont l'air, et tôt ou tard ils trouvent à se nicher dans l'oisiveté d'une femme qui les reçoit par habitude et qui les croit faute de mieux.
DIANE. Qu'on les croie ou non... les mots d'amour ont un charme véritable, c'est la musique du cœur.
LA MARQUISE. Avcc la même ritournelle et le même refrain.
DIANE. Oh! vous n'êtes pas musicienne.
LA MARQUISE. Votre Hiori seul a le droit de vous parler d'amour.
DIANE. Il n'en abuse pas
LA MARQUISE. Cc qui no l'empêche pas de s'occuper devons.
DIANE. Ah !
LA MARQUISE II sort dc chcz moi et m'a dit que vous étiez seule.
DIANE. Il s'est trompé... Le duc étoit là quand il est venu me dire adieu...
LA MARQUISE. Il aura sans doute trouve que ce n'est pas une société suftîsante et il m'a priée devenir vous chercher.
DIANE. Pour me mener ?
LA MARQUISE. ChezM«»eDarneville, c'est son jour...
DIANE, C'est vrai, je l'avais oublié.
LA MARQUISE. Si VOUS VOulcZ...
DIANE. Oh ! non, je n'irai pas.
LA MARQUISE. Qu'avezvous donc à faire chez vous?
DIANE. Rien qu'à y rester.
LA MARQUISE. A moins que vous n'ayez quelque visite à rendre.
DIANE. Aucune... puisque je vous dis que je ne sors pas.
LA MARQUISE. Vous pourricz retourner rue des Martyrs.
DIANE. Rue des Martyrs, moi ?
LA MARQUISE. Oui, VOUS, ma chère Diane! on a vu votre voiture y stationner l'autre jour plus de deux heures.
DUNE. Je me rappelle, j'étais avec 3Iarceline chez une de ses amies.
LA MARQUISE. Qu'oH iiomme ?
DIANE. Ah ! ça, ma chère marquise, vous avez l'air d'un juge d'instruction .
LA MARQUISE. Il cst de mou devoir de savoir ce que vous faites.
DIANE. Malheureusement il n'est pas de mon goût de me soumettre à votre surveillance; je suis mariée et ne dois compte de mes actions qu'à mon mari.
LA MARQUISE. Qui ne vous demande pas assez souvent ce compte, si bien...
DIANE. Si bienî*
LA MARQUISE. Si bien, que vous faites beaucoup trop parler de vous.
DIANE. Vous trouvez?
LA MARQUISE. Oui.
DIANE. Eh bien ! ceci ne regarde que moi.
LA MARQUISE. Vous VOUS trompcz, cela me regarde aussi.
DIANE. Et de quel droit?
LA MARQU1S2. Dudroit que j'ai de veiller sur l'honneur de notre nom.
DIANE. De votre nom !
LA MARQUISE. OuL Vous étcs la femme de mon frère, vous portez notre nom, ne l'oubliez pas.
DIANE. Il n'y a pas do danger que je l'oublie j votre nom me coûte assez cher, je l'ai payé quatre millions.
LA MARQUISE. Comtessc !
DIANE. Marquise !
LE DOMESTIQUE, ouvrcuit Itt portc. M. le vicomte de Ternon!
DIANE. Ah! vous arrivez bien !.,. Ma chère marquise, M- le vicomte de Ternon, un de mes bons amis- {La baronne salue. Le vicomte salue.)
LE VICOMTE. J'ai dëjàeu l'honneur d'être présenté à Mi"« la marquise chez M"ic de Nussay.
LA MARQUISE. Je lie me le rappelais pas. Monsieur.
MAxiMiLiEN- Je ne pouvais pas l'oublier, moi, Madame.
LA MARQUISE. Adicu, comtessc
DIANE. Adjpu, marquise. (Ln viornuise-inrl.) Quan J
on pense que toutes les fois que ma belle-sœur vient ici, la même scène recommence; mais cette fois je pense qu'elle se le tiendra pour dit et que je ne la reverrai plus...
MAxiMiLiËN. Qu'y a-t-il donc?
DIANE. 11 y a que la marquise n'a rien à faire que de la morale et comme elle m'a sous la main, c'est à moi qu'elle en fait.
MAxiMiLiEX. C'est une femme qui passe sa vie à rcmbourerle fosse où voudrait tomber sa faiblesse, et qui, furieuse d'être toujours sur le bord à attendre qu'on la pousse jette des pierres aux autres femmes.
DIANE. 11 ne manquait plus qu'elle vous vît arriver.. Dieu sait ce qu'elle va dire... A propos, comment ne vous ai-je pas vu depuis huit jours ?
MAxiMiLiEN. J'ai reçuvotrelettreily a deux heures.
DIANE. Où éticz-vous donc?
MAXIMILIEN. A la campagne.
DIANE. Quel air triomphant vous avez !
màximilien. Je suis assez content.
DIANE. Que vous arrive-t-il donc?
MAXIMILIEN. Vous voulcz le savoip ?
DIANE. Oui.
MAXIMILIEN. Eh bien ! fîgurez-vous qu'en vous quittant l'aulre soir, j'étais tout triste, je ne savais que faire... Je suis entré à l'Opéra où je n'étais pas allé depuis deux ans, j'y ai vu le ballet nouveau, et j'y ai découvert , au milieu de ma tristesse, une consolaUoa Inuac avec des yeux bleus, une taille
— hc —
merveilleuse, des jambes... Oh! des jambes!...
DIANE Qu'esl-ce que vous me racontez là... êtesvous fou?
MAxiMiLiEN. rSoii, comlcsse, mais vou5 me demandez une explication.
DUNE. Eti bien ! je vous en fais grâce-
MAXIMILIEN. Cependant...
DIANE. Mon cher vicomte, un mot de plus et je vous congédie.
MAXIMILIEN. Et la bague?
DIANE- Ah ! qu'est-ce que vous en avez fait?
MAXIMILIEN. Ah! comtesse!
DIANE- Vous êtessiccervélé. Depuis huit jours que je vous ai écrit d'aller rechercher cette bague, et que vous ne me repondez pas.
MAXIMILIEN. J'étais à la campagne.
DIANE. A quel propos ?
MAXIMILIEN. Vous âUez cucore me dire de me taire si je vous dis pourquoi... Je suis revenu ce matin, j'ai trouvé votre lettre ..
DIANE. Ainsi voilà ce que vous avez fait de votre grand amour?
MAXIMILIEN. Quel amour?
DIANE. Celui que vous aviez pour moi.
MAXIMILIEN. Comtesse, vous n'avez pas voulu y croire ; mais il est encore temps.
DIANE. Merci, j'aime mieux votre amitié, on y est en moins mauvaise compagnie.
MAXIMILIEN. Ma foi. tCDCz, VOUS avez peut-être rai-
DIANE. Ah î VOUS l'avouez! c'est bien heureux!
MAXiMiLiE^ Sur ce, voici votre bague... Mais comment avez-vous perdu une bague dans l'atelier de Paul?
DIANE. Elle est retrouvée, c'est le principal Qu'a dit votre ami ? Il ne soupçonne pas à qui elle appartient n'est-ce pas?
MAxiMiLiEN Pas le moins du monde. Elle a fait de belles choses votro bague. . . D'abord ce n'est pas Paul qui l'a retrouvée.
DIANE. Qui donc cela?
MAXIMILIEN, C'est une dame.
DIANE. Quelle dame?
MAXIMILIEN. M'^« Aurore.
DIANE. Une dame qui s'appelle Aurore.
MAXIMILIEN. Le matin, seulement.
DIANE. Aurore... Ah! c'est cela, les mouchoirs étaient marqués d'un A.
MAXIMILIEN. Quels mouchoirs?
DIANE. Plus tard, finissez votre histoire d'abord.
MAXIMILIEN. Elle est bien simple : Mon ami est rentré. Le lendemain, M"e Aurore est venue le voir de bonne heure, elle a trouvé votre bague et toutes ses affaires sens dessus dessous. .. Scènes de jalousie, querelles, rupture.
DIANE. Alors votre ami doit être furieax contre la dame inconnue.
MAXIMILIEN. Non.
DIANE. Il n'aimait donc pa.s M"« Aurore?
MAXIMILIEN. Il paraît.
nuNB, Est-ce qu'il a un autre amour ?
MAxiMiLiEîî. Xon, il prétend qu'il ne veut plus en avoir.
DIANE. Serment de joueur
MAxiMiLiEX. Probablement-. Ah ! ça, qu'est-ce que vous avez fait pour avoir perdu une bague chez lui? Une bague ! cela ne se perd pas comme un gant- A propos de gants, il paraît même que vous avez laissé les vôtres et que vous en avez emporté une autre paire. Au fait, qu'est-ce qui s'est passé? car je n'y comprends rien.
DiAKE. Quelle imprudence !
MAxiMiLiEN. Et votre mari?
DIANE. Il n'a rien su.
MAXIMILIEN. Où est-il donc ?
DIANE. Il est à la chasse-
MAXIMILIEN. Ton tainc, ton ton !
DIANE Quel gamin vous faites!... Ahîjeplain drais une femme qui vous prendrait au sérieux.
MAXIMILIEN. Ah! comtesse, vous vous trompez; croyez bien que lorsque je dis à une femme que je Taime- . Allons, comtesse, je vous quitte.
DIANE. Déjà?
MAXIMILIEN. Voilà uu déjà charmant, DIANE. Où allez-vous donc?
MAXIMILIEN. Je vais à rOpéra.
DIANE. Ah !
MAXIMILIEN. Eh bien, et le ballet! je danse ce soir, mais j'y mène Paul-
DIANE Vous savez que c'est un don Juan, votre ami, il a inspiré de grandes passions.
MAXIMILIE.N. Qui VOUS l'a dit?
DIANE- Je ne sais pas comment cela s'est fait, j'ai trouvé une lettre de femme chez lui.
MAxiMiLiEN. C'est-à-dire que vous avez fouillé dans les tiroirs... Oh ! les femmes!
DIANE- C'est votre faute, vous n'arriviez pas. -Oh! mais il a été fort aimé.. Il est donc bien séduisant.
MAXIMILIEN. C'est un charmant garçon; j'ai peutêtre tort de le montrer à Delphine-
DiANE. Vous dites?
MAXIMILIEN. Rien-
DUNE 11 est avec vous?
MAXIMILIEN. Tiens, au fait, il m'attend dans la rue-
DiANE. Oh ! le pauvre garçon !.. où est-il !
MAXIMILIEN, montrant par la fenêtre. Le voilà?
DIANE- Ce monsieur qui se promène en fumant ?
MAXIMILIEN. Oui.
DIANE- Comme il doit s'amuser la depuis une heure que nous causons!... Allons, allez le retrouver; mais qu'est-ce que je vais faire, moi ? Si j'allais rejoindre ma belle-sœur chez M^e Darneville, cela nous réconcilierait.
MAXIMILIEN. A quoi bon ?
DIANE. Et puis c'est bien ennuyeux chez M"»" Darneville-
.MAxiMiLiEN. A propos, comtcssc, une idée-
DIANE. Une bonne
MAXIMILÎEN Oui.
DUNE. Qu'est-ce qu'elle peut venir faire dans votre cerveau?
MAXIMILIEN. Je puis aller un instant à l'Opéra et revenir.. Vous me donnerez bien une tasse de thé... Nous bavarderons- j'ai encore tant de choses à vous dire.
DIANE. Et puis vous n'êtcs plus dangereux.
MAXIMILIEN. Je l'ai donc été?
DIANE Oh !.. jamais-
MAXIMILIEN. Écoutez, je descends rejoindre Paul, nous allons à l'Opéra, je l'installe et je reviens.
DIANE. C'est cela, mais ne soyez pas longtemps-
MAXIMILIEN. Une demi-heure... Oh ! mais à propos d'idée, il m'en vient une autre-
DiANE. Ça fait deux, prenez garde !
MAXIMILIEN. Voulez-vous faire quelque chose de très-amusant et de très-original?
DIANE. Dites
MAXIMILIEN- Vous n'attendez personne?
DIANE. Personne.
MAXIMILIEN, sonnant Vous permettez?
DIANE. Que faites-vous ?
MAXIMILIEN. Vous allez voir! {Au domestique qui parait.) Descendez et priez le monsieur qui m'attend à la porte de monter ici- {Le domestique sort.) Comprenez-vous?
DIANE. Pas encore.
MAXIMILIEN- Je vais vous présentez Paul* DIANE. Vous êtes fou !
- ôl -
MAXiMiLiEN. Pas le moins du monde.
DIANE- Mais je ne tiens pas du tout à connaître ce monsieur-
MAXIMILIEN. C'est un garçon charmant, il a beaucoup d'esprit, vous en serez enchantée; il vous tiendra compagnie pendant que je serai à l'Opéra... Oh! on peut le recevoir '.. D'ailleurs, qui le saura?
DIANE. Tirez-vous de là comme vous pourrez, je rentre chez moi.
MAXIMILIEN. Oh ! comtesse, ne faites pas cela, il croirait à une mauvaise plaisanterie, et il est trèssusceptible. D'ailleurs vous avez bien un peu envie de le connaître, avouez-le.
DIANE. Je ne dis pas, mais...
MAXIMILIEN. L'occasion est bonne... Je vous assure qu'en causant avec lui, vous oublierez que vous m'attendez... Vous le ferez parler d'Aurore et de Berthe... et puis, après tout, il vous doit une visite, puisque vous lui en avez fait une.
'DIANE. Et s'il me reconnaît.
MAXIMILIEN. Je vous répète qu'il n'y a pas de danger.
DIANE. Votre parole?
MAXIMILIEN Parole d'honneur !
DN DOMESTIQUE, entrant. M. Paul Aubry demande à parler à M. le vicomte.
MAXIMILIEN. Comtesse, voulez-vous bien dire qu'on fasse entrer M- Aubry?
DIANE- Faites entrer. (Le domestiqve sort.) Ah ! si
Marceline était là, c'est pour le coup qu'elle gronderait? [Elle se sauve vers sa porte.)
MAxiMiLiEN. OÙ allez-vous donc, comtesse?
DIANE. Je vais mettre un bonnet, je ne suis pas coiffée- (Le domestique ouvre la porte à Paul qui entre.)