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mauvaise infanterie indisciplinée , à laquelle ii faut un appui : autrement, nous pourrions bien couper la retraite à Bonnivet, mais voilà toul... Or, le connétable voudrait, après celte première victoire, être en état de gagner le Lyonnais, qui confine, comme vous savez, madame, aux anciennes possessions de Son Excellence, et, une fois arrivé là, faire un appel à ses vassaux, puis s'élancer avec eux sur Paris...
— Oui, dit la duchesse, qui ne voyait dans tout cela qu'une vengeance personnelle, oui, c'est ainsi qu'il en doit être.
— Mordieu! se dit Parpaillusse, je gagerais bien que le roi n'est pas de leur avis!
— Vous avez bien compris le plan, n'est-ce pas, madame la duchesse? demanda Pompéran.
— Très-bien... Continuez.
— C'est ici que l'exécution ne dépend plus du connétable... Par exemple, il lui faudrait un aiïidé en Provence pour agir auprès de ses vassaux... il lui faudrait surtout de l'argent pour les gagner, pour les armer.
— De l'argent? dit la duchesse. J'en ai... ou, du moins, j'ai mes diamants, mes bijoux, et le connétable doit savoir qu'ils sont à sa disposition.
Lu duchesse était d'autant plus âpre à la ven-
geance, qu'elle attribuait au roi lui-même le retour du duc son époux : depuis que M. d'Élampes était à Paris, elle avait écrit vingt fois à Sa Majesté, et c'était seulement à la suite du vingtième message qu'elle avait reçu, par l'organe du duc de Montmorency, une réponse à ses lettres, réponse dérisoire, plus dédaigneuse encore que le silence, et qui se bornait, comme toujours, à ce simple monosyllabe : « Chut ! »
— En effet, madame, reprit Pompera n, Son Excellence comptait que vous pourriez mettre au service de la cause une somme assez considérable. Une partie de cette somme était, dans ses prévisions, destinée à un achat de chevaux qu'il se propose de faire, et je la lui porterais moimême...
— Bien... quant à l'autre partie?
— Il désirerait que vous la remissiez à la personne chargée d'organiser ses vassaux, et de les tenir prêts à nous recevoir.
-- Et, cette personne, l'a-t-il déjà choisie? vous l'a-t-il nommée?
— Oui, madame : c'est un de ses amis, qui ne demande pas mieux que de le servir de ses démarches et de sa fortune, au besoin même de son épée : le maréchal Lautrec.
— Lautrec? s'écria vivement la duchesse. Oui,
c'est vrai, vous m'y faites songer, il est l'ami du connétable, en même temps que le mien... De plus, le voilà disgracié, retiré dans sa terre de Meudon... Oui, oui, c'est un bon choix!
— Vous voyez donc, madame, reprit Pompéran, — dont le nom a pu rappeler à nos lecteurs cet officier qui accompagnait le connétable dans sa fuite; — vous voyez donc qu'il ne nous est pas impossible de vaincre!
— Non, répliqua la duchesse avec une joie sombre, et j'espère bien vous y aider de tout mon pouvoir...
Alors, elle se leva, ouvrit un meuble, prit un coffret, et, le remettant à Pompéran :
— Tenez, monsieur, ajouta-t-elle, voici mes bijoux; c'est tout ce que je puis vous donner en ce moment... Mais, dussé-je vendre le reste de ce que je possède, et engager même la forluno du duc d'Étampes, je fournirai au maréchal les sommes qui lui seront nécessaires, et nous attendrons le connétable à la frontière du Lyonnais!
— Dieu vous entende, madame ! dit Pompéran en prenant le coffret.
— Mille barbes ! murmura Parpaillasse, voilà, sur ma parole, une étrange découverte!
El, comme l'entretien lui semblait toucher à
»on terme, et qu'il ne se souciait point d'éln: surpris, il lâcha doucement la portière, et s'esquiva sur la pointe du pied.
Arrivé dans la rue :
— Voyons, se dit-il, réfléchissons un peu à eé que je viens d'entendre... '
Puis, après quelques minutes de profonde méditation :
— Ma fortune est faite!... s'écria-t-il.
Et, jetant son manteau sur son nez, il alla se blottir dans l'angle d'une maison voisine,, sons perdre de vue la porte de l'hôtel d'Étampes.
Il guettait évidemment la sortie de Pomperai», laquelle ne se fit pas longtemps attendre.
Parpaillasse laissa passer devant lui l'envoya du connétable, puis, sortant de son coin, se mit à le suivre à distance et en rasant les murs.
Pompéran descendit la rue Saint-Honoré, coupa les rues Saint-Denis et Saint-Martin, s'engagea dans le quartier Sainte-Avoye, et, enfin, déboucha sur la place Royale, où, étant arrivé, il leva les yeux en l'air comme un homme qui cherche son gîte.
— Hé ! cria le soudard ; hé j...
Pompéran se retourna, et vit accourir à lui Parpaillasse, qui faisait force gestes, pour indiquer, autant que le permettait la douteuse clarlé
d'une lune à son déclin, qu'il avait à lui communiquer des choses de la plus haule importance. L'officier s'arrrêta tout inquiet.
— Pardon, dit Parpaillasse dès qu'il l'eut rejoint, mais je ne crois pas me tromper... C'est ))ien à M. Pompéran, envoyé de monseigneur le duc de Bourbon, que j'ai l'honneur déparier?
Pompéran tressaillit, et, débarrassant sa main droite, qui tenait le coffret de la duchesse, il la porta vivement à sa poitrine comme pour y saisir une arme.
— Oh ! monsieur, se hâta d'ajouter Parpaillasse, qui avait vu et compris le mouvement, ne vous défiez pas de moi : je vous suis dépéché par madame d'Étampes.
.— Par madame d'Étampes?
— Elle-même.
— Comment se peut-iï?...
— Veuillez, d'abord, me dire, monsieur, si vous êtes bien l'envoyé du connétable.
— Chut!... lit Pompéran.
— Ainsi je ne me trompe pas?
— Non, monsieur,.. Qu'y a-t-il?
— Il y a que madame la duchesse vous prie de me remettre ce coffret, et de quitter Paris à 1 instant même.
— Vous remettre ce coffret... quitter Paris... et pourquoi, s'il vous plaît?
— Mon Dieu, monsieur, appelons les choses par leur nom, vous voyez en moi ce qu'on appelle vulgairement un traître, c'est-à-dire que je suis au service du roi, et que je trains Sa Majesté en mettant madame la duchesse au courant de tout ce qui se passe au Louvre...
Les deux hommes se saluèrent.
— Or, poursuivit l'aventurier, au moment où vous sortiez de l'hôtel d'Étampes, j'y arrivais, moi, pour annoncer à la duchesse que M. le grand prévôt était instruit de votre présence à Paris...
Pompéran lit un bond d'effroi qui le rejeta à cinq pas de son interlocuteur.
Celui-ci continua :
— Et qu'il avait mis à votre recherche nonseulement toute sa police, mais encore des agents officieux, des individus qui vous connaissent parfaitement, d'anciens amis à vous. Madame la duchesse, dans la confiance dont elle m'honore, a bien voulu me dire qu'elle venait justement de vous recevoir, et même de vous donner tous ses bijoux, afin que le connétable pût acheter les chevaux qui lui sont nécessaires pour couper la retraite à l'amiral Bonnivet, envahir le Lyonnais, soulever la Provence, et marcher sur Paris...
A ces détails d'une précision faite pour cou-
vaincre les plus incrédules, Pompéran, qui savait madame d'Élampes incapable de confier un secret de cette importance à quelqu'un dont elle n'eût pas été parfaitement sûre, ne douta point que l'aventurier ne fût, en effel, envoyé par elle.
— Puis, continua Parpaillasse, comme on vous apercevait encore dans la rue, madame la duchesse me dit : « Vous voyez bien, là-bas, cet homme?... C'est lui, Pompéran, déguisé [en colporteur... suivez-le jusqu'à ce qu'il soit arrivé dans une rue solitaire où l'on ne puisse vous observer l'un et l'autre.. JAIors, abordez-le, redemandez-lui mon coffret, et dites-lui qu'il parte, qu'il fuie sans perdre une minute... Je me chargé du reste. »
— Mais pourquoi lui rendre ce coffret? demanda Pompéran.
— Eh ! monsieur, si l'on vous arrêtait, et qu'il fût trouvé dans vos mains, les bijoux seraient aisément reconnus, et madame la duchesse, déjà compromise par le comte de Poitiers, ne pourrait plus nier sa culpabilité!
— C'est vrai, vous avez raison..., dit Pompéran hésitant cependant encore à se dessaisir du coffret.
— Maintenant, monsieur, ajouta l'aventurier comme s'il tenait déjà l'objet de sa convoitise, il
s'agit de vous sauver au plus vite, d'aller tout droit, s'il est possible, rejoindre M. le connétable, auquel vous voudrez bien dire, de la part de madame la duchesse, qu'il lâche de s'arranger au dehors, tandis qu'elle va préparer le dedans avec le maréchal Lautrec...
A ce nouveau détail, l'officier n'hésita plus.
— Tenez, monsieur, dit-il en tendant le coffret à arpai liasse.
Et,. pendant que celui-ci prenait la boite et la niellait sous son bras avec un air d'indifférence dénotant le grand comédien :
— Mais, ajouta-t-il, comment sortir de Paris, à eette heure?
— Venez, monsieur, suivez-moi ! répondit le soudard; sous l'égide d'un capitaine des gardes de Sa Majesté vous n'avez rien à craindre !
Et, traversant la place, il gagna la porte Saint- Antoine, demanda l'officier du poste, et fit donner à son compagnon la clef des champs, en lui jurant, foi de gentilhomme, qu'il l'échappait belle!
Après quoi, Parpaillasse, riant dans sa barbe, se hâta de retourner à son auberge, mais, au lieu de se mettre, comme on eût pu le croire, à examiner le contenu du coffret, aussitôt rentré chez lui, il rouvrit son bahut, y inséra précieusement la boîte, referma le compartiment qu'il
avait ouvert, puis avala coup sur coup quatre ou cinq verres d'eau-de-vie, et sortit de nouveau en se disant :
— Allons, maintenant, éveiller M. le duc... 11 doit avoir assez dormi, et je ne le tiens pas quitte de mes mille écus!
Deux heures du matin sonnaient à Notre- Dame.
ï,o Secret du Uiable.
Nous croyons avoir dit quelque part que ie capitaine Parpaillasse avait de grandes jambes. Or, grâce à la longueur de ce double appendice, il n'était pas sorti depuis plus d'un quart d'heure de l'auberge du Singe-Boiteux, que déjà il entamait des pourparlers avec les gens de l'hôtel d'Ètampes par l'organe du marteau de bronze de la porte.
Le concierge avait bien entendu tout d'abord, vu que Parpaillasse n'y allait pas de main
morte; mais, réveillé dans son premier sommeil, il s'était contenté de geindre et de se retourner de l'oreille droite sur l'oreille gauche, espérant quele tapageur céderait de guerre lasse Cl Unirait par passer son chemin. Cependant, aux coups de plus en plus violents et multipliés, il comprit bientôt (pie la patience ne lui donnerait point raison de ce bruit intempestif, et qu'il était de son devoir de le faire cesser d'une manière ou d'une autre.
Le brave homme se leva donc, alluma une petite lampe, et, allant ouvrir un guichet pratiqué dans le panneau supérieur de la porte :
— Qui êtes-vous? dcmanda-l-il en grognant au visiteur.
— Eh ! c'est moi, mordieu! répondit l'aventurier en dessinant dans l'encadrement du guichet celte figure que la glorieuse estafilade dont elle était ornée rendait si facile à reconnaître.
— On dort! répondit brusquement le concierge en collant le guichet à la face du soudard.
— Ah! on dort?... dit Parpaillassc. Eh bien, attendez, mordieu ! je vais vous réveiller, moi !
Et, saisissant le marteau à deux mains, il se remit à frapper avec une énergie de cyclope.
Madame d'Élampes, que les premiers coups fie ce vacarme avaient réveillée, et qui, croyant
que le roi venait à résipiscence, s'était hâtée de passer un peignoir, ouvrit sa fenêtre, et demanda au concierge quelle était la cause de tout ce bruit.
Le cerbère voulut bien, alors, rouvrir le guichet, et demander à Parpaillasse ce qui l'amenait à cette heure indue.
— Le service de madame la duchesse! répondit intrépidement l'aventurier.
En reconnaissant cette voix, madame d'Élampes ouvrit la bouche pour ordonner de ne pas ouvrir; mais, avant qu'elle eût eu le temps de faire cette recommandation :
— Envoyé de M. Pompéran, ajouta la voix.
— Grand Dieu! se dit la duchesse en frissonnant. Qu'est-il arrivé?
Puis, tout haut :
— Ouvrez ! cria-t-elle, ouvrez !
Parpaillasse passa comme un vainqueur devant le concierge, enjamba la cour, et escalada les escaliers.
—Madame la duchesse. . ., dit-il en saluant avec une politesse exagérée.
— Eh bien, monsieur?... demanda le jeune femme tout inquiète.
— Je voudrais avoir l'honneur de causer un instant avec vous, madame.
DU?<F 1)L roiïIERS. t. 2. H
— A cette heure, monsieur?
— A cette heure, madame... J'ai des choses de la dernière importance à vous communiquer.
— A moi personnellement?
— Oui, madame la duchesse... A moins que vous ne préfériez que je les communique à M. le duc.
— A M. le duc?
— Comme il vous plaira, madame.
— Mais ne parliez-vous pas de M. Pompéran?
— En effet, je parlais de M. Pompéran, qui est sorti de votre hôtel, il y a deux heures et demie, je crois.
— Alors, monsieur, repartit la duchesse en pâlissant, la communication dont vous dites être chargé ne concerne que moi, et le duc n'a rien à y voir.
— C'est ce que je pensais aussi, madame, puisque c'est vous que j'ai demandée, et non M. le duc... qui dort, du reste, et qu'on aurait peut-être quelque peine à réveiller...
L'intention que le capitaine avait mise dans ces dernières paroles fit involontairement frémir la duchesse.
Elle engagea, cependant, Parpaillasse à la suivre au salon.
Quand ils furent arrivés là :
— Mon Dieu, madame, dit le soudard, je remarque que ce salon a plusieurs portes, et, si les murs ont des oreilles, les portes ont à la fois des oreilles et des yeux... Nous serions plus en sûreté dans votre boudoir...
— Mais, monsieur...
— Ah! oui, je comprends : c'est là qu'est le duc, n'est-ce pas?... Mais bah! il dort si bien, que nous n'avons pas à craindre qu'il nous entende.
Et l'aventurier passa délibérément dans le boudoir, où la duchesse le suivit avec une vague terreur.
Le duc était toujours là, en effet, couché sur son divan, et dormant à poings fermés.
Parpaiilasse le regarda en hochant la tête.
— Pauvre cher homme! dit-il, et c'est le vin de Malvoisie qui l'a mis dans un pareil état!... Il faut que ce vin ait une vertu bien .. soporifique!...
Et il se tourna en ricanant du côté de la duchesse.
— Ah! dit celle-ci avec une véritable épouvante, ouPompéran est un~traître, ou vous êtes le démon!
Elle se sentait déjà sous la main de cet homme.
— Ni l'un ni l'autre, madame, répondit Parpaillasse : vous calomniez M. Pompéran, et vous flattez trop votre serviteur.
Ce disant, il s'étendit sur un fauteuil, laissant madame d*Étampes s'accommoder comme elle le voudrait pour l'écouter patiemment.
— Cependant, reprit-il d'un ton sarcastique, si je ne suis pas le diable, je suis au moins son protégé; il est plein de bontés pour moi, madame... à telles enseignes que, l'autre nuit encore, il est venu s'asseoir à mon chevet, et m'a dit à l'oreille : « Cher ami, madame dÉtampes ne vous a-t-elle pas, l'autre jour, jeté à la figure une bourse de cinq cents écus? » Avouer le fait était humiliant pour moi; mais, avec le diable, il n'y a pas à nier, et je répondis affirmativement. « Eh bien, poursuivit mon protecteur, écoutez un peu la confidence que j'ai à vous l'aire, et non-seulement votre vengeance, mais encore votre fortune est assurée ! » Vous devinez, madame, quel intérêt je pris à la question?...
La duchesse écoutait sans essayer d'interrompre, pressentant que, sous cette plaisanterie sinistre, se cachait une effroyable réalité.
En effet, Parpaillasse, continuant son apologue, se mit à raconter avec force détails
comme quoi le diable lui avait révélé tout ce qui devait se passer le lendemain au soir, à dix; heures, entre madame d'Étampes et M. Pomperan, tout, depuis l'arrivée de celui-ci jusqu'à la remise par la duchesse du coffret de bijoux.
La pauvre femme, en voyant son secret à la merci de ce soudard, poussa un soupir de rage, et déchira de ses ongles les coussins de soie du divan.
Puis, comme l'aventurier, dans son animation, parlait des plans du connétable, de l'invasion du Lyonnais, du soulèvement de la Provence, et de la coopération de Lautrec, sur un ton de voix qui devenait compromettant :
— Ah! taisez-vous, monsieur! s'écria la duchesse d'un air égaré; taisez-vous, je vous en supplie!
— Au fait, madame, dit l'aventurier, j'oublie que vous connaissez cette histoire aussi bien qu'elle peut être connue de moi et du diable... Qu'il vous suffise donc de savoir que j'étais à la porte de votre hôtel à dix heures, au moment où M. Pompéran y est entré; qu'à onze heures, je l'en ai vu sortir avec son coffret, et qu'à quelque distance d'ici, je les ai arrêtés, l'un portant l'autre...
— Après, monsieur? après? demanda la duchesse avec angoisse.
— Dame ! après, j'ai agi le moins sottement possible : je les ai mis tous les deux en lieu sûr. . . particulièrement le coffret. Et je viens vous demander quel prix vous pouvez mettre à leur rançon.
Madame d'Étampes était atterrée.
— Tout ce que vous voudrez ! répondit-elle sans trop savoir ce qu'elle disait.
— Oh! ce n'est pas assez, madame, répliqua Parpaillasse; j'y ai déjà été pris... Faisons plutôt nos conditions.
— Faites-les vous-même, monsieur."
— Bon !... Je vous prierai, d'abord, madame, de me compter mille écus... C'est un chiffre qui me porte bonheur depuis quelque temps.
Madame d'Étampes se leva toute chancelante, et alla chercher la somme, qu'elle eut soin, cette fois, de ne plus jeter à la figure du capitaine, mais qu'elle lui présenta aussi poliment que possible.
Parpaillasse prit la bourse en faisant une révérence.
— Ensuite, ajouta-t-il, et ce sera tout, car je ne veux pas être exigeant, je vous demanderai de vouloir bien me compter, chaque année, à la même date, une pareille somme de mille écus, à titre de pension.
— Soit, je m'y engage.
— Dès lors, madame, nous sommes quittes... Mais, comme vous pourriez oublier celte promesse, il est bon que vous sachiez une chose : c'est que, la première fois que la pension se fera attendre, j'irai vendre à Sa Majesté le secret du diable!
— Bien, monsieur... Mais qui m'assure, moi, qu'en retour de l'engagement que je viens de prendre, vous relâcherez M. Pompéran, et me remettrez mes bijoux?
— Ma parole, madame! répondit superbement l'aventurier.
La duchesse soupira : il était évident que cette garantie ne la tranquillisait guère; mais il lui fallut bien s'en contenter.
— Ah! j'oubliais! reprit Parpaillasse, il y a encore un autre cas où je ne me ferais point scrupule de tout dire au roi.;,
— Lequel?
— Celui où vous décideriez le maréchal Lautrec à prêter son appui au connétable.
Il importait fort pgu à l'aventurier que la France fût mise à feu et à sang par monseigneur le duc de Bourbon ; mais ce qui lui importait beaucoup, c'était que Lautrec, par lequel il avait été si bien reçu en Italie, ne fût pas l'un
des héros d'une conspiration qui avait chance de réussir. D'un autre côté, il avait ses raisons pour qu'on le crût dévoué aux intérêts du roi.
— C'est entendu, madame? demancla-t-il.
— Oui...
— Vous laisserez le connétable s'arranger à sa guise , et ne vous occuperez plus de ses affaires.
— Je vous le promets, monsieur.
— Très-bien... vous pouvez, maintenant, vous retirer.
— Plaît-il? fit la duchesse dont la fierté se révolta malgré elle.
— J'ai dit que vous pouviez vous retirer, attendu que je ne voudrais pas vous déranger plus longtemps.
— Mais... vous restez donc ici?
— Oh! quelques minutes seulement... le temps de produire la secousse que vous savez.
Et il désigna le duc.
— Quoi! vous allez lui dire...?
— Allons donc!... J'ai un petit compte à régler avec lui, et je veux en finir cette nuit même.
— Un compte?
— Oui, madame... Du reste, pour peu que vous doutiez de ma véracité, vous êtes libre de demeurer à portée de la voix.
La duchesse sortit du boudoir, c'est-à-dire entra dans sa chambre à coucher; mais, avec la permission du soudard, elle resta debout, près de la portière.
Alors, Parpaillasse prit le duc par la tête et les jambes, l'éleva closes bras d'athlète jusqu'à la hauteur de son visage, puis le laissa retomber tout à coup de cette hauteur sur le divan, qui fit rebondir le malheureux comme s'il était tombé sur un tremplin.
— Aïe!... cria le duc, réveillé et, en même temps, disloqué par la chute.
Puis il ouvrit autant que possible ses petits yeux ronds, et se mit à regarder autour de lui avec un effroi si comique,que l'a.venturier éclata de rire.
— Que signifie cela? dit le duc en se frottant les* yeux du revers de sa main. Vous vous permettez de rire, il me semble !
— Eh! qui ne rirait pas à vous voir!... Comment! malheureux, il me prend un remords de conscience, je vais vous tirer du couvent, pour que vous reveniez ici protéger madame la duchesse... et vous passez vos nuits sur un divan!... Ah!
Le duc se leva en titubant, essaya de faire un pas, mais retomba lourdement sur les coussins.
— C'est singulier! dit-il; je n'y vois plus... ma tête tourne !
— Vous êtes ivre, mon cher! ricana Parpaillasse.
— Je n'ai pourtant bu qu'une demi-bouteille de ce vin de Malvoisie...
— C'est que vous étiez mal disposé, alors... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Si vous n'avez plus toute votre raison, avez-vous encore un peu de mémoire, au moins?
— Que voulez- vous me rappeler?
— Mes mille écus.
— Vos mille écus?
— Oui, les mille écus que vous me devez sur parole.
— Bah !
— Pour vous avoir délivré.
— Délivré?...
— Sans doute... Voyons, voyons, réveillezvous !
— Ah! j'ai la tête lourde... et vous pourriez bien avoir raison : je crois que je suis ivre...
En balbutiant ces paroles, le duc essaya une seconde fois de se lever et de marcher; mais, après avoir fait une pirouette, il retomba de nouveau sur le divan en se disant à part lui :
— Plus souvent que je te payerai ces mille écus!...
Puis, il ferma les yeux, et se mit à ronfler.
Parpaillasse parut comprendre qu'il ne tirerait rien de bon de son ami, et, se dirigeant vers la chambre à coucher :
— Étes-vous là, madame? demanda-t-il.
— Ah! monsieur! s'écria la duchesse en l'arrêtant sur le seuil de la porte.
— Oh! ne craignez rien, madame!... Je voulais tout simplement vous dire que ma petite pension ne prendrait cours qu'à dater de demain.
— Je ne comprends pas.
— Comment! vous ne comprenez pas que M. le duc me doit mille écus?
— Si, monsieur ; mais c'est tout.
—Eh bien, madame, comme j'aime mieux être votre créancier que le sien, ces mille écus sont ceux que vous venez de me donner... Quant aux vôtres, qui constituent les premiers arrérages de ma pension, vous voudrez bien me les faire compter demain, avant midi, à l'hôtellerie du Singe-Boiteux, près du pont Notre-Dame.
Et, comme la duchesse faisait un mouvement de rage impuissante :
— Voilà qui est entendu, madame, ajouta-t-il. A cette dernière condition , vous avez ma parole.
Sur quoi, il salua madame d'Étampes avec toute la courtoisie dont il était susceptible, sortit de l'hôtel en homme qui en connaît déjà les êtres, et reprit le chemin du pont Notre-Dame.
Aucun cabaret n'étant plus ouvert à cette heure, rien ne vint le distraire de la conversation qu'il eut, en route, avec sa conscience, touchant les dogmes de la religion du serment, et la foi due à la parole jurée.
Nous verrons, en temps et lieu, quel fut le résultat de cette conversation mentale, qui atteignait sa conclusion juste au moment où notre homme arrivait devant l'auberge du Singe-Boiteux.