CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
L'indice.
— Parbleu , monsieur Gilbert, dit François Lescadieu tout haletant , quand il eut atteint les deux promeneurs , il faut avouer que vous ne faites guère attention aux amis , car voilà assez longtemps que je vous ap])el!e.
— C'est que je ne m'attendais pas à te voir à Ghâtenay , mon garçon , tu étais retenu à Paris par un travail pressé.
— Je l'ai toujours ce travail , et il presse plus que jamais.
— Cependant, te voilà ici.
— Histoire de vous voir, mon voisin.
— Nous nous serions revus ce soir.
— Ce serait trop tard .
— Trop tard ; et pourquoi ? Tu as donc quelque chose à me dire,
— Beaucoup de choses , monsieur Gilbert; par occasion; je dirai âueti bonjour à mes ptt«
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rens; mais, dans le fait , c'est pour vous seul que je suis venu.
Le maître d'études aurait pu douter de la franchise des paroles du jeune ouvrier; car si, en effet , c'est à Gilbert qu'il continuait à parler, les yeux de François Lescadieu n'allaient nullement où sa voix s'adressait. Depuis le moment où il avait rejoint Sabine et son protecteur, c'est sur la jeune fille seulement que se portaient ses regards, et avec une telle insistance, que la pauvre enfant s'en trouva confuse et même blessée.
A lalîn, Gilbert s'aperçut de l'embarras de Sabine, et, voulant le faire cesser , il dit à François :
— Je croyais , mon ami , que depuis ta dernière visite à (Jiâtenay, tu connaissais mademoiselle.
— Mais, sans doute , je la connais , répliqua le fils Lescadieu ; oui , oui , je la connais, répéta-t-il encore avec la plus singulière expression, et sans discontinuer de regarder Sabine.
Celle-ci, plus confuse encore, détourna la tête.
François profita de ce mouvement pour dire à Gilbert, après lui avoir poussé le coude d'un air mystérieusement significatif :
— Il n'y a pas à en douter ; c'est bien elle. ~
— Qui cela , elle ?
-^ Mais dame , votre protégée.
-^ Eh bien?
— Je VOUS dis que c'est elle.
— Mais encore, que signifie ?
— Je vous conterai cela quand nous serons seuls.
Gilbert , intrigué , comme on peut se l'imaginer, par ces quelques mots de François Lescadieu , aurait bien voulu continuer l'entretien ; mais Sabine avait relevé la tête et repris le bras de son protecteur.
— Rentrons nous ? lui dit-elle en l'attirant vers le village.
Incertain d'abord , le maître d'études lança vers le compagnon serrurier un coup d'œil qui voulait dire :
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•— Quand ni'apprendras-tu ce que je veux savoir ?
Un geste de François lui répondit :
— Là bas, dès que nous serons seuls.
Alors , sans rien témoigner de leur secrète confidence, ils reprirent le chemin de la maison on, bientôt, ils arrivèrent.
Quand le jeune ouvrier eut embrassé ses parens, et payé à ceux-ci le tribut de questions et de caresses usité en pareil cas , l'impatient Gilbert l'ayant , par uu signe , invité à se taire , s'empressa de sortir de la salle basse.
Quelques secondes après, le maître d'études et François Lescadieu , loin de l'habita-
tion et à l'abri des curieux , étaient assis sous un berceau au fond du jardin.
A peine furent-ils tête-à-tête que Gilbert, sans le moindre préambule, lui jeta pêle-mêle ces questions :
— Cette jeune fille , qui est-elle ? Son nom ? Comment la connais-tu? Quelle confidence as-tu reçue? Quelle découverte as-tu faite?
— Diable I comme vous êtes pressé ! on dirait que le feu est quelque part... D'ailleurs, ce que vous me demandez, vous le savez peut-être encore mieux que moi !
— Je ne sais rien , répondit vivement le professeur ;et, sans marchander sa confiance avec ce garçon, qui en était digne, cl qui, de
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plus, allait payer ce secret par un autre, GiU bert lui raconta lestement et en peu de mots l'histoire de l'enlèvement de Sabine •
François Lescadieu écouta ce récit avec une grande attention ; puis , quand le. protecteur de la jeune fille eut fini , l'ouvrier lui serra la main avec effusion.
— Pardieu ! c'est bien , c'est là ce qu'on appelle un beau trait, monsieur Gilbert , s'écria-t-il ; vous ne voulez pas que cela se sache , je comprends ; je n'en soufflerai un mot à personne; la langue me démangera peut-être, car je tiens un peu de ma mère; mais, suffit ; motus! ne craignez rien.
— C'est entendu , fit Gilbert ; tu vas me dire maintenant ce que j'ai tout intérêt à savoir.
— Je crois bien que je vas vous le dire ! d'autant plus que je ne suis venu que pour ça. Je ne savais pas combien vous étiez ignorant de la chose ; mais vous m'aviez parlé de l'amour de mon ami Lucien pour cette petite, et il m'a suffi de cela pour m'inléresser à elle, et pour bénir le hasard qui m'a peutêtre mis sur la trace de ses parens.
— S'il était vrai! exclama le maître d'études.
— Ah dame ! je n'affirme rien ; mais ce que j'ai à vous raconter pourra peut-être vous donner quelques lueurs.
—"Voilà ce que c'est, dit-il après une pause :
—Vous savez que le bourgeois m'a empêché de vous accompagner il y a deux heures, sous
prétexte d'un ouvrage pressé en ville. Il s'agissait d'une serrure à poser dans une maison pas très loin de la nôtre. Là bonne du particulier à la serrure étant revenue chez nous , mon patron me dit :
— Lapin - c'est un nom d'amitié qu'il me donne quand il est dans ses bons momens — Lapin, va-t-en chez la pratique.
Ça ne m'amusait guère, attendu que je m'étais promis de faire route aujourd'hui avec vous. Enfin , c'est égal ; je prends une serrure et je suis la bonne du particulier. Elle me fait tourner deux ou trois coins de rue, et bientôt après elle s'arrête, en disant :
— C'est ici.
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Une belle maison ma foi j à l'angle de la place Sainte-Croix, et ^e la rue Joubert : porte cochcrc, un concierge avec des serins, tapis sous l'escalier j tout ce qu'il y a de mieux.
Nous montons au second étage; la bonne ouvre la porte et me présente à un petit monsieur rougeaud , très laid ; mais en revanche fort désagréable. Je lui dis poliment, en ôtant ma casquette, que je viens pour poser la serrure, et je lui montre celle que j'apportais.
Le petit monsieur me l'arrache quasiment des mains; il la regarde d'un œil mauvais et "d'un air méprisant ; puis il me répond :
— Cela ne suffit pas. Je veux quelque chose de mieux fait , de plus solide surtout ;
on briserait cela avec une aiguille à tricoter.
— Je l'en fiche !.,. que je me permis de lui riposter ; mais intérieurement pour ne pas faire du tort au bourgeois en le privant d'une pratique.
— Il faut que vous voyez la porte, me ditil. Suivez-moi.
Il donna un ordre à la servante, qui s'éloigna d'un côté, tandis que je suivais le particulier à l'endroit où il voulait me conduire.
Il me fit parcourir une enfilade de chambres très bien meublées , mais qui n'en finissaient pas. Je traversai même un salon où il y avait une dame qui se chauffait dans le fond , au coin d'une cheminée.
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Elle ne se retourna pas pour nous regarder î le petit monsieur ne lui dit rien , mais il marmonna tout bas je ne sais quelles paroles passant dans celte pièce; il haussa les épaules et jeta un singulier coup-d'œil du côté de la dame et nous continuâmes notre chemin.
Bref, au bout de toutes ces chambres , il y a une petite terrasse couverte en planches, et au fond un pavillon qui m'a fait l'effet d'une serre.
— C'est là , me dit la pratique en me désignant une porte crânement solide, je vous en re'ponds. Je veux d'autres pentures, ajouta le petit monsieur; il me faut, en outre, une bonne serrure au lieu de ce mîiuvais verrou.
J'entrai dans le pavillon, afin de m'assurer
de l'ouvrage qu'il y avait à faire , et je vis dans un coin du pavillon, un lit fort proprej ce qui m'étonna, vu que le reste de l'appartement me paraissait être assez grand pour loger qui on voulait , sans avoir besoin de se faire une chambre à coucher de ce taudis très froid et peu sain, situé qu'il est au bout d'une terrasse.
Ma surprise fut remarquée par le monsieur, car il me dit aussitôt.
— Voyez-vous, je mettrai ici des papiers et des objets précieux; ce lit est pour la personne qui doit les garder : elle couchera dans ce pavillon.
— Pourtant , répondis-je , avec la serrure que vous demandez, il n'y aura pas besoin de gardien.
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Je ne sais pas si c'est la localité ou le ton des paroles de la pratique qui me chiffonnait; mais toujours est-il vrai que ça me paraissait louche. Et puis , pourquoi s'eiupressait-il de m'expliquer l'usage qu'il voulait faire de son pavillon? J'en revenais à part moi à ce que vous dites souvent, monsieur Gilbert : qui s'excuse s'accuse.
Le petit monsieur me laissa seul un moment. J'eus bientôt pris mes mesures , et, ue le voyant pas revenir, je pris le parti, au lieu de l'attendre, de repasser sans guide par le même chemin qu'il m'avait fait parcourir pour arriver à cette terrasse.
Vous le savez, les tapis d'à-présent , c'est épais et doux comme du velours, on marcherait dessus avec des sabots que ça ne ferait pas plus de bruit qu'une mouche ; c'est pour-
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quoi la dame du salon, celle que j'avais déjà aperçue , ne m'enlendit pas revenir. Je la vis encore ; non plus assise , cette fois, mais à genoux et ayant l'air de prier.
Je m'arrêtai sur le pas de la porte de peur de l'interrompre.
Ce qui m'étonna, c'est qu'en priant elle avait les yeux sur un tableau , et ce n'était pas un tableau d'église. Je jetai un coup-d'œil sur la peinture qui attirai ses regards. Je n'y vis , au lieu du bon Dieu ou de quelque saint de l'almanach , qu'une dame très jolie, ma foi , dans un jardin , et qui donnait la main a une toute jeune fille. L'enfant tenait un cerceau et souriait en regardant sa mère. C'est justement à cette jeune fille que la dame semblait adresser sa prière. Le petit monsieur venaii me chercher i à son aspect, la dame âge-
nouillée tressaillit et se leva vivement, comme si elle avait peur d'être surprise. Elle tourna son visage de mon côté. Jugez de mon étonnement, elle ressemblait d'une manière frappante à la dame du tableau.
Tout cela m'avait émotionné et je ne saurais trop vous dire pourquoi la pratique à mine rébarbative me parut plus farouche encore, et pourquoi ^ en me rappelant ses paroles et consultant son regard , il me sembla qu'il voulait me faire faire une besogne peu chrétienne. Je ne dis rien cependant de ma pensée en rentrant à la boutique ; mais j'aime autant qu'un autre que moi se charge de l'ouvrage. Me voilà ici , que le patron s'arrange; c'est pour ce soir qu'il lui faut la serrure; la pose qui voudra , je ne m'en mêle pas.
Rien ne peut rendre l'attention curieuse et patiente de Gilbert pendant la narration de François Lescadieu. Quand celui-ci eut cessé de parler , le maître d'études qui , dans tout ceci, n'avait pas vu luire la lumière promise, répliqua :
— Mais rien ne m'explique ton empressesèment à venir me conter cela. Quel rapport y a-t-il entre cette histoire et ma protégée. Ne m'as-tu pas affirmé que tu la connaissais.
— Et je l'affirme encore. Il n'y a pas à s'y méprendre , la jeune fille du tableau n'est pas si grande que la nouvelle pensionnaire de mes parens *, mais , j'en mettrais la main au feu , c'est la même personne ; la preuve, c'est que je ne l'avais vue qu'une fois ici et que tantôt, en regardant la peinture, ça m'a frappé
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tout de suite. Soyez-en certain , monsieur Gilbert , je vous dis que c'est elle , et que la dame est sa mère. Elle priait, cette dame; ça ne m'étonne plus, à présent que vous m'avez tout conté : elle aime tant sa fille, elle priait Dieu de la lui conserver.
— Oui , tu as raison , mon ami , continua le maître d'études, aussi heureux qu'intrigué
de cette découverte , nous devons être sur la
^ trace; mais, comment se nomme la personne chez qui lu as été pour cette serrure ?
— Bah ! est-ce que je ne vous l'ai pas dit ? demanda François Lescadieu , tout surpris d'avoir oublié cela ; il se nomme Ducourneau.
— Richard Ducourneau ! s'écria Gilbert . bondissant tout à coup; puis il pâlit et porta
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*a main à son front, pour y rassembler ses plus doux et ses plus amers souvenirs. Ducourneau , répéta-t-il d'une voix lemblante , ô mon Dieu ! mais ce nom , c'est celui de l'homme qui profita de mon absence de Turin pour flétrir et pour épouser Diane de Salornay. Diane, mon seul amour pur, mon seul amour véritable; le charme et le tourment de ma vie; la joie de mes rêves! Diane! elle existe , si près de moi... et c'était elle , et je ne l'ai reconnue ! oh ! je devine tout , Sabine est sa fille... cette voix qui parlait pas à mon ame , ce n'était pas une illusion... O Diane ! ô Sabine !
Le cœur et l'esprit bouleversés par tant de souvenirs , Gilbert ne savait plus que prononcer ces deux noms ; il les répéta dix fois , les confondant tous deux dans une même expression d'amour.
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Cette exaltation fébrile fut suivie d'une immobilité fixe qui effraya d'autant plus Lescadieu qu'il ne savait rien du passé de Gilbert. Le professeur semblait abimé dans une idée intérieure ; il ne bougeait pas ; il ne voyait rien , n'entendait rien.
Enfin , sortant pour ainsi dire de lui-même, il prit les deux mains du compagnon serrurier, et les pressant avec tendresse :
— Merci , lui dit-il, merci à Dieu qui t'a si bien inspiré , merci à toi , qui as suivi si promptement l'inspiration divine ; mais notre tâche n'est point achevée ; il faut partir surle-champ pour Paris ; le temps presse, il n'est que midi, dans une heure nous y serons . J'ai besoin de tes services, de ta discrétion, de ton amitié ; ne me les refuse pas ; je te devrai plus que la vie.
Le jeune ouvrier était acquis à Gilbert ; il ne lui demanda qu'un quart d'heure de répit, pour faire honneur à un succulent potage qui fumait sur la table de la cuisine. Ce temps, le maître d'études l'employa à écrire une petite lettre qu'il remit à Sabine. La suscription portait :
a Pour M. Lucien, élève de Saint-Cyr. n
On s'étonna beaucoup chez les Lescadieu du prompt départ de l'ouvrier et du professeur.
— Mais, leur dit François, cela n'a rien de surprenant que M. Gilbert vous quitte sitôt , puisque je ne suis venu à Cliâtenay que pour vous l'enlever.
Ces paroles dites , les deux amis partirent
comme des fous, au grand ébahissement de la mère Lescadieu , qui , voyant poindre un nouveau secret, se de'sespérait de ne pas en avoir sa part.
Sabine monta dans sa chambre et se mit à la fenêtre , les yeux tournés vers le petit sentier que Lucien avait coutume de prendre.
Peu de temps après le départ du maître d'études et de François Lescadieu, l'élève de Saint-Gyr arriva. Il était pâle, incertain, tremblant.
— Mon ami Gilbert est -il venu? demandat-il au tisserand qu'il rencontra dans le jardin.
— Venu et reparti, répondit le père Lescadieu.
Lucien baissa la tête en signe de désespoir et
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murmura tout bas : c'est qu'elle est indigne de moi. Il ne veut pas que je l'aime!
— A propos , continua le bonhomme , je crois bien que M. Gilbert a remis une lettre pour toi à notre demoiselle. Il paraît que c'est de sa main qu'il est bien aise que tu la reçoives , autrement il l'aurait laissée à ma femme.
Lucien entendit à peine ces derniers mots; Antoine Lescadieu parlait encore que déjà l'autre franchissait le seuil de la maison.
Il rencontra Sabine qui venait au-devant de lui. Sans prononcer une parole, la jeune fille lui tendit le billet de Gilbert. Lucien n'osait le prendrej sa main était tremblante, ses genoux fléchissaient; il prit cependant le pli de papier des mains de la jeune fille.
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— Qu'avez-vous donc , monsieur Lucien ?
lui demanda Sabine toute inquiète.
— Je tremble, répondit-il, car le contenu de ce papier va décider de notre sort à tous deux.
— Oh ! mon Dieu ! murmura Sabine , frémissant à son tour.
Elle leva les yeux au ciel et joignit les mains pour prier , pendant que l'ami de Gilbert se disposait à lire le billet qu'on venait de lui remettre.
Durant ceci , les Lescadieu , mari et femme, s'étaient rapprochés des jeunes gens.
— Quel bonheur ! s'écria Lucien dans un transport de joie.
Et puis prenant les mains de la jeune fille il ajouta :.
— Que j'ai bien fait , Sabine , de vous aimer comme un fou !
La hlle de madame Ducourneau regarda le jeune homme avec une expression de chaste tendresse. Elle s'étonnait de s'entendre appeler par son nom.
La mère Lescadieu s'en réjouit.
— Elle s'appelle Sabine, glissa-t-elle dans l'oreille du tisserand qui, lui aussi , se tenait aux aguets.