‹ Diane de Lys; comédie en cinq actes, en proseChapitre 6 sur 40 · PAUL, TAUPIN · texte numérisé non relu

PAUL, TAUPIN

TAUPIN, allant à Paul, et lui remettant un papier. Voilà le reçu.

PAUL. Merci, mon cher Taupin.

TAUPIN. Qu'est-ce que c'est que ce monsieur?

PAUL. C'est un camarade de collège qui venait me demander un service .. un charmant garçon, un peu fou... {Pendant ce temps, Paul a allumé la lampe..) Quel temps fait-il? froid ou chaud ?

TAUPIN Entre les deux.

PAUL. Me voilà bien renseigne.

TAUPIN. Ah ! ah ! vous vous faites beau.

PAUL. J'irai peut-être au théâtre, ce soir.

TAUPIN. Quoi faire?

PAUL. Chercher Aurore.

TAUPIN. Ah ça ! vous êtes donc amoureux d'Aurore, vous ?

PAUL. Moi, pas le moins du monde.

TAUPiN. Mais vous faites tout ce qu'elle veut, vous êtes trop bon pour elle-

PAUL. Elle a donc raison quand elle dit que vous ne l'aimez pas.

TAUPiN. Je ne l'aime ni la déteste... c'est vous que j'aime et j'ai peur de vous voir faire quelque folie.

PAUL. Il n'y a pas de danger.

TAUPiK. Ce n'est pas là une liaison digne de vous.

PAUL. Eh ! mon cher, toutes les liaisons se ressemblent, mais ce qu'il y a de mieux c'est une belle fille rieuse et folle, sans souvenir de la veille, sans souci du lendemain; l'été, courant gaiement sous les bois, son chapeau d'une main, son ombrelle de l'autre, se retournant de temps en temps avec un baiser sur les lèvres, et vous disant six mois après quand on la rencontre au bras d'un autre homme : C'est égal, je t'aimais bien!... voilà les véritables amours... ils naissent avec les lilas, se mangent avec les fraises, et meurent avec les feuilles..- Les allées des bois sont pleines de leurs nids et de leurs tombes... Seules amours possibles pour nous autres artistes, qui n'avons pas le temps d'aimer sérieusement.. Que deviendraient les tableaux et les statues pendant que nous aimerions?

TAiPiN, avec mélancolie. Oui, vous avez raison, mais il faut alors que cette femme vous quitte, et il arrive souvent qu'elle ne vous quitte pas. On la traite sans conséquence, la facilité qu'on croit avoir

de rompre avec elle fait qu'on ne songe même pas à rompre... On aime, toutes les portes ouvertes, et l'on ne s'aperçoit pas que la femme les ferme les unes après les autres ; elle s'empare d'un coin de votre atelier 5 sa gaieté, son chant, deviennent pour vous àes bruits nécessaires- Avec cette habileté qui est la force des femmes, elle surprend vos faiblesses, vos manies, vos vanités, vos côtés étroits, elle y pénètre, elle les dorlotte et vous fait faire ronron, comme à un gros chat sensuel.. Ajoutez ces heures de tristesse, de misère ou de découragement, dont elle devient la confidente, qu'elle vous aide à traverser, et un beau jour, sans savoir comment, sans pouvoir dire pourquoi, vous vous trouvez avoir épousé une fille que vous n'aimez pas, qui n'est en rapport ni avec votre intelligence, ni avec votre éducation... Vous pouvez écrire à vos amis ; {Il se lève.) « J'ai la douleur de vous annoncer mon mariage avec« MUe Aurore. » Un nom de baptême quelconque. .( On se réunira à 11 heures à la maison « mortuaire .. » Car c'est la mort de votre jeunesse, de votre talent, de votre liberté, de toutes les illusions et de toutes les espérances de votre vie d'artiste. . Le mariage fait, votre amour joyeux coupe ses ailes, chausse des bottines éculées, porte un tartan, habite un cinquième étage, et demande crédit au boucher qui le lui refuse... Bien heureux quand le mari stupide n'apprend pas trop tard que cette femme le trompe depuis le jour où il la connaît... C'est ainsi que j'ai enterré ma vie... Voilà pourquoi

ayant pu être quelque chose je ne suis rien, voilà pourquoi je déserte sans cesse ma maison, c'est que j'y trouve quand j'y rentre une femme qui en a chassé toute poésie, toute inspiration, toute solitude, tout travail sérieux... Je ne fais rien de bon, je n'ai plus de talents, je travaille pour nourrir ma femme, et ce travail de manœuvre fait, je m'enfuis pour respirer la liberté des autres et m'oublier un instant. •• Voilà ce qui me fait misanthrope, mon cher Paul, voilà pourquoi je vous dis, à vous qui êtes jeune, qui êtes fort, qui avez tout un bel avenir devant vous : J'ai raté ma vie, ne faites pas comme moi.

PADL. Merci, cher ami, merci; mais si vous m'aimez, souhaitez que les choses restent dans l'état où elles sont-

TAUPiN. Pourquoi ?

PAUL. Pourquoi?... parce qu'avec la nature que je me connais, un amour véritable serait un'grand malheur pour moi... J'ai passé une fois dans ma vie à côté d'une liaison sérieuse. J'ai eu le vertige... Dieu veuille qu'on ne m'y prenne plus... J'ai mis la gaieté d'Aurore entre les tentations et moi... je ne veux pas aimer, j'aimerais trop!

TAUPIN- N'en parlons plus j au fait, tout le monde n'est pas aussi bête que moi.

PAUL. Et c'estbien heureux pour vous. Mainteuant, allons-nous-en,

T.\upiN. Comme vou.s être presto. (V va vers la porte.)

PAUL. Pas par là TAUPiN. Pourquoi?

PAUL. J'ai mes raisons.

TAUPIN. Je vais retirer la clef.

PAUL. Laissez-la, au contraire.

TAUPIN. Dites donc.

PAUL, Quoi ?

TAUPIN. On ouvre la porte d'entrée.

PAUL. Dépêchons.

TAUPIN. Faut-il voir qui c'est?

PAUL. Gardez-vous-en bien!

TAUPIN. C'est une robe.

PAUL. Venez donc.

TAUPIN. C'est même deux robes.

PAUL Mais, venez donc, malheureux !

TAUPIN. Par où ?

PAUL. Par ici. {Ils disparaissent dans la chambre du haut.)

Page 1