BRUXELLES ET LEIPZIG
KIESSL1NG, SCHNÉE ET COMPe, LIBRAIRES,
i. Rue Villa -Hermosa.
ï.e plus beau privilège de la royauté.
Retournons, maintenant, au roi.
On se rappelle, sans cloute, que nous avons laissé Sa Majesté chez Diane, au moment où Clément Maroten sortait tout éperdu pour aller se heurter à la duchesse d'Alençon, et où madame Renée deFrance comptailsursesdoigtsmignons et rosés les nombreux cas de maladie du jour.
Diane — on ne l'aura point encore oublié — venait de prouver victorieusement au roi que Marot, si elle l'avait aimé, ne faisait plus vibrer
dans son cœur que les fibres de la haine et du mépris.
— Ah ! s'écria François Ier en s'élançant hors du cabinet d'où il avait écouté l'entretien, voilà, foi de gentilhomme, le plus beau jour de ma vie!
Et il se précipita aux genoux de la jeune fille, lui prenant les mains, les baisant avec ardeur, et interrompant ces baisers par des exclamations qui la firent en même temps rougir d'orgueil et frissonner de crainte.
— Oh! répétait-il, aussi pure que belle!... aussi courageuse que noble!... aussi digne, aussi imposante qu'une véritable reine!
— Mais, sire, repartit Diane sérieusement alarmée, et essayant de retirer ses mains, que faites-vous? que dites-vous?... En quoi ai-je mérité tant d'éloges?... Vous désiriez avoir la preuve que je n'aimais plus M. Marot, que je ne l'avais jamais sérieusement aimé; celle preuve, je vous l'ai donnée, voilà tout.
— Oui, vous me l'avez donnée, entière, complète, évidente... merci! merci! continua le roi avectransport.Qucvousdonnerai-je en échange, moi? Qu'avez-vous à me demander? Parlez, ma bien-aimée Diane !... Une plume, du papier, et je signe tout ce que vous voudrez!
Un éclair de joie brilla dans les yeux de la jeune fille.
— Tout ce que je voudrai? dit-elle. Ah! je ne veux qu'une chose, sire, vous le savez bien !
— La grâce de votre père, disiez-vous tout à l'heure? sa grâce pleine et entière?... Eh bien, soit! M. de Poitiers est un traître; il a essayé d'attenter à ma vie et à celle de mes enfants; il a conspiré contre la France ; le parlement l'a condamné à mort; j'ai déjà commué cette peine en une prison perpétuelle : c'était plus (iue je ne devais faire peut-être... N'importe! je suis le roi, et je lui rends sa liberté... plus tard même, plus tard, quand il aura eu le temps de s'amender, je lui donnerai des lettres de réhabilitation et de restitution, je le déclarerai innocent du crime qu'on lui avait imputé... Est-ce assez, ma belle reine, et êtes-vous contente?... Donnez, donnez vite! je veux que, si vos yeux retrouvent encore des larmes, ce soient des larmes de joie; je veux que vos lèvres me sourient; je veux que mon nom vous soit doux à prononcer ; je veux... je veuxque vous m'aimiez!
Diane était tout à la fois ravie et confuse : ce feu roulant de paroles passionnées lui faisait monter tout le sang au visage; ses tempes bourdonnaient, et, au milieu d'un éblouissement, il lui passait des rêves d'or devant les yeux : elle revoyait son père, son père sauvé par elle, et
qui allait reprendre ses titres et ses {dignités ; elle pourrait relever enfin la tête, marcher l'égale des grandes dames de la cour... Etqui sait? peulélre se disait-elle aussi qu'il ne tiendrait qu'à elle d'avoir le pas sur toutes ces grandes dames, puisque le roi l'aimait, puisque le roi voulait qu'elle l'aimât!...
Elle courut, en chancelant, chercher une écriture et du papier, déposa le tout sur la table, puis, s'agenouillant et prenant à son tour la main qui allait lui rendre son père, elle la couvrit de ces larmes de joie que le roi désirait tant de voir couler.
François 1er la releva vivement, et, l'attirant à lui, la baisa au front avec des lèvres de flamme... Diane poussa un cri comme si elle eût été atteinte au cœur, et, victime de son dévouement filial, entraînée par son pieux délire, tomba doucement dans les bras qui l'attiraient...
Hélas! pardonnons-lui cette défaillance! Dieu lui-même eût-il osé la condamner?
. Du reste, à les voir, le roi et la jeune tille, enlacés comme ils l'étaient, on eût moins dit deux amants qui échangent leur premier baiser que deux beaux enfants heureux d'être ensemble, un frère et une sœur qui, envolés du toil paternel de deux côtés différents, se retrou-
vent après une longue absence. François Ier avait tant d'amour, mais aussi tant de respect pour cette blonde jeune iille que tous les poètes de l'époque ont comparée à Gérés, et Diane, de son côté, avait tant d'admiration, tant de reconnaissance pour ce roi tout-puissant que la clémence faisait à ses yeux l'égal de Dieu ; endn, ils étaient animés l'un et l'autre d'un si vif et si pur enthousiasme, que leur ivresse n'avait rien de celle des sens, qu'elle leur ôtait le sentiment de la pudeur, et, qu'étrangers aux désirs matériels de notre misérable nature humaine , ils oubliaient le monde, et s'oubliaient, pour ainsi dire, eux mêmes dans l'extase d'un bonheur céleste.
Peut-être François Ier, à part lui et dans son for intérieur, faisait-il ses réserves, et espérait-il bien obtenir plus tard ce qu'il semblait dédaigner en ce moment, où rien, sans doute, ne lui eût été refusé par Diane; mais, à le voir et à l'entendre, tout le monde l'eût cru de bonne foi, et se fût laissé prendre à ses semblants d'amour platonique.
Cet instant de délire passé, Diane se releva toute honteuse, en essuyant ses larmes, et se demandant avec une sorte d'effroi si elle n'avait point fait un rêve; mais le roi se releva à son tour, la rappela près de lui par un doux sou-
rire, cl écrivit sous ses yeux les lignes qui suivent :
« Par les présentes,
» Nous,
» François [er, roi de France,
» A M. lecomle Jean de Poictiers, sieur de Saint-Vallier, ,
» Accordons :
y Remise pleine cl entière de la détention perpétuelle à laquelle nous l'avions condamne, rapportant, à celle fin, l'arrêt rendu en cause dudict comte Jean de Poicliers, sieur de Saint- Vallier par le parlement de Paris;
» Rapportons, en outre :
» Toutes lettres patentes antérieures aux présentes, et ayant trait au dénommé, qui, selon notre bon vouloir et décision, est détenu dans la tour carrée;
» Et voulons :
» Que, sur la présentation de ces lettres, faite, ainsi qu'il convient, par le sieur de Vaux, capitaine de nos gardes, toutes les portes soient ouverts audicl et redict comte Jean de Poicliers, sieur de Saint-Vallier.
» Fait et délivre en notre Louvre, le dernier jour du mois de mars de Tannée 1524.
» François, roi. »
C'était, à celte époque, une habitude prise parles rois, aussi bien que par le commun des martyrs, de faire beaucoup de phrases pour dire peu de chose; aujourd'hui, nous faisons encore beaucoup de phrases, mais nous ne disons plus rien.
— Oh ! sire, s'écria Diane, vous venez de m'enchaîner à Votre Majesté par un lien qu'aucune force humaine ne pourra jamais rompre : la reconnaissance!... et je vous suis dévouée tout entière et pour toujours !
François Ier l'embrassa de nouveau au front, puis prit congé d'elle, et, comme c'était son habitude lorsqu'il était en belle humeur, sortit en fredonnant un air de chasse.
Pour rentrer chez lui, il devait passer devant la porte de Clément Marot.
Lorsqu'il arriva près de cette porte :
— Si j'entrais?... se demanda-t-il. Que diable! on m'a surnommé le père des arts et des lettres, parce qu'il m'a plu, dans ces dernières années, d'acheter quelques tableaux et quelques sta-
luettes, au lieu d'en accepter l'offre gratuité comme le faisaient mes prédécesseurs ; parce que j'ai bien voulu aussi encourager les vers de M. Mellin de Saint-Gellais, et en commander à Marot pour ne pas le voir éternellement bayer aux corneilles ; parce que, enfin, j'ai trouvé bon de pousser quelques élèves de l'université de Paris; — il faut bien que je mérite mon surnom! Pour tout le monde, pour la postérité peut-être, j'aurai fait une visite à un poëte malade... Il est vrai que le poêle lui-même ne me saura probablement pas un gré infini dé ma visite... N'importe, entrons toujours!
Et il entra.
Il y avait à peine cinq minutes que la duchesse d'Alençon était sortie.
— Eh bien, mon pauvre ami, dit François Ier au jeune homme, qu'il retrouva tout habillé dans son fauteuil, où en est donc celte maudite fièvre?
— Sire! fil Marol en se levant, Votre Majesté chez moi?
— Pourquoi pas? Je vous aime et vous admire: à ce double titre, ma sollicitude vous est acquise, et je tiens à vous le prouver... rien de plus naturel !
— Sire, un tel honneur...
— Allons, allons, trêve de compliments! ne me faites pas oublier ce qui m'amène.
— Ce qui vous amène, sire?
— Oui... Remettez-vous dans votre fauteuil, regardez-moi en face, et répondez-moi.
A ces paroles, qui semblaient donner à la visite du roi un nouveau caractère, Clément Marot se rassit dans son fauteuil en se demandant avec une certaine inquiétude de quoi il allait être question.
— Voyons, mon ami, reprit François Ier, ditesmoi là, bien franchement, quelle est votre maladie.
— La fièvre, sire... Le docteur Akakia ne l'at-il point dit à Votre Majesté?
— Bon ! le docteur Akakia ! allez-vous me donner ce qu'il dit comme parole d'Évangile?... Ne vous souvient il pas que, certain jour où ma sœur Marguerite avait fait prendre un narcotique à la, duchesse d'Étampes, ce même Sans- Malice * me disait que la belle malade était atteinte du mal caduc?
— Mais, sire, je sens parfaitement ce que je souffre, moi, et le docteur ne peut avoir aucun intérêt à vous tromper.
— Ce qui implique que maître Akakia trou-
* Sans-Malice était le véritable nom du célèbre docteur, qui l'avait traduit en grec (Akakia) pour ne pas tant prêter au ridicule.
vait son compte et le vôtre, n'est-il pas vrai? à me déclarer que madame d'Étampes... Mais bah! ne parlons plus de cela : j'aurais l'air de vous en faire un reproche, et ce n'est pas mon intention... Laissons donc là Sans-Malice, et répondez-moi en toute sincérité...
— Je vous jure, sire!...
— Vous y tenez?... Eh bien, mon ami, puisque vous sentez si bien ce que vous souffrez, faites-moi l'amitié de me le décrire comme si j'étais votre médecin... Vous avez la fièvre, soit; que ressentez-vous avant, pendant et après l'accès? combien cet accès dure-t-il de temps? à quels intervalles se représente-t-il? Voilà mes premières questions; les autres viendront à la suite... Allez! je vous écoule.
A l'assurance que montrait le roi en parlant de la lièvre, Clément Marot se figura que Sa Majesté avait fait de cette maladie une étude toute spéciale afin de pouvoir mieux le confondre; et, ne voulant pas être pris en flagrant délit de mensonge :
— Mon Dieu, sire, répondit-il, je m'abuse peutêtre après tout... Le docteur Akakia m'a dit que j'avais la fièvre : je l'ai cru sur parole, moi; mais, entre nous, il 'pourrait bien. ne pas connaître exactement ma maladie...
— Je crois bien qu'il ne la connaît pas !
— Et qu'en pensez-vous donc, sire ?
-- Mon ami, vous n'êtes pas fiévreux : vous êtes amoureux...
— Sire!... s'écria Clément Marot faisant un bond dans son fauteuil.
— Ce qui ne veut pas dire que vous soyez moins sérieusement attaqué, poursuivit le roi sans s'arrêter à l'interruption; au contraire, votre guérison n'en sera peut-être que plus difficile!
Et, croisant sa jambe droite sur sa jambe gauche, il reprit l'air de chasse qu'il fredonnait en sortant de chez Diane, et dont il se mit à accompagner le rhythme du balancement de son pied.
Clément Marot , n'ayant plus l'excuse de sa fièvre pour demeurer assis devant le roi, se leva tout honteux, et sembla vouloir tromper son agitation en se donnant un peu de mouvement.
— Je vous ai prié de me regarder en face, mon ami, dit François Ier de celle voix qu'il savait rendre si caressante, quand il ne voulait pas qu'elle fût impérieuse.
Le jeune homme resta debout et immobile près de son siège.
- — Oui, reprit le roi après un long silence,
Vous êles malade, très-malade, démenti Et, dans un cas aussi grave que celui où vous vous trouvez, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots, vous eussiez dû me consulter... C'est à moi seul qu'il appartenait d'être votre médecin.
— Sire, il est de ces choses...
— Qu'on ne dit pas à son roi, n'est-ce pas ? et encore moins à son maître... Mais, si ce maître a de l'intelligence, il réfléchit et devine, il ouvre les yeuxet voit; puis il prend le serviteur à part, et lui dit : « Votre mal est au cœur! »
Clément Marot baissa la tête et pâlit.
— Ensuite, continua François Ier, le roi intervient, et dit à l'officier : « Mes armées marchent à l'ennemi; déposez la plume du poëtc, armez votre main de l'épée des vaillants, et, mordieu ! allez faire quelques chapitres d'histoire au lieu de rimer des soupirs : vous reviendrez guéri ! »
Le pauvre garçon semblait atterré.
— Elle lui a tout dit! murmura-t-il en retombant dans son fauteuil, et se cachant la figure de ses mains.
François Ier se leva et fit quelques tours dans la chambre en reprenant encore son fredonnement, comme uncritournelle d'opéra qui revient de temps en temps, au milieu du fracas de l'orchestre, rappeler une situation; puis, enfin, il ouvrit la porte pour se retirer.
— Aussi bien, reprit-il, vous n'avez plus rien qui vous retienne ici : je viens de signer la grâce de M. de Poitiers.
— Ah!... s'écria le jeune homme comme s'il eût été frappé en plein cœur.
— Vous avez une commission d'officier , ajouta le roi; vous voudrez bien nous faire savoir quand vous serez prêt à partir.
Et il sortit en riant dans sa barbe.
Arrivé chez lui, il trouva la duchesse d'Alencon qui l'attendait.
: ~ Vous, Marguerite ! dit-il, un peu contrarié d'être surpris par elle vagabondant.
On sait que, ce soir-là, le roi avait fait annoncer qu'il travaillerait dans son cabinet, et ne paraîtrait point à la cour.
— J'étais venue, sire, croyant vous trouver occupé des affaires de l'État, répondit la duchesse en se levant.
Le calme et la résignation avaient déjà triomphé des faiblesses de cette grande âme; et, si le sourire n'était point encore revenu sur les lèvres de la jeune femme, au moins ses yeux n'avaientils plus de larmes.
— Et moi, répliqua François Ier, sachant qu'une indisposition vous empêchait de vous rendre au cercle de la reine, j'eusse parié vous rencontrer chez vous!
— Je me suis rappelé que je vous devais mille écus, François, et qu'il était temps de vous les payer.
— Voyez l'étrange coïncidence ! s'écria le roi comme si la démarche de Marguerite eût eu avec ce qu'il venait de faire lui-même une analogie frappante; j'étais allé, moi, signer la grâce du comte de Poitiers !
— Vous avez signé? répéta la duchesse ne pouvant réprimer un élan de joie.
— Mon Dieu, oui, répondit François Ier en détournant la- léle pour ne point voir le mouvement de sa sœur. Et l'on a bien raison de dire que le droit de grâce est le plus beau privilège des rois; car, du même coup, j'ai rendu le bonheur à mademoiselle de Poitiers, et la santé à Clément M a rot!
— Plait-il?...
— Je dis que j'ai rendu la santé à Marot... ou pi tôt que j'ai trouvé moyen dele guérir... L'air de l'Italie est sain: je lui ai ordonné d'aller rejoindre Bonnivel!
— Vous avez prudemment agi, François.
M. Marot courait ici des dangers plus grands peut-être, et, à coup sûr, moins honorables à braver que ceux de la guerre : son amour pour mademoiselle de Poitiers eût pu lui devenir fatal,
et il vous sera reconnaissant plus tard de l'avoir éloigné.
Le roi jeta sur sa sœur un regard furtif.
Rien dans sa physionomie ni dans son attitude ne démentait le calme de ses paroles, et sa vue ne se détourna pas d'une bûche pétillante qu'elle attisait du bout du pied.
— A moins pourtant, reprit François Ier, que vous ne préfériez qu'il entre à votre service... Vous m'aviez parlé de cela, dans le temps, je crois : vous eussiez désiré, autant qu'il m'en souvient, faire de la poésie sous ses yeux, le prendre pour maître...
" — Merci, interrompit la duchesse ; j'ai, maintenant, assez d'expérience pour pouvoir me passer de maître... Et, d'ailleurs, comme je vous le disais, dans l'intérêt de M. Marot, mieux vaut qu'il parte pour l'Italie.
Puis, changeant d'entretien par une brusqne transition :
— A propos, dit-elle, comment donc ma bague avait-elle passé à votre doigt?...
A Gascon, Gascon et demi.
Trois mois environ après les événemenls que nous venons de raconter, le duc de Montmorency entra, un malin , clans le cabinet du roi, qu'il trouva lisant les dépêches du commandant en chef de son armée expéditionnaire.
Sa Majesté, en effet, paraissait avoir complètement oublié les rudes conseils du prince de la Trémouille, ou, du moins, ne se montrait nullement disposé à quitter Paris, pour aller se mettre en personne à la tète de ses troupes.
Du reste Clément Marol lui-même n'était point encore parti rejoindre Bonnivet : à la suite des scènes émouvantes que nous avons rapportées, il avait été atteint d'une affection cérébrale qui avait mis ses jours sérieusement en danger, et il commençait à peine à entrer en convalescence.
Le pauvre poëte se trouvait dans la position de ce chien de la fable qui a lâché sa proie pour l'ombre : la chimère et la réalité lui échappaient à la fois; et eût-il voulu se consoler de la perte de Diane en retournant vers Marguerite, que cela lui eût été maintenant impossible; car le duc d'Alençon était revenu à Taris, et allait proclamant partout que sa femme était la plus adorable personne qui fût au monde.
Diane habitait toujours le Louvre; et, depuis la mise en liberté de son père, — qui vivait calfeutré dans son hôtel de la place du Châtelet, — il n'y avait qu'une voix pour accuser la jeune tille d'avoir succédé à madame d'Étampes.
Cependant, le duc d'Étampes s'était relâché de sa surveillance à l'endroit de sa femme : il entreprenait d'assez fréquents voyages, et l'on pouvait remarquer que le roi faisait poursuivre les travaux d'embellissement de l'hôtel de la duchesse, et allait les inspecter lui-même, plus souvent à la lueur des flambeaux qu'à la clarté du
jour; — ce qui mettait les accusateurs de Diane dans une position fort perplexe. — Le fait est que le roi ne s'était point encore départi de son respect pour mademoiselle de Poitiers, qu'il adorait à l'égal d'un ange, et dont il semblait se plaire à retarder la chute.
Quanta Parpaillasse, dès qu'il s'était vu en possession des treize mille quatre cents livres que formait la somme contenue dans son bahut, jointe aux six mille livres qu'il avait soutirées de la duchesse d'Étampes au double titre que l'on sait, il avait empoché son trésor, enlevé madame Barabas, et s'en était allé, sur les bords de la Garonne, sacrifier aux grâces, aux jeux et aux ris ! Ce voyage d'agrément avait duré trois mois, c'est-à-dire autant qu'avaient duré les treize mille quatre cents livres ; après quoi, le prodigue capitaine était revenu à Paris, et avait incpntinent sollicité une audience du roi, prétendant avoir à lui faire une importante communication.
C'était justement cette demande d'audience qui amenait le duc de Montmorency dans le cabinet de Sa Majesté, le malin du jour où recommence notre récit.
— Ma foi, sire, dit le duc après avoir annoncé au roi le retour de l'aventurier, je crois que le
pauvre garçon n'a pas gagné clans ses voyages, et qu'il a laissé sa raison en route.
— Bon ! répondit gaiement François Ier, Triboulet se fait vieux : voilà mon affaire! maître Parpaillasse deviendra mon fou!
— Dans l'état où je viens de le voir, sire, il ne lui manque plus qu'une marotte pouravoir parfaitement le physique de l'emploi !
— Comment donc cela?
— Il est littéralement couvert de bijoux !
— Lui, Parpaillasse?... Et où diable les a-l-il pris?
— Oh! sire, reprit en souriant Montmorency, je n'ai pas eu l'indiscrétion de le lui demander, bien que la question me soit venue tout d'abord sur les lèvres... mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est étincelant des pieds à la tète, et chamarré de bijoux et de pierres précieuses comme un ambassadeur oriental.
— Voilà qui est particulier ! dit le roi se rappelant que c'était à la main de ce même Parpaillasse qu'il avait retrouvé le diamant de sa sœur Marguerite.
— Au reste, sire, si Votre Majesté veut le recevoir...
— Mais certainement... Tout gueux qu'il est, il m'a rendu des services, et je ne veux pas
qu'il m'accuse d'ingratitude... D'ailleurs, peutêtre a-t-il réellement quelque chose de sérieux à me dire... Faites donc entrer maître Parpaillasse.
— Votre Majesté me fait l'honneur de m'appelez sire? demanda poliment l'aventurier risquant une jambe dans le cabinet du roi.
François Ier et le duc se retournèrent, prêts à fulminer contre l'indiscret qui semblait avoir écouté à la porte; mais la ligure de Parpaillasse, vue sous le reflet d'un rayon de soleil qui se teignait de pourpre en traversant les rideaux des fenêtres; souriante à ce point qu'on eût pu voir les dents de sagesse de son propriétaire s'il ne les eût pas perdues depuis longtemps, balafrée comme nous la connaissons, illuminée par un double foyer d'étincelles jaillissant d'une paire de pendeloques qui en ornaient les oreilles, — cette figure était à la fois si étrange et si réjouissante, que ni le roi ni le duc ne purent conserver leur sérieux, et que le dernier sortit pour rire tout à son aise.
Heureux de voir son apparition saluée par un tel accès de gaieté, Parpaillasse s'avança courbe en doux, les deux bras pendants, son chapeau à la main, de manière à ce que le roi pût distinguer, du premier coup d'œil, les pendeloques qui
lui allongeaient les oreilles, une chaîne d'or qui lui faisait trois fois le tour du cou, un nœud de diamants qui éclatait à son chapeau, deux bracelets d'or incrustés d'émeraudes et de rubis, qui s'enroulaient à ses poignets, et une profusion inouïe de bagues du plus grand prix, sous lesquelles disparaissaient entièrement le petit doigt et l'annulaire de chacune de ses mains.
François Ier eut tout d'abord comme un éblouissement, et lit un pas en arrière en passant la main sur ses yeux.
— Sire, murmura Parpaillasse d'une voix humble et respectueuse, permettez au plus tidèle sujet de Votre Majesté...
— Oh! mais c'est impossible! s'écria le roi se parlant à lui-même.
Puis il s'avança brusquement vers Parpaillasse, et, d'une voix sévère :
— Relevez la tète, monsieur, lui dit-il, et regardez-moi, s'il vous plaît !
L'aventurier se redressa, montrant alors sou vieux pourpoint de buffle tout constellé de nouveaux bijoux, ruisselant de pierreries magnifiques, chargé de camées, d'épingles, de breloques, d'agrafes et de ferre ts d'or, d'argent et de diamants.
— Que signiiie cela? Répondez, monsieur !
ajouta François Ier saisissant alternativement les ferrets, la chaîne, les breloques, les agrafes qui décoraient le costume de son ridicule interlocuteur.
Et, comme s'il ne pouvait en croire ses yeux, il traînait Parpaillasse d'une fenêtre à l'autre, s'éloignait, se rapprochait, pâlissait et rougissait tour à tour, en poussant des exclamations de surprise et de colère.
— Mais, sire..., dit l'aventurier feignant de ne pas comprendre ce qu'on lui demandait.
— D'où vous viennent ces bijoux? reprit le roi maîtrisant enfin son agitation.
Parpaillasse jeta un coup d'œil sur son accoutrement.
— Bab! lit -il avec indifférence.
— Répondez donc, quand je vous interroge !
— Ce sont des bijoux de famille, sire.
— Encore?...
— Eh ! mon Dieu, oui... J'ai été faire un tour au pays : j'ai trouvé ma mère morte et Ijiéritage qui m'attendait.
— Il ne s'agit pas de plaisanter, monsieur! Dites-moi où vous avez volé tout cela.
— Volé?...
— Oui, volé, je maintiens le mot... Ces bijoux appartiennent à madame la duchesse d'É-
lampes, el vous allez à l'instant même justifier de leur possession, ou, sur ma parole royale, je vous fais écarteler en Grève !
— Sire!... fit Parpaillasse avec un geste de supplication.
— Mais parlez donc! s'écria le roi furieux,
— Hélas ! Votre Majesté a raison, ils pourraient bien appartenir à madame d'Étampes...
— Ah ! enfin!...
— Il faut bien que je l'avoue, sire, puisque l'on ne peut rien cacher à Votre Majesté.
— Tu les as donc réellement volés, misérable?
— Ah! fi' sire... une pareille supposition...
— Mais la duchesse ne vous les a point donnés, je suppose?
— Plût à Dieu qu'elle me les eût donnés!
— Comment, alors, se trouvent-ils en votre possession?
— C'est une saisie, sire...
— Une saisie?
— Et j'avais juré de garder éternellement le secret là-dessus; mais, puisque Votre Majesté exige...
— Pas de phrases ! vous parliez d'une saisie?
— Oui, sire, et aussi complète que possible, répondit Parpaillasse d'un air mystérieux.
Alors, vidant ses poches, il en tira tous les
bijoux dont il n'avait pu se parer, et les étala sur une tableen compagnie deceux qu'il portait ostensiblement, et qu'il détacha avec toutes sortes de précautions.
— Montmorency! appela François Ier soulevant lui-même la portière.
— Sire? lit le duc, qui accourut à cet appel.
— Donnez ordre qu'on ne laisse entrer personne ici, dit le roi.
Puis, revenant à Parpaillasse :
— Eh bien? demanda-t-il.
— Sire, je disais à Votre Majesté que c'était une saisie...
— Oui, expliquez-vous.
— Il s'agit d'un nommé Pompéran, sire.
— Pompéran?... un rebelle, si j'ai bonne mémoire... l'officier même avec lequel le connétable de Bourbon s'est enfui de Chantel...
— Je crois que oui.
— Eh bien, qu'a de commun M. Pompéran avec ces bijoux?
— Mais, sire, que c'est dans ses propres mains que j'ai saisi la cassette qui les contenait.
— Ah! vous abusez de ma patience et de ma crédulité ! Quel nouveau conte me faites- vous là? Auriez-vous été appréhender au corps cet officier jusque dans le camp de l'empereur Charles- Quint?
— Non pas, sire! je ne m'y serais point aventuré... 11 était bien plus facile d'arrêter M. Pompéran sur la place Royale, à Paris.
Alors, Parpaillasse, avec sa faconde ordinaire, se mit à raconter par quelle succession d'événements il était devenu tout à la fois possesseur et du secret et des bijoux de madame d'Étampes.
Quand il cessa de parler, le roi écoutait encore, le regard fixe, le front couvert de sueur, la poitrine haletante.
Pauvre roi! cette nouvelle découverte le bouleversait.
Ainsi, elle, la duchesse, dont il avait si généreusement, si énergiquement fait respecter le nom, quand ce nom avait été prononcé par le comte de Poitiers; elle qu'il avait refusé de croire coupable, quand madame d'Alençon et le prince de la Trémouille étaient venus la dénoncer; elle qui, une fois déjà, avait vendu ses bijoux pour subventionner les ennemis de la France; elle, enfin, qu'il eût pu, qu'il eût dû livrer à la justice du parlement et envoyer à l'échafaud, il la reprenait encore ouvertement révoltée Contre lui et contre l'État, correspondant avec les rebelles, leur fournissant les moyens de saper le trône et de démembrer le royaume !
— Oh! rugissait-il intérieurement, une main crispée sur sa poitrine, cœur lâche!
Et, se frappanl le front de l'autre main :
— Volonté sans puissance !...
Un instant, on eût pu croire qu'il s'armait de résolution. Après s'être une minute recueilli en lui-même, il se leva tout à coup, l'œil enflammé, et, s'avançant vers un timbre, y appuya la main comme pour sonner...
Mais, aussitôt, il s'arrêta et pâlit affreusement.
— J'ai tué son mari!... murmura-t-il en retombant accablé sur un siège.
Hélas! oui, c'était là le secret de cet amour insensé, de ce dévouement aveugle et funeste que l'histoire n'a pas voulu comprendre, et qui devait le livrer, pieds et poings liés, à ce Charlemagne du seizième siècle dont le carillon du beffroi de Gand avait salué la naissance !
Quelques minutes s'écoulèrent silencieuses. Parpaillasse attendait en se caressant la moustache, heureux de l'effet qu'il avait produit. On devine où notre homme voulait en venir. II s'était dit qu'en vendant les bijoUx, il courait le risque d'être, un jour ou l'autre, arrêté comme voleur et expédié à Montfaucon, tandis qu'en les rapportant au roi, et en expliquant comment ils étaient venus en sa possession, il ne pouvait manquer d'être récompensé largement. —
Quant à restituer à madame d'Etampes son précieux coffret, ridée n'en était plus venue au capitaine depuis qu'il avait eu avec sa conscience ce grave entrelien que nous avons dit, touchant les dogmes de la religion du serment.
Enfin, le roi parut sortir de sa torpeur. Il leva la tête, et jeta sur l'aventurier un coup d'œil rapide.
— Cet homme en sait trop, pensa-t-il, beaucoup trop!... Il faut l'éloigner.
Puis, d*une voix qu'il s'efforçait de rendre calme :
— Vous m'avez donné là une grande preuve •de dévouement, capitaine! dit-il. Mais, après avoir signalé le mal, ne pourriez- vous pas indiquer le remède?
— Moi? fitParpaillasse, étonné que Sa Majesté lui demandât un avis.
— Sans doute...
— Eh bien, sire... je crois — sauf erreur — que le plus sûr remède serait de pendre un peu madame d'Etampes !
François Ier se mordit les livres et détourna les yeux.
Cependant, sans trahir son émotion :
— Oh ! dit-il, vous vous méprenez complètement : il ne s'agit pas de la duchesse... Elle remplit là dedans un rôle tracé par moi.
— Ah! Votre Majesté conspire aussi? repartit naïvement le soudard.
— Oui... Vous comprenez que c'est le meilleur moyen de savoir ce que méditent les conspirateurs.
— De manière que je n'ai rien appris à Votre Majesté?
— Rien... sinon que ces bijoux n'arriveront point à destination.
Parpaillasse demeura tout interloqué.
— Or, reprit le roi poursuivant son idée, vous m'avez, comme je l'ai dit, donné une grande preuve de dévouement; mais, sans le savoir vous avez en même temps détruit tous mes projets.
— Ali!... fit le capitaine avec un désappointe ment qui touchait au désespoir.
— Eh bien, lui demanda François Ier, voyez vous le remède maintenant?
— Moins que jamais, sire, je l'avoue.
— N'avez-vous pas dit à M. Pompéran que la duchesse lui faisait redemander ses bijoux dans la seule crainte qu'il ne fût arrêté, et qu'on ne les trouvât sur lui?
— Oui, sire.
— Qui vous empêcherait, alors, d'aller vous même les porter au connétable?
— Moi?...
— Pourquoi non ?
— Moi, j'irais porter à un traître, à un rebelle, à un ennemi de mon roi et de mon pays, les moyens de...
— Eh! nullement, mon cher capitaine! Vous n'êtes pas un homme d'imagination, je le vois... Mais, en revanche, vous êtes un homme d'action, et je vous crois capable d'exécuter parfaitement un plan arrêté d'avance.
— Votre Majesté me fait beaucoup d'honneur, sire!
— Voulez-vous gagner un bâton de maréchal de France?
— Plait-il?... fit l'aventurier, qui marchait de surprise en surprise, et qui, cette fois, eut comme un coup de sang.
François Ier répéta sa question.
— Moi?... s'écria Parpaillasse rouge jusqu'à la racine des cheveux.
— Suivez bien mon raisonnement, reprit le roi.
Et, tout en parlant, il se mit à faire deux parts des bijoux.
— Pompéran n'a pas ouvert le coffret, n'estce pas?
— Oh ! non, je ne lui en ai pas laissé le temps:
— Très-Lien... Je vous donne donc, je suppose, la moitié de ces bijoux...
— Oui, sire.
— Vous remettez cette moitié dans le coffret...
— Rien de plus facile !
— Puis vous partez pour l'Italie, et vous allez l'émettre cela au connétable, de la part de ma-i dame d'Étampes...
— Ah! ah!...
— Dès lors, vous comprenez, vous êtes un homme à lui, un traître comme lui, un conspirateur comme...
— Jamais, sire ! jamais !
— A ses yeux, bien entendu, et non pas aux miens... Vous le suivez partout, vous ne le quittez plus d'un instant, vous logez sous sa lente...
— Bon!... Ensuite?
— Ensuite, vous vous adjoignez quelques hommes sûrs, vous l'attirez dans un guet-apens, vous le faites prisonnier, et vous me l'amenez à Paris !
— Oh! magnifique! magnifique! s'écria l'aventurier, qui voyait l'idée par son côté grandiose.
— En échange du prisonnier, ajouta le roi, je vous donne, comme je le disais, le bâton de maréchal de France !
— La récompense est belle, sire... mais, franchement, si je la gagne, je l'aurai bien gagnée!
— Voyons, est-ce dit?... Je vous fais donner deux des meilleurs chevaux de mes écuries, — un pour vous, l'autre pour le laquais que vous prendrez à votre service; — je vous signe un bon de cinq mille livres qui vous seront comptées à l'hôtel des finances, et vous vous metlez en route ce soir même.
— Sire, répondit Parpaillasse avec résolution, c'est dit!
François Ier se précipita vers la table, signa le bon de cinq mille livres, et, le remettant à l'aventurier en même temps que l'une des deux parts qu'il avait faite des bijoux, et qui, comme de raison, n'était pas la plus précieuse :
— Tenez, dit-il, parlez capitaine, et revenez maréchal !
Puis, courant à la porte :
— Montmorency! cria-t-il, ordonnez qu'il soit mis deux de mes meilleurs chevaux à la disposition du capitaine.
Montmorency et Parpaillasse sortirent.
— Oh! murmura le roi quand il fut seul, fatal amour! lâche passion! malédiction de Dieu!...
Où rnuicur finit par donner une consolation au lecteur.
Une heure après, François Ier montait luimême à cheval, et, accompagné du duc de Montmorency, s'élançait au galop sur la route de Me u don. -
C'était au château de Meudon, nos lecteurs se le rappellent, que vivait retiré le maréchal Lautrec, bien moins affecté de son injuste disgrâce* que de sa malheureuse retraite d'Italie, dont il était d'autant plus inconsolable que ce n'étaient point ses fautes qui l'avaient amenée.
François Ier avait pris le parti d'aller droit à lui, comme, dans une circonstance analogue, il avait été au duc de Bourbon, et quoique celte démarche lui eût assez mal réussi; mais sans doute espérait-il, cette fois, être plus heureux.
Quand on lui annonça le roi, le maréchal lisait les Commentaires de César, où il cherchait une excuse qu'il pût se donner à lui-même pour n'avoir pas su résister à des forces vingt fois supérieures aux siennes.
— Le roi!... s'écria-t-il repoussant à six pas de lui la table roulante sur laquelle il était accoudé.
— Moi-même! répondit François Ier, qui apparut sans autre escorte que Montmorency, auquel il remit son épée, et lit signe de se retirer.
Ainsi désarmé, mais le chapeau sur la tête, il s'avança, la main tendue et la ligure souriante.
— Voyons, se disait-il, s'il est gagné à la cause du connétable, voici une bonne occasion pour lui de me faire prisonnier.
— Sire, s'écria le maréchal saisissant la main du roi, et la portant à ses lèvres avec un profond respect, Votre Majesté me fait l'honneur...
— Mon cher maréchal, interrompit Fran-
DIA^fc de roniEK*, T. 3. 3
cois Ier en se jetant dans un fauteuil, je viens tout bonnement vous consulter sur la situation de nos affaires en Italie.
— Moi, sire? fit l'autre ne sachant si le roi raillait, ou s'il parlait sérieusement.
— Vous, pardicu!... n'èles-vous pas un de mes meilleurs et de mes plus fidèles soldats?
— De vos plus fidèles, sire, vous l'avez dit... Cependant, je croyais...
— Paix sur le passé!... 11 vous a convenu de nous abandonner momentanément, de vous retirer dans vos terres, c'est très-bien... Quand il vous plaira de remettre votre épée à notre service, ce sera mieux encore!
Ces paroles avaient été prononcées avec une si extrême bienveillance et une intention si marquée, qu'elles semblaient n'avoir d'autre but que de justifier le maréchal; aussi en fut-il vivement impressionné.
Le vieux soldat sentit son cœur se gonfler, une larme lui monta aux yeux, et, tout en se reprochant intérieurement de n'avoir plus son courage d'autrefois, il mit un genou en terre devant son maître, dont il baisa de nouveau les mains dans un élan de gratitude.
En effet, s'il lui avait convenu d'abandonner momentanément la cour; si Sa .Majesté parlait
ainsi, c'est qu'elle ne lui reconnaissait aucun tort; s'il pouvait, quand éZ lui plairait, remettre son épée au service du roi, c'est que le roi savait cette épée loyale et pure.
François Ier ne pouvait pas dire : « Ma mère s'est indignement conduite envers vous ; » mais il l'avouait implicitement.
— Cet homme n'est point, un traître, pensaitil en suivant d'un œil scrutateur tous les mouvements de Lautrec.
Puis, à haute voix :
— Allons, dit-il, avec un sourire affectueux, la tête n'a jamais rien valu; mais le cœur est toujours bon... Relevez-vous, mon cher maréchal.
— Sire! s'écria tout à coup Lautrec, il faut que ce jour soit fêté au château de Meudon!
. — Comment cela? Où diable* courez-vous?...
— Je vais faire arborer sur toutes mes tours le drapeau de la France! ordonner que mes canons saluent Votre Majesté, sire !
— Peste! gardez-vous-en bien! il est inutile d'apprendre à tout le monde que je suis ici... D'ailleurs, ajouta François Ier avec un soupir, la France n'a guère le droit de se réjouir en ce moment!
— Quoi ! murmura le maréchal en revenant
sur ses pas, les armées de Voire Majesté auraientelles subi un échec?
Le roi laissa échapper un second soupir; puis, après avoir fait asseoir Lautrec :
— Écoutez, lui dit-il d'un air confidentiel : ce qu'il vous avait été impossible de faire en Italie, je l'eusse fait à cette heure, moi, ou je ne fusse jamais revenu à Paris... Mais vous savez ce qui m'est arrivé en route?
— Oui, sire; la découverte d'une conspiration...
— Infâme, maréchal ! infâme !
— Vous avez dit le mot, sire, appuya Laulrec soutenant sans effort le regard perçant du roi. Vous ne pouviez plus partir, alors, ajouta-t-il.
— Aussi suis-je resté en France... Mais, malheureusement, je n'avais personne pour me remplacer au delà des monts, et ce qui devait vous arriver forcément, à vous, vient d'arriver à Bonnivet par sa faute!
— Est-ce possible?
— J'ai fait tout ce que j'ai pu pour empêcher la nouvelle de se répandre, mais elle est officielle
— Battu, avec une armée de trente mille Franr ais!
— Je n'ignorais pas que Bonnivet était incapable de mener à bien une pareille expédition ;
mais j'avais compté sur la haine qu'il a vouée au connétable, et je lui avais adjoint mon brave Bavard...
François Ier, qui avait reçu la veille, par un courrier de cabinet, la nouvelle de la mort de Bavard, baissa la tête et passa la main sur ses yeux; mais, avant que le maréchal eût pu remarquer cette émotion :
— Je vais vous dire ce qu'il en a fait, reprit-il, de mes trente mille Français... et de Bavard! Le général Colonna, chargé de la défense du Milanais, n'avait pas à nous opposer un homme contre quatre; il ne lui restait plus de quoi payer ses troupes, et le nombre de ses déserteurs allait, dit-on, jusqu'à cent par jour... enfin, il se sentait tellement affaibli, qu'il voulait se borner à défendre le passage du Tessin. — Bonnivet, qui s'était avancé jusque-là sans résistance, franchit la rivière, pour ainsi dire, d'un seul bond, et les impériaux, démoralisés par ce coup hardi, se replièrent sur Milan, prêts à céder au nombre, et à nous abandonner la ville...
— Ah! s'écria Lautrec, quelle belle revanche il y avait à prendre là! .
— Oui... mais, au lieu de s'élancer, tout courant, jusqu'au cœur même de la place, Bonnivet, s'arrête pendant quatre jours en vue de ses
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murailles, et donne aux bourgeois de Milan le temps de revenir de leur stupeur! Tandis que Morone ranime les esprits par ses discours, Colonna relève les remparts, entasse des provisions, rassemble les troupes éparses dans les environs, et se met si bien en étal de soutenir l'attaque, que Bonnivet, en fin de compte, se voit forcé de rentrer dans ses quartiers d'hiver!
— Je savais cette dernière circonstance, sire, mais j'ignorais les détails.
— Sur ces entrefaites, vous le savez, le pape Adrien d'Utrecht vient à mourir, et, malgré toutes les intrigues du roi d'Angleterre et du cardinal Wolsey, qui visait à la tiare, l'empereur fait installer au Vatican Jules de Médicis, sous le nom de Clément VII... Tous les yeux étaient alors tournés vers Rome, la surveillance semblait endormie : Bonnivet n'a rien tenté !... J'ai voulu rallier à moi le nouveau pape; mais bah ! il devait trop à notre bon frère Charles-Quint, et toutes mes avances l'ont trouvé inébranlable...
— Si ce sont là les dernières nouvelles, sire, rien n'est encore perdu.
— Attendez, mon cher maréchal... Bientôt la ligue s'est reformée en Italie, les renforts sont arrivés à l'ennemi, et le comte de Lannoy, le gé-
néral Colonna, le marquis dePëscaire et le connétable ont repris simultanément l'offensive. ..
— L'offensive? dit Lautrec.
— Hélas ! oui... Si bien que Bonnivet n'a plus à cette heure un seul homme clans le Milanais, et que, selon toute probabilité, il continue à se rabattre sur nos frontières !
Le maréchal poussa un profond soupir.
— Voilà, continua François Ier en s'animant, voilà ce que me vaut la conspiration de M. de Bourbon!... Après quelques combats, où il a, du reste, bravement payé de sa personne, Bonnivet s'était retranché à Biagrasso, dans une position avantageuse; je ne sais comment cela s'est fait, il a été forcé d'abandonner précipitamment celle position, et de battre en retraite sur la vallée d'Aoste... Mais à peine commençait-il à opérer son mouvement rétrograde, que Bourbon et Pescaire ont reparu à l'avanl-garde des alliés, et ont chargé nos troupes avec une telle impétuosité, qu'elles ont été ébranlées, dispersées par le choc... Bonnivet, blessé grièvement, a été obligé de quitter le champ de bataille, et Bayard...
— Sire? dit Lautrec voyant que le roi hésitait.
— Bayard, c'est tout ce que l'on a pu m'apprendre, ajouta François 1er, Bayard s'est fait
luer en soldat... Sa mort a été digne de sa vie!
— Ah ! c'était un vaillant celui-là !... 11 y eut une assez longue pause.
Puis le roi, se levant :
— Vous voyez donc bien , reprit-il, que ma visite n'était pas désintéressée, et que j'avais un conseil à vous demander.
— Oh ! sire, répliqua Lautrec, c'est à vous seul d'aviser, à vous qui êtes la toute-puissance et la souveraine sagesse...
— C'est à moi d'aller m'opposer au progrès de celte ligue, ou de périr à la tâche, n'est-il pas vrai?
— Sire, je le crois.
— Mais, si le connétable avait recruté un parti en France, si les vassaux de ses domaines, secrètement organisés et armés, n'attendaient que le momentoù l'armée impériale apparaîtra au sommet des Alpes pour faire- leur jonction avec elle et me prendre entre deux feux?...
— Sire, répondit le maréchal, qui ne soupçonnait pas le but caché de cette question, tout ce qui a du sang français dans les veines méprise le connétable, et nul de vos sujets n'oserait se déclarer son partisan.
— Et vous?
— Moi, sire?... Moi qui lui ai toujours été dé-
voué, je suis maintenant son ennemi, car il est celui de la France et le vôtre.
— Bien ! c'est tout ce que je voulais savoir, dit le roi en serrant affectueusement la main du maréchal.
Puis, il rappela Montmorency, lui redemanda son épée, fit ses adieux à Laulrec en lui renouvelant le désir de le voir bientôt reparaître à la cour, et remonta à cheval, débarrasse du plus grand souci que lui eût donné la confidence de Parpaillasse, et roulant, dès lors, dans sa tèle le plan de cette campagne qui devait le mener à Pavie..
Le roi était depuis longtemps rentré au Louvre, que le maréchal se demandait encore ce qui avait pu l'amener à Meudon.
— Sa Majesté n'avait-elle d'autre but que de connaître mon sentiment sur la trahison du connétable? se disait-il. Eh bien , ma foi, elle le connaît!... Malheureux et persécuté, le duc eut toujours trouvé en moi un défenseur; mais, traître... Àh! mordicu! vienne le moment où M. de Bourbon osera mettre le pied sur nos frontières, et il trouvera mon épée pour lui barrer le passage!
On voit que le connétable et madame d'Étampes avaient un peu trop compté sur la coopé-
ration du loyal soldat, et que, s'il est des cœurs lâches où le malheur fait germer des idées de haine et de vengeance, il en est d'autres, en revanche, qu'il épure et grandit.
Hâtons-nous de clore le présent chapitre sur celte pensée, qui, pour n'être pas neuve, n'en est pas moins consolante.
E.C Bâton ou la corde.
Pendant ce temps, Parpaillasse faisait ses préparatifs de départ.
— Maréchal de France ! s'écria-t-il pour la centième fois lorsqu'il sortit du Louvre, tenant un des chevaux du roi entre ses jambes, et conduisant l'autre par la bride.
Et il s'en alla ainsi jusqu'au pont Notre-Dame, qu'il traversa de l'air d'un triomphateur, en faisant des signes de protection aux badauds qu'il connaissait.
Arrivé devant l'auberge du Singe-Boiteux :
— Holà ! cria-t-il, holà! le garçon! la fille!... Allons, manants, accourez, et plus vite que cela!
Parpaillasse savait très-bien que tout le personnel de la maison se réduisait à la seule madame Barabas, attendu que le mari de la chère dame avait suivi à l'armée M. le duc de Vendôme, qu'il servait en qualité de palefrenier; mais notre soudard était tellement ébloui de sa nouvelle splendeur, qu'il en perdait un peu la létc.
— Bon Dieu ! qu'y a-t-il? dit madame Barabas en apparaissant sur le seuil de sa porte.
— Madame Barabas, ma mie, répondit l'aventurier avec emphase, vous saurez que voici deux chevaux de race qui sortent des écuries de Sa Majesté, et qu'il importe que de si nobles animaux ne soient point perdus de vue.
— Eh bien, regardez-les! riposta l'hôtesse d'un ton sec.
Parpaillasse attacha de son mieux les deux chevaux aux volets de l'auberge; puis, faisant sonner les écus dans sa sacoche :
— Il est important aussi, ajouta-t-il, que je vous fasse connaître mes dernières volontés.
— Vos dernières volontés?... Oh! mon Dieu; que voulez- vous dire?
— Je pars...
— Pour l'autre monde?
— Peut-être ! dit Parpaillasse daignant sourire. Faites surveiller mes chevaux : je vais vous conter ce dont il s'agit.
Madame Barabas, que le son argentin de la sacoche avait évidemment flattée, appela un mendiant du voisinage, et lui confia la garde des chevaux; puis elle introduisit son locataire dans une arrière-pièce, s'assit en face de lui, et le pria de s'expliquer.
Parpaillasse répéta à la digne femme ce qu'il convenait qu'elle sût de son entretien avec le roi, glissa discrètement sur la nature de la mission dont Sa Majesté l'avait chargé, et termina ainsi sa confidence :
— Or, on ne sait pas ce qui peut arriver, et il faut tout prévoir. Si je venais à succomber dans ma périlleuse entreprise, ou simplement à mourir de ma beïle mort, ma petite fortune tomberait aux mains du premier venu , et je préfère la laisser à mes enfants... Vous objecterez à cela que je n'ai point d'enfants; mais il serait possible qu'après ma mort, vous en eussiez, vous, ma mie, — au moins un, — et je l'adopte dès aujourd'hui comme mien. Je vous laisse donc tout ce que je possède, et je pars... Priez Dieu de veiller sur moi!
Subjuguée par l'éloquence de ce discours :
— Ah! s'écria madame Barabas en essuyant ses larmes, je vais donc pouvoir prendre un garçon pour m'aider!
— Oui, ditParpaillasse; seulement, dans votre intérêt, Ursule, prenez-le d'un âge mûr et d'une beauté douteuse... Je vojus connais, vous êtes faible, et la jeunesse unie à un extérieur agréable a sur vous beaucoup d'empire, j'en suis un exemple vivant!
Là-dessus,* les deux amants s'embrassèrent, et le capitaine, surmontant son émotion, pria sa mie de lui servir un verre de rhum, le but tout d'un trait, et remonta en selle.
— Ne m'oubliez pas ! soupira madame Barabas.
— Jamais! répondit l'aventurier.
Et il partit au galop, traînant toujours son second cheval en laisse.
Vers onze heures du soir, il arriva à Sens.
— Mordieu ! dit-il, j'y songe : Sa Majesté a oublié les frais de voyage!
Cette circonstance ne l'empêcha pas de desrendre dans la plus belle hôtellerie de la ville, et de s'y faire servir un souper pour trois personnes.
Au dessert, lorsque le polit vin de l'Yonne cul
— ol —
éveillé ses idées, il réfléchit à une chose, ou plutôt à deux choses : d'abord, c'est que, les frais de voyage n'ayant point été prévus, un laquais lui deviendrait singulièrement à charge ; ensuite, que, sa qualité d'embassadeur du roi l'obligeant à ses yeux au moins autant que noblesse, il serait peul-élre peu convenable qu'il payât ses hôtes en paroles, comme il fin avait autrefois l'habitude.
— Mordieu ! se dit-il alors, si, pour suppléer aux frais de voyage, je vendais Un bijou, rien qu'un seul, le plus petit... pourvu que ce fût un diamant, est-ce que je n'en aurais pas le droit?
Cette altière conscience que nous lui connaissons répondit non sans hésiter.
Parpaillasse joua un moment l'embarras ; puis il ht quelques nouvelles libations, qui lui suggérèrent d'autres idées, un moyen terme auquel adhéra sa conscience. II appela l'hôte, lui vendit ses deux chevaux, acheta une vieille mule en échange, paya son souper, et repartit au grand trot par la route d'Auxerre, avec ses bijoux intacts, et ses cinq mille livres au complet dans son porte-manteau.
AAuxerre, il fil bombance pendant quinze jours, sous prétexte de laisser reposer sa mule; bref, d'étape en étape, de bombance en bom-
Lance, il rejoignit monseigneur le duc de Bourbon au moment où celui-ci, après avoir mis Bonnivet dans une déroule complète, passait les Alpes avec l'armée impériale pour aller mettre le siège devant Marseille.
Si Charles-Quint avait voulu croire le connétable, le plan de celte audacieuse campagne eût été que Ton marchât d'abord sur Lyon, en soulevant les pays riverains du Rhône où le duc avait des propriétés, et où, par conséquent, son crédit était plus efficace et plus étendu; mais l'empereur portait ses vues au delà d'une vengeance particulière, et Marseille, en lui offrant un point d'appui maritime, devait, à ses yeux, lui permettre, plus lard, de pénétrer librement au cœur de la France.
C'était donc sur Marseille que marchait l'armée impériale; et c'était là aussi que François Ier, devinant les projets de son rival, venait d'envoyer les deux amiraux de Rancé et de Serre, pour que la ville menacée fût mise par eux en état de se défendre.
L'état-major des troupes alliées s'était arrêté entre Nice et Castellane afin de rassembler les différents corps et de diriger l'attaque.
— Voilà mon affaire! se dit Parpaillasse lorsque les sentinelles qui veillaient aux abords du camp le saluèrent de leur qui vive.
Et, comme il ne pouvait donner le mot d'ordre, il s'aboucha avec un officier, demandant à parler au connétable, près duquel il disait avoir à remplir une mission de la plus haute importance.
L'officier lui banda les yeux, prit la mule par la bride, et conduisit le cavalier et sa monture jusqu'au premier poste; de là, les yeux toujours bandés, Parpaillasse fut dirigé sur la grand'garde, et, de la grand'garde, sur le quartier général.
Enfin, lorsqu'il fut arrivé au milieu du camp, on lui fit mettre pied à terre, et on l'introduisit sous la tente du duc de Bourbon, laquelle était divisée en deux compartiments, l'un servant de cabinet de travail, l'autre d'antichambre.
Alors, on ôta le bandeau qui couvrait ses yeux, et notre homme put regarder autour de lui.
11 se trouvait dans l'antichambre, entouré d'une garde espagnole de trente hommes. La draperie du fond était enlr'ouverte, et il aperçut le connétable armé de pied en .cap, mais la visière levée, au milieu d'un groupe d'officiers parmi lesquels se trouvaient le marquis de Pescaire et le général Colonna.
— Soit! disait le duc, puisque l'empereur le
veut, nous nous emparerons d'abord de Marseille; mais j'espère bien entrer ensuite à Lyon, et je jure Dieu que, ce qu'on m'a volé, je le reprendrai pied à pied, ville par ville, pour nous ouvrir le chemin de Paris!
En ce moment, l'officier qui avait introduit Parpaillasse s'approcha du connétable, et lui dit quelques mots à voix basse.
— Voyez donc, Pompéran, reprit le duc en se tournant vers un coin de la tente que l'on ne pouvait apercevoir de l'antichambre; un envoyé de Frauce, me dit-on.
— Bon!pensaraventurier,mevoilàtoutdesui(e en pays de connaissance!... C'est moii homme, celui auquel je suis censé avoir sauvé la vie. . .
M. Pompéran parut presque aussitôt.
— Mon espion ! s'écria-t-il .
Et, faisant sortir les gardes, il leur donna ordre de veiller au dehors, et de se tenir à sa disposition; puis il abaissa la draperie qui fermait l'entrée principale de la lente.
— Que dit-il donc là? se demandait Parpaillasse avec inquiétude, et en regardant autour de lui pour voir si, à un moment donné, il n'y aurait pas moyen de prendre la clef des champs.
Ce coup d'ceil le convainquit que, dans le cas où l'aide de camp du duc maintiendrait la qua-
lification désagréable par laquelle il venait de le saluer, la sécurité de sa personne, à lui, Parpaillasse, serait furieusement compromise.
— Vous ici, monsieur? demanda Pompéran.
— Sans doute, répondit l'aventurier avec un certain aplomb ; n'ai-je pas eu l'honneur de dire à Votre Seigneurie en lui reprenant ce coffret (et il exhiba la pièce de conviction), que madame Ja duchesse s'arrangerait de manière à vous le faire parvenir?
A la vue du eoffret de madame d'Étampes, Pompéran fit un bond de surprise; puis, sans répondre, il courut prévenir le connétable.
Pendant ce temps, Parpaillasse recula peu à peu jusqu'à la porte de la tente, et jeta au dehors le coup d'oeil investigateur qu'il avait jeté au dedans.
11 vit, d'abord, rangés sur deux rangs et la hallebarde au poing, les trente gardes qui lui avaient servi d'escorte; puis, au delà, à droite et à gauche, et aussi loin que la vue pouvait s'étendre, sur un cercle de verdoyants coteaux, des lignes de tentes pavoisées aux couleurs d'Espagne et d'Allemagne; entre toutes ces lentes, des bandes nombreuses de Fantassins prenant leur repas ou se reposant tout armés; enfin, à l'horizon, sur chacun des plateaux, des groupes de cavaliers postés en vedettes.
Ce second coup d'oeil n'était pas plus rassurant que le premier.
— Allons, il faut se tenir ferme! pensa Parpaillasse.
Soudain, il entendit dans le compartiment voisin, un grand bruit de meubles qu'on repousse, le frémissement métallique d'une armure qu'on secoue violemment, accompagnés de formidables éclats de voix qui, évidemment, ne pouvaient être attribués qu'au duc lui-même.
— - Quoi i disait la voix furieuse, il ose se présenter ici?...
— Brrrou !... fit l'aventurier en reconnaissant que cette voix se rapprochait sensiblement.
Une seconde après, le duc parut.
— Qu'on pende ce misérable ! s'écria-t-il, qu'on le pende !
A cet ordre, qui n'était donné particulièrement à personne, Parpaillasse sentit plutôt qu'il ne vit la porte extérieure se rouvrir, et une douzaine de mains se lever sur lui pour le traîner à la potence.
D'abord, il eut comme un éblouissement:
mais, se rappelant aussitôt la promesse du roi et le rôle qu'il avait à jouer :
— Monseigneur, dit-il vivement, je vous suis envoyé par madame la duchesse d'Étampes,
pour vous remettre celte cassette, et vous dire que ce qui avait été arrêté tient toujours...
Le duc l'interrompit par un signe, et congédia les gardes.
— Comment! demanda-l-il ensuite, vous m'êtes envoyé par madame d'Étampes, vous?
— Bon ! se dit le capitaine, qui reprenait quelque assurance en voyant qu'on se décidait à parlementer, il serait urgent de savoir si l'on ne me prend pas pour un autre, et. dans le cas contraire, quels griefs je vais avoir à repousser.
— Vous?... répéta le duc toisant le soudard. Pompéran saisit le coffret, et se mit à l'examiner avec attention.
— Eh bien? demanda le duc à son aide de camp.
— C'est absolument le même, monseigneur.
— Et les bijoux?
— Je ne sais... je n'avais pas encore eu le loisir de les regarder; mais, enfin, on peut toujours voir, ajouta-t-il en cherchant le ressort qui faisait mouvoir le couvercle.
Ces paroles avaient été échangées à demi-voix, mais l'aventurier n'en avait rien perdu.
— Ouvrez cela ! lui dit Pomperai! après avoir vainement cherché le secret.
— Moi? fit Parpaillasse d'un air d'étonnement.
— as —
— Sans doute... Allons, vite! dit le duc. Parpaillasse examina d'abord le coffret avec
l'attention qu'y avait mise l'aide de camp luimême; puis, feignant de ne pouvoir non plus trouver le ressort, il leva la boîte pour la briser sur un escabeau.
— Qu'allez-vous faire? s'écria la connétable.
— Dame, monseigneur, je ne vois guère d'autre moyen d'ouvrir cette cassette qu'en la brisant, moi...
— Vous ne connaissez donc pas le secret?
— Madame la duchesse ne me l'a point confié, monseigneur. Elle m'a seulement dit: « Voulezvous gagner mille écus? » Naturellement, j'ai répondu; « Oui! » car les temps sont mauvais et les écus très-rares à Paris! Alors, elle m'a chargé d'apporter ce meuble à Votre Excellence, ce qui m'avait paru on ne peut plus facile... Mais, certes, si j'avais su qu'au lieu de toucher mille écus à mon retour, je dusse trouver une potence au camp de monseigneur, je fusse resté tranquillement au service de Sa Majesté, si mal payé qu'on soit!
Cette réponse avait été faite avec tant de calme et de simplicité, que le connétable etPompéran se regardèrent tout étonnés.
— Expliquez-nous donc ce que veulent dire
— gg —
ces quelques mots, monsieur, reprit le due en tirant de sa poitrine un billet qu'il passa t\ l'aventurier.
— Pardon, monseigneur, répondit celui-ci après avoir parcouru des yeux le billet, je suis assez familier avec la parole, mais nullement avec l'écriture; de sorte que je ne comprends pas ce qu'il y a là... J'avoue que je suis ignare au dernier point !
— Eh bien, dit le duc en reprenant le billet, attendez, je vais vous traduire ceci par la parole. «Vous m'avez envoyé un traître ; il a vendu notre secret à un espion du roi ! » Comprenezvous, maintenant?
— Moins encore que l'écriture, monseigneur, dit Parpaillasse, qui avait eu le temps de se préparer.
— Vous ne comprenez pas, s'écria Pompéran, . que le traître dont parle la duchesse, c'est moi, et que l'espion, c'est vous?
— Cela n'est point clair, monsieur, à mon avis, attendu que, si vous m'aviez vendu un secret, ma mémoire et mes poches s'en souviendraient, et que, si j'étais réellement un espion de Sa Majesté, je ne serais point chargé d'une mission de confiance par madame d'Étampes.
Cette nouvelle réponse paraissait aussi logique que la première.
— Expliquez-nous donc, dit le duc, voire position vis-à-vis du roi, et votre position vis-à-vis de la duchesse.
— Mon Dieu, ce ne sera pas long, monseigneur : je sers le roi quand il paye, et la duchesse quand elle promet de payer.
— Ce qui veut dire...?
— Que, l'un payant fort peu, je le trahis assez souvent au profit de l'autre, qui paye toujours... Et j'ai tant de confiance dans celte autre, monseigneur, que, si votre potence ne me retenait pas ici, je jurerais ma tête de toucher mille écus le jour de mon arrivée à Paris !
— Mais, alors, insista Pompéran, que signifierait donc ce billet?
— Ma foi, monsieur, je n'ai pas la prétention de le savoir... à moins qu'il ne vienne pas de la duchesse, ou ne soit point adressé à monseigneur.
Pompéran et le duc se regardèrent de nouveau.
Le message avait bien été adressé au connétable ; mais, depuis la découverte faite par la Trémouille dans les papiers du duc de Suffolk, madame d'Étampes avait pris le parti de ne plus écrire : c'était son messager qui avait lui-même écrit le billet sous les yeux du destinataire, afin
que celui-ci ne pût donner une fausse interprétation à des paroles qu'il ne pouvait comprendre.
— Enfin, monsieur, demanda encore le duc, comment se fait-il qu'après avoir repris ce coffret à M. Pompéran, vous soyez chargé aujourd'hui de mêle rapporter?
— Parce que, monseigneur, j'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre Excellence, je ne suis pas homme à faire fi de mille écus, peste!... Sa Majesté ne m'en a point donné davantage pour promener, pendant six mois, monsieur le duc d'Étampes d'amont en aval de la Garonne...
Le duc et l'aide de camp sourirent malgré eux.
— Ils ont ri, pensa le soudard, c'est de bon augure!
Puis, tout haut :
— D'ailleurs, ajouta-t-il, j'avais dit à M. Pompéran, en lui reprenant le coffret, que madame la duchesse en faisait son affaire...
— C'est vrai, convint Pompéran.
— Or, il y a quinze jours, elle m'a donné une mule et de l'argent, et m'a chargé de rapporter ce meuble à Votre Excellence.
Et, voyant que chacune de ses réponses l'éloignait de plus en plus du gibet, il poursuivitaprès une courte pause :
— Me supposer un espion du roi! vraiment, panlonnez-moi de le dire, c'est absurde; car, alors, je n'eusse point prévenu M. Pompera u que le prévôt de Paris était sur ses traces, et je l'eusse encore moins aidé à sortir de la ville, bien convaincu que le parlement m'eût tenu bon compte de le lui livrer.
Le duc affirmait de la tête.
— P>ref, continua l'aventurier, si monsieur le duc croit toujours que je suis un traître, Son Excellence me lient en son pouvoir: qu'elle me garde comme caution de ma propre parole, et, lorsque nous nous rencontrerons avec l'armée du roi, j'espère bien, alors, prouver mes véritables sentiments.
La proposition agréait assez au connétable, qui s'entendit à voix basse avec son aide de camp sur ce qu'il lui restait à faire.
Au bout de quelques minutes :
— Soit, dit tout haut Pompéran, je partirai pour Paris.
Il venait d'être convenu, en effet, que celui-ci se rendrait de nouveau auprès de la duchesse, pour savoir quel degré de confiance méritait son envoyé, et que, jusqu'au retour de l'aide de camp, Parpaillasse serait gardé à vue au quartier général. — Ce nouveau voyage était d'au-
tant plus nécessaire qu'il importait de savoir aussi où en était l'affaire avec Lautrec, que madame d'Étampes avait promis de négocier ellemême.
—Pars, mon ami ! pars ! se disait l'aventurier; on s'arrangera de façon à ce que tù ne reviennes jamais !
Mais Parpaillasse fut grandement désappointé lorsque le connétable le confia à la garde de six archers en leur donnant la consigne de ne le perdre de vue ni jour ni nuit.
— Diable! pensait notre homme en se promenant entouré de son escorte, il me semble que me voilà revenu beaucoup plus près de la corde que du bâton!...
Le surlendemain, l'armée impériale mettait le siège devant Marseille.
M. de Serre avait fait ravager le pays environnant, et brûleries faubourgs de la ville, afin d'ôter aux ennemis tout moyen de s'abriter et de s'approvisionner ; une forte garnison avait été jetée dans la place, et neuf mille bourgeois de Marseille, ou paysans des alentours, s'étaient joints aux troupes royales, commandées, d'ailleurs , par des officiers pleins de bravoure et d'expérience.
D'un autre côté, le vainqueur de Marignan
rassemblait une armée nombreuse sous les murs d'Avignon, pour la conduire en personne au secours de sa bonne ville assiégée.
ï,es Oiseaux du parc de Fontainebleau.
On nous croira sans peine quand nous dirons que le roi avait parfaitement oublié le capitaine Parpaillasse et sa mission dérisoire : les complications de la politique eussent bien suffi à elles seules pour absorber toute l'attention de Sa Majesté; mais, tenu, en notre qualité de romancier, d'être plus véridique que l'histoire, nous avouerons que les graves événements qui s'accomplissaient, et qui en faisaient présager de plus terribles encore, détournaient à peine Fran-