I-e Dinniant de l'inconnue
Le lendemain au malin, d'assez bonne heure, après avoir pris lecture d'une lettre qu'il venait de recevoir, François Ier appela Clément Marot, lui ordonna de s'enquérir du logis du capitaine Parpaillasse, d'aller le chercher, et de l'amener immédiatement au Louvre.
Un archer des gardes donna l'adresse du Singe-Boiteux; Marot y courut et trouva notre homme au lit, la tète noyée encore dans les va-
DUNB i)K POITIERS, T. 2. H
peurs d'une joyeuse orgie qui lui avait fait oublier sa mésaventure de la veille.
Madame Barabas, il faut le dire, nelui avait pas épargné ses railleries jalouses; mais, comme, à tout prendre, il avait eu le bon esprit de rire le premier de son ridicule, et le tafent de revenir les mains pleines, l'hôtesse et son infidèle capitaine s'étaient bientôt rapatriés, et la nuit avait passé sur cette touchante réconciliation.
Parpaillasse, qui ne dormait ordinairement que d'un œil, se confondit en excuses auprès du poëte, et ne demanda que dix minutes pour se mettre en état de le suivre.
Effectivement, dix minutes s'étaient à peine écoulées, que Parpaillasse et Clément Marot sortaient de l'auberge du Singe-Boiteux, qui était située à quelques pas seulement du pont Notre-Dame. Après avoir traversé ce pont, que la débâcle avait fort endommagé, les deux compagnons suivirent le quai, et arrivèrent au Louvre vers dix heures et demie.
Le roi avait eu tout le temps de se lever, et Parpaillasse le trouva la figure souriante, l'œil vif, parfaitement disposé à le recevoir ; ce qui mit l'aventurier tout à fait à l'aise , et lui fit bien augurer du résultat de sa visite.
— Capitaine, commença le roi, dîtes-moi donc, qtfavez-vous l'ait du duc d'Ltampcs?
A cette question, qui plaçait brusquement l'entretien sur un terrain si glissant pour Parpaillasse, lequel, pour s'en tirer à son honneur, eût désiré au moins d'être prévenu, notre soudard ne put s'empêcher de pâlir, et répondit en balbutiant :
— Mais, sire, j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Majesté...
— C'est vrai... Vous m'avez dit que vous l'aviez laissé à Agen.
— Oui, sfre.
— Eh bien, il n'y est plus r
Parpaillasse prit un air stupéfait, demandant comment il était possible que les moines de Sainte-Marie eussent laissé partir frère-duc, dont la présence dans leur couvent était une source de bien-être pour la communauté.
— Eh ! parbleu ! repartit le roi, voilà précisément ce que je me suis dit moi-même, d'autant plus qu'hier encore, le frère quêteur, en venant toucher la pension trimestrielle de mon cher hôte, m'a donné de lui les meilleures nouvelles.
— Vous voyez donc bien, sire.
— Mais pas du tout, puisque l'on m'écrit ce matin qu'il est à Paris depuis deux jours, et qu'il y fait un scandale effroyable!
— Pourtant, si le frère quêteur...
— Ah : oui, parlez-moi de votre frère quêteur! Le drôle m'a effrontément menti... Il est arrivé sur sa mule, et m'a conté comme quoi le duc prenait de plus en plus goût à la retraite, que c'était à peine si on pouvait le faire sortir de sa cellule, qu'il passait toutes ses journées en prières, toutes ses nuits en macérations, que sais-je, moi?
— C'est ce diable de Flamand! pensa Parpaillasse. La ruse est bonne.
— Et j'ai payé la pension comme toujours, et j'ai fait des cadeaux... Et, cependant, voici, je vous le répète, une lettre que je viens de recevoir, une lettre écrite par une personne digne de foi, qui prétend que frère-duc est de retour, et lui fait une existence déplorable...
— C'est madame d'Étampes, se dit encore l'aventurier.
Le roi, néanmoins, continuait de rire, et de meilleur cœur que jamais, ce qui ne paraissait pas naturel à Parpaillasse, et l'effrayait visiblement.
— Eh bien, qu'en dites-vous? demanda François Ier.
* Croyant que Sa Majesté avait intérêt à ce que le duc fut toujours en Gascogne :
— Je dis, sire, répondit l'aventurier, que la
parole du frère quêleur est d'un grand poids à mes yeux, et qu'il y a sans doute erreur dans lu lettre...
— Erreur dans la lettre de madamed'Élampes? Mais la duchesse sait bien à quoi s'en tenir, que diable ! D'un autre côté, je ne vois pas dans quel but elle voudrait me faire accroire au retour de son mari... Dieu veuille qu'il soit revenu, ma foi! qu'il la reprenne, qu'il la garde! je ne demande pas mieux.
— Comment! Votre Majesté...?
— Eh! certainement! dit le roi avec le plus joyeux éclat de rire. J'eusse volontiers donné mille écus d'or à quiconque eût soufflé au duc l'idée qu'il vient de mettre à exécution.
— Mille écus d'or! s'écria l'aventurier en avançant instinctivement la main.
— Pardieu, oui.
— Mille écus d'or à celui qui...
— Oui, vous dis-je... Et vous auriez dû comprendre cela, vous... Mais qu'avez-vous donc à ce doigt? ajouta François Ier en saisissant la main du soudard, à laquelle brillait le diamant de l'inconnue du quai des Morfondus.
Pour éviter, autant que possible, qu'on ne lui demandât des explications au sujet de son diamant, Parpaillasse avait soin de tourner le cha-
Ion du côté de la paume de sa main; de sorte que, quand le roi avait parlé des mille écus d'or, et que, par ce .mouvement instinctif que nous avons signalé, notre soudard avait tendu la main, le diamant était apparu tout à coup, étincelant, aux yeux de Sa Majesté.
— Cette bague, sire?... dit Parpaillasse en essayant de retirer sa main.
— Eh bien, oui, cette bague.
Et François Ier, arrachant, pour ainsi dire, Panneau du petit doigt de l'aventurier, s'en empara, puis courut à la fenêtre, et se mit à examiner le diamant avec des marques d'un élonnement si profond, qu'évidemment les mille écus d'or et le duc d'Étampes étaient maintenant à cent lieues de sa pensée.
— Un bijou de famille..., répondit Parpaillasse affectant un air d'indifférence.
— Un bijou de famille? Oui, de famille, en effet... Mais de quelle famille donc?
— De la mienne, sire, qui est originaire de Gascogne, et dont les aïeux ont eu l'honneur de se croiser contre les infidèles sous les étendards du roi saint Louis...
— Vous voulez dire un bijou de la famille des Valois, monsieur! interrompit le roi reconnaissant parfaitement le diamant, à certains signes que l'aventurier n'avait point remarqués.
— Ah! diable! murmura celui-ci tout décontenancé.
— D'où vous vient cette bague? demanda François Ier d'un air sévère.
II était hors de doute que Sa Majesté en savait plus que Parpaillasse sur l'origine du diamant. Or, acculé comme il l'était entre une supposition de vol et un aveu complet des circonstances qui l'avaient fait possesseur du bijou :
— Sire, dit piteusement le soudard, Votre Majesté parlait-elle sérieusement tout à l'heure?
— Quand cela ?
— Quand aile me faisait l'honneur de me dire qu'elle eût volontiers donné mille écus d'or à celui qui...?
— Répondez à ma question, monsieur, et ne m'interrogez pas !
— Pardon, sire, c'est^ue, avant de répondre à la question de Votre Majesté, j'aurais été bien aise de savoir. . .
— Voilà, sur ma foi, qui est d'une rare insolence !
— Votre Majesté va voir à l'instant, sire, qu'elle se méprend sur mes intentions...
— Répondez, vous dis-je !
— Sire...
— Eh bien, soit, je le répète, j'eusse volontiers
donné mille écus d'or à quiconque eut ramené à Paris le duc d'Étampes. Après?
Ces paroles rassurèrent visiblement Parpaillasse, qui s'écria :
— Alors, Votre Majesté me doit mille écus d'or, sire !
François Ier resta un moment ébahi à son tour. Il regarda en face l'aventurier, dont la figure rayonnait.
— Je crois, en vérité, monsieur, dit-il avec hauteur, que vous vous permettez de railler.
Nous n'avons pas besoin de dire que Parpail- ' lasse prenait au contraire la choseJout à fait au sérieux.
— Mais, sire, dit-il, puisque c'est moi qui ai compris que M. le duc pouvait revenir à Paris; puisque c'est moi...
— Ce diamant, monsieur! je vous parle de ce diamant!
Il n'y avait plus à reculer. Parpaillasse raconta donc comment une dame inconnue lui avait donné rendez-vous à Notre-Dame ; comment elle Pavait conduit dans la maison d'un poissonnier du quai des Morfondus, et, là, lui avait proposé d'aller à Agen pour tirer le duc d'Étampes de son couvent,*et le ramener à Paris; comment, enfin, lui, Parpaillasse, ayant accepté la propo-
sition, l'inconnue lui avait donné un à-compte (ie mille écus à titre de frais de voyage, et promis une pareille somme qu'elle payerait, au retour du duc, contre remise du fameux diamant, laissé par elle en gage, aux mains de son affidé.
Et comme le roi avait écouté ce récit avec la plus profonde attention, en faisant même parfois des signes de tète approbatifs, notre homme non-seulement rassuré , mais encore mis en verve, entra complaisamment dans les détails de son expédition, que le lecteur connaît, et qui eurent le don de réjouir tout particulièrement Sa Majesté.
Enfin, l'aventurier se tut, et reprit haleine en essuyant son front, où la sueur coulait à grosses gouttes, tant avaient été vives et multipliées les émotions par lesquelles il venait de passer.
— Et vous dites, demanda François Ier, que cette dame où plutôt ces deux dames étaient voilées?
— Oui, sire.
— Une seule a porté la parole... N'était-ce pas la plus grande des deux?
— En effet, sire.
— Ne vous a-t-il point semblé, en l'écoulant, avoir déjà entendu sa voix?
— Nullement.
— Et, malgré son voile, ne vous a-t-elle pas paru jeune, Hère, impérieuse?
— Oh! quant à cela, si fait... C'est au point, sire, que je n'ai pas été fâché de me trouver d'accord avec elle!
— Lorsqu'elle a ôté cette bague de son doigt pour vous la donner, avez-vous vu sa main?
— Très-bien, sire : une main superbe, avec des bagues à tous les doigts !
— La main gauche, alors, n'est-ce pas? repartit vivement le roi; et c'est à l'index de cette main qu'elle portait la bague?
— Oui, sire, c'était la main gauche, et je crois bien me souvenir aussi que l'anneau était à l'index de cette main.
— Très-bien... Maintenant, dites-moi encore, l'autre femme, — la camériste, celle qui accompagnait la première, — n'était-elle pas plus petite, et vieille en apparence... c'est-à-dire courbée et portant la tête dans les épaules?
— En vérité, sire, répondit Parpaillasse, je crois que Votre Majesté les connaît toutes les deux !
— Moi aussi, je le crois, capitaine... Toutefois, il faudra que je m'en assure...
Et, glissant l'anneau à son doigt :
— En attendant, je me déclare votre créancier pour les mille écus que représentait cette bague.
Cela ne faisait pas le comte de Parpaillasse, qui eût beaucoup mieux aimé rester en possession du diamant jusqu'à ce qu'il lui fût réclamé, et courir la chance de ne point se le voir réclamer du tout; mais le désir du roi était une volonté, et le capitaine essaya de se rattraper sur autre chose.
— Sire..., murmura-t-il en tournant son chapeau entre ses mains.
François Ier le regarda.
— Votre Majesté disait, continua le soudard, qu'à celui qui eût eu l'idée de ramener à Paris le duc d'Étampes...
— J'eusse donné mille écus d'or, interrompit le roi. Certainement, je l'ai dit et redit, et je le répète encore.
— Eh bien donc, sire, ce n'est pas seulement mille écus que me doit Votre Majesté...
— Hein? comment l'entendez-vous? fit le roi.
— N'est-ce pas moi, sire, qui ai eu l'idée...?
— Non pas, s'il vous plaît! vous n'avez point eu cette idée-là ; vous avez trahi le secret, voilà tout, et jamais vous ne vous fussiez vanté de votre expédition, si le retour du duc ne m'eût
point agréé... En somme, vous n'avez été làdedans que le bras, et c'est à la tête que je dois avoir affaire... Cette bague m'aidera à la découvrir.
Alors, prenant son chapeau :
— Pas un mot de tout cela! ajouta-t-il. Vous m'en répondez sur votre tête!
Puis il sortit par une porte, en indiquant celle de l'antichambre à l'aventurier, qui s'éloigna tout déconfit.
Un instant après, François Ier se faisait an noncer chez la reine.
Midi venait de sonner.
On rencontrait ordinairement, à celte heure chez la jeune reine, madame Renée de France, la duchesse d'Alençon, mesdames de Soubise, el de Parthenay de Pons; plus, les filles d'honneur, et, depuis qu'elle était au Louvre, mademoiselle de Poitiers.
François Ier alla d'abord baiser la main de la reine, et lui demander des nouvelles de sa santé; puis, s'approchant de sa sœur Marguerite, il lui prit également la main, et la porta à ses lèvres sans baisser la tête, c'est-à-dire en levant cette main, avec la sienne propre, jusqu'à la hauteur des yeux de la duchesse.
— Ah!... lit celle-ci en apercevant la bague.
Au cri qu'elle avait poussé, toutes les dames s'avancèrent effrayées; mais elle les rassura par un sourire, en disant que la bague de Sa Majesté l'avait légèrement blessée à la main.
C'était bien la bague, en effet, qui avait causé son exclamation ; seulement , la blessure était
de trop.
— Margot, dit familièrement François Ier à sa sœur en lui remettant la bague, je vous rends ce bijou; mais vous me devez mille écas !
— Comment ! qui a pu...?
— Je comprends maintenant l'insistance que vous mettiez à me présenter mademoiselle Diane, et à me faire son apologie... Vous êtes une digne alliée de la reine mère et du prince de la Trémouille!
Puis il baisa une seconde fois la main de la duchesse, mais, cette fois, avec plus de courtoisie, et, après avoir salué en masse les dames d'honneur de la reine, il alla s'entretenir avec la belle Diane, au sujet de celle grâce pleine et entière qu'il voulait bien accorder à M. de Poitiers, mais à des conditions encore mal définies, et qui, cependant, eussent donné fort à réfléchir à d'autres que l'innocente jeune fille.
Amour* brisera.
A quelques jours de là, Clément Marot, qui n'avait jamais moins vu Diane que depuis qu'elle était au Louvre, obtint, enfin, de madame délia Roeca que celle-ci lui ménagerait une prochaine entrevue avec sa maîtresse.
Ce n'était pas, maintenant, chose facile que de s'entendre avec madame délia Rocca, à laquelle son titre de gouvernante d'une fille de la cour, donnait des bouffées d'orgueil qui lui montaient à la télé, et l'enivraient.
Or, voici ce qui avait été convenu entre elle et le poëte :
D'abord, — et ceci ne pouvait faire question, — Clément Marol s'arrangerait de manière à réunir une belle collection de ces fameuses médailles à l'effigie du roi Louis XII dont elle était si curieuse, et en enrichirait le cabinetdelasignora; seulement, il aurait soin que lesdiles médailles fussent d'or, celles d'argent étant trop communes, et n'ayant, par cela même, qu'une médiocre valeur numismatique.
Ensuite, comme le roi s'occupait beaucoup de mademoiselle de Poitiers, et que madame d'Alençon, se défiant de Clément Marot, surveillait de fort près la jeune fille, notre pauvre amoureux prétexterait une maladie, et profiterait du moment où tout le monde le croirait au lit pour faire sa visite.
Enfin, Diane serait prévenue par les soins de sa gouvernante, qui mettrait en œuvre toutes les ressources de son éloquence méridionale pour préparer au poëte un accueil favorable.
Ces différentes clauses avaient été fidèlement remplies de part et d'autre, cl le jour de rentrevue arriva.
Le docteur Akakia, heureux de trouver quelqu'un à soigner dans cette cour où loutle monde
se portail, si bien, n'avait que trop admirablement servi la ruse du poëte : il l'avait déclaré fiévreux au premier chef, et, comme tel, soumis à une diète et à un repos absolus. Un valet du roi veillait même à la porte du malade pour empêcher qu'aucune visite et aucun bruit ne vinssent donner à la lièvre un caractère de malignité que le médecin ne pourrait plus combattre qu'à grand'peine.
ll.y avait réception chez la reine; mais Diane s'était fait dispenser d'y paraître, prétextant ellemême une légère indisposition.
Le roi, de son côté, travaillait chez lui, et on ne le verrait pas de la soirée.
L'heure convenue approchant, Clément Marot commença par congédier le valet de garde, dont les soins lui seraient inutiles pour la nuit, assurait-il; puis, laissant sa lièvre sous son oreiller, il dévora silencieusement les quatre parties saillantes d'un poulet rôti, - lequel lui avait été apporté, dans la journée, par Tnboulet, qu'il croyait, après Diane et madame délia Rocca, le seul coniident de sa ruse; — puis, enfin, il s'habilla à la hâte, et courut à son rendez-vous.
Lorsque Triboulet, qui s'était chargé d'explorer les corridors, Peut vu partir, il rentra en se frottant les mains dans le cabinet où cul dû tra-
vuiller le roi, et où, cependant, il n'y uvail personne, et s'établit dans un fauteuil en murmurant :
— A chair de loup, dents de chien!
Clément Marot, condamné, comme nous
l'avons dit, à la diète la plus rigoureuse, quand il n'était malade que du cœur, avait bien été dans l'obligation de se confier à quelqu'un, pour ne pas tomber réellement malade de fringale; mais nous allons voir tout à l'heure combien il àxbil été malheureux dans le choix de son conlident.
Il eût dû se rappeler que Triboulet avait contre lui d'anciens griefsdont nous avons.vu, dans un des chapitres précédents, madame d'Étampes indiquer les motifs, et que le fou avait laissés dormir, mais qu'il ne pouvait avoir oubliés.
Or, juste au moment où Clément Marot, tout frémissant d'espérance, sortait de sa chambre pour aller à ce rendez-vous, auquel le mystère donnait un nouveau charme à ses yeux, François Ier arrivait chez mademoiselle de Poitiers, dont il baisait les deux blanches mains avec enivrement.
— En vérité, ma toute belle, disait le roi, si vousne teniez pas tanlàmeprouverque M. Marot vous est devenu parfaitement indifférent, je
m VNK DE rOlTIERS, T. 2. [)
— ir>4 —
m'opposerais île toutes mes forces à être le témoin invisible de la scène qui va se passer entre vous et lui.
On devine sans doute comment avait été amenée cette situation. Triboulet, prévenu du rendez-vous par Marot lui-même, l'avait dénoncé au roi ; le roi l'avait reproché à Diane, et Diane, qui était décidée à rompre avec le poëte, dont la conduite à son égard l'avait vivement blessée, Diane, disons-nous, avait invité le roi, qu'elle voulait ménager dans l'intérêt de son père, à être témoin de l'entrevue.
— J'y tiens, sire, pour mériter le respect dont Votre Majesté veut bien m'honorer, répondit la jeune fille; et j'insiste d'autant plus que des méchants ont supposé à mes relations avec M. Marot un caractère qu'elles n'avaient point, qu'elles ne pouvaientjamais avoir.
— Qu'il soit donc fait en cela selon votre désir, comme en toutes choses désormais.
— Ah ! sire, repartit Diane, que ne dites-vous vrai?
— J'entends... vous songez à M. de Poitiers...
— Hélas! n'cst-il pas mon père?... Pensez donc, sire, quel supplice ce doit être pour une fille, que de savoir son père enfermé dans la nuit d'un horrible cabanon, privé d'air et de In-
mière, nourri de pain et d'eau, quand celte fille, entourée de toute la splendeur du luxe, ne peut rien pour adoucir l'agonie du malheureux !
— Voyons, mon enfant, soyez raisonnable... j'ai déjà sauvé la vie du comte.
— Mais cette vie, sire, est plus cruelle cent fois que la mort infamante à laquelle il était condamné !
— Eh bien, Diane, je vous l'ai dit, il n'est pas impossible que M. de Poitiers obtienne sa grâce pleine et entière... Mais... vous le savez... cela ne dépend pas de moi seul...
Et, en disant ces mots, le roi s'était penché vers la jeune fille, et la regardait avec une expression singulière.
Diane baissa la tète, et se mit à pleurer silencieusement.
Il était facile de voir que ce n'était point la première fois que cette question s'agitait entre Sa Majesté Très-Chrétienne, et la fille du comte de Poitiers.
On entenditun bruitde pasdansl'antichambre et une voix accentuée qui semblait avoir à lâche d'avertir son monde.
Ces pas étaient ceux de Clément Marot; celte voix était celle de madame délia Rocca.
Diane essuya rapidement ses larmes, et le roi
s'élança (îans un cabinet d'où il lui était possible non-seulement de tout voir, mais encore de tout entendre.
Clément Marot entra presque aussitôt.
Il était très-pàle, et le restaurant que lui avait procuré Triboulet ne semblait pas l'avoir suffisamment réconforté.
Diane se leva à son approche, et, le regardant d'un air glacial, sans même lui tendre la main :
— Eh bien, monsieur Marot, lui demandât-elle, vous désiriez me voir... Qu'avez-vous à me dire?
Le jeune homme, qui avait fait quelques pas < h avant, s'arrêta tout court, blessé au cœur par les froides et presque dédaigneuses paroles qui venaient de tomber des lèvres de la jeune fille.
Cependant, il se remit bientôt, et, rassemblant tout son courage :
— Ce que j'ai à vous dire, mademoiselle? répondit-il ; ne vous en doutez-vous pas?
— Nullement, monsieur... à moins que vous ne veniez encore m'insuller par vos mensongères protestations de dévouement.
— Mensongères? répéta Marot d'une voix i Iranglée.
Diane garda le silence, continuant ainsi la malveillante pensée qu'elle venait d'émettre, et
attendit, le sourcil froncé, la lèvre plissée, la tète haute.
Clément Marot sentit ses idées se troubler.
— Je ne vous comprends pas, mademoiselle, dit-il après une longue pause.
— Ne vous souvient-il point, monsieur, que vous vous étiez engagé à me faire obtenir un« audience du roi, afin que je pusse demander à Sa Majesté la grâce de mon père?
— En effet, mademoiselle, oui, je m'y étais engagé...
— Eh bien, monsieur?
— Je n'ai pu obtenir celte audience...
— Vous mentez! s'écria la jeune fdle.
— Mademoiselle...
— Vous mentez, vous dis-je!... Vous voyez donc que, quand je parlais tout à l'heure de vos mensongères protestations, je n'étais pas injuste envers vous... Cette audience, le roi vous l'avait accordée, monsieur, et vous y avez envoyé une autre femme à ma place.
L'accusation était trop directe et surtout trop fondée pour essayer de la tourner ou de la démentir; aussi Clément Marot n'y songea-l-il point. Il resta muet devant la jeune tille, la regardant d'un œil effaré, cl avec un frisson d'angoisse.
Cependant, comme Diane semblait attendre une réponse :
— Vous me traitez bien sévèrement, mademoiselle..., balbutia-t-il enfin.
— Je vous traite, monsieur, comme un homme que j'ai peut-être ci la faiblesse d'aimer, mais que j'ai certainement le courage de mépriser.
— Ah!... s'écria Clément Marot avec un accent si déchirant, qu'on eût cru qu'il venait d'être frappé à mort.
Et ce fut tout.
Seulement, n'ayant plus la force de se soutenir, -il fit deux pas vers un fauteuil, et s'appuya au dossier.
Diane s'assit tranquillement, et sembla ne plus s'occuper de lui.
François Ier se frottait les mains dans sa cachette.
— Parbleu! se disait-il d'un ton narquois, voilà mon poêle maté, ou je ne m'y connais pas!
Au bout de quelques minutes, Marot parut s'être repris à la vie.
— C'est vrai, mademoiselle, murmura-t-il, le roi m'avait accordé l'audience que je sollicitais pour vous, et j'y ai envoyé une autre femme à votre place... Mais qui vous a dit...?
Diane releva la tète.
— Vous m'interrogez, je crois, monsieur? interrompit-elle fièrement.
— Pardon, mademoiselle... C'est que, pour vous bien expliquer ma conduite, j'eusse désiré que la confiance fût égale entre nous.
— Je n'ai rien à vous expliquer, pour ma part, monsieur, et je n'ai plus confiance en vous... Maintenant, si vous croyez avoir une explication à me donner, quelque inutile qu'elle soit, parlez, je vous écoute.
— Mon Dieu! soupira Marot, qui faisait des efforts inouïs pour retenir les sanglots qui l'étouffaient.
Puis, d'une voix entrecoupée :
— J'avais été prévenu, reprit-il, que le roi... voulait vous vendre la grâce que vous espériez de lui...
— Ah ! serpent!... murmura François Ier passant à ce moment sa tête entre les draperies de la portière.
Dans la position qu'il occupait, Clément Marot tournait le dos à cette portière, et Diane seule pouvait apercevoir l'indiscret.
— Ah! dit la jeune lille, et vous avez préféré que ce fût madame d'Fdampes qui l'achetât, cette grâce?
Le poète ne put réprimer un nouveau mouvement de surprise.
Il ignorait que, grâce aux écus de Semblançay, — les derniers, hélas! que fût destiné à compter le pauvre surintendant! — ïriboulet avait appris de madame délia Rocca à quelle tête appartenait la boucle noire qui s'échappait de la coiffure de la prétendue Diane.
— Ah ! ah ! se dit le roi jouissant de l'embarras de son valet de chambre, voyons un peu ce qu'il va répondre... Il ne nous savait pas si bien informé, le traître!
Clément Marot répondit :
— Madame d'Étampes eût pu le faire sans rougir, elle...
— Et moi, monsieur?... s'écria Diane en se levant courroucée, et lançant sur le jeune homme un regard plein d'éclairs.
Clément Marot n'y put tenir davantage : ses yeux s'emplirent de larmes, ses sanglots éclatèrent enfin, et, sans ajouter un mot, sans saluer, sans même reprendre son chapeau qu'il avait, en entrant, déposé sur un siège, il se retourna, aperçut la porte, et s'y précipita comme un fou.
— Allons, se dit François Ier, cela n'a pas été trop long : on voit qu'il lui reste au moins le sentiment des convenances... Mettre un roi
dans la position où j'étais , passe encore; mais l'y laisser languir, c'eût été par trop audacieux!
Madame délia Rocca, ne jugeant pas prudent de se trouver sur le passage de notre amoureux, se rangea en l'entendant ouvrir la porte, et, cinq minutes après, le pauvre Marnt rentrait dans sa chambre de fiévreux, où il tombait presque évanoui sur un fauteuil.
Au même instant, une ombre de femme se détacha silencieusement de la muraille, s'approcha du jeune homme avec une lenteur automatique, et lui mit doucement la main sur l'épaule.
— Marguerite! s'écria Clément Marot, comme sortant d'un rêve.
Puis, malgré l'égarement où il était, se rappelant tout à coup les révélations que lui avait faites, quelques jours auparavant, madame d'Étampes :
— Vous ici, madame ! ajouta-l-il d'un air d'indignation.
— Moi, répondit la duchesse, moi qui vous reste quand vous avez tout perdu !
Elle savait parfaitement d'où venait le poêle, et, à le voir ainsi désespéré, elle devinait sans peine ce qui lui était advenu.
— Eh bien, dit Clément Marot avec éclat, que rien ne me reste, madame... Je vous maudis!
La duchesse tressaillit légèrement; son teint se décolora, et ses lèvres blêmirent; elle, la sœur du roi de France, une princesse du sang, elle était maudite par un valet!
Jamais, jusqu'alors, elle n'avait vu et n'avait voulu voir dans Marot qu'un poète, c'est-à-dire un homme anobli par le génie; mais, à cette insulte, elle ne vit plus dans son amant que le valet de chambre de son frère.
— Oui, maudite soyez-vous! répéta Marot; car vous m'avez tué!... Diane, qui m'aimait; Diane, en qui j'avais placé tout mon amour, toutes mes espérances, toute ma vie, Diane me méprise ! Et c'est vous, madame la duchesse, qui me valez ce mépris, vous qui, dans votre calcul infâme, — pour que je n'eusse plus à choisir qu'entre une fdle perdue et vous, — avez jeté cet ange entre les bras du roi !...
— Taisez-vous! murmura Marguerite, qui, même en face de ce valet qu'elle voyait alors en Marot, ne pouvait triompher de la faiblesse de son cœur; taisez-vous, et regardez-moi... Voyez ce que je souffre !
— Ah! dussiez-vous souffrir tous les tourments de l'enfer, madame, vous ne souffrirez jamais ce que je souffre en ce moment !
— Mon crime est mon amour lui-même, Clément... Pardonnez-moi mon amour !
— Je vous ai maudite, madame ; n'avez-vous pas entendu?
La duchesse, qui, depuis un moment, ne se soutenait qu'à grand'peine, poussa un soupir douloureux, et s'affaissa sur ses deux genoux.
— Ah! vous n'avez point de pitié! dit-elJe d'une voix éteinte.
Ce qu'elle souffrait, la pauvre femme, est impossible à décrire : ses yeux se fermaient malgré elle, sa voix s'étranglait dans sa gorge, sa tête vacillait comme si elle eût eu le vertige, et les battements précipités de son cœur semblaient vouloir briser sa poitrine. Elle crut qu'elle allait mourir de honte et de douleur.
— De la pitié ! en avez-vous eu, vous, madame ? répliqua Marot. A-t-on, d'ailleurs, de la pitié pour qui vous assassine?...
— N'est-ce donc pas assez, reprit Marguerite en faisant un violent effort sur elle-même, qu'une femme de mon rang vous ait fait le sacrifice de sa vie et de son honneur... qu'en ce moment encore, elle oublie pour vous sa naissance, ses devoirs... et ses droits?
— Ses droits?
— J'ai droit, au moins, à votre respect, Clément...
— C'est vrai, dit le poêle en relevant la pauvre
— Ui -
affligée, je dois le respect à madame la duchesse d'Aleneon, à la sœur du roi François 1er... Mais, ici, chez moi, dans cette chambre isolée dont votre dignité de grande dame n'a point dépasse le seuil, Marguerite; devant Dieu, qui peut seul nous entendre, je le répète encore, je vous maudis!
— Vous avez raison, monsieur, répliqua la duchesse avec un accent plus ferme ; et ce n'est pas seulement en dépassant tout à l'heure le seuil de votre porte que j'ai perdu ma dignité : je l'ai perdue le jour où, ayant oublié pour vous ce que j'étais, je vous ai donné le droit de m'insuller comme vous venez de le faire ! je l'ai perdue le jour où je vous ai aimé enfin!... mais je fâcherai de la reprendre en sortant d'ici.
Marguerite fit alors trois pas vers la porte en s'essuyant le front. Ses tempes battaient avec violence; le vertige qui, un instant auparavanl, voltigeait devant ses yeux, semblait remporter dans son tourbillon ; et, pourtant, elle se roidissaitde toute la force de sa volonté pour faire refluer ses larmes de ses yeux à son cœur.
— Adieu, monsieur Marot ! ajouta-t-elle. le ne demanderai à Dieu qu'une chose : c'est qu il vous inflige le souvenir, afin que vous regrettiez amèrement, un jour, ce qui vient de se passer...
Et elle sortit.
— Dieu du ciel ! disait à celte heure Renée de France, — une enfant, mais une espiègle et malicieuse enfant, — s'adressant à la reine Claude; Dieu du ciel! faites-nous la grâce de nous préserver d'une épidémie !
Puis, comme toutes les dames d'honneur la regardaient sans rien comprendre à ses paroles:
— Sans doute, ajouta-t-elle.
Et, comptant sur ses doigts :
— M. Marot, malade; ma tante d'Alençon, malade; mademoiselle de Poitiers, malade; le roi lui-même, malade... ou, tout au moins, hors de son état normal, puisqu'il travaille... Quatre malades à la fois; c'est décidément trop... Dieu veuille nous prendre en pitié!
La reine rougit, les méchants rirent, et, pour que celle scène n'allât pas trop loin, madame de Soubise prévint sa jeune élève qu'il était temps de prendre congé de Sa Majesté et de la compagnie.
Où Purpaillasise estime tinc sa fortune est faite.
11 y avait, à l'hôtellerie du Singe-Boiteux, dans cette chambre du quatrième étage où perchait le capitaine Parpaillasse, un énorme bahut en vieux chêne noirci par le temps, laid de forme, vacillant sur ses larges pieds, mais solidement construit, et muni, à chacun de ses compartiments, d'une de ces serrures tout à la fois compliquées et naïves comme on en faisait à cette époque, lesquelles ne cédaient jamais avant une
heure ou deux sous le travail du crocheleur le plus exercé.
Le modèle de ces serrures avait été fabriqué par un nommé Serre, sous le règne de Sa Majesté Louis le Onzième, d'après les dessins mêmes du roi, qui, une fois l'œuvre achevée, avait fait étrangler l'ouvrier dans la crainte que celui-ci n'allât vendre son secret, et que les coffres de la couronne ne courussent le risque d'être violés; mais, sous François Ier, les serrures étaient tombées dans le domaine public, et l'on s'en servait avec un succès réel contre les larronneurs, lesquels se trouvaient réduits à cette alternative, ou de crocheter la serrure, ou de briser le coffre, opération qui, dans l'un et l'autre cas, produisait toujours assez de bruit pour donner l'éveil aux intéressés.
Notre soudard, n'ayant jamais eu rien d'assez précieux à serrer pour perdre une heure de son temps à ouvrir chacun des compartiments de son bahut, dont les clefs étaient égarées depuis un demi-siècle peut-être, s'était bien gardé de tenter la moindre violence à rencontre de la vénérable antiquaille. A quoi lui eût servi ce meuble? Après son feutre,, son pourpoint de buffle, ses chausses, son manteau blanc, sa rapière et ses bottes, que lui restait-il? C'est à peine
s'il portait du linge, sous prétexte qu'un bon soldat ne doit avoir que son uniforme.
Un soir, cependant, au moment où Parpaillasse allait se mettre au lit, on eût pu le voir se frapper tout à coup le front, prendre une clef toute flambante neuve à sa ceinture, se précipiter sur le bahut, et l'ouvrir.
Le bahut ouvert, il s'y accouda, prit son menton dans sa main, et, avec une inquiète sollicitude, se mit à compter des yeux un nombre fort respectable de piles d'argent monnayé qui s'étalaient sur les tablettes.
Il y en avait soixante-quatorze !
Chaque pde était de cent livres.
— Voyons, mordieu! se dit-il, mon compte n'y est pas, ou le diable m'emporte!
Et, comptant sur ses doigts :
— Cent livres dépensées, continua-l-il , tant pour subvenir aux frais de mon voyage en Gascogne que pour récompenser le Suisse du Louvre de son silence, acheter dix bouteilles d'eau-devie, et faire confectionner une clef...
Le soudard s'était si bien arrangé en roule avec M. Flamand et les hôteliers timides, — qu'il ne payait jamais qu'en éloquence, — que, de Paris à Lyon, la nourriture et h; logement de son cheval lui avaient à peine coûté dix éeus.
— Cent livres, poursuivil-il, et soixante-quatorze piles de cent livres, cela fait soixantequinze piles de cent livres... ou tout comme. Soixante-quinze piles de cent livres équivalent à sept mille cinq cents livres... Eh ! mordieu ! je le disais bien, cela ne fait pas mon compte, puisque j'avais établi un calcul approximatif d'après lequel, — non compris les mille écus promis par Sa Majesté, — la somme totale de mes livres devait s'élever à dix mille cinq • vnls!...
Puis, après avoir examiné attentivement, à l'aide de sa lampe, le bahut et la serrure:
— C'est étrange, parce que, enfin, on ne m'a pas volé, ajoula-t-il; aurais-je mal fait ma recette, par hasard?...
Il se remit à compter sur ses doigts.
— 1° L'inconnue, trois millelivres; 2° madame (IKtampes, cinq cents écus ou quinze cents livres; 3° le roi, trois mille livres; en tout, si je ne me trompe, les sept mille cinq cents livres '•i-rangées, moins la pile passée en frais de voyage et autres; or, de sept mille cinq cents à dix mille cinq cents... Ah ! j'y suis! fit-il en bondissant; ce sont les mille écus de ce cafard de fluc qui manquent à l'appel, les mille écus qu'il
ni\^E DE POITIERS, t. 2. 10
m'a promis si je parvenais à le tirer du couvent...
Et aussitôt l'aventurier referma son bahut; puis, rebouclant son ceinturon, reprenant son éternel manteau, et se recoiffant de son feutre, il courut sans perdre une minute à l'hôtel d'Étampes, quoiqu'il fût déjà dix heures du soir, et qu'il risquât de se retrouver en face de la duchesse par laquelle il avait été si justement chassé.
Le concierge de l'hôtel, prétendant que sa maîtresse ne recevait plus à cette heure, voulut arrêter notre homme au passage; mais Parpaillasse observa que c'était au maître qu'il avait affaire, et, comme, en même temps, il dégainait à demi, et montrait deux rangées de dents solides, le concierge trouva l'argument sans réplique.
Les appartements particuliers de M. d'Étampes étaient situés au premierélage,etse composaient d'une enfilade de pièces communiquant entre elles par des portières de velours nacarat semé d'étoilesd'or. On arrivait d'abord dans unegrande antichambre ; de l'antichambre, on passait au salon, et, du salon, on gagnait le boudoir, après lequel venait la chambre à coucher.
Or, si on se le rappelle, c'était dans le boudoir
que. la première fois, Parpaillasse avait rencontré le duc, et il se figurait que c'était encore de ce côté-là qu'il devait le chercher.
11 traversa donc l'antichambre en enfonçant jusqu'à la cheville dans les tapis de fourrure qui recouvraient le parquet, arriva à la portière du salon, qu'il se disposait à traverser également, lorsque, tout à coup, il étouffa un cri de surprise en laissant retomber la portière. . '
— Diable! murmura-t-il, la duchesse!... Et elle n'est pas seule, il me semble...
Alors, regardant par rentre-bâillement de la tapisserie :
— Quel est donc ce quidam avec lequel la voilà en tète à tête?... Il ne brille pas par la mine!
La duchesse causait, en effet, avec un personnage qu'on eût pris volontiers pour un coupeur de bourses, tant son costume ou son déguisement prévenait peu en sa faveur.
— Ne craignez rien, lui disait madame d'Étampes : le duc est bien ici; mais j'ai reçu à temps votre lettre, et il est, pour le moment, hors d'état de nous voir et de nous entendre.
— Êtes-vous bien sûre, madame?
— Venez, vous dis-je ; venez, mon cher Pompéran !
Et la duchesse, prenant l'étranger par la toairtj le conduisit jusque dans le boudoir.
— Oh! oh! pensa Parpaillasse, que veut dire ceci? Le duc est hors d'état de les voir et de les entendre... Diable! il pourrait bien, alors, être également hors d'état de me payer mes mille écus! L'aurait-on fait trépasser, par hasard?
Pour éclaircir ses doutes, le capitaine traversa à pas de loup le salon et alla se blottir derrière la portière du boudoir.
Eu écartant légèrement la draperie, il aperçut le duc endormi près d'un guéridon sur lequel étaient deux coupes, l'une pleine et l'autre vidée aux trois quarts.
La duchesse lit signe à l'étranger de s'asseoir, et, avançant un fauteuil, s'assit elle-même à côté de lui.
— Vous voyez! fit-elle eh montrant le duc, le vin de Malvoisie est le vin qu'il préfère; j'ai versé dans sa coupe un narcotique qui le tiendra endormi jusqu'à demain, à moins de secousse violente.
— Bon! murmura Parpaillasse, je le secouerai nu besoin!
— Voilà qui me rassure, madame, dit celui que la duchesse avait nommé Pompéran; mais ne peut-on venir nous surprendre?
Parpaillasse lâcha son eoio de draperie, et s'effaça prudemment.
— Non, répondit madame d'Étampes, je ne reçois plus à celle heure, et mes gens ne dépassent jamais, sans être appelés, le seuil de l'antichambre.
— C'est fort heureux ! pensa l'aventurier; sans quoi, je risquais d'être pris entre deux feux.
Et il revint à son posle d'observation.
— Je dois vous annoncer d'abord, madame, commença Pomperai] à demi-voix, que nous sommes arrivés sans accident en Italie, et que l'empereur Charles-Quint a aussitôt confié à M. le connétable le commandement d'un corps d'armée. Le duc, — qui a accepté ce commandement dans l'espoir de venger ses amis, arrêtés et, comme je viens de l'apprendre, exécutés tous, sauf un seul, par l'ordre du roi, — se propose de laisser arriver Bomiivet jusque sous les murs de Milan, pour lui couper ensuite la retraite avec l'aide du comte de Lannoy et du marquis de Pescaire. Mais les forces dont disposent nos alliés sont malheureusement assez reslreintes, et, d'un autre côté, le corps de cavalerie que devait fournir la noblesse de France manquant désormais au connétable, il est nécessaire d'y suppléer sans retard. Nous n'avonslà-bas qu'une