‹ Diane et SabineChapitre 9 sur 12 · CHAPITRE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIÈME

L^lncertltiide.

Gilbert attendait tous les soirs, dans sa mansarde, une visite qu'il ne devait pas recevoir; nous savons pourquoi.

Diene, après la terrible scène qui avait

eu lieu entre elle et son mari, était trop cer-" taine que chacune de ses démarches serait épiée, pour s'exposer par son imprudence à mettre Ducourneau sur la trace du défenseur de Sabine , Elle tremblait d'autant plus qu'il ne parvînt à le connaître que, mieux que tout autre, l'agent de police était en position de découvrir ce qu'il avait intérêt de trouver. '''■ •

Un jour, la pauvre mère dût |)en8er que Ducourneau était près de ressaisir sa proie, car il eut une longue conférence dans son cabinet avec son ignoble voisin : Melchior, dit le Cyclope, Celui-ci, nous l'avons vu durant les angoisses de Diane, causant à la petite porte de la maison avec l'homme de la police dont

il était un des agens subalternes.

La mère supposa que c'en était fait du«e-

cret dé là retraite de Sabine, attendu que Ducourneau, après avoir quitté Melcliior, fut si joyeux de l'entretien, qu'il ne put s'empêcher de laisser paraître son contentement. Néanmoins, Diane se trompait sur la cause de la méchante joie de son mari ; il avait bien été question d'espionnage entre les deux mouchards, mais cet espionnage avait trait à un complot politique. Ducourneau venait de recevoir une liste de conspirateurs des mains du Cyclope. Au premier nom qu'il avait lu sur cette liste, son cœur s'était épanoui et, tout bas, il avait murmuré avec l'enivrement de la vengeance qui s'assouvit :

— Si ce n'est par el le, c'est par lui que je vous tiens, insolent comte de Maulévrier. Ainsi, sous quelque nom que le malheur et la honte vous frappent, c'est de ma main que partiront leurs coups.

234 LA JUSTICE DE DIJiU.

Ainsi condamnée à toujours craindre pour son enfant sans pouvoir interroger personne, Dianei, depuis la conversation secrète de son mari et de Melchior, était retombée dans ces doutes affreux qui déjà l'avaient tant fait souffrir.

De son côté, le maître d'études ne pouvait se résoudre, après sa journée faite au pensionnat de M. Vaucresson, à prendre un autre chemin que celui de sa maison de la rue Saint-Nicolas-d'Antin. L'attente de cette mère inconnue l'y retenait prisonnier. Et, cependant, il avait grande envie de prendre la route de Châtenay; il s'était fait une si douce habitude d'y parler de Lucien à ceux qui l'avaient élevé; il se sentait si heureux d'y voir quelquefois ce jeune homme de quiil était le guide, le conseil et l'ami*

Or, maintenant qu'il avait un attrait et un motif de plus pour se sentir attiré chez le père Lescadieu, on s'étonnera peut-être que Gilbert ne profitât pas de quelque jour de congé afin d'aller rendre visite à sa jeune protégée et à ses vieux amis. Ce n'est que le soir qu'il devait espérer de voir arriver chez lui sa discrète visiteuse et il pouvait toujours être revenu de Châtenay à l'heure qu'elle lui avait indiquée. Il hésitait pourtant à faire ce voyage; oui, il hésitait à se présenter seul aux yeux d'une pauvre fille à laquelle il avait si bien promis de lui amener sa mère.

Quinze jours se passèrent ainsi.

Gilbert eût peiil-étre ajourné à plus longtemps encore sa promenade champêtre sans la visite du tisserand qui venait lui apporter une lettre de Lucien.

Nous dirons tout à l'heure pourquoi le bonhomme, qui faisait si rarement le voyage de Paris, avait tenu à se charger du message de son nourrisson. Arrivons d'abord au plus pressé : la lettre du jeune homme.

De celle-ci nous allons transcrire quelques passages qui , sans revenir sur les événemens connus, établissent les rapports et la famiharité dans lesquels vivaient, l'un vis à-vis de l'autre, l'élève de Saint-Gyr et le professeur de la rue Saint-Lazare.

« Mon très cher professeur ,

» Vous qui avez daigné me tenir lieu de père, pauvre enfant abandonné que je suis, permettez-moi de vous parler comme vous

parlerait votre fils. Je n'eus jamais autant besoin qu'aujourd'hui de l'affection dont vous m'avez accordé de si nombreuses marques; je réclame encore une fois de vous ces généreux conseils , qu'en toute occasion m'a prodigués votre bon cœur. J'invoque tout à la fois et votre raison si siire, et votre esprit supérieur et votre bienveillance , depuis si longtemps éprouvés. Il faut, mon ami, que toutes vos qualités viennent à mon aide.

" Jugez si votre assistance m'est indispensable : Je suis amoureux! amoureux à en perdre la tête. Je ne parle pas de mon cœur, il est déjà donné; et comprenez l'excès de mon tourment, les angoisses de mon incertitude; j'ignore si celle qui, impérieusement règne sur moi et* domine toutes mes pensées, est digne démon amour. Mais, par un coup de la providence , il est arrivé que vous pou-

â35 LA JUSTICIÙ DE DIEU.

vez, mieux que personne, me fixer sur ce point.

I» Dieu a permis que la lumière me vînt de celui qui semble se faire une joie de diriger mes sentimens et de régler ma conduite.

» La personne de qui je vous parle, mon ami, celle que j'aime pour toujours et que je ne pourrais aimer moins, si l'honneur hélas ! me forçait de renoncer à elle ; celle-là , vous la connaissez; c'est vous-même qui l'avez amenée à Châtenay, chez ce bon Lescadieu , où j'ai eu le bonheur de la revoir, oui, de la revoir, mon ami. J'avais déjà eu la fortune de la rencontrer dans une circonstance qu'i faut bien que je vous raconte» »

Lucien entrait ici dans les détails de son

aventure près du village dePalaiseau ; puis il terminait sa lettre dans les termes suivans :

« Je m'étais dit après l'avoir quittée : Je la retrouverai un jour, et, qu'elle mérite ou non mon estime, elle n'en saura pas moins qu'elle a tout mon amour.

» C'était là une mauvaise pensée j la pensée d'un fou, qui ne se rendait pas encore bien compte de l'état de son cœur.

» A présent que je l'ai revue , je sens bied qu'elle n'a pas besoin de pureté pour être aimée ; mais il faut qu'elle soit pure pour que je sois heureux.

» Vous comprenez maintenant, mon digne m'àttrê , mon père, combien je dois souffrir.

'240 LA JUSTICf: DE bIF.U.

» Interroger cette jeune fille? je ne pousserai jamais l'insolence si loin : je n'ai pas osé même lui demander son nom !

» Quand j'ai le bonheur trop rare hélas ! de me trouver près d'elle, je la regarde, et il me semble que je ne doute plus. Mais quand je suis seul, mes odieux soupçons et le doute inexorable reviennent en foule m'assaillir. J'appelle et je repousse mes souvenirs, qui ne peuvent m'offrir qu'une trompeuse lumière. La vérité , je la désire et je la redoute j peutêtre est-ce vous offenser que de suspecter une personne à laquelle votre intérêt semble être acquis j mais ces soupçons, ce doule, vous les pardonnerez à l'état de mon âme. D'ailleurs , cher maître, la protection dont vous l'environnez fait honneur à votre belle âme, mais li'alteste rien en faveur de celle qui en est l'objet; car, je le sais, cène sont pas seulement

LA JUSTICE DK DIF.U. -iîl

les plusdignesqui vous ont tronv«3 bon. Votre première vertu n'est- elle pas l'inrlul^jence !

• Prenez pitié de mon incertitude, vous qui êtes mon meilleur ami : je voudrais être si fier de mon amour !

» Jeudi prochain, j'obtiendrai un congé, et j'en profiterai pour aller à Cliàtenay. Ce jourlà est pour vous un jour de liberté; veuille^ venir me retrouver chez mes parens nourriciers, les seuls que je me connaisse 5 venez, et que j'entende tomber de votre bouche l'arrêt qui doit fixer mon sort. »

Il serait superflu de dire combien Gilbert

fut surpris et touché à la lecture de cette

lettre. Rien ne pouvait émouvoir davantage 1'. 1G

Qi?. LA JUSTICE DE DIEU .

le maître d'études, que l'aveu ou le spectacle d'un amour vrai; car lui aussi, il avait beaucoup aimé ; tant aimé même , qu'au ressouvenir du temps passé, il se retrouvait le cœur aussi jeune, la tête aussi brûlante , les pensées aussi ^ardente^ et généreuses que lorsqu'à Turin il défeiwâï|çoHtr€ les bandits piémontais Baji-Yasmin, la Persanne, et Dadeh-Laïli , sa fille.

— - Je gagerais, dit le tisserand, debout devant Gilbert , et qui voyait celui-ci tout pensif, que notre élèvevous parle de la petite. C'est qu'il a l'air d'en tenir un peu bien pour elle. Vrai, monsieur Gilbert, vous devriez le mettre à même de savoir qu'elle est celle-là qu'il aime ; ça l'obligerait ce garçon , et ma femme aussi.

De peur qu'en avouant sa propre ignorance

LA JTJSTIOR DE DiKtJ. '24 3

il ne donnât prétexte au bonhomme Lescadiea de traiter sa protégée avec moins d'égards , le maître d'études se garda bien de lui dire qu'il ne savait absolument rien sur elle. Mais comme l'espèce de prière d'Antoine Lescadieu ne pouvait pas rester sans réponse /Gilbert lui demanda de pardonner la rigoureuse réserve dont il usait envers lui, et termina en disant que le salut de cette jeune fille dépendait de sa discrétion.

— Soit! répartit le tisserand, je sais par moi-même qu'il y a des secrets qu'on doit garder toujours , quoiqu'ils pèsent lourds quelquefois; et si on se doulait de ce que je cache là-dedans, ajouta-t-il en se frappant la poitrine , on serait étonné que ça ne m'ait pas encore étouffé •

— Vous, père Lescadieu ?

— Chacun a son fardeau, dit le tisserand j mais le plus incommode , c'est celui qui charge la conscience.

Gilbert , croyant qu'il allait entendre la confession du père nourricier de Lucien , se préparait obligeamment à l'écouter. Mais François Lescadieu n'était pas du tout disposé à faire ouvertement pénitence du gros péché qui l'oppressait; aussi, le renfonça-t-il sous un soupir de contrition .Après quoi il reprit :

— Au fait, ce n'est ni pour vous parler de moi, ni pour causer de Lucien et de la petite, que je vous ai apporté cette lettre au lieu de la donner au piéton de la poste de chez nous. Je voulais vous voir, monsieur Gilbert , pour savoir ce qu'il en retourne à l'égard de François. 11 paraît que le gaillard

est un patriote comme son père ; vous devez savoir ça, vous, à qui il dit tout?

— Je sais , répliqua Gilbert avec tristesse , que voire fils s'occupe de politique.

— Oui, à son temps perdu, après la journée, ou bien le dimanche ; je ne peux pas lui en vouloir pour ça, et je ne m'en plaindrai pas, si ça ne doit pas trop l'empêcher de venir à Châtenay.

— Moi, je m'en plains ; car je ne puis, sans frémir, le voir s'engager dans le chemin plein de périls où on l'entraîne.

— Dame ! c'est qu'il a le cœur français comme moi, dit Antoine Lescadieu.

En ce moment , chez le tisserand de Chà-

tenay l'esprit républicain avait le dessus; mais quand Gilbert, sans insulter aux idées généreuses qu'inspire le patriotisme, sans nier les droits sacrés du citoyen , sans s'attaquer au saint am.our du pays, eut fait comprendre au brave homme que toute conspiration ne peut bénéficier qu'au pouvoir si elle échoue, qu'aux intrigans lorsqu'elle réussit ; quand il lui eut montré l'inlérét personnel poussant en avant les cœurs désintéressés , les convictions profondes, et les abandonnant après la défaite , ou les reniant au jour du triomphe, Lescadieu commença à se sentir moins jaloux de voir son fils se mêler aux mouvemens politiques de Paris.

— El) ! bien , donc , demanda-t-il , quand efct-ce que le peuple travaille pour lui-même?

- Ce n'est pas, je suppose , répartit Gil-

beri arec un grave sourire , quand il écoute prêcher les orateurs des loges révolutionnaires. Je l'ai dit à votre fils ; il n'y a pour l'ouvrier que deux postes où il soit noblement placé et où il puisse se tenir utilement : c'est l'atelier, c'est l'intérieur de la famille ; partout ailleurs, voyez-vous, il ne trouvera qu« déception et danger : le cabaret conduit à l'hôpital ; les clubs, à la prison.

A ces derniers mots , le républicain avait disparu pour faire place au père.

— Sacrebleu ! fit le tisserand , je défends à François de se mêler de ces choses-là. Lui, en prison ! . . . et qu'est-ce que dirait sa pauvre mère?

Parler de la sorte, c'était mieux que s'occuper de son propre chagrin ^ il pensait à ce-

2AS LA JUSTICE DE DUiU.

lui d'une autre , c'était prouver en deux mots qu'il y avait chez lui bon ménage ; s'entend, communauté de joie et de douleurs.

Le père Lescadieu , après qu'il eut reçu de Gilbert la promesse d'une visite pour le jeudi suivant , descendit dans la boutique du serrurier-mécanicien où travaillait son fils, et, tout entier à ses transes paternelles, il prit François à part pour lui dire ceci :

— Ta politique ne vaut rien qui vaille, et serait-elle bonne pour tous les autres, que lu devrais la regarder encore comme mauvaise pour toi ; elle me donne lieu de trembler, elle peut faire pleurer ta mère... Or, je ne te dis que ça, François : suis les conseils de M. Gilbert , et viens nous voir tous les dimanches;, la première fois que tu ne seras pas à la maison pour la soupe de midi, je prends

mon chapeau et mon bâton, puis j'arrive chez toi ; il le faudra bien , puisque Ion absence voudra dire ou que tu es en prison, on que tu es malade.

Là-dessus le brave homme de père, que l'heure rappelait au village, prit congé de son fils et se remit en route.

Seul, Gilbert relut la lettre de Lucien, et alors son impatience de revoir la dame mystérieuse s'en accrut au point de lui faire un véritable supplice de l'ignorance dans laquelle il restait plongé.

Ce n'était plus de la satisfaction d'un désir curieux qu'il y allait maintenant pour le professeur. Des intérêts bien autrement graves étaient en jeu : il s'agissait de l'avenir de Lucien; Lucien , que Gilbert entourait d'iin<î

affection si paternelle; Lucien, pour le bonheur duquel il eût volontiers donné tout son sang, et de qui, par sa faute, il venait peutêtre de briser la destinée.

N'est-ce pas le professeur , en effet , qui avait fourni un nouvel aliment à ce besoin d'être aimé qui tourmentait le jeune élève de Sainl-Gyr ? N'est-ce pas lui qui avait changé en une passion qui pouvait être inguérissable cet amour d'un instant? Enfin, n'est-ce pas lui , Gilbert , qui avait emmené Sabine de Palaiseau, où Lucien ne l'aurait plus rencontrée, pour la conduire à Châtenay, où fatalement, il devait la revoir? C'est pour complaire à une femme qu'il n'avait seulement pas vue , qu'il ne connaissait point , qu'à la légère il s'était fait le guide d'une jeune fille dont il ignorait même le nom. Cette femme, celte mère , s'était engagée à revenir le len-

demain , et elle manquait à sa promesse. Qu'avait-elle donc à penser qui fût plus important, plus précieux que sa fille, pour se montrer si oublieuse, si inconsidérée?

— Et celte jeune personne qu'elle appelait son enfant? se demanda le maîlre d'études, qui , depuis la lettre de Lucien, n'osait plus croire à rien dans ce chaos de mystères; cette jeune personne qui est-elle donc? en quel lieu, en quelle compagnie l'élève de Saint-Cyr i'avait-il rencontrée? Au milieu des champs, entourée de vauriens et donnant le bras à une fille perdue !

Gilbert, pour juger l'aventure dePalaiseau, n'avait pas des yeux prévenus par la passion ou aveuglés par l'inexpérience. Ce secret que lui demandait Lucien, il ne le savait pas luimême; ce nom que réclamait le jeune homme,

il ne se l'était pas fait dire à lui, l'étourdi de quarante ans. Mais , puisque le bonheur de son ami dépendait de cette découverte, il devait rompre enfin avec la réserve qui lui avait été imposée , et transgresser sa promesse de discrétion. Un motif impérieux lui ordonnait la curiosité.

Au jour fixé par Lucien, Gilbert se prépara à se rendre à Châtenay.

Dès la veille, dans son entretien du soir avec François Lescadieu , dont la mansarde touchait à celle du maître d'études , lequel ne rentrait jamais chez lui sans souhaiter la bonne nuit à son voisin; dès la veille, Gilbert, bien décidé à se trouver au rendez-vous que lui donnait Lucien , s'était empressé de parler à François de son projet de voyage pour le lendemain. Le jeune ouvrier , qui

avait laissé passer deux semaines sans voir sa mère, déclara qu'il voulait être de la partie ; il se faisait même une fête de cette course pédestre : le professeur était un compagnon de route si aimable, si enjoué ! Donc, il avait été bien convenu entre les voisins qu'ils partiraient ensemble.

Au moment où ils se disposaient à se mettre en chemin, le maître serrurier-mécanicien retint François Lescadieu.

— J'en suis bien fâclié , lui dit-il , maiii Touvrage donne , et le plaisir doit attendre. Voilà qu'on vient de me faire demander chez une pratique , et je ne peux pas y aller, attendu que je vais être occupé ailleurs ; il n'y a que toi qui puisse me remplacer dans l'ouvrage de ville ; ainsi, mon garçon, quitte ta redingote de bourgeois et reprends tea ou-

25 4 LA Justice de dîeu .

lils; monsieur Gilbert t^excusera auprès de tes parens : tu iras les voir dimanche.

Un double attrait rendait François Lescadieu désireux du voyage : la conversation chemin faisant , et , à l'arrivée, le plaisir de revoir son frère Lucien, et d'entendre celui-» ci causer de son amour ; car Gilbert ne lui avait pas fait un secret de la lettre de l'élève de Saint-Cyr. Celte communication n'était ni imprudente, ni indiscrète. D'ailleurs, la fraternité entre l'ouvrier et l'appreirti militaire était si bien établie , que c'eût été faire tort à l'un que de ne pas le mettre dans la confidence de ce qui intéressait l'autre.

— • Bigre ! avait dit François Lescadieu en apprenant que son frère de lait s'était épris si fort de la pensionnaire de ses parens, il a bon goût, Lucien ! La dernière fois que j'ai été

chez nous, je Tai bien dévigagée , celle que vous protégez, monsieur Gilbert ; il me semble que je la vois encore , et je me suis dit souvent que s'il en poussait comme ça dans les plaines, je ne voudrais plus loger qu'à la belle étoile.

Ceci a été rapporté seulement pour faire comprendre que Sabine avait une de ses physionomies sur lesquelles le regard s'attache avec tant de complaisance, que la mémoire en garde longtemps l'empreinte. Le cœur aussi s'en souvient : témoin l'élève de Sainl-Cyr.

Ainsi empêché par le devoir dans son projet de promenade, le jeune Lescadieu laissa partir (iilbert, et, bientôt après, lui-même quitta sa boutique de serrurier, et suivit une servante qui venait, pourla seconde fois, demander un ouvrier de la part de son maître.

Le professeur prit donc seul la route de Châtenay.

Avant d'atteindre les premières maisons du village, Gilbert aperçut, à l'ombré d'un bouquet d'arbres, peu distant du chemin, une robe blanche et un chapeau de paille. C'était Sabine, Sabine qui, instruite par le tisserand de la visite promise de son protecteur , était venue au-devant de lui et guettait son arrivée. Du plus loin qu'elle reconnut Gilbert, la jeune fille accourut vers lui, et se précipita daos ses bras en s'écria nt :

— Ma mère, où est-elle donc ? Vous m'aviez promis que je la reverrais et voilà si longtemps que je l'espère!

Gilbert, il faut le dire , tourmenté par la lettre de Lucien, intrigué du silence de sa

LA JUSTICE DE DTEU. 3r>7

visiteuse d'un soir, tout près de mal penser de la jeune fille insultée à Pelàiseau , par des godelureaux cherchant fortune, était <irena dans des sentimens peu favorables pour Sabine. Il ne put néanmoins se défendre d'être ému par ses plaintes aussi naïves que sincères, et lui, qui s'était promis de le prendre avec elle sur le ton du reproche, ne trouva plus pour lui répondre qu'un accent de cordiale commisération.

— Hélas! ma pauvre enfant, lui dit-il, votre mère, je ne l'ai pas vue. Elle avait promis de venir s'informer de vos nouvelles, et je l'attends encore.

Sabine ne dit pas un mol; seulement elle

porta la main à son cœur en même temps

■ qu'elle levait les yeux au ciel , comme pour

indiquer par cette double action et le siège de il. 17

2ô8 LA JUSTICE DE DIKU.

son mal , et le suprême remède qu'elle invoquait. Ensuite elle baissa la tête et se mit à

A ce coup, le maître d'études ne résista plus ; ses mauvaises dispositions d'esprit s'effacèrent ; il fut visiblement attendri , et alla jusqu'à s'accuser de dureté envers cette pauvre jeune fille, qui, à cette heure, lui paraissait aussi innocente et pure qu'elle était malheureuse.

Gilbert, comme le jeune amoureux, subissait,devant Sabine la douce séduction de la candeur , l'irrésistible ascendant de la vertu.

Il s'évertua de son mieux à consoler celle qu'un instant plus tôt il avait l'intention d'affliger plus encore ; le soin de sécher les larmesqu'il voyait couler, de ramener l'espoir

LA JUSTICK DE DIKU. 250

dans ce cœur endolori l'occupait à ce point, qu'il oubliait l'objet de son voyage. Cependant il se rappela que Lucien devait venir le rejoindre à Châtenay.

— Dites-moi, mon enfant, lui demanda-til, M. Lucien est-il venu, aujourd'hui?

A ce nom, la jeune fille parut se ranimer un peu j un doux éclair brilla dans ses yeux encore mouillés de larmes, et elle répondit en rougissant :

— Pas encore.

Gilbert, en prononçant ce nom et enadressant une telle question à Sabine , avait son but. Il s'était donné par là, pensait-il, une raison , une excuse auprès d'elle, pour les questions qui allaient suivre celle-ci. Alors,

5C0 LA JUSTJCE DE DÏEU.

avec les niénageniens les plus délicats, il essaya de lui faire comprendre , par insinuation, combien il lui était devenu important, indispensable, à lui, Gilbert, de connaître enfin le pom de cette mère, qui tardait tant à revenir.

— Cène peut être, dit-il, qu*un empêchement involontaire qui l'ait retenue jusqu'à ce jour, et parce que vous souffrez vous-même de ne pas la revoir, jugez, chère petite, dece qu'elle doit souffrir dans son ignorance de votre sort. Si je savais où la trouver , j'irais la rassurer. Il dépend de vous, de vous seule, que son tourment et le vôtre cessent aujourd'hui même.

— N'insistez pas, monsieur , sur un pareil sujet, répondit aussitôt Sabine. Toute question semblable sérail pour moi un nouveau

LA JL'STICl^ DE DIRn. 201

chagrin, et pour vous des paroles perdues. Je ne puis rieu vous répondre.

Le maître d'études s'étonna de la fermeté soudaine avec laquelle la jeune fille, tout à l'heure encore brisée par la douleur , venait de prononcer ces mots : Un invisible ressort avait subitement relevé ce courage anéanti. A la pensée de sa mère et du silence qu'elle lui imposait, celte enfant timide était devenue tout à coup une femme valeureuse.

Toutefois , comme Gilbert songeait à ce que Lucien attendait de lui, il crut devoir poursuivre ses interrogations.

— Je vous ai dit, monsieur, que toute réponse m'était impossible, répliqua la jeune fille avec douceur et regret. Vous êtes donc bien incrédule, oui incrédule, répéta Sabine.

car je ne puis vous supposer cruel. Et cependant vous me persécutez. Yons demandez le nom de ma mère 5 il semble que mon silence me rende à vos yeux indigne de la protection que je vous dois; il vous faut ce nom pour prix du service que vous m'avez rendu ; mais dites, savais-je le vôtre, moi , quand je vous ai suivi avec confiance, seule, pendant la nuit et dans des chemins inconnus? non certes, et pourtant je n'ai pas balancé. Ma mère m'ordonnait de vous suivre, je l'ai fait. Mais vous qui m'avez vue exécuter aveuglément cet ordre, parce qu'il me venait d'elle , pensezvous que je puisse lui désobéir dans ses autres volontés. Si cette pauvre mère n'est pas venue me réclamer auprès de vous comme elle l'avait promis , c'est qu'elle a cru devoir ne pas le faire, ou, comme vous le disiez à IMnstant, c'est qu'elle n'est pas libre de tenir sa promesse. Je déplore notre séparation ; mais

elle l'a voulu , et il ne m'appartient pas de discuter ses motifs : ils sont sacrés pour moi et j'accepte d'avance tous les chagrins qu'ils peuvent me causer et toutes leurs conséquences. Le silence dût-il m'attirer le plus grand des malheurs : le retrait de votre dévouement paternel ; je m'y soumets, monsieur. Ma résolution n'en sera point ébranlée. Si vous me délaissiez, Dieu me recueillerait ; car il ne peut ^s abandonner l'enfant qui obéit à sa mère. $

Cette touchante réponse alla droit au cœur de Gilbert. H renonça sans peine à ce rôle de juge d'instruction qui ne lui convenait guère et lui pesait beaucoup. Il prit le bras de Sabine, et lui dit :

— Je vous admire et je vous approuve , mon enfant. Pardonnez-moi mon insistance ; ce n'est pas pour moi que je vous pressais de

parler. Mais ce sujet vous afflige , qu'il n'en soit plus question entre nous ; le nom que mon cœur vous donne suffit pour vous assurer de la durée de mon intérêt pour vous. Chère enfant, vous vous nommez ma sauvée ! maintenant arrive ce qui pourra, nous attendrons les évéhemens.

Et tous deux, bras dessus, bras dessous, se dirigèrent vers la maison du tisserand.

Comme ils marchaient ainsi|une voixbien connue de Gilbert lui fit tourner la tête. C'était celle de François Lescadieu. Le jeune ouvrier accourait à toutes jambes.

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