‹ Diane de Poitiers (volume 2)Chapitre 3 sur 11 · I.a Contre-mine · texte numérisé non relu

I.a Contre-mine

Remontons de quelques jours en arrière, et revenons à madame d'Étampes, que nous avons laissée dans un si grand désespoir.

Après le départ de Diane et de Clément Marot, la duchesse avait d'abord beaucoup pleuré; puis, ayant fini par reprendre courage, elle s'était rappelé qu'elle n'avait lu que les premières lignes de la lellre du roi, et qu'avant de s'arrêter

à un parti, il était indispensable qu'elle la lût tout entière.

Celte lettre était ainsi connue:

« Ma chère duchesse, une conspiration que je viens de découvrir, et qui mettait mes jours et la France dans le plus grand danger,— conspiration à laquelle, s'il fallait s'en rapporter aux dires de M. de Poitiers, qui a mêlé votre nom à ses premières déclarations, vous ne seriez pas restée complétemenlélrangère, —est cause que je ne puis quitter le territoire de mon royaume, et que je viens de confier à M. l'amiral GoulHcr de Bonnivct le commandement de l'armée d'Italie... »

C'étaient ces premières lignes qui avaient jeté la duchesse dans le trouble extrême où nous l'avons vue.

Voici, maintenant, ce qui lui restait à lire :

« Quoi qu'il en soit, ma toute belle, je n'ai point voulu croire, et ne croirai jamais, que vous ayez pu, de gaieté de cœur, en m'enivrant de paroles d'amour et de serments de tendresse, prêter les mains à un complot qui devait entraîner ma mort, celle de mes pauvres enfants, et le démembrement de la France. J'ai donc ordonne que l'on fit bonne et prompte justice de ceux des accusés qui répéteraient cette ca-

lomnie dans le bul de s'excuser vis-à-vis de moi; et je compte vous retrouver bientôt à Paris plus belle et plus aimante que jamais. »

Cette dernière partie de la lettre rassura un peu la favorite, qui avait, d'ailleurs, tout le temps de préparer sa justification.

Le soir même de son retour à Paris, François 1er se fît conduire chez madame d'Étampes, et, comme la duchesse avait été prévenue par le duc de Montmorency de la visite de son royal amant, elle l'attendait, parée de ses plus beaux atours, et armée de ses plus invincibles sourires, auxquels se mêlait une ombre de bouderie qui en doublait encore le charme.

Ayant eu, ainsi que nous venons de le dire, tout le temps de combiner son plan de défense, elle avait une ligne de conduite parfaitement tracée, et savait, comme un bon pilote, dans quelles eaux elle devait naviguer.

Lors donc qu'il se présenta chez elle, et souleva la portière d'une main tremblante, François 1er aperçut la jeune femme renversée sur les coussins d'un divan, le dos tourné à la porte,

— File ne m'attend pas encore, pensa-t-il en prenant le temps de se remettre de l'émotion qui l'avait saisi au moment où il avait mis le pied dans l'hôtel.

Le pauvre roi ne voyait pas, sur uue console, en face du divan, une petite glace de Venise, qui regardait la portière, et la reflétait aux yeux de la duchesse.

— Il hésite... il tremble ! se dit celle-ci. François 1", après avoir laissé retomber sans

bruit la tapisserie, s'avança sur la pointe du pied, cl avec tant de précaution, qu'on eût pu entendre le vol d'une mouche; puis alla s'accouder au dossier du divan, de sorte que la pointe de sa barbe effleura les cheveux de sa maîtresse.

Madame d'Étampcs paraissait profondément endormie.

— Allons, se dit le roi, décidément, je ne suis pas attendu !

La favorite avait appelé à son aide tous les démons de la coquetterie féminine: sa robe était d'un velours incarnat qui faisait admirablement ressortir la blancheur de sa peau, et les crevés de ses manches, laissaient voir, à travers une gaze diaphane découpée de faveurs roses, des bras modelés comme sur un marbre antique ; sa gorge jaillissait à demi hors du corsage cntr'ouvert, et semblait l'avoir fait éclater sous ses palpitations; enfin, sa jambe, mollement étendue sur un pliant, présentait un de ses pieds déchaussé, et qu'étant seule, flic avail exposé à

la flamme pétillante d'un de ces bons feux du moyen âge qui ont passé de mode pour avoir trop réjoui nos aïeux.

François 1er se prit à sourire avec un certain orgueil; puis, au bout de quelques minutes de contemplation et d'extase, il se pencha vers la belle dormeuse, et la baisa au front.

— Ah!... s'écria-l-elle en faisant un soubresaut.

Et, se retournant vers le roi :

— Vous, sire! vous, ici!... Ah! vous m'avez effrayée!... Est-il possible de se présenter chez une femme de cette façon?... C'est incroyable!

Et la duchesse était vraiment sérieuse en disant cela : non-seulement elle paraissait complètement indifférente au retour de Sa Majesté, mais elle affectait même de le laisser voir; nonseulement elle ne se jetait pas aux pieds du roi pour demander pardon, mais encore on eût dit quelle s'attendait elle-même à ce qu'on lui fit des excuses.

Sur celte vaillante remontrance, elle alla s'appuyer à la cheminée, et se mita regarder le feu.

— Vous m'avez fait une peur!... reprit-elie. Et, pour mieux exprimer sa mauvaise humeur.

elle donna un violent coup de pied à une IjùcIk* a demi consumée qui allait glisser des chenets.

I)U>F. UF. POITIKRS, T. 1. 1)

— Hum! lit simplement le roi.

Puis, après une pause embarrassante :

— Hé! ma mie, ajoula-t-il, quelle singulière réception me faites-vous donc là?

— Mais, sire, il me semble que vous auriez dû vous y attendre, et m'épargner celle question.

— Ah !... Eh bien, je vous avouerai que je ne nfy attendais pas du tout.

— Gomment! après ce qui s'est passé?

— Il s'est donc passé quelque chose?

— Et il me tardait même d'avoir à ce sujel une explication.

— Heureusement, j'ai eu le plaisir de constater que cela ne troublait point vos rêves !...

— A propos, interrompit la duchesse, avezvous disposé déjà, en faveur de madame de Cbaleaubriant, de cette abbaye dont vous me parliez un jour?

— Vous prenez cette question pour un àpropos ?

— Sans doute.

— Eh bien, j'ai fait comprendre à la comtesse que le monde lui offrait beaucoup plus de chances de succès que tous les couvents de la chrétienté, et elle a renoncé à devenir abbesse.

— Cela se trouve à merveille! Et vous ne lavez promise à personne?

— Quoi?

— Votre abbaye.

— Non... mais pourquoi me demandez-vous cela?

— Parce que je vous prierai d'en disposer en ma faveur.

— Tant que vous voudrez , s'écria François Ier en s'asseyant sur le divan. S'il ne faut que cela pour avoir raison de votre bouderie, prenez le bénéfice, et n'en parlons plus!

— Merci, répondit madame d'Étampes. Et, ce bénéfice, à quelle somme s'élèvera-t-il , sire? ajouta-t-elle sans quitter son ton maussade.

— Oh! soyez tranquille... Mais, vraiment, vous vous occupez de celte question avec un intérêt...

— Qui voudriez-vous qui s'occupât de mes affaires avec plus d'intérêt que moi? répliqua la duchesse.

— Comment!... dit le roi avec une émotion qui étrangla ce simple mot dans sa gorge.

Pour tousceux qui ontapprofondi l'histoire do Françoisl", etsérieusement étudié sa vie intime, il est une chose avérée, incontestable, évidente: c'est que son amour pour la duchesse d'Étampes a pesé comme une inexorable fatalité sur les destinées de la France ; tous ses autres attache-

ments furent des caprices plus ou moins éphémères ; mais celui-là Pavait mordu au cœur, et, jusqu'à la mort, la plaie devait rester saignante! Devant la demoiselle d'honneur de la reine mère, devant Anne de Pisseleu encore enfant, on voit le pauvre sire attentif et respectueux, tremblant et soumis comme un écolier. Pour elle, il abandonne et disgracie madame de Chateaubriant, et, en intronisant une favorite qui le déteste, s'expose à celle implacable vengeance qui, après lui avoir enlevé le Milanais, allait le conduire à la fatale bataille de Pavie, et le faire tomber au pouvoir de Charles-Quint! pour elle encore, lui, le modèle des gentilshommes, le type de la loyauté chevaleresque, il se fait assassin sans scrupule, il scandalise la cour, où il présente celle duchesse de contrebande, et il insulte la reine, qu'il rend témoin de ses impudiques amours! Enfin, madame d'Étampes, dont toutes les bassesses de son royal amant n'ont fait qu'envenimer la haine, s'unit au connétable de Bourbon pour perdre la France, l'aveu de ce crime tombe de la bouche d'un des conjurés, et le roi, sous peine de mort, ordonne à cetle bouche de se taire; — et c'estainsique la favorite impunie pourra, plus tard, livrer à l'ennemi les sci rets de l'État, exiger la signature de l'odieux

traité de Crespy, et que, jusqu'au bout, François Ier sera sans force contre elle!

On comprend donc quel dut être l'effet que produisirent sur lui les paroles de la duchesse, laquelle, au reste, paraissait d'autant plus résolue et d'autant plus calme que l'idée de se mettre au couvent était bien loin de sa pensée.

— Comment!... répéta le roi avec une indicible expression de douleur.

— Oui, répondit la jeune femme, vous m'avez lassée de la vie, et j'en veux sortir.

Puis, avançant le pied, elle attira brusquement à elle le pliant, et s'assit près du feu sans s'occuper davantage de Sa Majesté.

La situation était devenue intolérable : François Ier résolut de la trancher.

— Au moins, expliquons-nous! dit-il en affectant le plus grand sang-froid. Je ne serais point fâché de savoir comment j'ai pu vous lasser de la vie, ma chère.

Madame d'Étampes haussa d'abord les épaules; puis, après une pause calculée :

— Mademoiselle de Poitiers aurait-elle, par hasard, mieux aimé perdre son père que gagner ma succession? demanda-t-elle.

C'était une grave imprudence sans doute, de la part de la favorite, que d'appeler sur Diane

iu —

l'attention du roi; mais madame d'Élampes croyait ne pouvoir se sauver que par ce coup d'audace, et, confiante dans sa fortune, elle jouait le tout pour le tout.

— Plait-il? dit le roi d'un air d'étonnement.

— Vous n'avez pas entendu, sire?

— Si... vous parliez de mademoiselle de Poitiers, il me semble.

— Oui, en effet...

Et, s'interrompant par un éclat de rire sareasltque :

— Vous ne laconnaissez pas, peut-être? ajoutât-elle.

Le fait est que François Ier ne connaissait point Diane; il pouvait bien l'avoir rencontrée chez la duchesse d'Alençon ou chez madame de Chaleaubriant; mais il ne se rappelait pas l'avoir jamais remarquée.

— Non, répondit-il simplement.

— Que le monde est donc médisant! repartit madame d'Étampes en continuant de rire.

— Ah ! fit le roi, qui crut alors à une scène de jalousie, on vous a dit que j'aimais mademoiselle de Poitiers?

— Mieux que cela, sire!

— Mieux que cela? diable!... qu'elle était ma...

— Oh! non, permettez, vous allez trop vite...

Mais on m'a dit que vous aviez compromis le comte de Poitiers dans la conspiration du connétable, à seule fin de pouvoir lui faire grâce...

Le ton delà duchesse était redevenu sérieux, et son regard affectait des airs de pénétration étranges.

François Ier, qui s'était trop peu attendu à pareille réception pour saisir au passage toutes les subtilités de cet entretien, éclata de rire à son tour, mais de ce franc et joyeux rire qui ferme les yeux et montre toutes les dents.

Cependant, il n'entrait point dans le plan de madame d'Étampes de poser des énigmes à son interlocuteur.

— Vous ne me comprenez pas, sire? repritelle. On a bien raison de dire qu'il n'y a pire sourds que ceux qui ne veulent point entendre!

— En vérité , ma chère Anne, vous êtes folle !

— Raisonnons, sire... Je suppose qu'avant de quitter Paris, vous ayez eu connaissance de la conspiration du connétable...

— Prenez garde : vous parlez d'un point faux !

— Que vous l'ayez prévue, si vous aimez mieux... Ce n'était pas impossible.

— Mon Dieu, soit.

— Une autre chose que Votre Majesté n'avait

pas besoin de deviner, c'était ramifié dévouée du comte pour le duc.

— Oh ! non; quant à cela, c'était notoire!

— Alors... suivez bien mon raisonnement, je vous prie... Vous, qui étiez amoureux delà belle Diane, vous partez pour l'Italie, avec cet amour au cœur...

— Pardon de vous interrompre; mais, avant d'aller plus loin, s'il m'étaitpermis de vous faire observer que je ne connais point mademoiselle de Poitiers...?

— Je ne vous croirais pas, sire.

— Ah!... Continuez donc, ma mie; je vous écoute.

— Avant que vous arriviez à Moulins, deux hommes vous arrêtent au passage... deux hommes «à vous, qui vous font — je suppose toujours — une prétendue confidence...

— Soit encore... puisque nous supposons, comme vous dites.

— Sur ce, vous allez faire une scène au connétable; mais vous le laissez libre, et passez complaisamment votre chemin, sous prétexte de l'aller attendre à Lyon. Bien entendu, le connétable profite de l'occasion pour s'échapper... Qu'importe, ne vous reste-t-il pas le comte de Poitiers? vous savez où le prendre, lui! vous le

faites arrêter, emprisonner, interroger, et... et, alors, vous m'écrivez une lettre abominable où vous m'accusez d'avoir conspiré avec les ennemis de la France...

— Mon Dieu, duchesse, je suis forcé de vous interrompre encore... Mais dans quel but, s'il vous plaît, aurais-jejoué cette comédie?

— Attendez, sire... Le comte de Poitiers aura beau direetbeau faire, le parlement le condamnera à mort.

— J'y compte bien, dit le roi avec sévérité.

— Voyez- vous!... Cette condamnation du comte me tiendra lieu de leçon, à moi, et, lorsque la belle Diane vous aura racheté la vie de son père, je devrai me trouver trop heureuse d'en être quitte pour une disgrâce?

En admettant que le roi fût venu chez madame d'Élampes pour lui adresser des reproches, ce que ne faisaient présumer ni sa lettre de Lyon, ni la manière dont il s'était présenté, qu'eût-il pu dire encore en se voyant lui-même accusé de la sorte?

— Allons, chère enfant, Unissons celte plaisanterie! s'écria-t-il en prenant les mains de la jeune femme, et les couvrant de baisers. Vous savez bien que toutes ces suppositions sont absurdes, et que je vous aime, et que je n'aime que vous ?

La duchesse relira ses mains, et, jugeant sans doute que le moment de l'attendrissement était venu, elle détourna la tête, comme pour essuyer une larme.

— Vous pleurez! ajouta le roi avec une émotion qui n'était point jouée.

— Laissez-moi, sire... Vous m'avez perdue pour satisfaire un caprice... Ce caprice est passé, je le vois, et je pars pour que vous n'ayez point à me chasser !

— Mais je vous jure, sur ma foi de gentilhomme, que je ne connais point mademoiselle de Poitiers, et que je n'ai aucunement envie de la connaître... Je vous jure que je n'aime que vous au monde... Eh ! vous le savez bien, d'ailleurs; mes serments sont inutiles! N'êtes-vous pas seule maîtresse ici? n'êtes-vous pas reine?... Anne, regardez! c'est moi quisuis à vos genoux, soumis et suppliant!...

Nous ne suivrons pas Sa Majesté dans cet élan d'éloquence amoureuse, qui pourrait nous mener trop loin : il nous suffira de dire que madame d'Étampes abandonna ses idées de retraite, et que sa pension, qui n'était que de cent mille écus, fut portée à deux cent mille.

Quant à la conspiration, bien entendu, il n'en fut plus touché un traître mot.

Ce que fentiuc vent.

Le lendemain du jour où nous avons introduit le lecteur an Châtelet, François Ier, assis, vers midi, dans un des cabinets du Louvre, écoutait, tout en attisant un grand feu, la lecture que lui faisait Marot des premiers chapitres du Roman de la Rose, dont le poêle avait entrepris une restauration dans le goût du jour.

Sans professer une bien vive admiration pour le talentdu valet de chambre de Sa Majesté, le duc de

Montmorency, débouta distance, avec le marquis d'Eu, approuvait d'un sourire ou d'un geste, et semblait même compatir au chagrin de l'auteur lorsque le roi se laissait aller à quelque brusquerie bienveillante pour signaler soit une incorrection de style, soit une faiblesse de pensée.

Cette lecture finie, François 1er se leva, et, comme la question du jugement rendu contre M. de Poitiers et les sept gentilshommes arrêtés en même temps que lui, était toute palpitante encore d'actualité, il se mita parler, avec une joie mal dissimulée, des condamnations de la veille; et, à ce propos, il demanda à son favori comment le comte avait subi l'exautoration.

Montmorencydonna, suroe point, àSa Majesté tous les détails que le lecteur connaît déjà ; puis, lorsqu'il en vint à parler de Diane :

— Sire, dit-il, c'est la plus remarquable beauté que j'aie jamais vue : un marbre grec animé par tout ce qu'il y a de fraîcheur dans la jeunesse, par tout ce qu'il y a de grâce dans l'abandon, par tout ce qu'il y a de poésie dans l'amour !

Le marquis d'Eu, voyant le roi attentif à cet éloge, pensa que c'était le moment où jamais de hasarder un avis. 11 s'approcha donc, et, avec des signes de tête approbatifs :

— C'est un ange, sire! s'écria-t-il, tachant de

renchérir encore sur l'enthousiasme du duc, un miracle de perfections, l'idéal de la femme , un véritable morceau de roi !

Le marquis, pour mieux porter coup, s'arrêla sur cette insinuation.

Clément Marot s'était retiré à l'écart, de peur qu'on ne remarquât sa rougeur et son trouble.

— Tudieu! messieurs, dit le roi, quelle chaleur vous y mettez ! on jurerait, foi de gentilhomme, que vous êtes tous deux amoureux fous de mademoiselle de Poitiers.

Le marquis s'inclinait avec humilité, comme pour décliner personnellement une si haute prétention, lorsque le chambellan de service annonça madame la duchesse d'AIençon.

— Ma sœur ! dit le roi se levant aussitôt pour aller recevoir Marguerite.

Et, en même temps, il fit un signe de la main aux deux gentilshommes, qui se retirèrent, tandis que Clément Marot se glissait derrière une tapisserie, et que la porte des petites entrées, s'ouvrant, donnait passage à la duchesse.

Si prompt qu'eût été Marot à se cacher, celloci l'avait aperçu; mais elle feignit d'ignorer sa présence, et tendit sa main au roi, qui |a serra cordialement.

— Quel heureux hasard me procure donc,

ce matin, la faveur de voire visite, chère sœur? demanda François 1er avec enjouement.

— Mon Dieu, sire , répondit Marguerite, ne vous en félicitez pas d'avance : c'est presque une affaire d'État.

— Vraiment?

— Hélas ! oui... Je viens solliciter une grâce...

— Bon ! vous tombez à merveille! je suis de la plus belle humeur, et si je puis vous aider à faire quelque heureux...

— Mais on étouffe dans ce cabinet! interrompit Marguerite en frappant sur un timbre. Si vous faisiez ouvrir une fenêtre...

— Y pensez-vous? par cette bise qui siffle ! par cette neige qui tombe !■

Quoi qu'il en fût, le timbre avait donné son appel au valet de chambre.

Clément Marot lit un instant la sourde oreille, dans l'espoir que son père, le valet de garderobe, pourrait se présenter à sa place ; mais son attente fut trompée, et il se vit obligé de sortir de sa cachette.

— Madame la duchesse..., balbulia-l-il en apparaissant.

— Ouvrez celte fenêtre, monsieur Marot, je vous prie, dit le roi.

El il se détourna, pour ne pas voir le regard

d'intelligence que les deux aman (s allaient sans doute échanger.

La duchesse et Ma rot échangèrent, en effet, leur regard, ce regard infini que rien ne peut exprimer, et dont connaissent seuls toute l'éloquence ceux que l'amour a possédés; puis le valet de chambre alla ouvrir la fenêtre.

Alors, n'ayant plus l'occasion de se cacher, Marot étouffa un soupir de dépit, et, comme avaient fait Montmorency et d'Eu, sortit par la porte de service.

— Oh! mais, sire, observa Marguerite dès que le poëte eut disparu, je m'aperçois que ces fenêtres donnent au nord...

— Vous vous en apercevez maintenant? dit en riant François Ier. Ah! vraiment, pour une savante...!

La bise et la neige s'engouffrant parla fenêtre, la duchesse se hâta de la refermer elle-même, puis alla, toute frissonnante, se rasseoir près du feu, à côté de son frère, s'excusant de ce qu'elle appela une distraction.

H était impossible de congédier un homme plus proprement.

— Eh bien, Marguerite, vous disiez donc que vous aviez une grâce ù me demander?

— Ah! oui, à propos... Étes-vous bien résolu

à faire tomber la lêle de M. de Poitiers, sire?

— Si j'y suis résolu ! répondit vivement François Ier. Oui, certes, ma sœur ! j'épargnerais plutôt toutes les autres... et, si c'est là la grâce que vous venez me demander, n'espérez pas l'obtenir: foi de gentilhomme, je ne l'accorderai à qui que ce soit au monde !

— Quelle illusion est donc la mienne? J'imagine, moi, que le comte ne périra pas !

— Je vous jure bien...

— Entre nous, interrompit la duchesse, vous ne faites guère que cela, de jurer... Quant à tenir, c'est autre chose !

François Ier eut une envie désordonnée de rire; mais la duchesse avait un air si sérieux, qu'il devint grave à son tour, lui qui avait tant de peine à l'être dans l'intimité, et surtout avec sa sœur.

— Ah ! c'est autre chose?... répéta-t-il.

— A coup sûr !

— Vous voulez dire que je jure quelquefois à la légère.

— Souvent, sire!... Or, quand, par hasard, on vous rappelle ces paroles inconsidérément données, ces serments faits, comme vous dites, à la légère, Votre Majesté se redresse, met iièrement la main sur sa hanche, puis invoque bien

haut sa foi de gentilhomme, et, parce qu'elle s'entête, croit naïvement que tout est sauvé... Ainsi, par exemple, si tout à l'heure je vous avais laissé jurer que vous ne feriez point grâce à M. de Poitiers, vous vous le fussiez probablement rappelé plus tard, et, par entêtement, — campé, mon très-cher frère, dans la superbe attitude dont je viens de vous parler, — vous eussiez ordonné le supplice du malheureux!

Et, tout en disant cela, la duchesse, qui s'était levée, imitait de son mieux les grands airs de Sa Majesté, accompagnant sa pantomime de ce rire argentin et sonore dont parle un de ses biographes, et qui donnait un si grand charme à sa physionomie.

François Ier, qui, nous l'avons dit, ne demandait pas mieux que de rire, fit écho à sa sœur, et, se levant à son tour :

— Se peut-il que Ma Majesté soit si ridicule? dit-il.

— Demandez plutôt à vos ennemis! répondit Marguerite.

Puis, après un nouvel éclat de rire de son frère :

— Ainsi, reprit-elle, c'est convenu, n'est-ce pas, vous m'accordez la grâce de mon protégé?

— Jamais! jamais! s'écria le roi redevenant

— un —

tout à coup sérieux. Je vous abandonnerais plutôt toutes les autres têtes, je vous l'ai dit; mais celle de M. de Poitiers, celle qui a tout conduit, la justice du parlement la réclame : je ne la lui enlèverai pas!

— Bah! je suis en garde contre votre entêtement, puisque'je vous défends de jurer.

— En vérité, Margot, je ne vous comprends pas... Vous seriez delà conspiralion que vous n'agiriez pas autrement que vous ne faites. Quoi ! il y avait en France imparti rebelle, un parti qui en voulait à ma vie, à celle de mes enfants, et, quand je puis en avoir raison, vous m'obligeriez à faire grâce ?

— Vous savez bien que, le chef de ce parti, c'est le connétable, et que ses complices ne peuvent plus vous nuire... D'ailleurs, n'êtes-vous pas assez fort pour dédaigner la vengeance?

— Fort!... répéta François 1er en hochant la tète.

— Sans doute... Vous avez perdu Milan, c'est vrai; mais les impériaux connaissent trop bien la valeur de vos armes pour ne pas vous l'abandonner à la première réquisition de Bonnivet... Une des conspirations les plus puissantes qui aient jamais menacé un souverain s'était formée autour de vous: vous l'avez déjouée, mise à

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néant, avant même qu'elle ait eu le temps d'exister... Enfin, une armée tout entière arrive, en votre absence, jusqu'aux portes de Paris: du fond du Lyonnais, vous envoyez contre elle une poignée d'hommes, et cette armée est en deroute!...

Cette armée dont parlait Marguerite de Valois était celle du roi Henri VIII, qui s'était jointe à un corps considérable de Flamands, et qui, profitant de ce qu'on avait dégarni la frontière du nord pour les besoins de l'expédition d'Italie, s'était hardiment mise en marche sur la capitale, sous les ordres du duc de Suffolk, et éiait arrivée, sans rencontrer de résistance, jusqu'aux bords de l'Oise, à sept lieues de Paris. Averti par la reine mère de cette audacieuce invasion, François Ier avait aussitôt expédié de Lyon le prince de la Trémouille avec un petit corps de troupes qui avait fait tant de diligence et si bravement manœuvré, que l'ennemi avait été rejet ; hors des frontières, abandonnant aux mains de la Trémouille un grand nombre de prisonniers, et toute la correspondance du duc de Suffolk, lequel marchait en voiture à la tète de ses colonnes.

— Enfin, ajouta la duchesse avec l'aplomb d'un homme d'Etat, quoique vous ayez commis

la faute de laisser sans défense la Bourgogne et la Guyenne, les tentatives de l'empereur— votre excellent frère, comme vous l'appelez, — n'ont pas été plus heureuses sur ces provinces, grâce à l'habileté de vos généraux et à la bravoure de vos troupes...

Cette remarque de madame d'Alençon était encore de la plus parfaite exactitude.

— Vous voyez donc bien que j'ai raison de dire que vous êtes fort, et que les ennemis du dehors et du dedans y regarderont à deux fois avant d'oser de nouveau se heurter à vous... Mais ne parlons plus de cela. Je vous enverrai mademoiselle de Poitiers, et elle plaidera mieux la cause de son père que je ne pourrais le faire moi-même..-

— Foi de gentilhomme...

— Ne jurez donc pas, vous dis-je ! Vous n'auriez pas plus tôt vu mademoiselle Diane, que vous regretteriez votre parole.

— Ahl voilà que vous insinuez maintenant que je suis faible!

— C'est vrai... Je vous crois assez fort pour résister à toutes les armées du monde, mais trop faible pour tenir contre les deux plus beaux yeux de votre royaume.

Se rappelant alors que, quelques minutes au-

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