‹ Diane de Poitiers et son goût dans les artsChapitre 3 sur 14 · L APOTRE SAINT MATHIEU, ÉMAIL PAR LÉONARD LIMOSIN · texte numérisé non relu

L APOTRE SAINT MATHIEU, ÉMAIL PAR LÉONARD LIMOSIN

(Église Saint-Père, à Chartres.)

Il se pourrait bien cependant que ces tapisseries ne lui aient pas coûté plus cher que les émaux de Léonard Limosin. En effet, elles pourraient bien venir de la fabrique royale de Fontainebleau. M. de Laborde, dans le

premier volume des Comptes des bâtiments du Roi , récemment publié par la Société de l’Histoire de l’Art français, a trouvé, de 15A0 à 1550, les paiements de quatorze ouvriers haute-lissiers travaillant à Fontainebleau d’après les patrons faits sur grand papier par le peintre Claude Badouyn sur les stucs et les peintures de la grande galerie. En même temps les deux frères, Salomon et Pierre de Ilerbaines, tapissiers de la reine Éléonore et de la dauphine Catherine, chargés dès 1538 de la garde des tapisseries et broderies du château de Fontainebleau, sont ailleurs qualifiés de Maîtres Tapissiers. Sans mettre un nom positif sur celles d’Ànet, il est bien probable qu’elles sont dues aux dessinateurs et aux ouvriers de l’atelier de Fontainebleau, puisque le dessin et le travail ne sont ni flamands, ni italiens, mais parfaitement français. Les sujets, qui ne se trouvaient pas sur les murailles des galeries du château royal, sont d’ailleurs nouveaux. Deux des sujets sont : Latone changeant en grenouilles les paysans qui lui avaient refusé à boire, et Méléagre expirant sur son lit pendant qu’au fond sa mère Althéa fait briller le tison fatal; mais Diane n’en est pas absente, et les dixains qui accompagnent les tapisseries ne manquent pas de la signaler. Dans le fond de l’une, on lit :

. Cypris d’orgueil esmue

Veut que d’Amour Diane soit frappée ;

Il guette assez, mais en vain se remue Pour ce qu’elle est à la chasse occupée.

Dans l’autre, Diane est dans le ciel, voyant avec colère Méléagre tuant le sanglier qu’elle avait envoyé ravager le pays pour avoir été oubliée dans un sacrifice à tous les dieux. Les deux dernières tapisseries, par contre, lui sont entièrement consacrées. Dans l’une, Phébé, trompée par son frère Apollon, perce d’une flèche trop sûre le beau chasseur Orion, qu’elle ne reconnaît pas au milieu des flots de la mer; dans l’autre elle sauve Iphigénie en lui substituant un cerf sur l’autel où on allait la sacrifier.

Les sujets sont beaux et bien dessinés, mais les bordures et surtout les montants latéraux sont des merveilles d’élégance ornementale. On le voyait déjà dans les deux photoglypties du livre de M. Roussel, mais les reproductions photographiques de tapisseries sont toujours un peu confuses et l’on en peut mieux juger dans le croquis que M. Goutzviller a redessiné à Anet d’après les originaux. Le ton, chose remarquable, ne vise en rien au luxe et à l’éclat de la couleur; il est, il a toujours été doucement sobre et harmonieux, et elles sont si exceptionnellement belles que je n’en ai jamais vu dans le même genre qui en approchassent seu-

lement. Deux d’entre elles sont suspendues et servent de portières dans le grand escalier construit par Desgots pour le duc de Vendôme. M. Moreau a l’intention de construire une salle pour qu’il soit possible de les mieux examiner ; elles sont en effet bien dignes d’être tendues et encastrées dans une décoration qui les mette tout à fait en valeur. Ajoutons que M. Roussel a justement remarqué que leur grande hauteur, elles ont près de cinq mètres, exclut l’idée qu’elles aient pu être mises dans le rez-de-chaussée du château qui n’allait pas tout à fait à quatre ; elles n’ont pu être qu’au premier, peut-être dans la galerie de la chapelle où s’ouvrait la tribune. En tout cas, il y en avait un plus grand nombre, puisque M. Moreau a retrouvé depuis un montant qui provient d’une cinquième.

On a remarqué la personnalité des devises, qui sont bien de véritables devises puisqu’elles se répètent sur toutes les tapisseries et qu’elles se trouvent deux fois sur chacune. La première, « C’est ainsi qu’elle reste immobile », où l’on a probablement mis le nom même d ’Anet dans le manet *, n’a rien que de simple; l’orgueilleuse affirmation d’une puissance assurée contre tous les efforts qu’on voudrait tenter pour la renverser ou même l’ébranler, ne sort pas de la modestie du genre, mais l’autre est bien surprenante. Comment comprendre : Non frustra, Jupiter, ambas, « 0 Jupiter, ne frustres pas les deux femmes », autrement que par une allusion hardie à la dualité de la maîtresse et de la reine. Le corps de la devise représente la réunion de la palme, si souvent employée dans les ornements d’Anet, et d’une branche garnie de feuilles et de fruits, où la palme est à senestre et la branche féconde est à dextre, comme pour blasonner héraldiquement la hiérarchie officielle des deux femmes, à l’honneur et à l’affection desquelles le dieu souverain satisfaisait sans fléchir. A l’état vulgaire, ce serait un ménage à trois. Mais les rois sont si facilement d’aussi grands dieux que Jupiter !

VI. Passons maintenant à la maîtresse du logis. Il faudrait probablement fort en rabattre sur sa beauté et surtout sur sa conservation merveilleuse. Brantôme la célèbre avec enthousiasme, mais il est entendu que les grandes dames sont toujours belles, et les beautés les plus en vue ne sont jamais si célèbres et si louées que quand elles n’en sont plus à commencer de décliner. Diane avait quarante-huit ans à la mort de François Ier, et sous celui-ci, pendant la lutte acharnée de la maîtresse du dauphin et de la maîtresse du roi, qui n’avait pour-

1 . Immola manet est dans les Gêorgiques de Virgile, II, 294.

tant que sept ans de moins que la première, les partisans de Mme d’Étampes allaient vis-à-vis de sa rivale jusqu’au delà de l’injure. M. Georges Guiffrey, dont la préface aux Lettres inédites de Diane est ce qu’on a écrit de mieux sur elle, a cité les pièces latines de Johannes Vulteins, en français Faciot, contre la vieille Poitevine. Les imprécations contre les vieilles, de Régnier et de Sigongne dans le Cabinet satyrique , ne sont ni plus violentes, ni plus grossières, et l’on n’en pourrait ici rien citer. Mais, en dehors de ces exagérations, il faut convenir que les monuments iconographiques ne justifient qu’imparfaitement la réputation de beauté de Diane. La statue agenouillée au tombeau de son mari à Rouen est trop lourde et trop maladroite pour compter; la tête de la statue funéraire, toute intéressante qu’elle soit, ne se rapporte qu’à la dernière heure, et il est bien entendu qu’il n’y a pas la moindre ressemblance réelle dans les Dianes peintes de l’École de Fontainebleau et dans la statue de Jean Goujon ; ce sont des allusions, mais nullement des portraits, et pas même une idéalisation du type réel. Au contraire, depuis les deux crayons de la « Grant Sénéchalle de Normandie », jeune, reproduits par M. Niel et par M. Rouard, jusqu’à la statue du tombeau, il y a un type vrai, froid, calme, bien bâti, un peu fort, avec un grand front, la poitrine haute et bombée, qui n’a rien de la sveltesse de la chasseresse à l’antique. La médaille que nous empruntons au livre de M. Guiffrey en est un exemple excellent et très-authentique.

L’histoire de cette médaille est au reste curieuse et compliquée, car il en existe des exemplaires de plus d’une sorte. Disons d’abord , comme les coins de la face et de son premier revers existent encore à la Monnaie, que bien probablement elle a été gravée en quelque sorte officiellement et par les graveurs du roi. Dans son dernier état, elle porte l’indication incompréhensible, A0 26, qui ne se rapporte à rien; en effet, la légende est : Diana, Dux Valentinorum clarissima , et elle n’eut le duché de Valentinois qu’en 15â8, année où elle approchait du double de vingt-six ans. Tantôt on trouve cette médaille sans cette date, ajoutée on ne sait quand, et accompagnée d’un revers fait pour Marie de Médicis après la naissance du dauphin, Junon et Cybèle avec la devise : Orilur et lacté virescit, — M. Roman en possède un magnifique exemplaire ancien en argent doré, — tantôt avec une Diane foulant aux pieds l’Amour et la devise à double sens : Omnium victorem vici; c’est le revers de l’origine. Mais ce n’est pas la seule différence; pour la face, il y a des exemplaires, et ce sont de beaucoup les plus rares, où la tête est moins lourde et moins épaisse, et où le costume est même différent en ce sens que Diane y a en plus au cou un premier fil de perles, un second sur

l’épaule, et un troisième au bas de la robe. De deux choses l’une : ou à un moment l’on a abattu ces colliers, recreusé, élargi, épaissi le premier coin, ou celui-ci était perdu et on l’a regravé à nouveau en copiant le premier, mais seulement à peu près. Après avoir comparé, avec le plus grand soin, les exemplaires du Cabinet qui en a de toutes les sortes,

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TAPISSERIE DE LATONE (XVIe SIÈCLE.)

(Château d’Anet.)

mon opinion et celle de M. Chabouillet seraient plutôt qu’il y a eu deux coins, celui qui subsiste et un premier perdu de bonne heure. Cela du reste cadrerait à merveille avec un passage de L’Estoile, qu’ après M. GuiflVey, M. Chabouillet a dernièrement relevé dans un article sur le jeton d’une Madeleine de Poitiers, qu’on a prise fort à tort pour une fille de Diane : « M. Peiresc m’envoya cl’Aix en Provence la médaille en cuivre de la duchesse de Valentinois, laquelle, de longtemps, ne se

rencontre plus. » C’était probablement, bien que L'Estoile écrive à la date de 1608, un exemplaire du premier coin, puisqu’il indique l’inscription du revers original. De toutes façons la médaille est, comme renseignement iconographique, le meilleur et le plus vrai portrait de Diane.

Citons encore sur ce point un bien curieux portrait du xvie siècle qui appartient aussi à \1. Roman; on le verra à l’exposition des portraits historiques, et sa ressemblance complète avec la médaille le rend absolument authentique.

Diane, également décolletée, y a une robe noire agrémentée de fils

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