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paravant, le duc de Montmorency elle marquis d'Eu lui avaient fait de mademoiselle de Poitiers le plus merveilleux portrait, François Ier se prit à réfléchir.
Marguerite vit que le coup avait porté ; elle en prépara un autre qui devait aller plus à fond.
— Et, tenez, reprit-elle, voulez-vous que je vous dise quel est le plus terrible ennemi de Votre Majesté?
— Si cela vous plaît, ma sœur.
— Eh bien, c'est une femme.
— Bon! vous aussi!...
La duchesse le regarda en face.
— Oseriez-vous me soutenir que ce n'était pas une femme qui était l'âme de la conspiration du connétable?
Elle tenait ce détail du président Brinon. François Ier pâlit et frissonna.
— Et, si je vous disais, maintenant, que c'est avec l'argent de la France que le duc de Suffolk a levé une armée?
— Margot ! Margot ! balbutia le roi.
— Oh ! ce ne sont pas des paroles en l'air que je vous dis là, sire !
Et la duchesse appuya ce qu'elle avançait par une vérité historique qui trouve sa place dans le cadre de ce livre, et que nous allons rapporter le plus brièvement possible.
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Le genre de guerres que Ton faisait alors différait essentiellement de celui qui s'était pratiqué jusqu'aux premières années du seizième siècle.
Les armées ne se formaient plus de ces corps de partisans rassemblés à la hâte par des seigneurs suzerains qui poursuivaient la campagne à leurs dépens; elles se composaient de troupes levées à grands frais, et qui recevaient une solde fixe et très-élevée. Au lieu de courir aux armes, pour ainsi dire, d'un élan spontané, mû par des haines ou des animosités particulières, et pressé de vider la querelle pour rentrer au plus vite dans ses foyers, on s'organisait à loisir, on marchait lentement, et l'on se battait le plus longtemps possible afin de gagner davantage. Pour faire la guerre à la France, il fallait donc que l'Angleterre organisât des armées régulières, et, en outre, — ce qui n'était pas la moindre des considérations, — qu'elle les payât. Or, il était reconnu que le parlement d'Angleterre mettait infiniment de parcimonie dans l'administration des finances, et que, malgré toute son autorité, Henri VIII le domptait fort rarement; à tel point que, les communes lui ayant tout récemment refusé des subsides qu'il demandait, il aurait dû faire valoir une préro-
gative que possédaient alors les rois d'Angleterre, et dont on commençait à contester la valeur, pour pouvoir augmenter la pension que touchait le cardinal Wolsey.
— Or, demanda Marguerite tirant la déduction de son raisonnement, est-ce le duc de Suffolk, le croyez-vous, qui a levé cette armée que la T rémouille vient de chasser de la Picardie?
— Pourquoi pas?
— Par cette raison majeure, que les millions qui ont déserté les coffres de la maison royale d'Angleterre ne se sont pas, on le sait, réfugiés dans ceux du duc de Sulffolk... J'admets, pourtant, que lui, Wolsey et le roi aient pu réunir une somme importante, mais madame d'Étampes...
— Marguerite!... interrompit le roi avec douleur.
— Ne vous ai-jepasdit que la Trémouille avait enlevé tous les papiers du duc de Suffolk ?
— En effet...
— Vous les avez entre les mains, n'est-il pas vrai? Ils vous ont été remis comme un trophée de victoire lors de voire retour à Paris?
— Oui.
— Eh bien, qu'y avez-vous vu?
— La confirmation de tous les projets du cou-
nétable, la preuve de son alliance avec l'empereur et le roi Henry VIII.
— Si, en vous remettant ces papiers la Trémouille vous avait dit : i Sire, voici, de plus, une lettre de madame la duchesse d'Étampes à laquelle il ne manque que la signature, et qui annonce au duc, pour le jour de son entrée en France, l'envoi de deux millions d'écus... >
— Mais la Trémouille n'a point dit cela, madame!
— Que voulez-vous? la lettre n'est pas signée.
— Celte lettre ne vient donc point de la duchesse!
— Vous pourrez le prétendre; mais tous ceux qui la verront avec des yeux non prévenus, tous ceux qui ne se font point scrupule de reconnaître une écriture...
— Celle lettre? demanda le roi avec une émotion pénible, et en tendant la main.
— Ah ! permettez, cher sire! c'est un autographe trop précieux!... Et puis, si je bridais mes vaisseaux, vous auriez beau jeu alors pour me traiter de calomniatrice... Non pas, s'il vous plait, je tiens à la garder, cette lettre, et elle est en sûreté.
François Ier se rassit d'un air abattu.
— Il est donc entendu, reprit Marguerite
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changeant de ton, que la tête de M. de Poitiers n'est pas absolument nécessaire au salut de la France, et que vous me l'abandonnerez, n'est-ce pas?... Je vous la ferai réclamer par la belle Diane.
Le roi n'écoutait plus.
— Marguerite, dit-il voyant la duchesse prête à partir, cela n'est pas possible... on vous a abusée : celte lettre est fausse !...
— Là ! que vous disais-je? interrompit la duchesse. Et penser que, si je ne m'étais pas trouvée à point nommé sur son passage, la Trémouille allait vous mettre sous les yeux toutes les pièces de sa trouvaille!
— Si vous étiez en possession d'une pareille lettre...
« Vous me la confieriez, » allait ajouter le roi... Mais Marguerite se redressant :
— Vous doutez de ma parole, sire? dit-elle avec fierté.
—•Non, Marguerite, non, vraiment, répondit-il.
Puis, après un moment d'hésitation :
— Mais, vous l'avez reconnu vous-même, je suis trop faible pour résister à l'éclat de deux beaux yeux... N'abusez pas de votre secret.
— Cela, permettez-moi, cher et bon frère, de
vous le faire remarquer, m'autorise naturellement à croire que vous ne tromperez point mon espérance... Adieu!... Ne recevez pas trop mal cette jeune fille : on la dit d'une timidité !...
Le roi, sans essayer de prolonger l'entretien, prit la main que lui tendait la duchesse, et l'effleura de ses lèvres avec une courtoisie exagérée.
— D'ailleurs , ajouta encore Marguerite, sa beaulé la recommandera suffisamment, et je n'ai pas besoin d'insister...
Puis, après un salut plein de cérémonie, elle s'éloigna, laissant son frère plongé dans do mornes réflexions.
Mais, au lieu de sortir par où elle était entrée, la duchesse sortit par une autre porte en assourdissant le bruit de ses pas, et contenant le frémissement de sa robe.
Elle voulait s'assurer si Clément Marot n'était point là, écoutant derrière la portière, et s'il n'avait rien entendu de l'entretien qui venait d'avoir lieu.
— Ah! fit-elle avec un sourire de satisfaction.
Non-seulement le jeune homme n'était point à la porte, mais encore il n'y avait personne dans l'antichambre.
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Madame d'Alençon arriva dans une seconde pièce où se trouvaient quelques gentilshommes de service, qui se découvrirent et se rangèrent sur son passage.
Montmorency, d'Eu et Marot étaient du nombre.
— Monsieur Marot? dit la duchesse à ce dernier, qui vint immédiatement se mettre à ses ordres.
Et, lorsqu'il fut prèsjTelle :
— Dites à mademoiselle de Poitiers, ajoutât-elle à demi-voix, de solliciter du roi une audience pour lui demander la grâce de son père...
Et elle passa devant le poète, qui s'inclinait pour la remercier, mais qui, tout bas, poussa un soupir.
— Une audience du roi! murmura-t-il.
Le pauvre amoureux partageait en ce moment toutes les frayeurs du marquis d'Eu à l'endroit de ses filles.
Itlonde aux cheveux nolra.
Certes, François Ier n'était pas homme à se laisser abattre facilement: il avait cette philosophie qui fait la force des grands cœurs, et qui devait être sa suprême ressource après Pavie; I cependant, l'entretien qu'il venait d'avoir avec I sa sœur le jeta dans une prostration profonde. I C'est qu'en effet, il avait beau vouloir fermer les k yeux, il lui était impossible de voir désormais I dans madame d'Étampes autre chose qu'une j
ennemie; il avait beau vouloir être sourd aux accusations lancées contre elle, l'écho des paroles de Marguerite bourdonnait à ses oreilles, menaçant et grondeur.
Tant que la trahison de sa maîtresse n'était ressorlie que des vagues déclarations du comte de Poitiers, il avait pu croire à une calomnie, ou supposer même que madame d'Étampes n'était entréedans la conspiration du connétable qu'alin de la déjouer et de sauver ainsi la vie de son amant. Qui prouvait, par exemple, que les deux révélateurs du complot, Argonges et Martignon, n'étaient pas des hommes de la duchesse? François Ier, qui ne demandait pas mieux que de trouver des excuses, avait fini par admettre complètement cette idée; si bien que vingt fois déjà il avait été sur le point d'aller se jeter aux genoux de madame d'Étampes, pour la remercier de son dévouement, et lui demander pardon d'en avoir un -instant douté... Mais, tout à coup, voilà qu'il apprenait que la duchesse avait envoyé au lieutenant de Henri V11I deux millions d'écus, lesquels devaient servir à organiser la guerre contre la France, et à ouvrir aux Anglais les portes de Paris !
Et ce qui venait corroborer celle accusation, p'est que, quelques mois auparavant, un pré-
tendu vol avait été commis dans l'hôtel de la duchesse dont tous les bijoux avaient soi-disant disparu, et que, pour éviter le scandale d'une action publique, le roi avait donnée sa maîtresse une somme d'argent représentant, et au delà, la valeur des objets volés; — ce qui, par parenthèse, avait absorbé les trois quarts du prix de vente delà balustrade en argent massif dont le roi Louis XI avait fait entourer le tombeau du grand saint Martin!
— Oh ! s'écria François Ier, il serait donc vrai! on me trahirait aussi indignement!... Mais dans quel but?...
Celte question était pour lui si insoluble, que les heures se passèrent, et que, lorsque arriva la supplique de mademoiselle de Poitiers, il était encore abimé dans la recherche de son problème.
— Que me veut-on ? dit-il avec humeur. Qui se permet d'entrer sans que j'appelle?
C'était Clément Marot qui, faisant contre fortune bon cœur, avait clé reporter à Diane les paroles que la duchessed'Alençon lui avait jetées au passage, et qui revenait de la place du Châtelet avec une demande d'audience.
— Sire!... murmura-t-il.
— Ah! cYsl toi, Marot, reprit le roi. Eh bien, qu'y a-t-il?
— Une lettre de mademoiselle de Poitiers, sire...
— De mademoiselle de Poitiers?... répéta François Ier.
Puis, après un moment d'hésitation :
— Allons, voyons, donne vite.
Et, prenant la supplique des mains de son valet de chambre, il en rompit le cachet, et la parcourut des yeux.
— Oui, oui, c'est cela : il lui faut une audience...
Alors, cessant de lire :
— Vous devez la connaître, vous, poëte, celle belle Diane?
Marot s'inclina pour affirmer.
— Eh bien, comment la trouvez-vous?
— Comment je la trouve, sire? balbutia Marot, qui rougit subitement jusqu'aux oreilles.
— Oui; on m'en a fait un portrait... C'est, à ce qu'on prétend, un miracle de grâces et de séductions...
— Oh ! sire, ce sont des méchants qui prétendent cela ! répondit le pauvre amoureux d'un ton lamentable.
— Des méchants? repartit le roi. Ah! par exemple... Mais c'est madame d'Alençon, c'est madame d'Élampes, c'est Montmorencv, c'est
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d'Eu; enfin, lous gens d'une compétence inattaquable dans la matière...
Clément Marot, — auquel toutes ses terreurs revinrent à l'esprit en voyant combien l'attention du roi se trouvait éveillée, — pâlit aussi affreusement qu'il avait rougi d'abord; il recula de deux pas, et alla s'appuyer au dossier d'un fauteuil en regardant le roi d'un œil hagard.
— Eh bien, dit François Ier sans rien comprendre à ce trouble et à cette émotion, m'ontils tous abusé?... Quel est votre avis, à vous?
— En effet, sire, mademoiselle Diane est belle, très-belle...
— A la bonne heure!... Et, puisque vous la connaissez, répondez-lui vous-même... Tenez, mettez-vous là, à cette table... prenez un parchemin à mon chiffre, et dites-lui que je la recevrai ce soir... à dix heures.
Clément Marot avait pris son parti : il s'élança à la table de travail du roi, tira le parchemin indiqué , et se mit à écrire avec une précipitation liévreuse.
Lorsqu'il eut fini :
— Voyons, dit le roi lui prenant la lettre des mains.
Puis, après avoir lu à demi-voix :
— C'est bien! ajouta-t-il ; faites parvenir...