‹ Diane de Poitiers (volume 2)Chapitre 5 sur 11 · GI · texte numérisé non relu

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Et, pendant que Marol se hâtait de sortir, il se frotta les mains d'un air de satisfaction, songeant sans doute, quoiqu'il eût dit le matin devant sa sœur, à la bonne action qu'il allait accomplir le soir...

A dix heures précises, une femme voilée se présentait, suivie d'une espèce de duègne, au guichet du Louvre, lequel lui était ouvert sans difficulté. Guidées par un officier de service, auquel elles se tirent reconnaître, les deux visiteuses pénétrèrent jusqu'aux appartements du roi; là, elles trouvèrent M. de Montmorency, qui avait mission de les recevoir et de présenter la plus jeune à Sa Majesté. —Quant à la duègne, elle fut priée d'attendre dans une antichambre voisine.

A l'approche de la jeune femme, François Ier se leva et fit signe à Montmorency de se retirer.

Le cabinet du roi était faiblement éclairé par une lampe d'argent placée sur une console entre les deux fenêtres, c'est-à-dire à l'opposé de la porte principale et de la cheminée; de sorte que les trois quarts de la petite chambre restaient plongés dans une demi-obscurité qui prouvait, de la part du roi, le louable désir de faire sa bonne action dans l'ombre ou, tout au moins, dans la pénombre. Et celte disposition ne sem-

»J.V>iE DE POITIERS, T. 1 . 11

blait point l'effet du hasard : la mise en scène paraissait, au contraire, avoir été soigneusement étudiée. Sa Majesté avait poussé l'attention jusqu'à faire avancer un divan tout auprès delà cheminée, où brûlait un feu couvert et discret, pour le cas, sans doute, où, malgré l'effacement des lumières, mademoiselle de Poitiers ne pourrait surmonter sa timidité, et viendrait à être prise de faiblesse.

— Sire! murmura la solliciteuse d'une voix à peine intelligible, grâce !...

Et, sans écarter son voile, courbant le front, joignant les mains, elle se laissa tomber à genoux, et attendit, comme si elle n'avait pas la force d'en dire davantage.

Chose étrange! quelle que dût être réellement, dans une circonstance pareille, la douleur de mademoiselle de Poitiers, on eût pu voir cependant, si la suppliante n'avait pas été dans l'ombre, qu'au lieu d'être baissés, ses yeux brillaient d'un éclat singulier, et, à travers les éclaircies du voile, couvraient le roi d'un regard profond et inquisiteur; on eût pu voir encore qu'au lieu d'être gonflé par les larmes, soulevé par les sanglots, son sein était à peine agité; on eût pu voir, enfin, qu'au lieu d'être crispées comme celles du Désespoir, ou tremblantes comme celles de la

Prière, ses mains, en se joignant, n'accomplissaient qu'un geste calculé, qu'un mouvement convenu, qui n'avait rien du naturel, rien de la spontanéité ni du désordre même d'une affliction véritable.

François Ier, qui avait probablement aussi étudié son rôle, accueillit les deux mots de la jeune femme avec une hauteur souveraine et resta impassible.

— Grâce! murmura-t-elle de nouveau, grâce pour mon père, sire!...

— Pour votre père, mademoiselle... pour le comte de Poitiers, un rebelle et un traître que vient de frapper la justice du parlement!

— Hélas!...

— Et vous avez pu croire que je vous accorderais son pardon ?

— Sire, je l'ai demandé au Dieu de miséricorde, et j'ai cru que, ce qu'il se réserve d'accorder dans l'autre monde, vous ne le refuseriez pas dans celui-ci.

— Dieu peut pardonner, lui, parce qu'il est tout-puissant et inattaquable; mais les rois ne défendent leur prestige qu'en prouvant l'impuissance de ce qui les entoure, et Dieu luimême, s'il était simplement roi, condamnerait le comte de Poitiers.

— Ah ! sire, je suis sa fille... pitié ! pitié !

La voix de la suppliante était si faible, si entrecoupée, que, tout en conservant l'accent d'une voix féminine, elle eût été méconnaissable pour ceux-là même qui l'eussent entendue déjà.

Son accent frappa néanmoins François Ier, qui, lorsqu'elle se fut éteinte, sembla l'écouter encore...

De son coté, la solliciteuse, sans quitter cette altitude désolée que devait populariser plus tard le ciseau de Canova, continuait à fixer sur le roi, à travers la dentelle de son voile noir, ce regard perçant dont nous avons parlé.

Il s'ensuivit un silence de quelques minutes, silence d'autant plus embarrassant pour chacun de nos personnages, que plus il se prolongeait, moins il leur devenait facile de le rompre.

En effet, au point où s'était arrêté l'entretien, François I" ne pouvait guère le reprendre qu'en revenant brusquement sur sa parole ou en congédiant la suppliante; quanta celle-ci, après les paroles sévères de Sa Majesté Très-Chrétienne, il semblait ne lui rester non plus que cette alternative, ou de renouveler des instances inutiles, ou de se retirer sur-le-champ; or, le lecteur comprend que ni l'un ni l'autre ne désirait que les choses tournassent de cette façon.

Enfin, le roi parut se décider : il alla prendre la jeune femme par la main, et, avec une courtoisie toute chevaleresque, la faisant asseoir sur le sofa, il lui dit d'un air d'expansion et de mélancolie qui devait la mettre plus à l'aise :

— Tout me trahit, voyez-vous!... La France d'aujourd'hui n'est qu'un vaste foyer de conspiration! Ce ne sont pas seulement les gentilshommes de mon royaume qui se liguent contre moi: c'est aussi ce qui m'entoure, ce qui me touche de plus près... ce sont des gens qui me doivent tout, titres dignités, fortune !... El, tenez, ajouta-t-il après une nouvelle pause, —je puis bien vous le dire, à vous, parce que vous êtes une fille de cœur et d'honneur, et que, pour abuser de mes paroles, vous n'avez point vécu dans la corruption des cours, — eh bien, je n'ai pas de plus mortelle ennemie que madame d'Élampes!

— Madame d'Étampes? murmura la solliciteuse avec un brusque mouvement de stupéfaction.

— Elle-même, chère Diane! continua le roi passant delà confiance à la familiarité, et prenant les deux mains de la duchesse; —car, il est inutile d'en faire plus longtemps mystère, e'était bien la favorite qui avait pris la place de

— KiÔ —

mademoiselle de Poitiers, et peut-être le lecteur l'a-t-il déjà reconnue à ce voile si prudemment 1 laissé, et à l'accent de cette voix non moins voilée que le visage.

— C'est impossible, sire ! balbutia la duchesse avec un trouble qui, cette fois, n'avait rien de simulé; madame d'Élampes aime sincèrement Votre Majesté...

— Elle m'aime, dites-vous?... Ah! ne cherchez pas à la défendre, car c'est à elle seule peut-être que votre père doit sa condamnation ?

— A elle?...

— Oui, Diane, parce que, si le comte ne s'était pas cru certain de l'impunité en conspirant avec une femme qu'il pensait m'être chère entre toutes, et que je méprise...

— Vous la méprisez?...

— S'il ne s'était point laissé entraîner par elle, jamais sans doute il n'eût pris part à cette lâche révolte.

La duchesse était devenue d'une pâleur livide, et, comme, en lui parlant, le roi s'était rapproché d'elle, au point de lui toucher presque le visage, elle dégagea doucement une de ses mains, et ramena les pointes de son voile sur sa poitrine, disposée à les retenir avec acharnement si la situation prenait des allures plus menaçantes encore.

— Madame cTAlençon, reprit le roi,— qui, devant la réserve de la prétendue Diane, ne faisait que redoubler d'expansion, — ma bonne sœur Marguerite, cet ange gardien que "le ciel m'a donné, est venue, tout indignée, me dénoncer celte odieuse trahison...

Puis, serrant avec tendresse la main qu'on lui avait laissée:

— Chère sœur! ajouta-t-il, elle vous aime et vous apprécie, Diane; car, ce matin même, en me parlant de vous, elle semblait regretter, si je l'ai bien comprise, qu'au lieu d'être si mal placé, mon amour ne fût pas tombé sur la pauvre fille pour qui elle me sollicitait...

— Ah ! pensa la duchesse, M. Marot ne saura jamais tout ce que vaut le service qu'il m'a rendu !

— En effet, poursuivit François Ier s'animant de plus en plus, une femme comme vous, une femme aussi pure et aussi douce que les anges, s'élèverait au-dessus de toutes ces basses intrigues, et comprendrait que la confidente et l'amie du roi est la seconde reine de France...

— Ah ! sire, pardon... ce ne sont point de telles paroles que je suis venue chercher, moi qui sollicite humblement la grâce de mon père... d'ailleurs, j'ose le répéter au roi, madame d'Etampes est incapable...

— Diane, interrompit François 1er, vous la jugez avec votre cœur... mais elle me trahit, vous disje! J'ai la preuve qu'elle a conspiré avec le duc de Bourbon pour détruire mon autorité au dedans, et avec le duc de Suffolk pour ouvrir à l'ennemi les portes de la France!...

A cette dernière accusation, la duchesse étouffa un cri d'épouvante, et faillît s'évanouir.

Cependant, elle parvint à surmonter son émotion, et, d'une voix plus claire qu'elle ne l'avait fait jusque-là :

— Oh! sire, dit-elle, c'est impossible! J'ai l'honneur de connaître madame d'Étampes, et je sais que votre nom est mêlé à toutes ses prières, qu'elle n'a en vue que votre bonheur... On l'a indignement calomniée près de Votre Majesté!

Le roi écoulait, non plus les paroles qui lui étaient adressées, mais l'accent de la voix qui les prononçait, et il lui semblait l'avoir entendu déjà dans une autre bouche que celle de mademoiselle de Poitiers.

Alors, pour se fixer sur ce point :

— A propos, dit-il, c'est vrai, vous connaissez madame d'Étampes?

— Oui, sire..

— Vous la connaissez beaucoup?

— Beaucoup...

La voix de la duchesse, qui avait pu s'oublier un moment, était redevenue à peine perceptible.

— Vous êtes, m'a-t-on dit, de ses amies les plus intimes?

— Oui...

— Allons, pensa le roi, il parait que le parti est pris de ne plus me répondre que par monosyllabes. Comment faire parler cette belle obstinée?... C'est dans un moment d'exaltation que sa voix a trouvé un éclat qui m'a frappé... Si je pouvais...

Et, tout entier à l'idée de forcer le diapason de cette voix qui l'intriguait si fort :

— On m'a dit aussi, reprit-il en passant son bras autour de la taille de la duchesse, que, si belle que soit madame d'Étampes, sa beauté pâlissait auprès de la vôtre, comme, auprès du visage d'une madone, pâlit celui d'une simple mortelle... Serai-je donc le seul de mon royaume à n'en pouvoir juger?... Pourquoi rester ainsi voilée devant moi?...

Et, de sa main gauche restée libre, il essaya d'écarter le voile sous lequel se cachait madame d'Étampes.

Mais la duchesse, nous le savons, avait prévu celle tentative.

— Sire, répondit-elle en se défendant avec énergie, la fille d'un gentilhomme dégradé, d'un soldat condamné à une mort infamante n'a pas le droit de se montrer le front haut et découvert!

Tandis qu'elle parlait, une des bûches du foyer glissa tout à coup des chenets en jetant une vive lueur, et le roi, qui serrait, comme nous l'avons dit, de fort près son interlocutrice, aperçut une mèche de cheveux d'un noir de jais, qui, échappée de la coiffure de la duchesse, se déroulait capricieusement sur son épaule.

A cette vue, François Ier fronça le sourcil, et se rejeta brusquement en arrière à la grande surprise de la jeune femme.

— Qui diable m'avait donc dit, pensa-t-il, que la chevelure de mademoiselle de Poitiers était blonde et dorée comme une couronne d'épis?...

Et, pendant quelques secondes, il resta immobile, la bouche ejitr'ouverlc, les yeux fixés sur cette inconséquente itlèche de cheveux noirs, se demandant, avec une certaine inquiétude, ce qu'il devait penser de sa découverte.

De son côté, la duchesse était fort mal à l'aise, car, de rétonnement du roi, elle ne pouvait conclure qu'une chose : c'est que Sa Majesté l'avait reconnue.

— Chère enfant, reprit François Ier cherchant

— ni —

à dissimuler sa préoccupation, en quoi la faute de votre père peut-elle vous humilier ainsi? Cette faute, toute personnelle, n'attaque aucunement votre innocence ni votre vertu ! et moi qui, certes, ai le plus à me plaindre de M. de Poitiers ; moi, le roi, je suis le premier à vous dire : « Otez votre voile, madame! relevez la tèle! traversez ce palais, et, si fin mot, un sourire, un mouvement vous offense, je serai là pour vous défendre et, au besoin, vous venger! »

Mais la duchesse, se levant :

— Non, sire, dit-elle, quand le cœur saigne, les yeux pleurent, et, pour qu'on puisse marcher le front levé, il faut que le cœur soit heureux, et que les yeux sourient.

— Laissez-moi, du moins, vous admirer un instant... voir si l'on ne m'a pas trompé, insista le roi, qui tenait à éclaircir ses doutes.

La duchesse en savait assez pour sa part : elle jugea que l'occasion était venue de sortir d'embarras, et elle fit ce qu'en style de théâtre, on appelle une fausse sortie, afin d'exciter le roi à sa poursuite.

Puis, avec des airs de pudeur effarouchée :

— Que voulez-vous dire, Majesté?... demandât-elle en déguisant autant que possible le son de sa voix.

— Je veux dire, ma chère, que vous êtes belle, très-belle... à ce qu'on assure, du moins... Or, il y a assez longtemps que je vous aime sur parole : il est bien naturel que je veuille savoir, enfin, où j'ai placé mon amour...

Et, surexcité par une sorte de dépit d'autant plus violent qu'il se heurtait à une dignité de femme, le roi s'élança vers la duchesse, et porta la main sur son voile.

— Ah! c'est trop, sire! s'écria celle-ci on se redressant et courant à la portière. Votre Majesté m'a insultée : je n'ai plus rien à lui demander!

Puis, elle disparut, laissant François Ier plus intrigué que jamais, et continuant à se demander où il avait entendu celte voix, qui venait de vibrer avec cet éclat dont il avait déjà été une première fois si vivement frappé.

On 11 est prouvé qu'OEdipe n'est pns le seul roi qui ait eei à deviner des énigmes.

Après s'être promené pendant quelques minutes avec agitation, le roi s'étendit sur le sofa, et, la tète appuyée dans sa main, se mit à penser tout haut.

— Oui, dit-il, cela cache évidemment un mystère... et qui sait? peut-être une nouvelle trahison!... D'abord, cette jeune fille à qui je fais l'honneur d'une audience secrète, cette jeune tille qui vient me demander la grâce de son père,

el, qui, sans plus s'occuper do ma réponse, parce que j'aurais inconsidérément porté la main sur son voile, linit par sortir en prétendant que je l'ai insultée, c'est-à-dire en m'insultant moi-même... Puis celte voix qu'il m'a semblé reconnailre, et que, cependant, je devais entendre pour la première fois... Enfin, cette boucle de cheveux noirs échappée de la coiffure d'une blonde... car je ne me trompe pas, sang- Dieu! mademoiselle de Poitiers passe pour cire blonde comme Cérès...

Puis, tout à coup, se frappant le front, et allant ouvrir la porte, il appela :

— Marot! Marot!

Le valet de chambre parut.

— Sire...? fit-il.

Et nous devons dire qu'en prononçant ce monosyllable, maître Marot semblait fort peu rassuré ; évidemment, sa voix était celle d'un homme qui n'a pas la conscience netle.

Il parcourut des yeux l'appartement, comme s'il cherchait quelqu'un qu'il s'étonnait de ne point trouver là.

En effet, Clément Marot, remplacé un instant dans ses fonctions par M. de Montmorency, n'avait pas vu s'éloigner la solliciteuse, el la croyait encore auprès de Sa Majesté.

— Diles-moi, lui demanda François 1er, celie lettre d'audience que je vous ai fait écrire ce matin...

— Pour mademoiselle de Poitiers, sire?

— Justement... A qui Pavez-vous remise?

— Mais..., répondit Marot avec hésitation eten rougissant, à son adresse, sire.

— Bon! place du Cbùtelet... Mais en quelles mains?

— En mains propres, sire...

— A mademoiselle de Poitiers elle-même?

— A elle-même...

Mailre Marot mentait effrontément, comme nous en aurons plus tard la preuve.

— Il suffit, dit le roi.

Et, comme le poëte se retirait :

— Attendez, ajouta-t-il. Vous m'avez dit ce matin que vous connaissiez celte jeune fille... Vous qui chantez toutes les beautés, poêle, n'avez- vous jamais chanté celle-là?

— Si vraiment, sire! dit Marot rougissant encore.

— Ah !... Et m'avez-vous lu vos vers ?

— Oui, sire... Votre Majesté a même daigne les trouver de son goût.

— Ma foi, je l'avais oublié... Mais, voyons, maintenant que je connais la belle, et puis, par conséquent, la juger.,.

— Oh ! sire, j'en ai dit si peu de choses...

— Vous avez eu tort, cher poêle; mais n'importe, allez toujours?

— Eh bien, sire, dans celte poésie qui était adressée à mademoiselle Diane, je lui disais, d'abord, de regarder autour d'elle, qu'elle ne verrait que des adorateurs ; interrogez-les, ajouta is-je,

Ils \ous (liront <|iie, d'un rys seulement, Vous eschaufFez le plus froid élément 4 Et que 1rs biens dont l'Arabie est pleine N'approchent point de votre doulce alainè !..

— Je ne sais... interrompit François 1er, si, d'un simple ris, elle est capable d'échauffer le plus froid élément, attendu que, d'abord, elle étail voilée, et qu'ensuite, elle devait pleurer... Mais j'ai respiré la fraîcheur de son haleine, et je conviens avec vous qu'en effet l'Arabie n'a pas de plus suave parfum !

— Où veut-il en venir? pensa Marot, qui ne se rassurait pas encore.

— Continuez, lui dil*le roi en se croisant les jambes.

Le poète continua :

Ils jugeront que vos mains sont d'yvohv, lit ipic la neige auprès «le vous est noire...

— Oh! oh!... Les mains d'ivoire, bien ; mais la neige noire auprès d'elle... diable !

— Votre Majesté sait que l'hyperbole est familière aux poètes...

— C'est vrai, maître, et j'ai tort... Poursuivez donc.

Marot reprit :

Voz blanches dénis, ou plus tost dyamanls, Sont la prison des esprits des amants...

— Hum ! tit le roi en hochant la tête, voilà qui dépasse l'hyperbole, et qui donne tant soit peu dans le phébus, il me semble : des dents de diamant, peste! cela ne vous coûte rien! et qui servent de prison aux esprits des amants... Quels bêtes d'esprits, bon Dieu! s'ils ne savent par où s'évader. Après cela, vous me direz que ce sont des esprits d'amoureux... C'est égal, je vous conseille, cher poète, de modifier ce distique.

Clément Marot s'inclina comme pour approuver les caustiques observations de Sa Majesté ; toutefois, il se garda bien de retoucher ses deux vers, qui sont arrivés jusqu'à nous tels qu'on vient de les lire.

Il reprit avec un peu de découragement :

Et le coral où elles sont encloses

Pâlit le Icint des plus vermeilles roses!...

DUNF UE POITIERS, T. 1 . \1

— Bien ! très-bien ! L'image est moins forcée que celle de la neige, el ce corail aura du succès, je vous le prédis.

Ranimé par celte approbation, Marot poursuivit :

De yos clieveulx, c'est moins que la raison...

Mais il s'arrêta tout court en voyant le roi se frapper le front de sa main, et faire un mouvement d'attention très-marqué.

— Ah ! nous y voilà ! pensaitSa Majesté ; il me semblait bien aussi avoir entendu parler quelque part de la couleur de ses cheveux !

Puis, après un instant de vaine attente :

— Eh bien, dit-il au poète, allez donc! Celui-ci continua :

De faire tPeuls à l'or comparaison...

— C'est cela! s'écria François Ier avec une joie qu'il n'essaya pas de dissimuler; je sais, maintenant, tout ce que je voulais savoir...

De vos dieveiilx, c'est moins que la raison De faire il'enlx à l'or comparaison !

Foi de gentilhomme, ami poète, jamais per-

sonne n'a fait un livre qui vaille à mes yeux ces deux vers !

Et, en riant, celte fuis, d'un franc rire, quoiqu'il lui fût bien démontré qu'il avait eu affaire à quelque intrigante, il congédia Marot, dont il n'avait plus rien à apprendre, et qui sortit sans trop s'expliquer la cause de celte gaieté du roi; — supposant seulement que Sa Majesté était conlenle d'elle-même parce qu'elle venait de faire acte de clémence.

Bien qu'il fût déjà onze heures du soir, et qu'il y eût, cette nuit-là, plus d'un pied de neige dans les rues de Paris, François Ier mit son chapeau sur sa tète, s'enveloppa dans un large manteau, et alla prendre son fou Triboulet, auquel il donna ordre de l'accompagner; puis il s'éloigna par un des guichets du Louvre en recommandant au capitaine des gardes de ne laisser sortir qui que ce fût avanl son retour. Sa Majesté craignait vaguement d'être suivie par Clément Marot.

Au moment où le bourdon de Notre-Dame sonnait le couvre-feu, les deux promeneurs nocturnes arrivèrent sur la place du Châtelet.

— C'est là, dit le roi se parlant à lui-même cl désignant l'hôtel de Poitiers. Ah! par ma foi, j'aurai le mot de celle énigme !

— Plait-il, sire? demanda Triboulet, qui, en

dépit de la bise, suait à grosses gouttes, et avait toutes les peines du monde à se dépêtrer de la neige.

— Tu vois, là-bas, celte petite maison entre cour et jardin, avec une aile en retour sur la place?...

— Oui, sire... et vers laquelle semble se diriger cette femme qui nous regarde, dit Triboulet montrant, en effet, une femme encapuchonnée, laquelle venait d'un autre coin de la place, et décrivait dans sa marche une diagonale qui allait évidemment former le sommet d'un angle, en se rejoignant avec la ligne que parcourait Sa Majesté.

— C'est cela même, répondit le roi suivant des yeux celte femme, qui le regardait elle-même en hâtant le pas.

Kl, prenant l'allure de celle-ci, il laissa Triboulet se démener de son mieux, et fit si bien pour son compte, que, arrivé au sommet de l'angle dont nous avons parlé, il dut s'arrêter tout court, pour ne point se heurter à madame délia Rocca.

Aux rayons fie la pleine lune, dont la neige doublait encore l'éclat, celle-ci reconnut le personnage qui venait de l'accoster.

— Le roi ! s'écria-t- elle se précipitant sur l;» porte, comme pour la défendre.

— Eh bien, dit tranquillement François Ier, je ne vois pas là, ma chère, de quoi vous effrayer si fort... Vous criez : « Le roi ! » comme on crierait : » Au voleur! »

— Oh ! sire, Votre Majesté...

— Allons, trêve de compliments : il fait trop froid pour causer au clair de lune. Veuillez ouvrir.

— Ouvrir?...

— Pardieu!... Ah! mais, j'y songe, peut-être n'avez-vous point la clef, reprit le roi avançant la main vers un lourd marteau de bronze qui servait à annoncer les visiteurs.

— Oh! non, non, sire, ne frappez pas, je vous en supplie! s'écria la gouvernante en se glissant comme une panthère entre la main et le marteau.

— Vous avez donc la clef?

— Mais, sire, M. de Poitiers n'est pas ici, balbutia l'Italienne. 11 est là, ajouta-t-elle en montrant le Ghàtelet.

— Eh ! c'est justement parce qu'il est là que je viens ici :

— Mademoiselle Diane est seule...

— Tant mieux! je l'espérais bien ainsi.

Et, s'adressant à Triboulet, qui venait d'arriver tout essoufflé :

— Allons, Triboulet, dit le roi, annonce-nous.

— Mais, sire..., répéta la gouvernante en défendant le marteau contre le valet comme elle l'avait défendu contre le maître.

— Eh bien, qu'est-ce à dire?... Qui êtes-vous, d'abord, ma chère, pour m'arrêtera celte porte ?

— J'ai été la nourrice de mademoiselle de Poitiers, répondit madame délia Rocca avec un certain orgueil, et je suis sa gouvernante.

— Alors, vous devez avoir la clef.. Ouvrez donc, et allez m'annoncer a votre maîtresse.

— Mais, sire...

— Encore!...

— En l'absence de M. le comte..., murmurat-clle d'une voix suppliante.

— Je vous ai déjà dit, ma chère dame, que c'est justement l'occasion qui m'amène... Mademoiselle de Poitiers m'avait demandé une audience, et je la lui avais accordée; mademoiselle fie Poitiers à manqué à mon rendez-vous, et je viens savoir pourquoi... Passage!

Madame délia Rocca auraitbien voulu pouvoir répondre que c'était précisément parce que mademoiselle de Poitiers avait manqué à ce rendezvous qu'elle tenait tant à ne point ouvrir à Sa Majesté;mais, tandis qu'elle cherchaituneraison plus avouable, Triboulet, qui s'était enfin em-

paré du marteau, le faisait retentir de façon à réveiller toute la place, et cet argument sonore coupait court à la discussion.

Le lecteur comprend sans doute, maintenant, qu-e la lettre d'audience accordée par le roi à Diane, avait été détournée de sa destination pour être remise à madame d'Étampes, et qu'en ce moment, madame délia Rocca revenait de l'hôtel de la favorite, où. après sa sortie du Louvre, elle avait élé reconduire la blonde aux cheveux noirs.

Un domestique accourut ouvrir la porte, et, sans s'occuper davantage de la gouvernante, François Ier donna ordre à cet homme d'aller sur-le-champ l'annoncer à sa maîtresse.

Diane, éveillée en sursaut par le bruit du marteau, lorsque le valet vint la prévenir de l'arrivée du roi, n'en pouvait croire ses oreilles; et, lorsque, après avoir vainement sonné madame délia Rocca, — que Triboulet avait prise à partie pour lui demander avec qui il l'avait vue sortir du Louvre, une heure auparavant, —lorsque, disons-nous, Diane se fut résignée à faire sa toilette elle-même, et à rejoindre le roi dans son boudoir, elle ne pouvait en croire ses yeux.

— Vive Dieu! se dit François Ier en la voyant apparaître, je comprends maintenant les vers

do mon poêle, et j'ai eu grand tort de lui reprocher ses hyperboles... Décidément, elle est blonde, parfaitement blonde !

Diane s'était arrêtée après avoir fait deux pas dans la chambre, et, muette et immobilede stupéfaction, avait étendu la main pour s'appuyer sur un meuble.

— Mon Dieu ! qu'avez-vous donc, mademoiselle? demanda le roi avec sollicitude et courtoisie ; vous pâlissez et vous vous soutenez à peine !

— En effet, sire, répondit Diane d'une voix qui ne ressemblait nullement à celle du Louvre, j'étais si loin de m'attendre... n'ayant pas eu l'honneur de recevoir une réponse de Votre Majesté...

— Comment! mais elle a dû vous être remise en mains propres, par mon valet de chambre, M. Marot... et c'est parce que vous n'avez point profilé de l'audience que je vous accordais que je viens moi-même avons.

Diane regarda le roi avec plus de surprise encore, et ne sut que répondre.

— Ainsi, vous n'avez point reçu ma lettre? reprit François Ier.

— Non, sire.

— Foi de gentilhomme, pensa le roi, c'est une singulière comédie qu'on me fait jouer là !

Et, insistant sur sa question, de peur qu elle n'eût été mal comprise :

— Clément Marot ne vous a point remis cette lettre? demanda-t-il.

— Non, sire, répéta Diane.

— En vérité, c'est impossible!... Avouez plutôt que vous l'avez reçue, mon enfant, mais que, craignant... comment dirai-je?... quelque surprise peut-être; craignant que ce rendez-vous donné à dix heures du soir, par un roi qu'on accuse de... galanterie, ne fût un piège tendu à votre innocence, vous vous y êtes fait remplacer par une de vos amies.

On se figure bien que Diane ne comprenait pas un mot à tout cela.

— Non, sire, dit-elle encore.

— Ah !... lit le roi. C'est étrange ! Puis, après un instant de réflexion :

— Quoi qu'il en soit, mademoiselle, reprit-il, j'avais parfaitement compris la démarche que vous vouliez tenter; si parfaitement, que je vous avais sur-le-champ fait répondre que je vous recevrais ce soir même à dix heures.

— Tant de bonté, sire!...

— Oh! ne me remerciez pas trop : il y avait dans mon empressement peut-être un peu de curiosité... On m'avait dit que les grâces de votre

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personne n'étaient égalées que par la noblesse de voire cœur, et je voulais en juger. Diane rougit jusqu'au blanc des yeux.

— Mais, dites-moi, continua François Ier, supposez-vous que M. Marot eût quelque intérêt à ne pas vous remettre celle lettre?

— D'autant moins, sire, répondit la jeune fille d'une voix émue, que c'est lui qui m'avait décidée à demander une audience à Votre Majesté...

— Lui?

— En m'assurant que madame la ducliesso d'Alençon l'avait obtenue d'avance.

— Vous connaissez donc M. Marol?

— Oui, sire, murmura Diane en baissant les yeux

Le roi la regarda avec attention.

— Vous l'aimez peut-être? poursuivit-ir en homme expert.

Diane joignit les mains comme pour demander grâce, et ne répondit pas.

Il y eut un moment de silence.

— Ah ! ah ! se dit le roi avec une ombre de jalousie, je comprends maintenant l'enthousiasme de maitre Marot... Mais du diable si, au milieu de tout cela, je comprends autre chose!

— Quelle indignité ! pensait Diane, qui voyait à moitié clair dans la ténébreuse conduite de

Glément Marot ; il est jaloux, et, sans doute, au dernier moment, plutôt que de me laisser ap? procher du roi.il a préféré livrer mon père au bourreau!...

Le lecteur verra, dans le cours de cette histoire, où celle funeste supposition devait conduire la fille du comte de Poitiers.

François 1er, renonçant à découvrir, au moins pour le moment, quelle était la femme aux cheveux noirs qui pouvait avoir eu intérêt à se substituer à Diane, s'approcha d'une table sur laquelle se trouvaient des papiers épars, prit une plume, et écrivit rapidement ces mots :

« Laissez passer;

» François. »

Puis, se retournant vers la jeune fille : — Voici trois mots, mademoiselle, lui dit-il, qui, à toute heure du jour et de la nuit, vous ouvriront les portes du Louvre... Vous aviez une grâce à me demander : venez la chercher lorsqu'il vous plaira.

Et, après lui avoir tendu sa main, qu'elle baisa avec reconnaissance, il sortit du boudoir sans ajouter une parole, mais plus désireux que jamais de découvrir la fausse Diane.

Dans le vestibule, il retrouva Triboulet. ru grande conférence avec madame délia Rocca.

La gouvernante pleurait ou feignait de pleurer; le fou était rayonnant.

— Sire, dit-il à son maître, Votre Majesté doit cent écus à madame!

François Ier ne comprit rien à celle nouvelle énigme; mais il était dans un de ses jours d'élonnement, et la joie de son fou promettait tant de choses, qu'il répondît qu'on ferait tenir les cent écus à madame délia Rocca par le surintendant des tinances.

Puis il passa.

Quand le roi et le fou se retrouvèrent sur la place du Châtelet :

— Vous savez, sire, dit Triboulet, la dame voilée de ce soir...

— Oui; eh bien?

— Eh bien, c'était madame d'Étampes.

— Ah! s'écria le roi en bondissant, la boucle noire!... j'aurais dû la reconnaître!

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