FIN DU PREMIER VOLUME
ROYALES AMOURS
Bruxallos. — Imp. tl'ÀL. Lebp.gije.
ROYALES AMOURS
A. MAURAGE.
tf3
tôrunllcs et Cttp'tg,
KIESSLING, SCHNÉE ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS,
Rue Villa-Hermosn. 1.
lu soldat qui «ait uial farder la vérité.
Le môme soir et à la même heure où François Ier avait, comme nous l'avons vu, découvert le mot de l'énigme qui l'intriguait si fort, un conciliabule, d'où ne pouvait manquer de sortir quelque nouvel imbroglio, s'était tenu, dans un des appartements du Louvre, entre la reine mère, la duchesse d'Alençon et le prince de la Trémouille.
Quoique les portes eussent été hermétiquement closes, et les tapisseries soigneusement
baissées, il nous est permis, grâce à nos privilèges de romancier, qui nous donnent le pouvoir d'Asmodée, de faire, dès à présent, connaître à nos lecteurs quel avait été le résultat de ce conciliabule. Après longue délibération, il avait été convenu que le prince de la Trémouille, vieux général illustré sous trois règnes, qui avait son franc-parler à la cour, et dont la récente défaite du duc de Suffolk avait, pour ainsi dire, rajeuni l'autorité, ferait entendre au roi que le salut de l'État exigeait tous les soins de Sa Majesté, trop longtemps détournée des affaires politiques par ses aventures galantes. Le prince devait, bien entendu, profiter de l'occasion pour rappeler au roi que la favorite avait conspiré avec le connétable et le duc de Suffolk, non-seulement contre la famille royale, mais encore contre la France.
La duchesse d'Alençon espérait ainsi porter le dernier coup à la faveur de madame d'Étampes, et, en poussant son frère vers mademoiselle de Poitiers, ramener à soi Clément Marot, lorsque la rivale que lui avait donnée le poète serait devenue la maîtresse du roi. Nous convenons que le calcul était abominable; mais c'est malheureusement le propre des femmes jalouses de tout sacrifier à leur passion, et,
malgré son grand cœur, Marguerite de Valois ne faisait point exception à la règle.
Quant, à la reine mère, son but, à elle, était de reporter l'attention de François 1er sur l'Italie, de lui faire reprendre le commandement de l'armée expéditionnaire, et de ressaisir la régence, qui venait de lui échapper, afin de pouvoir donner un libre cours à ses rancunes, non plus contre le duc de Bourbon, puisque celui-là était en fuite, mais contre Lautrec, que madame d'Étampes avait. fait rappeler à la cour, et dont la présence semblait une insulte aux yeux de la royale veuve.
On voit donc quelle était l'importance du rôle qu'avait accepté le prince de la Trémouille, qui, sans s'en douter le moins du monde, et en croyant servir uniquement les intérêts de l'État, allait favoriser cette double intrigue féminine.
Quinze jours s'écoulèrent, cependant, avant que le vieux soudard se décidât à parler au roi, non qu'une crainte quelconque le fit hésiter, mais parce qu'il voulait, au contraire, prendre le temps de se bien monter la tête.
Pendant ces quinze jours, François Ier n'avait soufflé mot à personne de sa visite à Diane, ni des singulières révélations qui lui avaient été faites. Le lendemain de son excursion nocturne.
il s'était bien rendu chez madame d'Étampcs avec l'intention de lui tout dire et de l'obliger à confesser sa trahison ; mais le pauvre roi était si faible à l'endroit du cœur, et il avait, d'ailleurs, tant à se reprocher lui-même vis-à-vis de sa maîtresse, qu'aussitôt qu'il s'était retrouvé devant elle, il n'avait plus eu la force que de réclamer son pardon... Diane était bien belle, sans doute; mais n'avait-il pas arraché Anne à l'amour de sa mère, aux bras de son premier époux? n'avait-il pas fait tuer celui-ci pour avoir plus facilement raison de sa veuve?...
Lorsque le roi se présenta, la duchesse était au lit, feignant d'élre malade, par simple mesure de précaution ; — car madame délia Rocca, plusintéressée encoreque Sa Majesté à garder le silence, n'avait rien dit à qui que ce fût, ni de l'aveu que lui avait arraché Triboulel, ni de la visite du roi à mademoiselle de Poitiers, ni des cenlécus que lui avait exactement comptés le surintendant des finances. — Madame d'Élampes ne croyait donc point avoir été reconnue; seulement, après ce qu'elle avait vu cl entendu la veine, elle savait trop quelles étaient les dispositions du roi à son égard ; elle ne pouvait se dissimuler que la coupe était pleine, qu'il suffirait d'une seule gonltr pour la faire déborder, et,
n'osant plus employer Parme dangereuse do l'ironie, elle invoquai! ce suprême auxiliaire des femmes qu'on appelle la pitié.
— Madame est à l'article de la mort, sire! dit Francese, la camériste de la duchesse, en arrêtant le roi au passage.
— Anne!... s'écria François Ier, qui devint tout à coup d'une pâleur livide.
La favorite, entendant de son lit cet échange de paroles, se renfonça vivement dans ses oreillers, et se mit à fondre en larmes.
Le roi força la consigne, comme elle l'espérait bien.
Alors, d'une voixentrecoupée par les sanglots :
— Ah! pourquoi venir ici? dit-elle. Vous ne m'aimez plus... Ne vous en défendez pas, François... Le sort de madame de Chateaubriant m'est réservé, je le sais... Tout conspire contre moi... on veut nous séparer... Eh bien, soit! mais c'est la mort qui nous séparera!...
— La mort?...
— Oui, la mort! elle est là, sous ma main... Dites un mot, et tout est fini... Vous avez fait mourir ma mère de chagrin, vous avez fait assassiner mon époux : vous m'aurez empoisonnée... Mais qu'importe! n'êtes-vous pas le roi?...
Nous l'avons dit, devant ce désespoir et ces récriminations, qui ne s'arrêtèrent pas là, François Ier sentit fondre toute sa colère, et, oubliant qu'il était venu pour accuser, il se hâta de faire amende honorable, et d'implorer un pardon qui ne lui fut accordé qu'à demi.
— Voyez pourtant, se disait-il en retournant au Louvre, si on ne laissait pas quelquefois parler son cœur, quelles injustices vous ferait commettre un méchant entourage!... Je jurerais, maintenant, que cette lettre dont m'a parlé Marguerite est fausse, archifausse, et que les bijoux que j'ai dû remplacer avaient été réellement volés... Pauvre duchesse! c'est évident, et elle a toujours raison, on veut la,perdre! on veut nous séparer!...
Néanmoins, comme le roi n'aurait pas été fâché, en lin de compte, de pouvoir faire retomber sur quelqu'un sa colère de la veille, à peine étaitil rentré au Louvre, qu'il avait appelé Clément Marot, pour lui signifier d'avoir à rejoindre surle-champ l'armée d'Italie ; mais soit qu'il craignit que les explications de l'infidèle messager ne vinssent encore lui mettre martel en tête au sujet de madame d'Étampes, soit qu'il crût manquer gravement à son rôle de protecteur des lettres en congédiant le poëtc, qui se présentait
avec trois nouveaux chapitres du Roman de la Rose, toujours est-il qu'après réflexion, sa colère s'était de nouveau dissipée sans éclater, et qu'il n'avait plus jugé nécessaire de grossir le contingent de l'amiral Bonnivet.
Bref, Sa Majesté vivait, depuislors, en parfaite intelligence avec les gens qui l'avaient trahie ou mystifiée, et nous devons avouer qu'au fond, elle ne s'en trouvait pas plus mal.
Ajoutons que M. de Poitiers était toujours malade, — mais vraiment malade, car on lui avait appliqué la question, — et que Diane n'avait encore profité de son laissez-passer que pour aller faire visite à son père.
Et, maintenant, revenons au prince de la Trémouille.
C'était, avons-nous dit, un vieillard fort bien en cour, et qui jouissait auprès du roi d'une faveur d'autant plus grande qu'il venait de battre le duc de Suffolk c'est-à-dire de sauver le royaume. Il avait le visage balafré de trois ou quatre cicatrices, témoignages visibles de son dévouement à la maison de France; il était entièrement chauve, sec et décharné comme un squelette; mais, quoiqu'un peu voûté, il n'avait presque rien perdu de sa haute taille. Il lui prenait parfois des accès de toux qui ne finissaient
plus, et, comme cette infirmité, jointe à beaucoup d'autres, ne lui avait point adouci le caractère, il disait à chacun son fait sans le moindre ménagement, souvent même d'une si verte façon, que, pour le tolérer, il fallait connaître les antécédents de l'homme, et savoir d'où provenaient son aigreur et sa rudesse.
Aussi avons-nous vu que Marguerite était prudemment intervenue pour que ce ne fût point ce brutal compagnon qui donnât à son frère le premier avis de l'importante lettre trouvée dans les papiers du duc de Suffolk.
Lorsque le prince se présenta pour parler au roi, celui-ci arrivait de chez madame d'Étampes, qui avait enfin consenti à vivre, et il avait donné ordre qu'on le laissât seul.
Clément Marol fit connaître au visiteur le désir de Sa Majesté.
— N'importe! annoncez-moi, mordieu! répliqua le prince au milieu d'une quinte de toux. Jo viens faire visite au roi, et je veux le voir.
— Mais, monseigneur...
— - Ah! ne me rompez pas la tête davantage, monsieur! Vous perdriez votre temps encore plus qu'à faire des vers...
Et, là-dessus, prenant incivilement le poète par l'épaule, il le fit pirouetter sur lui-même, et en-
tra, tout botté, tout crotté, dans le cabinet du roi.
— Ah! c'est vous, mon bon Talmont! dit François Ier se levant pour aller à lui.
La Trémouille était prince de Talmont, et le roi, qui se piquait de connaître sa noblesse, ne laissait jamais échapper l'occasion d'en donner la preuve.
— Soyez le bienvenu! ajouta-t-il en tendant la main au vieux gentilhomme.
Celui-ci se retourna vers la porte :
— Hé ! là-bas, beau muguet, eh -bien, que vous disais-je?...
Clément Marot, qui était loin de se douter du motif qui amenait le prince au Louvre, s'en alla rire de l'aventure avec les officiers de service.
— Ah! c'est vrai, reprit le roi, j'avais donné consigne à mon volet de chambre de ne laisser entrer personne... Mais, personne, ce n'est pas vous, mon cher prince !
— Voilà justement ce que je me suis dit, sire; et, comme j'avais à entretenir Votre Majesté de choses excessivement graves...
— Oh ! oh ! vous m'effrayez !
— Plaise à Dieu, sire! s'écria la Trémouille; car peut-être alors vous jetterez les yeux autour de vous, et verrez enfin lus dangers qui vous menacent!
Puis, comme il avait élevé la voix au-dessus du diapason ordinaire, et, par cela même, quelque peu irrité ses poumons, il se plia en deux, et se mita tousser avec acharnement.
François Ier lui avança un siège, et le fit asseoir.
— En vérité, dit-il gaiement, vous viendriez me dénoncer la conspiration du connétable, que vous ne prendriez pas un air plus sombre!
Lorsque le prince se sentit un peu dégagé:
— Sire, continua-t- il, en 1488, — il y a de cela trente-cinq ans, — le roi Charles VIII me dit : « Talmont, prenez-moi donc une poignée d'hommes, et allez me mettre le duc de Bretagne à la raison. » Je sautai à cheval, je partis, et je ne revins baiser la main de mon maître qu'après avoir gagné la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier...
— Eh! pardieu! nous le savons bien, interrompit le roi. Saint-Aubin-du-Cormier est une victoire qui compte dans nos annales!
— Sire, reprit le vieillard, onze ans après, c'est-à-dire en 1499, votre auguste prédécesseur le roi Louis XII me donna une armée en me disant: « La Trémouille, j'ai résolu rie faire de la Lombardie une province française, et de joindre à la couronne de France le duché de Milan...»
— Et vous avez été conquérir la Lombardie, nous savons encore cela, prince.
— Ce qui fit qu'en 1513, poursuivit la Trémouille, l'ennemi, qui, depuis longtemps, avait une revanche à prendre, me battit à Novare, et me fit prisonnier, après m'avoir si bien tailladé la ligure, que, lors de mon retour en France, j'eus toutes les peines du monde à me faire reconnaître !
A ce point de son discours, le vieux soldat, qui n'avait pas l'habitude de filer de si longues périodes, se remit à tousser de plus belle.
François Ier attendit la fin de l'accès; puis, serrant affectueusement la main de son interlocuteur :
— Oh! je vous reconnais, moi, mon cher victorieux! dit-il; et l'âge aura beau faire, sous ces nobles cicatrices qui sont autant de certificats de vaillance, je vous reconnaîtrai toujours!
— Laissez-moi achever, sire, je vous prie, interrompit le vieillard. J'approche de ma conclusion... En 1523, — il n'y a que quelques semaines, — Sa Majesté François Ier me dit: « Cher prince, les armées de l'empereur Charles- Quint viennent de forcer nos troupes à évacuer le Milanais, et il importe à la dignité de la France que nous rachetions au plus tôt cette défaite par une éclatante victoire ! »
— Oui, ce sont bien là mes paroles... Et, malgré vos soixante- trois ans, vous m'avez répondu : « A cheval, sire ! et Dieu nous protège ! »
— Alors, nous sommes partis; mais, à peine arrivés à Lyon...
— Pardon, cher prince, ne vous fatiguez point inutilement : ici, je puis vous aider... « Sufïolk. est à quelques lieues de Paris! » vous ai-je dit. Et, sans attendre un mot de plus , l'épée à la main, vous vous êtes élancé, suivi d'une poignée de braves; vous avez, toujours courant, gagné la Picardie, et, au bout de quelques jours, le lieutenant de Henri VIII était, grâce à vous, rejeté honteusement au delà de nos frontières... Voilà ce que je dois à votre bravoure, à votre dévouement. Eh bien, prince, est-il une dignité un rang, une faveur que vous ambitionniez? Elle vous est accordée d'avance; demandez : vous avez ma parole.
— Je veux plus que tout cela, sire, répondit la Trémouille, parce que ce n'est point en mon nom que j'élève la voix en ce moment : j'ai l'honneur de vous parler au nom de la France.
— Ah!... fit le roi, qui fronça le sourcil. Et qu'avez- vous à me dire au nom de la France?
— J'ai à vous dire que tout ce qui vous entoure vous trahit, sire, et qu'il faut faire bonne et
prompte justice des traîtres, si vous voulez que votre royaume ne soit point rayé de la carte des empires.
— Je vous comprends, mon cher prince... vous êtes préoccupé, vous aussi, de certaine lettre touvée, dit-on, dans les papiers du duc de Suffolk?
— Oui, sire; et je ne vous cacherai point que, parmi les traîtres dont je parlais tout à l'heure, et même au premier rang, je place la duchesse d'JÉ lampes.
— Prenez garde, prince, vous suspectez là une personne qui m'est chère; et vous le faites, j'ose le dire, sans qu'aucune preuve convaincante...
— Sire, répondit vivement la Trémouille , quand j'accuse, c'est que j'ai une conviction, et, quand j'ai une conviction, rien ne peut m'empêcher de l'exprimer hautement, alors que de puissants intérêts le commandent. Permettezmoi donc d'insister. Je vous dénonce madame d'Étampes comme la plus mortelle ennemie de Votre Majesté... Si elle vous tient encore trop au cœur pour que vous la livriez à la justice du parlement, au moins exilez-la du royaume... ne la laissez pas derrière vous, en partant pour l'Italie, où vous allez, je l'espère bien, rejoindre votre armée...
Le roi fit un mouvement.
— Oui, sire, vous allez la rejoindre... vous le devez! car, lorsque les aigles impériales sont arborées sur les tours de Milan; lorsque la dignité de la France veut qu'elles soient abattues; enfin, lorsque le connétable deBourbon se fait le bras droit de Charles-Quint, votre place n'est plus au Louvre : elle est au poste de l'honneur, au poste du danger!
Et la Trémouille ponctua sa belliqueuse tirade d'une nouvelle quinte de toux, qui donna au roi le temps de préparer sa réponse.
— Prince, dit sévèrement François Ier, vous avez rendu de grands services à la France; mais vous venez de prononcer des paroles qui sont une insulte à la majesté royale, et, dès ce moment, nous sommes quitte envers vous.
Puis, après une pause :
— Laissez-nous! ajouta-t-il d'une voix altérée et en rougissant malgré lui.
La Trémouille le considéra un instant en silence, dans l'attitude d'un homme qui n'a pas compris ou qui n'en peut croire ses oreilles; mais, voyant le roi lui indiquer la porte par un geste d'une hauteur souveraine :
— Ah ! dit-il douloureusement, il ne manquait plus, ô roi! que de me voir infliger par vous
celle humiliation... Être chassé comme un valel!
— Vous m'avez insulté, monsieur! répéta François Ier.
— Je vous ai dit la vérité, sire, voilà tout. Alors, tirant son épée du fourreau :
— Voyez la garde de cette épée, continua le vieillard; c'est la quatrième lame qu'elle porte : la troisième a été brisée à votre service.Majesté. . . Quant à celle-ci...
Déjà il l'appuyait sur son genou, quand François Ier s'écria, en pâlissant cette fois :
— Conservez cette épée, monsieur! et, puisque vous m'avez parlé, dites-vous, au nom de la France, la France saura bientôt quelle est ma réponse.
Puis, reprenant ce calme historique qui l'abandonnait si rarement, il sortit de son cabinet, laissant la Trémouille se tordre, l'épée à la main, dans un accès de toux,plus opiniâtre encore que les autres, et grâce auquel cette scène, montée sur un ton si sérieux, se dénoua d'une façon tant soit peu grotesque.
«u Dlaue arrive a tciup*.
Après un instant de réflexion, François Ier — chez lequel la mauvaise humeur ne persistait pas longtemps, et qui était porté à rire un peu de tout, — interpréta si singulièrement la boutade du vieux prince de la Trémouille, qu'il alla, du même pas dont il l'avait quitté, dire à madame d'Étampes que la France était folle.
— Mais, cependant, ajouta-t-il, comme il est prudent et sage de respecter la folie d'un royaume, permettez, chère belle, que, pour quelque
temps, je vous tienne rigueur en apparence .. De votre côté, veuillez feindre d'être en disgrâce et plaignez-vous hautement de l'indignité de ma conduite.
Puis, après avoir longuement déploré le malheur des princes et l'audace de leurs sujets, après s'être attendri suffisamment pour la circonstance, il quitta la duchesse, et retourna au Louvre en sifflant un air de chasse.
Seulement, plus il avait montré d'indulgence et de faiblesse vis-à-vis de madame d'Étampes, plus il se crut obligé d'être sévère à l'endroit de ceux qui avaient, conspiré avec elle ; aussi dès le lendemain matin, fit-il mander au lieutenant criminel Maillard d'avoir à hâter l'exécution de l'arrêtrendu par le parlement de Paris contre les complices du connétable.
Maître Maillard, qui était, dans son espèce, un des plus dévoués serviteurs de Sa Majesté, se rendit immédiatement au Châtelet, conféra un instant avec le gouverneur de la prison, puis, dûment accompagné de gardes, se fit conduire auprès de chacun des condamnés dans le but charitable d'avertir ces malheureux qu'ils n'avaient plus que très-peu d'heures à vivre.
En pénétrant dans le cachot de M. de Poitiers,
le lieutenant criminel trouva le comte endormi sur son grabat, au chevet duquel Diane priait avec ferveur.
Comme le bruit des pas et le grincement des verrous n'avaient point lire de son sommeil Tinfortuné gentilhomme :
— Mademoiselle, dit maître Maillard à la jeune fille, d'une voix qui avait la prétention d'être émue, vous savez combien sont pénibles les devoirs de ma charge, et vous supposez peutêtre ce qui m'amène en ce lieu...
— A qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? demanda Diane en se levant toule pâle.
— Je suis le lieutenant criminel, mademoiselle.
— Ah!... dit la pauvre fille pâlissant davantage. Eh bien, monsieur, pardonnez mon ignorance, je ne connais pas les devoirs de votre charge, et je ne suppose rien... seulement, vous m'effrayez ! Expliquez-vous donc, je vous prie. 1 Maître Maillard hésita un moment; mais, Diane continuant à l'interroger des yeux :
— Mademoiselle, répondit-il, vous n'ignorez point que M. le comte a été condamné à mort...
— Hélas !
— Or, le jour de l'exécution est arrivé, et j'ai reçu ordre de lui en donner avis...
— Ah!... s'écria Diane en portant ses deux mains à son cœur, comme si elle l'eût senti se briser dans sa poitrine.
El elle s'affaissa sur elle-même, et demeura muette, immobile, anéantie.
C'est qu'en effet, elle avait cru jusqu'à ce moment que la visite du roi lui assurait la grâce de son père, et qu'elle n'aurait besoin de son laissez-passer que pour aller humblement mettre aux pieds de Sa Majesté l'hommage de sa reconnaissance.
Au cri de sa tille, le comte s'était enfin réveillé.
— Diane ! murmura-t-il en promcnantautour de lui un regard éteint.
Alors,ilaperçutIapauvreenfantgisante auprès de son grabat, et, n'ayant pas la force de se lever pour la secourir, mais voyant le lieutenant criminel debout devant lui, il joignit les mains en signe de prière.
Maître Maillard comprit que le comte faisait un appel à sa pitié, et il alla relever la jeune fille. Celle-ci, complètement évanouie, se laissa porter jusqu'à l'unique chaise qui existât dans le cachot, et y tomba comme une masse inerte.
— .Ma fille! dit le comte en tendant les bras vers elle avec une angoisse inexprimable.
Bientôt, Diane fit un léger mouvement, puis
— u — poussa un long soupir, puis, enfin, rouvrit les yeux; — des yeux encore voilés et incertains, qui ne virent rien d'abord, mais qui, parvenant peu à peu à se fixer, jetèrent tout autour du cachot, et particulièrement sur maître Maillard, des éclats fulgurants, à tel point que, s'il n'eût senti derrière lui, à la portée de sa voix, une garde d'archers suffisamment rassurante, le digne magistrat eût tremblé de tous ses membres.
Insensiblement, la poitrine de Diane sembla se gonfler de désespoir ou de rage, sa respiration devint plus bruyante, ses mains se contractèrent, et, comme si elle eût été mue par des muscles d'acier, elle se redressa et fit deux pas vers le lieutenant criminel.
— Bourreau!... lui dit-elle avec véhémence. Puis, sans répondre à son père, qui semblait
lui demander l'explication de celte scène et la cause de l'agitation où il la voyait, elle s'élança d'un bond sur la porte du cachot, la tira violemment à elle, et se précipita comme une folle dans la spirale de l'escalier.
— Diane! Diane! ma fille!... appelait le comte en donnant à sa voix affaiblie des accents déchirants.
Mais Diane n'écoulait plus rien : le jour de
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l'exécution était fixé, et le lieutenant criminel venait d'avertir les condamnés... Qu'avail-elle besoin d'en savoir davantage?
Au milieu de l'escalier, elle rencontra deux hommes à la démarche grave, qui le descendaient.
Le premier, entièrement vêtu de noir et portant une longue simarre par-dessus ses habits à la coupe monacale, était évidemment un prêtre; le second, dont le surtout également noir ne cachait qu'à demi un pourpoint et des hautsde-chausses écarlales, et qui avait un masque sur le visage, était aussi facile à reconnaître que le premier, ne l'eût-on jamais vu...
Diane jeta un nouveau cri, ferma les yeux, et se colla à la rampe humide de l'escalier pour laisser passer la sinistre apparition ; puis, retrouvant bientôt toute son énergie, elle reprit sa course haletante.
Arrivée au guichet qui ouvrait sur la place du Ghâtelet, elle se sentit arrêtée par le bras.
— Il faut attendre, mademoiselle, lui dit le concierge ; c'est le moment du repas, et, avant une heure d'ici, on ne peut entrer ni sortir que par ordre supérieur.
— Laissez passer ! répondit Diane en dépliant aux yeux du guichetier le billet du roi.
Et la porte lui fut ouverte.
Cependant, le comte de Poitiers, ayant vu disparaître sa lille, avait demandé à maître Maillard quelle pouvait être la cause de cette surexcitation où il l'avait retrouvée à son réveil.
— Hélas ! monsieur le comte, dit le lieutenant criminel d'un air de componction, ma présence ne vous l'explique-t-elle point, et faut-il que vous m'obligiez à parler?...
— Quoi?... que voulez-vous dire? reprit le comte d'une voix étranglée par l'émotion.
— J'accomplis les ordres du roi... je viens vous annoncer, monsieur le comte, que le jour de l'exécution est fixé...
— Ah ! s'écria le prisonnier en fondant en larmes, ma pauvre fille !... malheur! malheur !
A ce moment, les deux hommes que Diane avait rencontrés sur son chemin entrèrent dans le cachot. Maître Maillard, qui avait rempli sa mission, profita de la circonstance pour se retirer.
Le prêtre s'agenouilla devant la chaise, fit le signe de la croix, et se mit à prier tout bas.
Quant au bourreau, il tira, d'un sac qu'il portait sous le bras, une longue chemise de toile, la déplia et la jeta sur le lit; puis, s'armant d'une paire de ciseaux, il se disposa, comme on le di-
sait alors, et comme on le dit encore aujourd'hui, à faire la toilette du condamné.
M. de Poitiers, qui avait suivi ces préparatifs d'un œil hagard, fit un brusque mouvement pour se soustraire aux attouchements de cet homme ; mais, après un instant de lutte, force lui fut bien de se soumettre.
II se leva donc sur son séant, et le bourreau, penché au chevet du grabat, commença de couper les cheveux du patient, qui fut bientôt inondé de leurs boucles soyeuses et argentées; puis, cette première opération terminée, l'homme au vêtement écarlate dépouilla le condamné de son pourpoint avec tous les ménagements dont sont capables les gens de sa profession, et le revêtit de la chemise de lin qu'il avait apportée ; après quoi, il remit les ciseaux dans son sac, et sortit sans avoir prononcé une seule parole, sans saluer ni même se retourner.
Le lieutenant criminel et le bourreau en avaient fini pour le moment. Restait encore le prêtre.
Ce prêtre était naturellement un moine, ainsi que la plupart des prêtres de celle époque, et, comme il entrait dans les attributions spéciales de son ordre, et dans ses fonctions de révérend prieur du CMtélet, de préparer les condamnés à
la mort, il était parfaitement au courant des choses.
Aussi, dès que le bourreau eut disparu :
— Mon fils, dit-il, la justice des hommes vous a condamné; vous n'avez plus d'espoir qu'en la justice de Dieu !...
— Peut-être..., interrompit le pauvre comte avec une sorte d'égarement. Laissez -moi... laissez-moi, je vous prie...
Le moine joignit les mains d'un air scandalisé, et voulut reprendre ses exhortations.
— Laissez-moi, vous dis-je! répéta le comte. Je n'ai nul besoin de vous... Je ne dois pas, je ne peux pas mourir !
En effet, si M. de Poitiers repoussait ainsi les secours du prêtre, ce n'était point qu'il ne fût aussi bon catholique que tout autre ; mais c'est qu'en se rappelant la promesse faite par madame d'Alençon et le Iaissez-passer donné par le roi à Diane, il ne pouvait se figurer que sa mort fût véritablement résolue.
— Ma grâce viendra, pensait-il; on ne veut que m'effrayer... seulement, c'est aller bien loin, mon Dieu!... Dégradé... préparé pour l'exécution !... Sa Majesté se montre bien cruelle en me faisant voir le supplice de si près!
J^e moine, peu tolérant de sa nature, corn-
mcnçait à s'irriter du peu de respect que manifestait son pénitent pour le caractère sacré dont il était revêtu; cependant, il voulut bien encore admettre que le malheureux avait perdu la tête, et, levant béatement les yeux au ciel :
— 0 mon Dieu ! s'écria-t-il, vous qui êtes toutpuissant et miséricordieux, prenez pitié de ce pauvre pécheur que la justice humaine va frapper, et qui comparaîtra bientôt devant votre saint tribunal! Rendez-lui, mon Dieu, une lueur de raison, pour qu'il puisse se confesser en ce monde, et obtenir son pardon dans l'autre!...
Le moine allait probablement poursuivre son invocation, lorsque M. de Poitiers, l'interrompant :
— Vous vous abusez, mon très-cher père , dit-il; je ne suis point fou, je vous prie de le croire.
— Vous n'êtes pas fou! reprit le moine en fixant sur le condamné un regard ou le courroux se mêlait à la surprise, et vous refusez les secours de la religion, au moment de mourir?...
— Au moment de mourir!... répéta le comte d'un air d'incrédulité.
Et, comme on entendait des pas qui retentissaient sur les dalles de l'escalier, et se rapprochaient de plus en plus :
— Tenez, mon père, vous allez voir, ajouta le condamné se figurant que c'était sa grâce qui arrivait.
La porte s'ouvrit.
Mais, au lieu de Diane ou d'un envoyé du roi, apparut, à la stupéfaction du comte, une bande de pénitents noirs, la tête encapuchonnée dans leurs cagoules, les reins ceints d'une corde, et tenant chacun une torche à la main.
Le lieutenant criminel était à leur tête, et derrière lui s'avançait l'homme au pourpoint rouge, au visage masqué, portant, cette fois, sur son épaule une lourde épée à deux tranchants, parfaitement émoulue.
Pour le coup, M. de Poitiers vit que la mort était réellement proche, et il regarda le moine en pâlissant.
Mais le lieutenant criminel, supposant que le condamné avait achevé sa confession, l'invita â se lever, et, dès qu'il le vil debout, lui jeta sur la tête un long voile noir qui l'enveloppa entièrement de ses plis.
— Cet homme n'est pas fou , murmura le moine; mais l'esprit des ténèbres est en lui, et Dieu le jugera selon ses œuvres!
Puis il s'éloigna en se frayant un passage à travers la foule des assistants, et en levant les mains sur eux pour les bénir.
— Monsieur le comte, dit le lieutenant criminel, s'il vous reste quelques dispositions à prendre, hâtez-vous de le faire, car l'heure do l'exécution approche, et les ordres du roi, en ce qui vous concerne, sont précis.
— Je suis prêt à vous suivre, monsieur, répondit le condamné d'une voix émue. Seulement, je voudrais revoir ma fille...
— Mademoiselle de Poitiers n'est plus au Châtelet, observa maître Maillard.
— Je le sais... mais ne puis-je l'attendre?
— Impossible, monsieur le comte !
A ce mot, M. de Poitiers perdit tout à fait contenance.
— Impossible?... répétât il en frissonnant. Le lieutenant criminel s'inclina, sans ajouter
un mot.
Alors, comme si c'eût été le signal du départ, un des aides du bourreau prit le condamné par le bras, tandis que les pénitents se rangeaient de chaque côté de l'escalier pour laisser passer maître Maillard, qui allait se mettre à la tête du cortège.
— Ma lille ! s'écria le comte en se débattant; je veux revoir ma lille!
Mais un second valet du bourreau saisit le comte par l'autre bras, et, dans l'état de faiblesse
où se trouvait le malheureux gentilhomme, la résistance ne fut pas longue...
Ainsi accompagné, M. de Poitiers arriva dans la cour du Châtelet ; là se trouvaient déjà réunis d'Angeray, Aymard de Prie et la Vauguyon, qui, eux aussi, devaient être exécutés ce jour-là.
— Mes amis!... murmura le comte, qui pouvait à peine marcher, tant les brodequins du tourmenteur lui avaient brisé les pieds.
On l'empêcha néanmoins de s'approcher de ses complices.
— Patience, comte ! répondit d'Angeray de sa voix puissante; tout à l'heure nous serons réunis là-haut!
Enfin, les dernières dispositions ayant été prises, la grande porte du Châtelet s'ouvrit, et l'on se mit en marche dans l'ordre suivant :
D'abord, une compagnie d'archers de la garde du roi;
Puis d'Angeray, de Prie et la Vauguyon, assistés chacun de son confesseur, et M. de Poitiers, soutenu par les deux aides du bourreau;
Puis le bourreau lui-même, toujours masqué et portant son épée nue sur l'épaule ;
Ces différents groupes s'avançaient à distance les uns des autres, entre deux haies de pénitents tt d'archers, ceux-ci armés jusqu'aux dents,
ceux-là armés seulement de leurs torches, et psalmodiant le De profanais ;
Venaient ensuite le lieutenantcriminel et deux conseillers au parlement;
Enfin, un détachement de hallebardiers fermant la marche.
Ce lugubre cortège se déroula lentement sur la place du Chàtelet, à travers une foule immense et silencieuse, puis, tournant à gauche, descendit le quai jusqu'à la Grève, où il arriva juste comme midi sonnait à l'horloge de la Maison-aux-piliers.
Au centre delà place, sur un échafaudage dont la plate-forme s'élevait à une douzaine de pieds, était dressé un billot recouvert d'un drap noir; et, tout autour de cet échafaudage, que les cavaliers de lamaréchaussée isolaient à grand'peine, la foule, — cette foule curieuse et avide, spectatrice incorrigible de toutes les exécutions, et composée aux trois quarts de femmes ; — la foule, disons-nous, le cou tendu, les yeux fixés sur le billot fatal, attendait l'heure des suprêmes émotions.
Cette heure, elle venait de sonner.
Le cortège s'arrêta au pied de l'échafaud.
Un sourd murmure qui exprimait moins la terreur que l'attente satisfaite parcourut les rangs de la multitude.
— ùi —
Puis soudain tout se tut.
Le lieutenant criminel leva sa baguette, et le bourreau s'empara de d'Angeray.
— Pardonnez-moi, mon Dieu! s'écria -t-il en gravissant d'un pas ferme les marches de l'échafaud.
Et, arrivé sur la plate- forme, il embrassa son -confesseur, puis, s'agenouillan t en face du billot, il y appuya sa tête, qui roula aussitôt à dix pas, laissant après elle une longue traînée de sang...
C'était le tour de la Vauguyon.
Le lieutenant criminel le désignait déjà de sa baguette, quand, tout à coup, la foule, qui, depuis l'arrivée du sinistre cortège, gardait ce silence de mort que nous avons dit, agita ses flots houleux, et, comme jadis la mer Rouge à la parole de Moïse, s'entr'ouvrit pour livrer passage à une jeune tille tout échevelée, que suivait un officier des gardes agitant deux lettres audessus de sa tête, et criant :
— Arrêtez !. arrêtez ! au nom du roi!...
La multitude, qui passe aisément d'un extrême à l'autre, et qui n'est jamais si près de se montrer généreuse que lorsqu'elle vient d'être cruelle, répéta le cri de l'archer par ses milliers de voix, et un immense clameur s'éleva, dont l'écho retentit moins profondément dans les airs
que dans le cœur de chacun des condamnés qui restaient debout au pied de l'échafaud.
— Au nom du roi?... se dit maître Maillant tout effrayé. Pourvu que ce ne soit pas la grâce de M. d'Angeray !
En effet, ce dernier, nous le savons, n'avait plus rien à attendre de la clémence royale : le bourreau venait de jeter le drap noir sur son corps mutilé.
Avant d'avoir pu atteindre l'échafaud, la jeune tille qui précédait l'officier des gardes, s'arrêta subitement, à bout de force sans doute, et aussi de courage; puis elle chancela et tomba évanouie.
— Diane de Poitiers! s'écria un homme qui, habitant la place du Chàtelet, avait eu l'occasion de voir la jeune fille, et la connaissait.
Et toutes les voix de la foule répétèrent ce nom, qui parvint ainsi aux oreilles des condamnés.
Mais déjà l'officier des gardes, qui.avait poursuivi sa course, était arrivé auprès du lieutenant criminel.
— De la part du roi, monsieur, dit-il à celuici en lui présentant deux lettres scellées du sceau royal.
Maître Maillard se hâta d'ouvrir les deux mis-
sives ; puis, après les avoir parcourues, il respira comme un homme soulagé d'un grand poids, et, se tournant vers le groupe des condamnés, il annonça au comte de Poitiers que Sa Majesté, par la première de ces lettres, qui était une lettre patente, daignait lui faire remise de la peine de mort, et que, par la seconde, qui était une lettre de cachet, elle voulait bien commuer cette peine en une prison perpétuelle « entre quatre murailles de pierres maçonnées dessus et dessous, esquelles il n'y devoit avoir qu'une petite fenestre par laquelle on luy administrerait son boire et son manger. »
Quant aux deux autres condamnés, la Van* guyon et de Prie, l'exécution, en ce qui les concernait, suivit son cours légal, et M. de Poitiers, au grand ébahissement du moine qui n'avait pu le confesser, fut seul réintégré dans son cachot du Chàtelel, — lequel pouvait bien remplacer provisoiremeiit la prison maçonnée qui lui était promise.
ta Maison du poissonnier.
Maintenant que nous voici à peu près tranquillisés sur le sort de M. de Poitiers, que le lecteur veuille bien faire avec nous un léger retour en arrière, pour nous permettre de saisir les fils d'une nouvelle intrigue qui, au point où nous sommes arrivés, va se lier à la trame de notre roman.
On. ira point oublié ce jour où madame la duchesse d'Alençon étant venue, comme elle sV était engagée, solliciter auprès de François I"
DIA-ÏE DE romERS. T 2 ' \
la grâce du père de Diane, dit au roi, que, certainement, elle le croyait bien fort, mais point assez, cependant, pour résister aux deux plus beaux yeux de son royaume.
Le soir de ce jour-là, vers huit heures, — la neige n'avait pas cessé de tomber depuis le malin, et le ciel était plus couvert que jamais, — une espèce de grand soudard cambré dans son pourpoint de buffle, et portant sur l'épaule un manteau de drap blanc bordé d'un galon jauneouvrit discrètement la porte de l'église Notre-Dame, où priaient encore quelques bigotes, et entra sur la pointe du pied en ôtant maladroitement son feutre.
C'était, pourtant, malgré sa gaucherie, — explicable, d'ailleurs, dans un lieu où il se trouvait sans doute dépaysé, — un assez bel homme que le nouveau personnage avec lequel nous allons faire connaissance; et ses moustaches d'un demi-pied, ses longs cheveux pendant en désordre, ses grandes jambes, ses larges bottes molles et sa pesante rapière ne lui donnaient pas un air trop rébarbatif. Il est vrai qu'il manquait de physionomie : ses yeux ne disaient rien, sa bouche grimaçait, et son nez conservait la trace d'une estafilade qui Pavait fait dévier de la perpendiculaire; mais, en somme, notre in-
connu avait une tournure assez martiale; il portait hardiment la tête, et s'il craignait Dieu, semblait du moins ne pas craindre autre chose'. L'église , outre qu'elle se trouvait à peu près déserte, n'était éclairée que par quelques lumignons qui se consumaient tristement dans leurs chandeliers aux deux côtés de l'autel de la Vierge. Notre homme, après avoir lait quelques pas dans la nef, s'arrêta comme pour s'orienter au milieu de ces demi-ténèbres ; puis, avisant le bénitier, il alla s'y accouder sans bruit, et parut attendre.
Que pouvait attendre un soudard tel que celui dont nous venons d'esquisser le portrait dans un pareil endroit et à une pareille heure?
- Mille écus!... se dil-ilen hochant la tête et en froissant du bout des doigts une espèce 'de billet qui sortait à moitié de sa ceinture.
Et sa lèvre inférieure indiqua, par une grimace expressive, complément muet de sa pensée, le cas qu'un homme de sa sorte avait Je droit de faire de la somme dont il s'agissait.
Au premier coup de huit heures, une femme qui était agenouillée sur l'un des degrés de l'autel de la Vierge, et qui paraissait prier avec ferveur, se leva, M une génuflexion profonde, déposa son offrande dans le plateau qui sollici-
tait la générosité des fidèles, et se dirigea vers la porte du parvis.
Au même instant, une autre femme se détacha de l'ombre d'un pilier où elle semblait s'être cachée, et suivit la première à distance.
Toutes deux étaient soigneusement enveloppées dans des manteletsde fourrure à capuchon, et avaient la figure couverte d'un voile.
Avant de sortir de l'église, elles allèrent droit au bénitier, l'une continuant de suivre l'autre à cinq ou six pas.
— Voilà mon affaire! se dit notre soudard en ôtant lestement le gant de sa main droite.
Et, fourrant cette main jusqu'au poignet dans l'eau glacée, il la retira toute ruisselante, et la présenta à la première des deux inconnues, qui la toucha du bout du doigt.
— Vous êtes le capitaine Parpaillasse? demanda-t-ellc d'une voix ferme, et qui semblait habituée à vouloir.
— Oui, madame, répondit le donneur d'eau bénite; officier d'aventures, capitaine dans les gardes du roi... chaque fois que Sa Majesté a besoin de mes services.
— Très-bien... Vous savez ce qui vous est promis; ce n'est pas ici que je puis vous dire à quelles conditions. Veuillez me suivre, monsieur.
La parole de son interlocutrice était si impérieuse, quoique polie en même temps, que le capitaine Parpaillasse ne sut qu'obéir.
Lorsque tous deux se trouvèrent sur la place du parvis :
— Voulez-vous me permettre de vous offrir le bras, madame? demanda le soudard enjoignant le gesle à la parole.
— Merci, monsieur, répondit l'inconnue avec sa civilité haulainje.
Et, prenant le bras de la seconde femme, qui s'était rapprochée tout à fait :
— Veuillez me suivre, monsieur, répéta-l-elle de manière à bien faire voir qu'elle entendait établir une ligne de démarcation entre elle et le capitaine Parpaillasse, lequel comprit et se le tint pour dit.
La dame inconnue, appuyée au bras de sa suivante, traversa la place du Parvis, et gagna le quai des Morfondus, où elle s'arrêta bientôt. La camériste ouvrit une petite porte, et les deux femmes entrèrent dans une maison d'assez chétive apparence.
Parpaillasse y entra derrière elles.
— Diable! se dit-il avec une certaine complaisance, en voyant la camériste s'arrêter dans le corridor et lui faire signe de suivre sa maîtresse,
diable! j'ai singulièrement l'air d'être en bonne fortune, moi !
Cette supposition équivoque ne lui fut pas longtemps permise.
— Me connaissez-vous, capitaine? lui dit la dame en l'arrêtant à la porte d'une chambre qu'éclairait faiblpment une espèce de lampe de nuit.
— C'est possible, madame, répondit l'aventurier; mais* à coup sûr, je ne vous reconnais pas.
— Est-ce bien vrai ?
— Je vous le jure !
— A la bonne heure... Et, comme il importe que vous ignoriez toujours à qui vous avez affaire en ce moment, reprit l'inconnue en sortant une main de dessous son mantelet, je vous préviens qu'au premier pas que vous feriez pour soulever mon voile...
Elle n'acheva pas; mais Parpaillasse devina la fin de la phrase en voyant quelque chose qui brillait à la main de son interlocutrice.
Elle était armée d'un poignard.
Oh! ne craignez rien, madame! dit-il. D'abord, je ne suis pas homme à manquer de respect à une femme ; et, ensuite...
— Ensuite?
— Dame! si je voulais absolument savoir demain à qui j'ai l'honneur de parler ce soir, il y aurait un moyen bien plus simple que celui que vous me supposez capable d'employer.
— Lequel?
— Mon Dieu, madame, cela ne demande pas grands frais d'imagination : il me suffirait, par exemple, de me promener dans la matinée sur le quai des Morfondus, de reconnaître cette maison, ce qui ne serait pas très-difficile, et de m'enquérirdu nom de son propriétaire.
— On vous répondrait qu'elle appartient à un poissonnier, qu'elle est habitée par lui, et qu'on ne sait pas ce que vous voulez dire, au cas où vous feriez allusion à notre entrevue.
— Au fait, vous deviez avoir prévu cela... Eh bien, madame, vous n'avez donc point à craindre mes indiscrétions, et vous pouvez parler.
L'inconnue s'assit en indiquant à l'aventurier un autre siège à distance respectueuse.
— D'abord, reprit-elle, êtes-vous libre poulie moment?
— Entièrement libre.
— Tenez-vous à gagner mille écus?
— Énormément, madame!
— Bien... Tâchez alors de rappeler vos sou-
venirs,et de suppléer aux détails que je pourrais omettre dans l'exposition que je suis forcée de vous faire... Un jour, le roi François Ier manda certain capitaine d'aventures qui ne doit pas vous être tout à fait inconnu, lui confia un brevet de duc et le cordon de l'ordre de Saint- Michel, avec mission de sortir de Paris par la porte du Roule, de faire une lieue environ, d'aller trouver M. de Brosses, un vieillard quinteux et malingre, et de remettre à celui-ci cordon et brevet, à la condition qu'il se laisserait immédiatement conduire au couvent des filles de la Vierge, pour y épouser une jeune femme qui s'était jadis nommée Anne de Pisseleu, qui était alors veuve de M. de Chartres, et qu'on appelle maintenant madame d'Étampes...
— Tout cela est parfaitement exact, madame, interrompit Parpaillasse, qui n'était pas médiocrement surpris de voir cette femme maîtresse d'un secret qu'il croyait posséder seul avec le roi et M. de Brosses. — Et je connais d'autant mieux l'aventurier dont il s'agit, conlinua-t-il, que c'est celui-là même auquel vous faites l'honneur de parler en ce moment, circonstance qu'au reste vous ne devez point ignorer, j'imagine.
— Le mariage se fit, reprit l'inconnue, et le duc d'Étampes, au lieu de ramener sa femme
dans son pelit château , ou d'y retourner luimême, se vit tout à coup, — en compagnie du capitaine Parpaillasse, — emporté par les chevaux du roi vers la Gascogne, où Ton avait résolu qu'il irait faire son voyage de noces.
— De plus en plus exact, madame !
— Or, M. d'Étampes se trouva si bien sur les bords de la Garonne, qu'il en oublia sa femme, et ne songea plus à revenir à Paris. Bien mieux : les entretiens philosophiques du capitaine Parpaillasse dégoûtèrent tellement le duc des vanités du monde, qu'il finit par se retirer dans un couvent de moines, où on lui promettait repos et bonne chère sa vie durant; ce qui lit que le capitaine, resté libre, partit pour l'Italie, que les troupes de Sa Majesté évacuaient alors devant l'armée de l'empereur Charles-Quint...
' — Étonnant! étonnant! murmura Parpaillasse, émerveillé de la précision de ces détails.
— Arrivé de l'autre côté des Alpes, poursuivit l'inconnue, le capitaine alla tout droit offrir ses services au maréchal Lautrec, espérant bien obtenir une compagnie; mais, malheureusement, le maréchal était loin de savoir gré au capitaine de la part que celui-ci avait prise au mariage de mademoiselle de Pisseleu, et, au lieu de lui donner une compagnie...
— Oui, oui, je sais, madame, interrompit raventurier avec un soupir, le maréchal me dépêcha proprement un coup d'épée dans les côtes, et, après avoir suivi l'armée pendant quelque temps sur un cacolet, je fus trop heureux de pouvoir revenir à Paris, raconter à Sa Majesté ce qui se passait là-bas...
— Très-bien ! dit l'inconnue en tirant de sa poche uneboursequ'ellejctasurla table, comme pour s'en débarrasser; je vois que nous nous entendons.
— Parfaitement! ajouta Parpaillasse en guignant la bourse et la jaugeant du regard.
— Pourriez-vous, reprit son interlocutrice, me donner des nouvelles de M. le duc d'Étampes'
— Oui, madame... Ce vieillard maladif se porle maintenant à merveille, dit-on; il s'arrondit comme une tonne, et songe moins que jamais à rentrer dans le monde... ce que, du reste, on ne lui permettrait point.
— Qui ne lui permettrait point de rentrer dans le monde?
L'aventurier hésita un moment.
— Dame! répondit-il, le supérieur... Chaque couvent a sa règle, eton ne sort pas de là comme oo veut.
- Soit, (il l'inconnu. Vous dites que le supé-
rieur «e permettrait pas au duc de rentrer dans le monde : qui pourrait le lui permettre, alors?
— Personne, madame.
— Comment, personne?
— Non, madame, excepté moi, qui le tiens là par Tordre de Sa Majesté.
— Ah !... De manière que, si je vous donnais ces mille écus, par exemple, pour vos frais de voyage, et que je vous en promisse mille autres au retour, c'est-à-dire payables le jour de votre arrivée à Paris avec M. le duc d'Étampes...
— Plaît-il, madame? tit Parpaillasse, comme s'il craignait d'avoir mal compris.
— N'est-ce pas- assez?... mon Dieu, faites vos conditions, et nous verrons si elles sont acceptables.
L'aventurier ouvrit de grands yeux.
— Vous dites, madame, que vous me compteriez deux mille écus , à cette condition de ramener M. d'Étampes à Paris?
— Oui, répondit simplement l'inconnue.
— Deux mille écus, c'est tentant... mais, diable! il y a des risques... Ah çà, quel intérêt pouvez-vous donc avoir...?
— Chut! interrompit à son tour la jeune femme. On me répond ou l'on ne me répond pas ; mais on ne me questionne jamais.
- iS -
— Volontiers, madame... Lt, si vos "cumulions ne me convenaient pas, je pourrais, ditesvous, y apporter des amendements?
L'inconnue fit un signe alfirmatif.
— A merveille! continua Parpaillasse ; mais vous me proposez là une chose qui pourrait ne point agréer à Sa Majesté !
— Le roi vous a payé pour aller perdre le duc au fond de la Gascogne: vous paye-t-il pour que vous l'y laissiez ?
— Non, sur ma parole !
— Eb bien, je vous paye, moi, pour que vous le rameniez ici.
— Je comprends pal faitemcnt, madame... Cependant, si l'on pouvait s'y prendre de telle façon, que, sans se compromettre...
— Les moyens vous retardent; je ne veux avoir à m 'occuper que des résultats.
— Cela n'est pas impossible... on pourrait, je suppose..., reprit l'aventurier en se grattant l'oreille.
— Je paye! repartit l'inconnue avec hauteur. Et, tenez, pour vous le prouver, avant de savoir encore si nous parviendrons à nous entendre, comme je ne veux pas que vous preniez mauvaise opinion de moi, je mets des à présent ces mille écus à votre disposition.
Parpaillasse ouvrit la bouche et les yeux d'une façon démesurée, et resta un moment tout interdit; puis, sur un signe de son étrange interlocutrice, il prit timidement la bourse, la soupesa d'un geste sournois, et l'attacha à sa ceinture avec une touchante sollicitude.
— Et, malgré cela, je puis refuser? demandat-il.
— Vous êtes libre... Mais, alors, je ne vous devrai rien.
— Oh! bien entendu!... Et, si j'acceptais?...
— Demandez.
— Eh bien, madame, dit Parpaillasse paraissant se. décider à regret, je ne demande pas mieux que d'accepter, en m'en tenant même à vos conditions premières... seulement... — dame! comme je vous l'ai dit tout à l'heure, si je vous connais, je ne vous reconnais pas du tout, — je ne serais point fâché d'avoir une garantie pour être certain de loucher, à mon retour, les deux mille écus restants...
— Allons, dit l'inconnue en cherchant des yeux autour d'elle, vous êtes un homme de précaution, et l'on ne m'avait pas trompée sur votre compte.
L'aventurier se frottait les mains, enchante de se voir si bien compris.
— go —
N'apercevant sans iloule point ce qu'elle cherchait, la dame voilée lit un mouvement de dépit, et frappa du pied;puis, une idée lui étant venue:
— Ah ! fit-elle avec un petit cri de joie.
Et, tirant une bague qu'elle portait à l'index de la main gauche :
— Tenez, ajouta-t-elle, voici une bague, un diamant qui vaut dix fois la somme qu'il me reste à vous payer... Vous ne me le rendrez que contre remboursement.
Parpaillasse tombait des nues.
— Comment! madame, s'écria-t-il en regardant le diamant avec des yeux éblouis, vous ne me connaissez point, et vous me confiez...?
— Si fait, capitaine, j'ai cet avantage sur vous, répliqua la jeune femme, que je vous connais au moins de réputation; sans cela, me serais -je adressée à vous?
— C'est juste! dit l'aventurier.
Et, tout bas, il ajouta :
— N'importe, si j'étais un autre que moi, je ne sais pas si j'aurais autant de confiance dans le capitaine ParpaillaJSe |
Puis, après avoir empoché la bague :
— Et il suffit de ramener le duc à Paris? demanda t-il.
L'inconnue réfléchit un moment.
— Non, répondit-elle; il faut, de plus, lui dire ce qui se passe à la cour...
— Ce qui se passe à la cour?
— Lui apprendre ce qu'est au roi la duchesse dÉtampes, si vous aimez mieux.
— Bien, bien, fit Parpaillasse avec malice.
— Enfin, vous tâcherez de lui inspirer le désir de revoir sa femme...
— Bon!
— De le rendre jaloux...
— Ah! je comprends! s'écria l'aventurier, tout fier de l'idée qui venait de lui traverser la cervelle.
— Que comprenez-vous?
— Parbleu ! que madame veut faire enlever la duchesse dÉtampes par son mari, pour la remplacer auprès du roi!
— Vous vous trompez, dit l'inconnue en croisant avec soin les pointes de son voile sur sa poitrine. Quoi qu'il en soil, vous savez mes conditions : je suis femme à ne pas vous les laisser oublier. Servez-moi fidèlement, ne cherchez jamais à me connaître, et je tâcherai que vous n'ayez point à vous repentir d'avoir quitté le service du roi pour passer au mien.
Sur quoi l'inconnue rappela sa suivante, lui prit le bras, puis sortit avec précipitation, lais-
sant notre aventurier plongé dans une stupéfaction profonde.
— Tiens, se dit-il avec un malin sourire , j'ai oublié de lui demander comment je devrais m'y prendre pour lui remettre son diamant!... Mais bah ! elle m'a écrit une fois, preuve qu'elle connaît mon adresse, et elle saura bien me retrouver...
Parpaillasse en étaillà de ses réflexions, quand, tout «à coup, un homme entra dans la chambre où il se trouvait, et lui demanda ce que désirait Sa Seigneurie.
Sa Seigneurie regarda l'homme.
C'était un robuste gaillard parfaitement découplé, à la mine peu accommodante, et au regard assez inquiétant.
— Faut-il à monseigneur des éperlans, des carpes, des barbeaux, en matelote, au blanc ou eu friture?
— Mon ami, dit Parpaillasse en remettant son chapeau, vous êtes un perroquet de haute école!
El, souriant d'un air lin, il mil un écu dans la main de l'homme, et sortit à son tour.
Faute d'un moitié...
Le capitaine Parpaillasse était résolu à partir dès le lendemain pour la Gascogne; aussi, n'ayant pas de temps à perdre se hâla-l-il de rentrer chez lui, à l'auberge du Singe-Boiteux, où il occupait une petite chambre au quatrième étage, et de se faire monter par l'hôtesse une bouteille de rhum afin de se donner des idées pour la combinaison de son plan de campagne.
Le lendemain, au point du jour, il était sur pied; une heure après, il sonnait à la grille du dure de l'orritns, t. 2. 4
- u — petit château de M. le duc d'Ëtampes, situé à linéiques portées de mousquet des dernières maisons du Roule, réveillant la valetaille, qui, en l'absence du maître, avait pris l'habitude de dormir la grasse matinée, puis se faisait servir à déjeuner, et, comme le vieux vin du château lui avait donné une certaine éloquence et une grande force de persuasion, vers dix heures, il se mettait en voyage sur un beau cheval bai appartenant au duc, et en compagnie d'un des laquais de ce dernier, également monté sur une bète de choix.
11 s'agissait d'aller coucher le soir même à I'ithiviers, et de se diriger le lendemain vers Agen, en s'arran?eant de manière à faire, en moyenne, quinze lieues par jour.
Le laquais du duc d'Étampes s'était contenté de savoir que son maître avait absolument besoin de ses services, et qu'il lui fallait le rejoindre sans retard.
Nos voyageurs arrivèrent en vue d'Agen dans l'après-midi de leur dixième jour de marche, et se logèrent, sur la proposition de Parpaillassc, dans une auberge d'assez boune mine, située sur la roule de Villeneuve, entre Agen et Prayssas.
A l'endroil même où l'on a jeté sur la Garonne,
en 1835, ce magnifique pont suspendu qui traverse le fleuve près du port Sainte-Marie, existait, au seizième siècle, un monastère entouré de si hautes murailles, que c'était à peine si, du dehors, on apercevait le faite des bâtiments intérieurs ; une seule porte, ouvrant du côté du quai, donnait accès dans ce couvent, qui n'était habité que par une douzaine de religieux d'un ordre équivoque, lesquels devaient, quelques années plus tard, prendre le titre de membres de la compagnie de Jésus, mais qui, en attendant, se qualifiaient tout simplement de moines.
Deux ou trois d'entre eux avaient quelques revenus; les autres ne possédaient que leur besace; c'est-à-dire que les premiers se dorlotaient comme de vrais moines, tandis que les derniers allaient mendiant par les environs pour gagner leur pitance, et assistaient les moribonds pour que ceux-ci n'oubliassent point la communauté dans leur testament.
Ignace de Loyola pouvait venir : l'éducation des révérends pères était faite.
Or, pour ne pas répéter une histoire qui entraverait la marche de celle que nous racontons ici, nous ajouterons seulement quelques mots à ce que l'inconnue de la maison du poissonnier nous a déjà appris touchant les faits et gestes de maître Parpaillàsse.
En 1521, pendant que noire aventurier accomplissait, avec le duc d'Élampes, ce fameux voyage de noces sur les bords de la Garonne, l'envie lui était poussée tout à coup d'aller guerroyer en Italie. Mais, malheureusement, il avait au pied un boulet qui le clouait à Àgen : ce boulet, celait son duc; il fallait d'abord s'en débarrasser, ou plutôt le confier à une autre tutelle. Renseignements pris autour de lui, Parpaillasse se convainquit bientôt qu'il avait sous la main ce qu'il cherchait. Il se rendit au couvent de Sainte- Marie, et n'eut pas de peine à s'entendre avec les révérends pères. Bref, quelques jours après, M. d'Étampes fut admis dans le couvent, à la charge par le roi de lui servir une pension de cinq mille livres; moyennant cette rétribution, le duc devait être bien logé, bien nourri, bien encapuchonné et surtout bien claquemuré.
Depuis lors, en effet, il était parfaitement claquemuré, encapuchonné, nourri et logé dans le couvent des moines de Sainte-Mane-d'Agen,el Semblançay servait régulièrement sa pension au nom du roi.
C'était donc à d'anciennes connaissances que Parpaillasse allait avoir affaire; aussi, laissant le laquais et les deux chevaux à l'auberge où il s'était arrête, il alla hardiment frapper à la porte du monastère.
Le frère portier refusa d'abord de lui ouvrir; mais, aussitôt que le capitaine se fut frit reconnaître, non-seulement l'enfrrée lui fut permise, mais encore le supérieur accourut lui-même le recevoir avec les marques de la plus haute considération.
Parpaillasse se redressa de toute sa taille, et, tranchant du gentilhomme :
— C'est bien, mon père, dit-il en tendant sa main comme s'il l'eût donnée à baiser.
Puis il demanda des nouvelles du frère-duc.
Frère-duc, — puisque ainsi ou l'appelait, — se complaisait beaucoup dans la mollesse de sa vie contemplative; il avait pris en grande affection la robe de l'ordre, qu'il portait avec reconnaissance, et, comme sa table abondait en vins finsetenmetssucculents.ilcommellaitaumoins une fois par jour le péché d'intempérance.
— Enfin, soyez tranquille, ajouta le supérieur avec finesse, il est en train de s'abrutir.
Parpaillasse tendit une seconde fois la main au digne homme.
— Continuez à bien servir Sa Majesté, mon père! lui dit-il; le roi vous veut beaucoup de bien, et le jour des récompenses arrivera dans ce monde comme dans l'autre.
Sur cet encouragement, il entra dans la cellule de frère-duc, et congédia le moine.
— Le capitaine! s'écria M. d'Ëtampes en se soulevant du fauteuil où il digérait béatement son dîner.
— Hélas! oui, répondit Parpaillasse, moimême, qui ai la faiblesse de me souvenir encore de vous, et qui veux bien venir vous faire visite en passant.
Ce langage de Parpaillasse était si différent de son langage d'autrefois, que le duc en demeura tout interdit.
— Ah! cela vous étonne, dé m'en tendre parler ainsi, continua l'aventurier; mais rien ne peut m'empêcher de vous te dire, votre conduite est indigne ! et, si j'étais duc, moi, si j'étais chevalier de Saint- Michel, on me verrait peut-être me pendre, mais jamais me déshonorer comme vous le faites!
Le duc n'était pas bien sûr que les libations de son dîner lui eussent laissé toute sa raison.
— Èles-vous fou, mon cher capitaine? demanda-t-il après s'être interrogé lui-même.
— Il paraît qu'on fait bonne chère, ici! observa Parpaillasse en jetant un regard de convoitise sur les restes du dîner qui couvraient la table. Œufs au lard, salade au poulet, fruits confits, peste! et, par là-dessus, vin et eau-de-vie à discrétion.
Et, prenant une assiette et un verre, il so servit sans plus de gêne.
— Oui, répondit le duc, les mains croisées sur la proéminence de son abdomen ; l'ordinaire n'est pas trop défectueux.
— Jl y paraît! fit l'aventurier, qui dégustait un verre d'excellent vin d'Anjou. Mais, mordieu! ajouta-t-il en posant son verre, il n*y a donc plus à Paris ni poulet, ni lard, ni salade, ni vin?
Frère-duc était moins que jamais ta la question.
— Pour l'amour de Dieu, dit-il, que me rabâchez-vous avec votre déshonneur, votre pendaison et ce qu'il y ou n'y a pas à Paris?
— Ah!... il n'y a plus rien à Paris qui vous regarde?
L'intention que le capitaine avait mise dans cette réplique parut en tin avoir touché frèreduc : il ouvrit de grands yeux, et s'appuya sur un coude pour prouver l'intérêt qu'il commençait à accorder aux paroles de son interlocuteur.
Celui-ci, affectant alors un air d'indifférence, se mit à ronger une cuisse de poulet, et se versa un second verre de vin d'Anjou.
— Eh bien, reprit le duc, qu'y a-t-il à Paris? Voyons !
Il y a, d'abord, tout ce qu'on trouve ici, répondit Parpaillasse, et, ensuite... mais, pardieu!
vous devez bien savoir cela! il y a une superbe duchesse qui déshonore votre nom.
— Hum! fit le duc en rougissant et comme un homme qui sait à quoi s'en tenir.
— Ah! tenez, reprit l'aventurier, parole d'honneur, j'ai honte moi-même du rôle odieux qu'on m'a fait jouer dans celte affaire!
— Il est bien temps! murmura frère-duc.
— Mieux vaut tard que jamais... D'ailleurs, croyez-vous, par hasard, que je me doutais de celle infamie?
— Dame ! il me semble que, si infamie il y a, c'est bien votre faute, capitaine.
— Comment cela?
— N'est-ce pas vous-même qui êtes venu me proposer le marché, et qui me l'avez fait tenir?
— Plaît-il ? dit Parpaillasse en se cabrant.
— Vous ne prétendez pas, j'imagine, que ce n'est point vous qui m'avez remis mon brevet de duc, mon cordon de l'ordre de Saint-Michel, et (jui m'avez conduit chez les filles de la Vierge?
— Savais-je un mot de ce que vous aviez arrêté avec le roi, moi ?
— Hum!...
— Que suis-je? Un soldat! on me donne une consigne, je l'exécute, voilà tout.
Frère-duc se trémoussa dans son fauteuil; il
— Gi —
sentait évidemment que sa digestion allait être troublée.
— J'ai été vous porter cordon et brevet, j'en conviens, poursuivit l'aventurier ; mais y avait-il du mal à cela?... Je vous ai conduit à l'autel, c'est vrai; mais vous y êtes-vous opposé?
— Non, sans doute, interrompit frère-duc; mais à mon tour permettez-moi une question... Vous avais-je prié de m'enlever le jour de mon mariage, pour venir me déposer ici?
— Eh ! je n'avais pas de conseils à vous demander là-dessus, puisque j'exécutais des ordres supérieurs... Un soldat doit-il obéir à ses chefs? Oui ou non.
Le duc grommela, ne sachant que répondre.
Puis, après une pause qui avait donné à Parpaiilasse le temps de se verser une nouvelle rasade :
— Enfin, où voulez-vous en venir? demandat-il.
— A vous dire que vous avez la plus belle femme de France, et qu'au vu et au su de tout le monde, elle est la maîtresse du roi... Ah ! la noblesse d'à présent! continua Parpaillasse. — Tenez, c'est triste à dire, mais, le diable m'emporte ! vous avez peut-être raison de rester enterré ici pour cacher votre honte !
— Vous dites que la duchesse est la plus belle femme de France? repartit le duc.
— Comme si vous ne le saviez pas!
— El qu'elle est la maîtresse du roi?
— Comme si vous ne l'aviez pas vendue ! Frère-duc se versa un verre de vin, et l'avala
d'un seul trait.
— Et comme si elle n'était pas payée! ajouta l'aventurier portant le dernier coup.
Le duc se leva brusquement et se mit à déboutonner sa robe.
— Qu'allez-vous donc faire?
— Je retourne à Paris avec vous !
— Ouais !
— Vous m'en défiez peut-être?
— Moi? Dieu m'en garde!
— Pourquoi cette exclamation, alors ?
— Je dis : « Ouais! » comme je dirais : « Ce n'est pas à moi qu'on en conte! » Vous savez bien que vous ne seriez pas mieux gardé à la Bastille que vous ne l'êtes ici!... D'ailleurs, vous ne vous figurez sans doute pas que je voudrais retourner à Paris dans votre société?
— Pourquoi non?
— Eh! mais parce que l'on dirait que c'est moi qui vous ai arraché du cloître, et que l'on me mettrait sous clef. Diable! je ne veux pas favoriser un relaps !
Frère-duc suspendit un moment le jeu de ses doigts, qui avaient déjà déboutonné les trois quarts de sa robe, et sembla réfléchir profondément.
— Il faut pourtant que je parte ! s'éeria-l-il tout à coup avec éclat.
— Le fait est qu'il n'est pas trop tôt ! dit Parpaillasse en ricanant. On prétend que, dans trois mois, vous serez père!
C'était là une aimable invention du capitaine, unerusede guerre dont il espérait le plus grand succès.
— Moi? gémit le duc.
— Dame! vous le seriez déjà deux fois, que vous n'auriez pas à vous en étonner, ni même à vous en plaindre.
— Nous verrons bien, par exemple!
— Vous ne verrez rien du tout, puisque vous êtes consigné ici, et qu'on ne vous en laissera pas sortir.
— J'en appellerai au droit des gens ! je recourrai à la justice !
— Ta, ta, ta! ce serait peut-être bon en d'autres circonstances; mais, comme vous aurez beau crier, commepersonnene vous entendra...
— Personne! Et vous donc?
— Ah! encore!... Mordieu Ion dirait que vous
êtes jaloux de ma liberté, et que vous avez juré de me la faire perdre comme vous avez perdu la vôtre !
Frère-duc se promena avec agitation en se tenant la tête à deux mains.
— Mon cher capitaine, reprit-il enfin d'une voix suppliante, et en s'arrètant en face de l'aventurier, cela vous révolte, n'est-il pas vrai, comme cela doit révolter tous les honnêtes gens, de voir mon nom si indignement outragé?
— Dites que j'en suis plus honteux que vousmême!
— Oh! s'il en est ainsi, c'est en vous que je mets mon espoir...
— Bien obligé!
— Mille écus, si vous voulez me faire sortir d'ici !
— Bon ! coup double ! se dit Parpaillasse gardant pourtant son sang-froid à cette nouvelle faveur de la fortune.
Frère-duc attendait, les mains jointes, la bouche ouverte, l'oreille tendue.
— J'y avais pensé, répondit simplement le capitaine.
— Il serait possible?
— Oui, parce que je vous connais, moi... et je m'étais dit que vous n'étiez pas homme à subir
de gaieté de cœur une pareille humiliation...
— 0 mon seul ami !
— Vous ne me flattez pas, mon pauvre duc ; car, ce que je fais pour vous, personne n'en a seulement eu la pensée... Mais chut! on peut nous entendre.
— Non, à cette heure, toute la communauté est couchée.
— Flamand est-ici.
— Qui, Flamand?... Mon laquais? s'écria frèreduc.
— Lui-même, ditParpaillasse en faisant signe déparier plus bas. J'ai été le prendre à votre château du Roule dans la prévision de ce qui arrive, et nous nous sommes arrêtés, il y a deux heures a peine, dans une auberge à quelques pas de la ville.
— Mille écus ! mille écus ! répéta le duc avec une sorte d'ivresse.
— C'est entendu, dit l'aventurier d'un ton à prouver qu'il avait pris bonne note de ce considérant. — Or, supposons que votre laquais se présente pour vous faire visite...
— Eh bien? •
— Le laisserait-on entrer?
— Parbleu ! je voudrais bien voir...
— Au fait, vous avez raison, on ne peut pas
vous refuser cela... D'ailleurs, je m'arrangerais de manière à ce qu'on se relâchât un peu de la consigne...
— 0 mon libérateur! exclama frère-duc dans son enthousiasme, croyez que ma reconnaissance...
— C'est bien, c'est bien, nous parlerons de cela quand nous nous retrouverons à Paris , quand j'irai vous rappeler votre petite promesse de tout à l'heure... Je disais donc que, d'abord, je lâcherais qu'on se relâchât un peu de la consigne...
— Oui; ensuite?
— Ensuite, j'enverrais Flamand vous faire visite.
— Cela me serait très-agréable, à coup sûr; mais je vous avouerai, cependant, que je préférerais lui faire visite moi-même.
— Je vous crois, et, au nom de votre dignité, j'applaudis de tout mon cœur à ce noble désir. Toutefois, comme il est impossible que vous alliez le premier faire visile à Flamand, il faut bien que vous laissiez à Flamand l'initiative.
— Je ne comprends pas. »*
— Attendez... Admettons qu'il vienne demain au soir...
-Soit.
— A huit heures...
— Bon !
— Avec un panier de provisions...
— Il serait le bien reçu.
— Et que, moi-même, arrivant à huit heures un quart, je prenne le supérieur en particulier, et l'entretienne gravement à votre sujet, pour détourner son attention...
— Je ne saisis pas bien encore.
— Admettons aussi que, prévenu d'avance par moi, Flamand soit tout à fait endoctriné par vous...
— Eh bien?
— Eh bien ! ne trouvez-vous pas que5 depuis que vous avez acquis cet admirable embonpoint, vous ressemblez beaucoup à M. Flamand?
— Je ne sais... Mais en quoi cela imporle-t-il ?
— Imbécile! se dit Parpaillasse en regardant frère-duc avec le profond sentiment de sa supériorité sur lui.
Puis, voyant que son interlocuteur attendait toujours :
— Vous ne devinez pas? C'est pourtant bien simple!
— Il serait plus simple de me dire la chose, répondit judicieusement le duc d'Étampes avec un mouvement d'impatienc&
— Vous venez de commencer à vous déboutonner, n'est-il pas vrai?
— Oui.
— Quand Flamand sera ici, vous vous déboulonnerez complètement...
— Bah!
— Vous ôterez votre froc...
— Voilà une singulière idée !
— Vous ferez déshabiller Flamand àson tour...
— En vérité, monsieur le capitaine, je crois qu'au lieu de vouloir me servir, vous avez l'intention de vous égayer à mes dépens !
— Alors, Flamand passe votre robe, tandis que vous passez ses habits...
— Ah! s'écria frère-duc en se frappant le front.
— Y êtes- vous, maintenant? demanda Parpaillasse.
— Oui... mais après?
— Après, vous sortez d'ici, emportant le panier vide, et laissant votre laquais dévorer son contenu. Le supérieur n'étant pas là pour vous dévisager, vous n'avez à affronter que la banale attention du concierge.
— Mille écus! mille écus! répéta de nouveau frère-duc en arpentant sa chambre à grands pas, mille écus, si nous réussissons!
— Je vous réponds du succès! demain à neuf heures, le couvent comptera un frère de moins... Mais, vous savez, le proverbe : « Faute d'un moine... »
Le duc d'Élampes se mit à rire en se frottant les mains.
— Allons, au revoir! ajouta Parpaillasse. Tenez-vous ferme, et, quant au reste, laissez-moi faire.
Sur ce, notre aventurier prit congé de frèreduc, et, avant de sortir du couvent, passa chez le supérieur pour le prier d'adoucir un peu la rigueur de la consigne; puis il retourna à son auberge, el, aussitôt arrivé là , s'assit devant une bouteille d'eau-de-vie, en tète à tête avec M. Flamand, qu'il se mit à catéchiser pour le lendemain.
I»uo «le JuloualcM.
Depuis le jour où elle avail obtenu du roi la commutation de la peine de son père, mademoiselle de Poitiers était — en tout bien, tout honneur , au moins jusqu'à présent — placée sous la tutelle de Sa Majesté. Ramassée sur la Grève dans le plus triste état, brisée et délirante, elle avait été ramenée au Louvre par l'officier des gardes qui l'accompagnait, et y était restée installée dans un appartement que le roi avait fait mettre à sa disposition.
Madame d'Étampes, on le comprend, elle qui avait deviné la première, par un mot échappé à sa future rivale, par un nom prononcé sans défiance, quels étaient les projets de la duchesse d'Alençon , à l'égard de Diane, — madame d'Étampes, disons-nous, n'avait pas vu ce qui se passait sans une grande inquiétude, et, de plus, n'était pas femme à s'y résigner bénévolement.
Un soir donc qu'elle avait écrit au roi pour le supplier de la venir voir, et que le roi lui avait tout simplement fait répondre : « Chut! » par M. de Montmorency, elle résolut d'aller chercher elle-même i'explicalion qu'on semblait lui refuser même par correspondance, et tit atteler son carrosse.
Dix minutes après, elle était arrêtée au guichet du Louvre par un archer des gardes du roi qui avait sa consigne, et auquel les armoiries de la voilure avaient révélé le nom de la visiteuse.
— Je ne puis entrer au Louvre, moi? dit la duchesse en se penchant à la portière.
Et, sur la réponse négative de l'archer :
— L'officier de garde ! cria-t-elle ; je veux parler à l'officier de garde !
Le capitaine Parpaillasse, qui était revenu depuis deux jours de son expédition en Gascogne, et qui, par mesure de précaution, avait rode-
mandé el obtenu du service, commandait en ce moment le poste du guichet.
En s'entendant appeler avec une certaine énergie, par une voix qui ne lui était pas inconnue, il ouvrit le compas do ses grandes jambes, el en trois bonds se trouva devant la portière du carrosse.
— Capitaine, demanda madame d'Élampes avec hauteur en reconnaissant son homme, que dit donc cet archer?
— Il dit apparemment qu'on ne passe pas, madame la duchesse.
A cette réponse si nette et si précise, un éclair de rage étincela dans les yeux de la jeune femme.
— On ne passe pas? reprit-elle. Cependant, il y a tète ce soir au Louvre, cl à moins que celle consigne ne soit exclusive, et ne s'applique qu'à moi seule...
— Peut-être, interrompit Parpaillasse.
— Vous le savez donc?
— Eh bien, oui, murmura l'aventurier d'un aii' de confidence.
— Oh! l'indignité', (it la duchesse.
Puis, se penchant à l'oreille du soudard :
— Tout ce que vous voudrez, capitaine, ajoutât-elle, tout ce que vous voudrez, si vous me laissez passer!
— Tout ce que je voudrai? dit Parpaillasse, qui eut comme un éblouissement.
Madame d'Étampes connaissait les instincts du personnage, depuis qu'elle Pavait vu assister à son mariage en qualité de témoin, et elle pensait judicieusement que, pour une poignée d'or, elle aurait raison de sa fidélité.
— Oui, reprit- elle, passage! et l'hôtel d'Étampes vous est ouvert... Passage! et, quoi que vous demandiez, je jure de vous l'accorder... A tout prix, je veux voir le roi !
— Le duc est arrivé, pensa Parpaillasse, et il aura bien certainement fait des siennes.
— Eh bien? fit madame d'Élampes.
— Dame, répondit l'aventurier, je ne demanderais pas mieux... mais si Ton me fait pendre!...
— Allons donc! vous avez rendu au roi trop de services pour qu'il vous traite avec tant de rigueur.
— Hum ! ce serait peut-être une raison pour qu'on me pendit plus haut et plus court que tout autre!
— Ne pouvez vous dire, d'ailleurs, que j'ai forcé la consigne, et que, pour mettre obstacle à mon passage, vous auriez dû me tuer?... Ne puis-je pas le déclarer moi-même?
— Passez donc, et souvenez- vous de votre
promesse, madame! 'lit le capitaine en se rangeant.
— Ventre à terre! cria la duchesse à son cocher.
Et les deux chevaux, enlevés par un vigoureux coup de fouet, se précipitèrent sous la voûte comme un ouragan.
— Madame! madame! hurla Parpaillasse.vous violez la consigne!
En même temps, l'archer de faction abaissa son arquebuse, et visa le carrosse. Le capitaine vit ce mouvement; il continua de crier jusqu'à ce que la mèche fût bien enflammée, puis, s'élanrant sur le soldat, et relevant brusquement son arme, dont toute la charge alla s'engloutir dans la gorge d'une des cariatides qui soutenaient la voûte :
— Malheureux! dit-il, qu'allais-tu faire ? c'est madame d'Klampcs!
— Eh pien, répondit l'archer, qui était Suisse jusqu'au bout des ongles, je groyais que malame t'Élambes elle ne boufaithasser?
— Sans doute; niais il est avec la consigne des afcommodements, et, dans un cas pareil, on i n réfère à Sa Majesté... Tu as bien vu, n'est-il pas vrai, qu'elle a passé malgré moi, maigre tout?
— Z'est bourguoi chai dire !
— Tiens, voilà trois écus pour ta bonne garde, dit Parpaillasse. Recharge ton arquebuse, et observe toujours bien ta consigne... Je vais trouver le roi , et je n'oublierai pas de lui dire comment tu as fait ton devoir.
Le Suisse glissa dans sa poche les trois écus de son généreux capitaine, puis rechargea son arquebuse, et reprit sa faction.
Pendant ce temps, Parpaillasse courait chez la jeune reine, où il y avait fêle ce soir-là; et faisait dire au roi qu'il avait une chose de la plus haute importance à lui communiquer.
De son côté, madame d'Étampes continuait bravement son chemin, un peu effrayée toutefois du coup d'arquebuse dont on l'avait saluée, et, prenant à la hâte un escalier dont elle connaissait à fond les détours, elle gagnait en quelques minutes le cabinet où nous avons l'habitude de rencontrer le roi.
A son entrée dans cette pièce, qui n'était éclairée que par une petite lampe en -verroterie de Venise, — la même pâle lumière ta la faveur de laquelle .la duchesse avait pu se substituer à Diane, — un homme qui, assis dans le fauteuil armorié du roi, se tenait littéralement courbe en deux, le front dans ses deux mains, se leva
brusquement, et fit un bond de côté, comme un cheval qui s'effraye.
— Monsieur Marot..., dit la duchesse.
— Madame d'Étampes! murmura le jeune homme en regagnant le terrain qu'il avait perdu.
La duchesse le considéra un instant avec attention.
— Vous pleurez, il me semble..:, observat-elle avec plus d'inquiétude que de véritable intérêt.
— Moi? répondit Marot en passant rapidement la main sur ses yeux.
— Oui... et, quand on vous connaît, on doit croire que vous souffrez cruellement pour vous laisser abattre ainsi!... Qu'avez-vous? Voyons, dites-moi cela... Quand tout est fête autour de vous, quand tout rit, quand tout est heureux, pourquoi ces larmes?...
Puis, comme le poëte se taisait:
— Une douleur commune nous frappe sans doute, ajouta-t-elle. Eh bien, ayons confiance l'un dans l'autre... Nous avons jadis été unis, et, en ce temps-là, nous étions forts... Donnons-nous encore une fois la main, et luttons ensemble !
En parlant ainsi, madame d'Elampes, qui avait pris la main de Marot, la serrait avec éner-
gie, et le regardait fixement. Le jeune homme, contraint, embarrassé, détournait la tête, et s'efforçait de prendre une attitude calme, un air souriant.
— Eh bien? fit la duchesse.
— Eh bien, madame? répéta Marot comme s'il n'était pas à la question.
— Vous ne voulez pas parler?... Soit, je parlerai, moi. — Sommes-nous ici en lieu sûr? n'y a-t-il point risque d'être entendu? le roi ne peutil nous surprendre?
— Il y a fête chez la reine, madame, et toute la cour y est rassemblée... Nous n'avons donc rien à craindre, et vous pouvez parler librement.
La duchesse ôta sa mante, qu'elle jeta sur un divan, et s'assit dans un fauteuil que lui avançait Clément Marot.
— Vous aimez mademoiselle de Poitiers, ditelle tout d'abord.
— Oui, avoua le jeune homme après une courte indécision. Qui a pu vous le faire supposer?
— La jalousie, qui est la prescience des femmes!... D'ailleurs, ne m'en fussé-je point douté, que j'eusse vu clair dans votre cœur, le jour où, venant m'apporter le message du roi qui m'annonçait son retour de Lyon, vous avez rencontre Diane chez moi.
— Enfin, madame, quoi qu'il en soit, j'aime, comme vous dites, mademoiselle de Poitiers.
— Alors, je n'ai plus besoin de vous demander la cause de vos larmes.
— Hélas! pas plus que je n'ai besoin de vous demander moi-même la cause qui vous amène
— Bon! je vois que nous allons nous entendre... Et, d'abord, vous rendez -vous bien compte de ce qui se passe?
— Oh! non, certes, madame, je vous le jure!... Diane, si noble, si innocente, si chaste, la voir ainsi marcher à la honte, cela me surprend comme une monstruosité, cela me fait douter de tout!
— J'aime à vous entendre parler av^c celte franchise, et je vais lâcher de n'être pas moins sincère que vous, monsieur Marot... Vous avez aimé la duchesse d'Alençon ?
Le poêle lit un geste comme pour nier.
— Allons, vous repentez-vous déjà de m'avoir montré quelque confiance?... Admettons, pourtant, si vous le voulez, si vous y tenez, que vous n'avez jamais ai.ué la duchesse; nierez-vous qu'elle vous ait aimé et vous aime encore, elle? Expliquez-moi donc, alors, cette sollicitude ou plutôt cet acharnement qu'elle a mis à me dé-
tondre contre la passion du roi... Je vous en délie! mais laissez-moi vous l'expliquer moimême comme je l'entends, et, quand j'aurai Uni, rectifiez mon raisonnement, si vous le pouvez... En ce temps-là, vous aimiez madame de Chateaubriant, laquelle, voyant les obsessions dont jetais l'objet de la part du roi, vous dit : « C'est une pauvre enfant qu'il faut sauver!... »
— Madame..., voulut interrompre Marot
— Je tiens le fait du maréchal Lautrec, de cet ami commun qui ne doit qu'à son dévouement et à sa loyauté la disgrâce dont il vient d'être atteint... Le recuserez-vous, lui? — Ne pouvant toujours veiller sur moi, et sachant que Triboulet, qui ne quittait pas son maître d'un instant, pouvait seul ce que vous eussiez voulu accomplir vous-même, vous supposâtes une intrigue entre sa fille et le roi, et vous vous acquîtes son dévouement en faisant accroire au malheureux que c'était, non pas moi, mais sa fille elle-même qu'il s'agissait de sauver. Il vous importait peu que, pendant ce temps, pendant que Triboulet, — en tombant entre moi et le roi parunefenètredu couvent des filles delà Vierge, — me faisait échapper au déshonneur, il vous importait peu, dis-je, que M. de Montmorency donnât des rendez-vous à mademoiselle Tri-
boulet, que Ton confondît le duc avec François 1er, la fille du fou avec madame de Pons, sous prétexte qu'elles boitaient toutes les deux légèrement, et que l'on ne connaissait qu'une boiteuse à la cour: tout cela vous était indifférent, pourvu que vous pussiez tenir la parole que vous aviez donnée à la comtesse* !
— Tout cela est malheureusement vrai, madame; j'ai, en effet, essayé de lutter contre !e destin, contre la fatalité... je dirais contre Dieu, s'il était permis de supposer que Dieu pût ainsi vouer une créature à la honte, qu'il pût, en lui brisant les ailes au milieu de von vol, précipiter un ange qui s'élève vers lui !... Mais quel rapport entre cette lutte que j'ai soutenue avec Triboulet contre le roi, et la preuve que vous semblez vouloir me donner de cet amour dont m'honorerait madame d'Alençon?
— Attendez, répondit la jeune femme. Plus tard, Sa Majesté eut des soupçons, elle parut s'apercevoir du rôle que jouait son fou, et se défia de lui. En conséquence, il vous fallut chercher un autre auxiliaire. Comment cet auxiliaire eût-il été Marguerite de Valois, la sœur même du roi, si vous n'eussiez pu la contraindre à le devenir?
* Von la Duc!, risc (TEtampe».
— L'y contraindre?
— Mon Dieu, l'y décider, si vous aimez mieux ; ne disputons point sur les mots... N'est-ce pas elle qui, un soir où je devais attendre le roi au château delà Tuilerie, me fit prendre un narcotique, et s'efforça de persuader à son frère que j'étais atteinte du mal caduc?
— Enfin, madame, enfin, où voulez-vous en venir?
— D'abord, à vous prouver que je sais quels services vous m'avez rendus, et à vous jurer que toute ma reconnaissance vous est acquise.
— Ensuite, madame?
— Ensuite, monsieur Marot, — écoutez-moi bien , — que Marguerite de Valois vous aime encore, qu'elle vous aime d'autant plus que vous aimez, vous, mademoiselle de Poitiers, et que Marguerite de Valois est la seule cause des larmes que vous versiez tout à l'heure, comme elle est la seule cause de ce qui m'amène ici.
Et, attendant l'effet que, selon elle, devaient inévitablement produire ses paroles, la duchesse d'É'tampes se pencha vers le jeune homme en le regardant avec un sourire amer.
Clément Marot, qui n'avait pas compris, mais qui, par une sorte d'intuition, pressentait qu'une lumière affreuse allait se faire dans les ténèbres
où son esprit talonnait encore, Clément Marot fronça le sourcil, pâlit légèrement, et leva les yeux vers son interlocutrice.
— Je ne vous comprends pas, dit-il.
— Vous ne comprenez pas que c'est la duchesse d'Alençon qui jette mademoiselle de Poitiers sur le chemin du roi?
— Marguerite !... Dans quel intérêt?
— Ne vous aime-t-elle pas?
— Eh bien?
— Par jalousie donc!
— Ah! s'écria Clément Marot en fléchissant sur ses genoux.
Mais, trop naïf encore, et trop bon, trop généreux pour croire que la duchesse d'Alençon eût pu méditer ce qu'il regardait comme une infamie :
— Madame, dit-il, c'est impossible! vous calomniez une femme de cœur !
— Qui donc s'était chargé d'obtenir la grâce du comte de Poitiers? Madame d'Alençon ! Qui a sollicité pour Diane une audience du roi? Encore madame d'Alençon !
— Oui; mais par bonté d'âme, par dévouement, par pitié!
— Eh bien, moi, je vous affirme, s'écria la duchesse, qu'irritait celte espèce d'entêtement
aveugle, je vous affirme que c'est par calcul, par jalousie, par haine !
Clément Marot n'osait lixer ses idées; il élait en proie à un violent combat intérieur, ne sachant laquelle des deux duchesses, de madame d'Alençon ou de madame d'Élampes, il devait accuser et maudire.
— Elle s'est dit, reprit la jeune femme avec une animation croissante, que vous l'aimiez, elle, par caprice, par ambition, par orgueil, taudis que, Diane, vous l'aimiez par les plus loyales, les plus profondes et les plus poétiques affections du cœur; elle s'est dit qu'en elle, Marguerite de Valois, vous n'aimiez que la femme élevée sur les marches du trône, tandis que, dans sa rivale, vous adoriez la pureté, la candeur, l'innocence, trois choses qu'il lui était impossible, à elle, de vous donner ; elle s'est dit, enfin, la noble princesse! que, quand vous n'auriez plus à choisir qu'entre la maîtresse et la sœur du roi, les illusions tomberaient anéanties, et que l'orgueil l'emporterait sur le sentiment!... Et, maintenant, ajouta-t-elle en se levant, l'œil enflammé, comprenez-vous,, monsieur Marot?
Le jeune homme poussa une sourde exclamation de rage, et, les poings crispés, l'œil plein d'éclairs , les traits contractés par la violence
des sentiments qui grondaient en lui, il demeura pendant plusieurs secondes sans mouvement et sans voix.
Puis, tout à coup :
— Diane! Diane! s'écria t-il en tombant à genoux et en éclatant en sanglots. Oh! mon Dieu! c'est mon amour qui Ta perdue!...
— Perdue! l'est-elle donc déjà? demanda madame d'É lampes avec angoisse.
Cette question sembla rendre au poëte toute sa raison.
— Non, dit-il, non, pas encore, Dieu soit loué!... S'il n'avait plus rien à obtenir d'elle, le roi ne l'entourerait pas de tant de respect... si elle élait sa maîtresse, ce gentilhomme n'oserait faire à la reine l'injure de la lui présenter... si elle n'était plus qu'une courtisane, ce père, ce lils n'aurait pas l'impudeur de la donner pour amie à sa mère et à ses enfants!
— Ah! vous ne connaissez pas François Ier! dit la duchesse avec son rire amer.
Mais, repoussant cette insinuation :
— Vous étiez tille d'honneur de la reine mère vous, madame! répliqua Clément Marot; et ma demoiselle de Poitiers est la fille d'un chevalier dégradé, d'un gentilhomme convaincu du crime de haute trahison !
Eu ce moment, des pas précipités se firent entendre dans l'escalier de dégagement.
— Le roi! murmura madame d'Étampes en saisissant le jeune homme par la main, et l'entraînant vers la porte de l'antichambre, sortez ! qu'il ne nous voie pas ensemble... C'est moi seule qu'il doit rencontrer ici.
Clément Marot avait eu à peine le temps de disparaître par une porte, que François icr apparut sur le seuil de l'autre.
DIANE DE POJTltKs, T. 2.
Le Roi gnseon.
— Vous! s'écria le roi après avoir un instant cherché des yeux, et en apercevant la duchesse appuyée à un siège près de la porte par laquelle s'était éloigné Clément Marot; vous, ma mie !... Blessée peut-être! ajoula-t-il en courant à elle, et d'une voix émue.
Anne, stupéfaite de ces marques d'attendrissement et de sollicitude, quand elle s'attendait à une scène d'emportement et de reproches ,
demeura immobile comme une statue, sans trouver un seul mol à répondre.
— Blessée! répéta François Ier en lui saisissant les deux mains, mon Dieu! mon Dieu! blessée par ma faute!
Et, à la faveur de la douteuse clarté de la lampe, il improvisa un sanglot à fendre l'âme la plus rebelle, tout en baissant prudemment la tête pour qu'on ne le vit point rire sous cape.
— Oh! sire, repartit enfin madame d'Étampes, ne vous alarmez point : on m'a bien reçue à coups d'arquebuse, mais, Dieu merci, je ne suis pas blessée.
Le roi savait parfaitement à quoi s'en tenir làdessus, attendu que Parpaillasse, en lui faisant son rapport, n'avait point négligé cet important détail; cependant, comme s'il voulait en avoir la confirmation de la bouche même de la duchesse :
— Bien vrai? insista-l-il ; bien vrai?
Et il releva la tête, n'essayant plus de cacher le rayonnement de sa figure, dont la cause était maintenant toute trouvée.
Ce rayonnement provenait d'un entretien qu'une demi-heure auparavant, il avait eu avec Diane, à laquelle il avait laissé entrevoir qu'à certaines conditions, il adoucirait la détention de M. de Poitiers, — et pourrait même finir
paraccorder au comte sa grâce pleine et entière.
— Certainement, répondit la duchesse. Mais, si vous craigniez tant que je ne fusse blessée par vos gardes, comment se fait-il que vous leur ayez donné la consigne de tirer sur moi?... Vous deviez bien penser que je n'étais pas femme à rebrousser chemin sur l'injonction d'un archer.
— Mais, aussi, après ce qui avait été convenu entre nous, pouvais-je supposer que vous auriez l'imprudence de venir au Louvre?
— Plaît-il?
— N'avait-il pas été convenu que, pour quelque temps, nous cacherions les apparences? demanda le Gascon en baissant la voix.
— En effet...
— Eh bien, ma pauvre amie, si l'on vous rencontrait à cette heure chez moi, toutseraitperdu!
— Pourquoi cela?
— Eh! ne vous l'ai-je pas dit? D'un côté, la reine a appris, je ne sais comment, que, des premières déclarations de M. de Poitiers, restées entre les mains du président Brinou, il ressortait clairement que vous aviez conspiré avec le connétable?...
— Ah!...
— D'un autre côté... mon Dieu, pourquoi me
forcer à revenir sur tout cela?... D'un autre côté, la Trémouille prétend avoir trouvé dans les papiers du duc de Suflolk certaine lettre qui prouverait non-seulement que vous vous êtes associée à l'Angleterre pour méditer un coup de main contre Paris, mais encore que vous avez facilité l'entreprise par des dons d'argent.
— Oui, vous m'avez rapporté cette misérable calomnie! dit Anne en se mordant les lèvres jusqu'au sang.
— Or, la Trémouille a fait cette confidence à ma sœur Marguerite; Marguerite l'a répétée à la reine mère ; la reine mère a crié au scandale, et, naturellement, la cour entière a fait chorus... Comment diable voulez-vous que je tienne tête à tout ce monde-là si je ne feins pas une rupture avec vous?
Anne écoutait dans un morne abattement cette confidence que le roi lui faisait à voix basse, et elle cherchait en vain une objection raisonnable, une simple parole à placer, Du reste, François Ier allait son train, et semblait ne s'occuper nullement de ce que pouvait dire ou penser la jeune femme.
— Si encore ce n'avaient été que des bourdonnements d'antichambre, j'aurais pu fermer l'oreille... Mais point! la Trémouille est venu nie
prendre par le devoir , la reine mère par la raison, Marguerite par l'orgueil, la reine par le sentiment, mes enfants et madame Renée de France par la tendresse, et ils m'ont tous secoué de telle façon, que, le diable m'emporte, je n'avais plus la tête à moi!... La T rémouille parlait au nom de la France, et me disait nettement qu'elle serait perdue si je ne vous mettais la corde au cou... — Pardon de l'expression, ma mie ! je crois que c'est la sienne, ou qu'au moins je la traduis fidèlement... — Ma mère, avec celte lucidité que vous devez lui connaître, me faisait des raisonnements à perte de vue... Ma sœur allait jusqu'à prétendre que je conspirais avec vous contre l'État... Enfin, que sais-je, moi? les oreilles me tintaient, mes yeux n'y voyaient plus, j'étais complètement ahuri ! C'est au point que je me suis sauvé en criant : «Assez! assez!» et en promettant tout ce qu'on voulait!
— Et que voulait-on ?
— Dame! à la façon dont on était monté contre vous, ma chère, vous devez bien vous en douter... On voulait une condamnaliou par le parlement, ou, tout au moins, une disgrâce. J'ai oplé pour la disgrâce, en ayant soin de vous prévenir que ce ne serait qu'une feinte adroite pour nous tirer d'affaire...
— Mais j'en reviens à cette consigne brutale, sire...
— Mon Dieu, je ne pouvais guère faire autrement que de la donner... D'ailleurs, sais je seulement si c'est moi qui l'ai donnée, cette consigne ? Je me rappelle bien qu'il en a été question au milieu du brouhaha qui se faisait autour de moi; mais je ne me souviens pas d'avoir adhéré àcela...G'estcetenragédela Trémouillequi aura pris mon silence pour un consentement!
— Je ne demande pas mieux que de vous croire, sire, dit la duchesse avec une émotion véritable. Cependant... que fait à la cour mademoiselle de Poitiers?
— Comment! vous ne devinez pas? s'écria le roi pour avoir le temps de préparer sa réponse.
Puis, après une pause de quelques secondes :
— D'abord, je ne sais pas si vous serez de mon avis à cet égard, mais je trouve que mademoiselle de Poitiers est tout simplement une petite sotte... Quoi qu'il en'soit, je dois avouer qu'elle a su se rendre intéressante ici par sa pruderie, et qu'elle y a conquis les sympathies de tout le monde.
Si nous n'avons pas encore dit que Clément Marot écoutait cet entretien, l'oreille collée à la
portière, nous nous hâtons de réparer cet oubli.
— On a même été jusqu'à faire des comparaisons, jusqu'à la trouver plus belle que vous...
— Ah!
— Vous entendez bien que je parle du jugement d'autrui : le mien vous est depuis longtemps connu... Partant de là, on s'est imaginé tout de suite que c'était une étoile naissante, et que, pour qu'elle éclipsât à mes yeux toutes les autres, il suffirait de me la faire remarquer... « Bon ! me suis-je dit en les voyant venir, la partie est engagée; il s'agit de jouer auplusfin!»
Madame d'Étampes regardait fixement son interlocuteur, comme pour prendre la mesure de son aplomb.
— Alors, continua le roi, Marguerite est venue me demander la grâce de M. de Poitiers, en me disant que, pour achever de me séduire, elle allait m'envoyer sa fille...
— Mademoiselle Diane?
— Naturellement... Prévenu comme je l'étais, je la laissai dire et faire, et je consentis à recevoir la jeune fille, le soir à dix heures.
La duchesse ne put s'empêcher de tressaillir; mais le Gascon avait prévu ce mouvement, et, pour n'être point obligé de le remarquer, il avait détourné la tête.
— Elle vint, reprit-il. « Parbleu! pensai-je, voilà l'occasion, ou jamais, de dépister la meute qui me talonne! » Vous comprenez? j'avais la conviction que tout ce que j'allais dire et faire serait reporté à Marguerite, et qu'on inférerait de là mon plus ou moins de guérison à votre endroit...
La duchesse soupira et Clément Marot sentit son cœur se dilater.
On croit toujours ce qu'on désire, et l'amoureux et la délaissée se laissaient prendre à la singulière explication que le roi donnait de sa conduite avec un imperturbable sang-froid.
— Cela étant ainsi, continua François Ier, je déclarai à la jeune fille, — après l'avoir écoutée toutefois, —que je désirais constater s'il était réellement vrai qu'elle eût les plus beaux yeux de mon royaume. J'oubliais de vous dire qu'elle était voilée, et semblait tenir à ne point me montrer sa figure... Elle refusa, en effet, d'ôter son voile, sous prétexte que la fille d'un gentilhomme dégradé, d'un soldat condamné à une peine infamante ne pouvait plus marcher la tète levée ni le front découvert... Elle s'imaginait, probablement,que, pour le seul plaisir de la contempler en face, j'allais faire grâce pleine et entière à un misérable traître... Il faut être
femme, ma parole d'honneur, pour avoir de ces prétentions-tà!
— De manière que vous ne la vîtes point, sire?
— Non... Il y a plus : comme j'avais levé la main sur son voile, et que je faisais mine do vouloir l'écarter de force , elle se regimba de telle façon, que j'en demeurai pétrifié : «Ah! c'est trop, sire ! s'écria-t-elle, Votre Majesté m'a insultée; je n'ai plus rien à lui demander! » A-t-on exemple, je vous le demande, d'une pareille sauvagerie?
— Et... c'est là tout, sire?
— N'est-ce donc pas assez?...
— Eh bien, soit, vous avez raison : c'est assez sur ce point, et je vous crois...
— Parbleu ! pensa le Gascon, ce n'est pas malheureux! je lui répète mot pour mot une scène où elle a joué le premier rôle, et dans laquelle je lui donnais la réplique!
— Cependant, ajouta la duchesse, je ne serais point fâchée d'avoir quelques détails sur ce qui s'en est suivi, et particulièrement sur ce qui se passe à cette heure.
— Vraiment?... Eh! mon Dieu, rien déplus simple! C'est alors que le vieux la Trémouillc, avec ses éternelles redites, est venu pour me porter le dernier coup, qu'il m'a parlé au nom
de la France, qu'il m'a demandé votre tète, celle du comte de Poitiers et une foule d'autres encore! Je l'ai écouté jusqu'au bout; puis j'ai été vous dire que la France était folle, mais que, comme la folie d'un royaume était chose respectable, il fallait que, momentanément, j'eusse l'air de vous tenir rigueur... Vous vous en souvenez, du reste.
François Ier intervertissait bien un peu l'ordre chronologique des faits; mais il avait eu soin de supposer une double visite de la Trémouille, et, on l'eût pris en contradiction, qu'il s'en fût, bien certainement, tiré à son honneur.
— Et puis..? dit la duchesse, qui n'était pas encore suffisamment édifiée.
— El puis j'ai mandé au lieutenant criminel Maillard, qu'il était impossible de surseoir plus longtemps à l'exécution des condamnés, et qu'il fallait en finir avec eux... Vous connaissez le zèle de M. Maillard : il a fait une (elle diligence, qu'au bout de quelques heures l'escorte était commandée, le bourreau prévenu, Péchafaud installé, et que M. de Poitiers et consors se mettaient en route pour la Grève... Mais, pendant que son père marchait au supplice, voilà que la petite est accourue ici, tout échevelée, sans voile celte fois, et pleurant, pleurant, que c'était à fendre l'âme '.
— Que files-vous, alors?
— Je me laissai désarmer... que voulez-vous? c'était dans mon rôle de roi, et surtout dans celui que vos ennemis me forçaient à jouer.
— Et... vous vous rendîtes comme cela... sans conditions?
— Allons! bon! s'écria le roi en éclatant de rire, je parie que vous me croyez capable... Oh! duchesse, j'ai bien fait entendre à mademoiselle de Poitiers que je restais son créancier; mais, peste! je m'en suis tenu là! Parce que je lâche d'acheter la paix par quelques sacriiices, ce n'est pas une raison pour que cette pauvre fille paye les frais de la guerre! oh ! non, non !
- Voilà parler en gentilhomme, sire! dit la duchesse. Après?...
— Eh bien, mais, après, je ne vois plus rien, sinon que, depuis ce jour, M. de Poitiers est claquemuré dans un cul de basse-fosse, et que sa fille, ramassée évanouie sur la Grève, a été ramenée ici, auprès de ma mère, qui, je vous l'ai dit, semble l'avoir prise en affection comme Marguerite, comme la reine, comme tout le monde... comme moi-même, si vous voulez, car il faut bien avoir l'air de donner dans la nasse, n'est-il pas vrai?... Mais voilà bien assez d'explications, j'espère, ma mie, ajouta-t-il en
baisant les mains de la duchesse; il est tard d'ailleurs, et il faut nous quitter... J'ai l'ait gagner le Suisse du guichet, je réponds du silence du capitaine des gardes, et me suis arrangé avec lui de manière à ce que le coup d'arquebuse soit attribué à une maladresse.
— Jurez-moi, François, murmura madame d'Étampes d'une voix altérée, que tout ce que vous venez de me, dire est la vérité, que vous m'aimez toujours, et que vous ne me trahirez jamais, quoi que l'on puisse vous dire!
François Ier n'était pas à cela près d'un serment : jurer lui coûtait peu, comme l'avait fort bien observé Marguerite; cependant, il écarta le propos.
— Tenez, ma mie, dit-il en présentant à la duchesse un anneau qu'il tira de son doigt, voici un diamant de la plus belle eau, que je vous destinais... Gardez-le en souvenir de ce jour, où vous avez failli vous faire tuer par amour pour moi.
Comme il s'y attendait, madame d'Étampes prit l'anneau, et, toute son attention s'étaiit fixée sur le diamant, la jeune femme oublia que le roi n'avait rien juré, et le remercia par un sourire.
— Chut! fit tout à coup François icr avec un soubresaut; n'avez-vous pas entendu?
La duchesse, en effet, avait entendu quelque chose, et elie tressaillit, craignant de voir entrer quelqu'un des personnages ligués contre elle; mais elle fut bientôt rassurée, tout comme son interlocuteur, parl'apparilion deClément Marot, qui, ayant maladroitement causé ce bruit, ne pouvait plus faire autrement que de se montrer.
— Le roi!... dit le valet de chambre en s'arrètant court, comme s'il ne se fût pas attendu à la rencontre.
— Vous voyez, madame, que vous n'êtes point en sûreté chez moi, observa François I"; tout à l'heure, la fête va finir, les corridors seront remplis de monde, on vous reconnaîtra, ou votre voiture dénoncera votre présence, et lout ce que j'ai fait jusqu'ici ne servira qu'à mettre vos ennemis en garde contre nous.
Alors, se tournant vers son valet de chambre:
— Monsieur Marot, ajouta-t-il, que personne ne sache jamais que vous avez vu, ce soir, madame d'Élampcs au Louvre; vous entendez?
Marot s'inclina respectueusement, et le roi, revenant à la duchesse, lui baisa ime dernière lois la main, puis chargea le poêle de la reconduire jusqu'à sa voiture.
— Ouf! s'écria le Gascon, m'en voilà débarrassé ; mais, vive Dieu ! ce n'est pas sans peine !
Narol revint quelques minutes après,
— Eh bien? lui demanda vivement François Ier.
— Sire, madame la duchesse est partie.
— Ëtes-vous sûr que personne ne l'ait remarquée?
— La cour était déserte, sire, et le capitaine Parpaillasse veillait au guichet.
— Fort bien, mon ami... Ainsi, il est entendu que, sur votre tète...?
— Je irai rien vu, sire.
Sa Majesté poussa un soupir de satisfaction, reprit le sourire qui, à son entrée dans le cabinet, illuminait son visage, et s'en alla rejoindre mademoiselle de Poitiers chez la reine.
Eclu r à la «luiui*
On nous reprochera peut-être de nous complaire à suivre les détours d'intrigues banales, quand de si graves événements éclatent dans l'histoire, à l'époque où nous sommes arrivés.
D'un côté, en effet, ce sont les têtes des conspira leurs aire tés après l'échauffouréedeChan toi qui tombent successivement en Grève; c'est le parlement qui condamne tous les contumaces à être pendus, et fait signilier à son de trompe,
— lui -
par tout le royaume, que le connétable de Bourbon ait à comparaître à la barre de son tribunal; c'est le duc d'Alençon qui ne laisse pas un moment de repos à ses troupes, et qui, chaque semaine, dans toute l'étendue du territoire-où le connétable avait des propriétés, les fait changer de garnison, pour qu'on n'ait pas le temps de les gagner à la cause du rebelle; c'est Charles- Quintqui maintient celui-ci au commandement de son armée, et le fait toujours surveiller par le comte de Lannoy, au lieu de lui donner la main et les bagues de sa sœur Éléonore; c'est Bonnivet qui attend ses derniers renforts pour franchir les marches de la Lombardie, et se porter enfin sur Milan.
D'un autre côté, c'est le maréchal Laulrec qui veut justifier sa déroute d'Italie, en prouvant qu'il n'a jamais reçu les trois cent mille écus que lui avaient promis le roi et la reine mère pour payer l'arriéré de ses Suisses, et réorganiser son armée; c'est la reine mère qui, ayant détourne cette somme atin de perdre Lautrec en le déshonorant, fait séduire, par une de ses filles d'honneur, un commis des finances nommé Gentil, lequel, à l'instigation de sa maîtresse, vole les reçus donnés par madame d'Angouléme, et les anéantit; c'est le surintcndantdes finances Sem-
DIOE DE POITIERS. T. 2. 7
blaneay qui , rie trouvant plus ses reçus, et ne pouvant, par conséquent, justifier de l'emploi des trois cent mille écus, est arrête sous prétexte de péculat, mis en acecusation, condamné et pendu; c'est, enfin, toute une série d'événements politiques du plus haut et du plus philosophique intérêt.
Mais il n'entre point dans nos vues de faire un cours d'iiisloire : nous n'en avons ni le désir, ni la patience, ni surtout le talent. Nous nous appuyons, il est vrai, sur des faits historiques, mais sur ceux-là seulement qui se rattachent aux personnages, déjà trop nombreux, que nous avons entrepris de mettre en scène; et, comme la donnée générale de ee livre doit nous mener directement à la bataille de Pavie, — où nous laisserons notre héros prisonnier de Charles-Quint, — nous avons encore le temps de faire quelques visites à la ville et à la cour avant de nous mettre en campagne.
Retournons d'abord, cher lecteur, à l'auberge du Singe-Boiteux, dans cette même chambre du quatrième étage où nous avons vu le capitaine Parpaillasse mûrir, en compagnie d'une bouteille de rhum, le plan de son expédition en Gascogne,
C'est le lendemain du jour où, pour pouvoir
entrer au Louvre, la duchesse d'Étampes a dit si inconsidérément au soudard : « Tout ce que vous demanderez, je vous l'accorde ! »
Notre homme est sérieusement occupé à sa toilette, dans les soins de laquelle il est aidé par madame Barabas, son hôtesse, femme de trentecinq ans environ, à la mine rondelette et aux joues rosées comme des pommes d'api.
Cette toilette extraordinaire ayant motivé quelques observations de la part de madame Barabas, qui paraît en droit d'être indiscrète :
— Ma mie, répondit le capitaine en s'exerçant au langage de François Ier, il importe, entendezvous? que ma tenue soit aujourd'hui irréprochable, et que, pour le physique, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, je ressemble le plus possible à Sa Majesté... La circonstance est grave, très-grave!...
— Mais, enfin, où allez-vous? s'écria l'hôtesse impatientée. 11 me semble que c'est assez de mystère comme cela, et que vous me devez bien un peu compte de vos actions.
— Oh! ma mie, c'était bon au temps où la fortune me dédaignait; mais, maintenant que la frivole paraît disposée à réparer ses torts vis-àvis de moi... Ah! très-bien ! voilà déjà mes cheveux coupés en brosse; il ne s'agit plus que de tailler proprement ma barbe.
— C'est-à-dire que vous allez recommencer vos aventures, et oublier les bontés que l'on a eues pour vous... Jour de Dieu ! ajouta madame Barabas en saisissant, d'une main, la barbiche de l'outrecuidant capitaine, et en ouvrant, de l'autre, ses ciseaux avec un geste significatif.
— Oh! oh! pas de ça, s'il vous plaît! fit le capitaine en reculant. Vous voulez savoir la chose?... Eh bien, malheureuse! apprenez donc...
— Quoi?
— Vous êtes sûre que nul ne peut nous entendre?
— Serais-je ici, sans cela ?
— C'est juste, ma mie... Cependant, pour ce que nous nous sommes dit depuis une heure, il n'était guère besoin de nous cacher...
— Enfin, qu'y a-l-il? Voyons! car vous me faites bouillir...
— Il y a , madame Barabas... il y a que le roi est amoureux, voilà!
— La belle nouvelle!... Et de qui, amoureux?
— Chut!... De mademoiselle Diane de Poitiers... Là! êtes-vous contente maintenant?
— Qu'est-ce que cela me fait, à moi, je ne connais pas cette demoiselle.
— Vous ne la connaissez pas? C'est la fille de ce pauvre gentilhomme qu'on devait exécuter
l'autre jour... Vous savez bien, vous y étiez...
— Comment! cette belle fille qui est arrivée avec un officier des gardes en criant : « Arrêtez ! arrêtez ! » Et qui est tombée comme morte sur la place?
— Elle-même.
— Pauvre petite!... Il paraît qu'elle n'a pas eu pour rien la grâce de son père...
— On le dit.
— Et que, tout de même, il n'est pas trop heureux, le pauvre homme, puisqu'on l'a enfermé entre six murs!... Mais, enfin, tout cela m'est bien égal...
— A vous, c'est possible; à moi, non! répliqua Parpaillasse en retirant de la main de l'hôtesse les ciseaux menaçants, pour accommoder lui-même sa barbe.
— Comment cela?
— Vous comprenez? si le roi est amoureux de mademoiselle de Poitiers, il ne l'est plus de madame d'Étampes.
— C'est probable... Après?
— S'il n'est plus amoureux de madame d'Étampes, la voilà, elle, veuve de la main gauche.
— Et vous trouvez que cela vous importe, à vous?
— Enormément ! s'écria Parpaillasse, puisque,
hier au soir, j'ai sauve la vie à la duchesse!...
Madame Barabas ne voyait pas encore où le soudard en voulait venir.
Il parut la prendre en sérieuse pitié.
— Vous n'avez, cependant, point été la dernière avons apercevoir que je suis un bel homme ! dit-il d'un air fin et en se rengorgeant.
— Vrai! s'écria l'hôtesse du Singe-Boiteux en toisant le bel homme de pied en cap, vous auriez la prétention...?
— Pourquoi pas? puisque je lui ai sauvé la vie, et qu'elle m'a juré que tout ce que je lui demanderais m'était accordé d'avance.
Madame Barabas partit d'un bruyant éclat de rire, et s'élança hors de la chambre, dont elle tira la porte derrière elle.
— Rira bien qui rira le dernier, ma belle dame ! grommela le soudard achevant d'accommoder sa barbe, et se mirant dans une plaque d'acier poli.
Un instant après, il endossa son pourpoint, dont il avait soigneusement blanchi le plastron «à la craie, pour effacer, autant que possible, les nombreuses taches de graisse dont il était jaspé ; puis il ceignit son ceinturon, qu'il boucla à s'étouffer, prit son chapeau et son manteau, descendit l'escalier de sonbouge,et sortit la (été
haute, sans s'occuper de madame Barabas, qui l'attendait au passage, et le salua de nouveaux éclats de rire.
Une fois dehors, l'aventurier, qui, par mesure de prudence, n'exhibait point au logis le fameux diamant de l'inconnue, le tira de sa poche avec toutes sortes de précautions, le passa à son petit doigt, où il le fît miroiter complaisamment, et prit le- chemin de l'hôtel d'Étampes, en se demandant si frère-duc, qu'il avait devancé à Paris, mais qui devait en être bien près à cette heure, ne viendrait point se mettre en travers de ses projets galants.
Arrivé à la porte de l'hôtel, Parpaillasse jeta un dernier coup d'œil sur sa toilette; puis il entra et se fît annoncer.
La duchesse accourut au-devant de lui. Elle était toute pâle et toute frémissante.
— Ah! vous me sauvez deux fois! murmurat-elle tout bas.
Et, d'un geste rapide, désignant la chambre voisine :
— Débarrassez-moi de l'homme qui est là, et revenez ensuite, ajouta-t-elle.
Cethomme n'était autre quele duc d'Étampes, arrivé, en effet, depuis la veille au soir, et que la duchesse, à son retour du Louvre, avait trouvé installé chez elle.
L'ex-moine, aux oreilles duquel tintaient encore les paroles de son digne ami le capitaine Parpaillasse, avait fait à la pauvre femme une scène épouvantable. Les invectives les plus violentes, les menaces les plus bru laies, les injures les plus grossières, avaientmisAnnedansun état de surexcitation voisin du délire. Elle tremblait de tous ses membres, et ses yeux, secs et rouges, brûlaient de fièvre.
Est-il besoin de dire que le ci-devant M. de Brosses avait été frappé de la beauté de sa femme, et qu'il n'avait dépendu que d'elle de n'être ni invectivée, ni menacée, ni injuriée?
Mais, en revoyant cet homme qu'elle méprisait sans le connaître, cet homme aux joues bouffies, au teint de cire, aux yeux enfoncés dans leurs orbites, au front bas et luisant, à la tète rasée; en le revoyant, disons-nous, l'élégante duchesse avait été saisie d'un si profond sentiment de dégoût, qu'elle eût préféré mourir mille fois plutôt que de subir un instant ses caresses.
Elle avait donc passé la nuit dans un fauteuil, après avoir éloigné ses gens pour éviter un scandale inutile. Le jour était venu, sans qu'elle eût trouvé le moyen de se débarrasser de celle odieuse obsession, sans que le secours qu'elle attendait vaguement se présentât. Aussi, en co
moment, saluait-elle comme un sauveur l'avenlurier, à qui elle avait fait, la veille, celte promesse que notre soudard avait si singulièrement interprétée.
«Débarrassez-moi de l'homme qui est là, et revenez ensuite! » lui avait-elle dit.
— Hum! lit Parpaillasse en se rengorgeant d'autant plus que celte prière lui semblait être un encouragement à ses ridicules prétentions.
Et, se tirant la barbe comme pour stimuler le travail de sa cervelle vide, il s'avança vers le duc, qui s'était levé à son approche, et l'attendait, la main tendue, les lèvres plissées par un hideux sourire de triomphe.
— C'est vous, mon cher Parpaillasse ! s'écria le défroqué avec une sorte d'effusion. Eh bien, en vérité, il était temps que j'arrivasse, et je crois qu'il sera prudent de ne plus recommencer mes voyages.
— Pourquoi donc, monsieur le duc? demanda le capitaine avec un étonnement parfaitement joué.
Celte scène se passait dans le boudoir même de la duchesse, laquelle, épuisée de fatigue et d'émotions, se jeta sur un divan, laissant les deux personnages aux prises, et espérant que l'appât du gain allait inspirer à l'un le moyen de la délivrer de l'autre.
— Je m'entends! dit le duc en hocliant la tête, et en regardant sa femme d'un œil qui voulait être malin.
A ce moment, la cervelle de Parpaillassc enfanta une idée; et, comme si celte idée était tellement simple, qu'elle eût dû venir à tout le monde, le capitaine se frappa le front, sourit et haussa les épaules.
Le duc attribua à ce sourire et à ce geste une autre signification :
— Vous ne comprenez pas? reprit-il voulant écarter tout soupçon de la tête de son ami. Non, au fait, c'est juste, pour comprendre, il faudrait que vous eussiez été instruit de la chose, et, si vous en aviez été instruit, vous m'eussiez prévenu, j'en suis sûr... Eh bien, figurez-vous que madame, pour charmer les loisirs que lui laissait mon absence, s'était avisée de... comment diraije cela poliment?... de jouer une partie d'échecs où elle me faisait mat avec le roi! Mais j'arrive pour prendre ma revanche, et j'espère bien que vous m'aiderez à gagner la partie. — Y ctesvous, maintenant?
— J'ai parfaitement saisi l'apologue.
— Ah ! vous savez donc...?
— Oui, j'ai entendu parler de cela hier à la cour... Mais, en même temps, j'ai entendu parler
aussi de certaine circonstance atténuante, qui justifierait complètement madame.
— Hein? dit le duc avec stupéfaction.
— Votre honneur l'a échappé belle, vous pouvez vous en vanter, mon cher!
Parpaillasse se pencha alors à l'oreille de son noble ami, et lui expliqua assez longuement ce dont il s'agissait, en tournant de temps en temps la tête du côté de la duchesse, pour faire supposer au duc qu'il se défiait d'elle, et craignait qu'elle ne l'entendit.
Au fur et à mesure que le capitaine parlait, la figure de M. d'Étampes changeait de couleur et sa respiration devenait haletante.
— Ah! bah! s'écria l'ex-moine dès queParpaillasse fut arrivé au bout de sa confidence.
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire ! affirma l'aventurier.
— Mais, alors, repartit le duc à demi- voix, comment se fait-il qu'elle porte le titre de duchesse d'Étampes?
— Dame! rien pour rien, c'est la manière de voir de Sa Majesté... Si vous êtes chevalier de Saint-Michel et duc d'Étampes, il est tout naturel que vous l'ayez mérité.
— Et le roi a trouvé que, pour mériter mon nom, je devais le laisser déshonorer?
— lia —
— Il y parait.
■ — Sa volonté soit faite!... soupira le duc. Puis, se levant:
— Venez-vous? dit-il à Parpaillasse.
A vos ordres, monsieur le duc !
Là-dessus, les deux amis se prirent parle bras,
et sortirent : l'un, Parpaillasse, le front haut et le regard triomphant; l'autre, l'oreille basse et la mine contrite.
La duchesse, qui avait suivi cet entretien avec une anxieuse attention, se leva dès qu'ils eurent disparu, puis courut à sa fenêtre, les vit traverser la cour, franchir la porte de l'hôtel, et s'éloigner bras dessus, bras dessous, sans même jeter un regard en arrière.
— Qu'a-t-il donc pu lui dire? se demanda-t-elle tout inquiète.
En effet, celte résolution du duc, si soudaine, si inexplicable, devait bien inquiéter un peu madame d'Étampes, quoique le fait réalisât îoutes les espérances qu'elle avait mises dans l'aventurier.
Un quart d'heure à peine s'était écoulé depuis le départ des deux amis, et la duchesse n'osait encore se rassurer, lorsque Parpaillasse reparut, plus triomphant, mais aussi plus guindé et plus outrecuidant que jamais.
Il avait encore resserré la boucle de son ceinturon, de sorte qu'on l'eût dit coupé en deux, et que, comme il pouvait à peine respirer, le sang lui empourprait les joues et lui marquetait le front de taches violacées. Il essaya d'abord de constater par un éclat de rire le succès de son expédient; mais il s'était si bien essoufflé, le vainqueur! en montant l'escalier, qu'il ne put qu'exhaler une espèce de râle, et se laissa tomber lourdement sur le premier siège qu'il trouva à sa portée.
— Qu'avez-vous? dit vivement la duchesse.
— Oh! rien, chère dame, balbutia le soudard. L'émotion, sans doute... le bonheur... Je crois, Dieu me damne ! que je ne survivrai pas a ce jour!...
La duchesse l'écoutait avec étonnement.
— Chère dame. . Dieu me damne!... se disaitelle. Que signifie cela, et d'où vient cet air familier?
Mais, sans s'appesantir davantage sur ce
détail :
— Qu'avez-vous fait du duc? demanda-t-elle. Nous avons dit que, pour produire bon effet,
Parpaillasse s'était exercé au langage du roi.
— Eh! ma mie! répondit-il en caressant sa barbe., il m'eût gêné autant que vous, et je l'ai
renvoyé à son pigeonnier, à son château, au diable, s'il veut de lui !
Alors, comme il était assez rapproché de la jeune femme, il lui prit la main et la porta à ses lèvres.
— Oh!... s'écria la ficre maîtresse de François Ier en reculant comme si elle eût été mordue par un aspic.
— Eh bien, quoi? reprit l'aventurier. Vous m'avez dit: « Laissez-moi entrer au Louvre, et demandez-moi tout ce que vous voudrez! » Je vous ai laissée entrer au Louvre, au risque d'être pendu; de plus, j'ai relevé l'arquebuse de l'archer qui allait évenlrcr votre carrosse; enfin, je viens, à l'instant môme, de vous débarrasser de votre peu gracieux époux...
— Assez!... interrompit la duchesse avec un éclat de rage.
Puis, elle courut à son secrétaire, et, y prenant une bourse qu'elle jeta à la tétc du soudard :
— Sortez! ajouta-t-elle, sortez! ou je vous fais chasser par mes laquais!
Le capitaine resta un moment tout interdit; il en coûtait à son amour-propre de battre si vite en retraite; mais, voyant à la mine hautaine et à l'air courroucé de la duchesse, qu'il
ne gagnerait rien à insister, il desserra préalement son ceinturon, et, n'ayant plus de motifs de bouder contre son ventre, ramassa la bourse sans vergogne, lira sa révérence, puis sortit en mâchant entre ses dents les plus affreux jurons.
La duchesse se crut alors délivrée à la fois et de son mari et du soudard; mais elle comptait sans la rancune de ce dernier. En effet, dès qu'il fut hors de l'hôtel, Parpaillasse prit ses jambes à son cou, et fit si bien, qu'il rejoignit le duc avant que celui-ci eût eu le temps d'arriver à la porte du Roule.
— Mon ami, lui dit-il sans se donner le temps de reprendre haleine, je vous ai expliqué, n'estce pas, comment votre mariage était nul, comment le roi ne l'avait voulu que pour la forme, et comment le moine qui avait présidé à la cérémonie n'était qu'un archer déguisé?...
— Oui... Eh bien?
— Eh bien, mon cher, je vous ai fait un conte: le moine était un vrai moine, tout ce qu'il y a de plus moine, et votre mariage est parfaitement valable!
— Ah çà, vous raillez-vous de moi?Commenl! ce que vous m'avez dit, ce que vous m'avez a/firme il y a un quart d'heure, c'était un mensonge?... Mais quel intérêt aviez-vous...?
— C'est que la duchesse m'avait donné le mot...
— La duchesse?
— Oui... et qu'elle m'avait promis, si je vous faisais avaler celle bourde, de me donner une grosse somme...
— Et vous avez accepté le marché, vous! mon ami!
— Dame! j'ai cru qu'il serait de bonne guerre de prendre son argent... Mais, maintenant que j'ai empoché les espèces (et Parpaillasse montrait la bourse de madame d'Élampes), j'accours vous dire ce qui en est, mon cher duc: votre femme voulait tout simplement se débarrasser de vous... Voilà! et, de la sorte, j'ai gagné ses écus sans perdre votre amitié!...
Un quart d'heure après, le duc, rouge de colère, l'œil furibond, l'air menaçant, se représentait devant madame d'Étampes stupéfaite, et Parpaillasse rentrait à l'auberge du Singe-Boiteux, faisant sonner sa bourse aux oreilles de madame Barabas émerveillée.