CHAPITRE ONZIÈME
Le trime.
Une heure après que ceci venait de se passer , la femme de ebambre de madame la baronne de Salornay était dans l'office , devant une petite table assez bien garnie. De l'autre côté de cette table se trouvait assis un
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petit homme , rÔux de cheveux, et passablement disgracié de sa personne.
De la ruelle qui longeait l'iiôtel habité par Baji-Yasmin et Dodeh-Laïli un curieux aurait pu , en plongeant l'œil dans la salle basse , jouir de cette scène.
— Vous êtes un de ces damnés decrai^ottiy disait la camériste en faisant la moue, et je vous battrais , Richard , je vous poignarderais , mon petit Ducourneau, si vous m'étiez infidèle.
— Incapable , mon cœur , répliquait l'homme aux crins roux , au regard oblique, en avalant un verre de ce bon petit vin d'Olégio qui fait les délices des gourmets de Turin} incapable^ ma chère Margaritta.
- Cependant Carlotta, ma voisine, m'assurait encore ce soir que si vous veniez ici , ce n'était pas à mon intention , mais bien
pour les beaux yeux de ma jeune maîtresse .
— Si l'on peut dire une pareille sottise ! objectait Richard Ducourneau d'un air cafard, ce qui ne l'empêchait pas d'engloutir une cuisse de poulet avec autant d'appétit que de componction. Me suspecter, moi! oser attaquer la Fidélité elle-même !
— Avec tout cela , disait en persistant la femme de chambre, il n'en est pas moins vrai que j'ai eu tort d'écouter vos câlineries ; car, enfin, c'est bien la main de la signoretta Diane de Salornay que vous avez demandée, et non pas la mienne ; le nierez- vous, petit traître ? Et cette lettre que j'eus la faiblesse de remettre moi-même était bien signée de vos uoau maudits : Richard Ducourneau.
Cette fois, le commis aux vivres qu'on interpelait delà sorte laissa tomber sur son assiette le morceau qu'il tenait à sa bouche, comme s'il eût craint de ne pouvoir mieux le digérer que l'affront que venait de lui pappe- 1er la femme de chambre.
Ducourneau ne se serait pas contenté de ce geste de dépit orné d'une affreuse grimace , et sans doute il eut fait une bonne querelle à sa princesse , sans un petit incident qui vint déranger le tour de la conversation.
Un coup frappé k la porte de l'hôtel interrompit le débat prêt à s'engager entre la camérisle et le commis.
r- Chut! fit Margaritta en éteignant la lumière. Voici mes maîtresses qui reviennent de la soirée du prince-gouverneur. Attendez-
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moi là , Richard , j'aurai bientôt déshabillé madame, et je suis à vous.
Maître Ducourneau, laissé en pleines ténèbres, croisa ses bras sur la table, y a|)paya sa tête et attendit.
Margarita ne s'était pas trompée : Diane et sa mère rentraient avant la fin du bal. La jeune fille était pressée de se voir seule dans sa chambre afin de pouvoir se recueillir un peu. Tant d'émotions l'avaient agit^p dans cette soirée! Ellesehâla d'embrasser sa mère et de se retirer dans son petit appartement.
La chambre à coucher de Diane était située au premier étage, on doit se le rappeler. Séparée seulement de la rue par une sorte de
petit salon qui lui servait d'antichambre , et l'éloignait d'autant du bruit qui pouvait se faire eju dehors; bruit fort rare cependant, car cette rue n'abusait pas de la permission d'être passagère; aussi , y avait-il peu d'intérieurs qui fussent plus tranquilles que cette voie publique.
Devant le petit salon régnait un balcon en saillie , dont l'encorbellement envahissait à peu près un quart de l'étroite rue où Gilbert avait son logis.
Quelque temps une lumière scintilla derrière les vitres de ce balcon , c'était la lampe discrète qui éclairait le coucher de la charmante Diane.
La jeuDie fille détacha une à une ces pa-
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rurcs, indispensables auxiliaires delà royauté du bal : elle les considéra avec dédain.
— Qu'ai-je à faire de tout cela , dit-elle , maintenant qu'il ne sera plus ici ? Oh ! le bal est un plaisir bien insipide : il me fatigue , il me déplait... je ne veux plus y aller... Non , tant que Gilbert ne sera pas de retour à Turin , ajouta-t elle en façon de correctif à sa résolution ; puis elle tomba à genoux sur son Prie-Dieu.
— J'ai été bien sévère pour lui; mon Dieu, 80upira-t-elle, je vous remercie de m'avoir donné la force de lui dire : Non ! Il part; faites-lui une route facile et une heureuse arrivée; faites-lui un prompt retour surtout. Il part! pauvre jeune homme! je vais le perdre. Ah ! je sens bien qu'en s'en allant, il emporte quelque chose de mon cœur.# J'ai tait mon
devoir, c'est vrai ; mais qu'il m'en a coûté! J'aurais tant voulu le voir pour lui dire adieu de vive voix.
Un instant après cette prière, la fenêtre du balcon ne laissait plus aucune lumière pénétrer de l'appartement dans la rue. La porte de la chambre de Diane était fermée, la lampe éteinte et la jeune fille dans son lit. Bientôt le sommeil la visila ; un doux sommeil qui lui oflrit en rêve l'image qu'elle avait évoquée en fermant les yeux.
L'hôtel qui sert de théâtre aux petites scènes que nous venons d'esquisser était depuis une heure environ plongé, dans le silence et dans les ténèbres.
Cependant un homme marchait discrètement dans la rue, les mains tendues en avant
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et n'ayant pour se diriger que la ligne irrégulière que découpaient sur un ciel peu étoile les toits de ces maisons fort mal alignées.
Cet homme, qui avaient sans doute d'excellentes raisons pour se priver de toute lumière, s'arrêta devant l'hôtel des dames de Salornay; il s'orienta par un coup-d'œil circulaire , et dit tout bas :
— C'est ici !
Alors, pour se donner des attestations plus certaines de la bonne direction qu'il avait suivie , il s'approcha de la muraille de l'hôtel , il la parcourut à tâtons et , arrivé ù la petite porte, il la poussa ; trouvant là une résistance à laquelle il ne s'attendait pas sans doute , il en parut fort contrarié.
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— Diable , dit-il , la belle n'a pas menti , et l'amant se serait à coup sûr cassé le nez contre celte porte inexorable. Heureusement, nous avons d'autres moyens d'introduction.
Ce n'est pas Gilbert qui eût parlé avec cette irrévérence ; d'ailleurs Gilbert a quitté Turin depuis une heure , mais en se disant :
— Je suis aimé , elle me regrette , je reviendrai.
Il ne devait pas revenir.
Donc, ce n'est pas Gilbert qui a parlé ainsi; mais alors quel est donc cet homme ?
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C'est celui-là même que nous avons surpris en conférence secrète avec Spadari , le coupe-jarret. Il est facile à reconnaître , car il n'a pas quitté son costume de marquis et il porte toujours son masque. * *
— Le balcon doit être là , réfléchit à part lui ce personnage. Et après s'être désigné ce but à lui-même , il recula de quelques pas jusqu'au milieu de la rue.
Aarivé là , il prit de dessous son bras gauche un paquet qu'il déplia : c'était une échelle de cordes.
A cette échelle était attachée une longue corde, dont le bout inférieur retenait une boule de plomb. D'une main fort exercée , l'homme travesti en seigneur de l'ancienne cour , lança cette boule en l'air, et aussitôt ,
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à certain choc métallique, il comprit que son ' projectile avait rencontré juste l'objet qu'il voulait atteindre. Cette pêche aérienne avait porté ses fruits du premier coup. Mais l'important n'était pas encore obtenu , il fallait que la boule, après avoir rencontré la saillie du balcon , eût entrainé la corde avec elle et fût descendue le long de la muraille. Le marquis s'approcha du mur pour vérifier le fait; mais. si haut qu'il put porter les mains, il lui fut impossible d'atteindre jusqu'à la boule de plomb. D'un autre côté , il avait beau «^^irer la corde pour suivre la boule et recommencer la tentative, il éprouvait de la résistance; il s'imagina avec quelque probabilité que la boule , engagée dans les ferrures du balcon , était restée en chemin, et que s'il pouvait s'y prendre de façon à l'attirer à lui, son ascension jusqu'à la fenêtre de Diane était assurée. Mais déjà il s'était vainement dressé de toute
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sa hauteur, il n'avait rien rencontré que le vide au-dessus de sa léte. Il fallait user d'industrie; or , le bras n'étant pas de lon^^ueur suffisante, le marquis tira son épée du fourreau. Il décrivit en l'air une foule de lignes courbes et finit par se heurter à un obstacle mobile. Plus de doute, cette masse qui se balance et frappe la pointe de l'acier , c'est la boule de plomb. Le marquis retourna aussitôt son épée, la prit à contre sens par la lame et dans la poignée levée en l'air, il s'ingénia à faire entrer cette boule. Cette manœuvre lui réussit, et quand il sentit que le plomb était retenu dans le vide de l'ovale formé par la poignée , il fit tourner l'épée afin d'entortiller la corde autour delà garde et devinant, à la résistance qu'il éprouvait , que le plomb ne pouvait plus se dégager , il tira fortement à lui, et, en moins d'une seconde, l'aventureux personnage put serrer dans ses mains la
boule de plomb. Maintenant il ne s'agissait plus que (le nouer quelque part cette corde qui devait maintenir l'échelle. Le marquis palpa la muraille dans tous les sens et ne trouva pas le moindre anneau. Enfin il avisa, près de la porte, une borne de marbre qui , pour plus de solidité, avait été reliée au mur voisin, au moyen d'un cercle de fer scellé dans la pierre. L'homme au masque n'eu demandait pas davantage. Il attacha autour de la borne l'appendice de son échelle. Ensuite , sur la foi de ce nœud , il tenta l'escalade.
Le trajet était court , et , après quelques échelons, le marquis fut au bout de sa montée. Il enjamba la rampe du balcon et tira l'échelle après lui.
Ici se présentait un nouvel obstacle. Lk solide fenêtre qui donnail accès dans le salon
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élaii fermée. Le marquis ne délibéra pas une minute, il interrogea de la main les ferrures extérieures de cette fenêtre , et, ayant a|)pro- , ximativement déterminé la hauteur et la direction de l'espagnolette , il cassa im carreau, passa le bras par cette ouverture , fit jouer l'espagnolette , poussa la fenêtre et se trouva dans le salon.
Cette audacieuse introduction ne s'exécuta point sans quelque bruit. Le marquis s'arrêta sur la pointe des pieds, et interrogea le silence autour de lui. Rien ne remua, alors il marcha vers la chambre de Diane.
La jeune fille avait été réveillée en sursaut, et, inquiète, elle s'était jetée k bas du lit et venait à la porte de sa chambre prêter l'oreille. Cette porte s'ouvrit tout à coup.
— Malheureux! c'est vous, Gilbert? dit la jenne fille éplorée.
— Oui... oui... répondit l'homme masqué, qui d'un geste prompt enveloppa la jeune fille dans ses bras.
Epouvantée d'une telle privante , Diane se rél'ugia vers son alcôve ; mais le terrible masque l'y suivit. Alors , à la lueur d'une veilleuse , la jeune fille , fixant sur lui ses yeux agrandis parla stupeur, s'écria en frémissant par tout le corps :
— Ciel ! vous n*êtes pas Gilbert. Au secours! au secours !
Mais ce faible cri fut étranglé dans la bouche de la jeune fille par une main de fer.
— Silence! dit cet homme, dont l'œil
flamboyait de brutalité et dont tous les gestes accusaient la violence et la résolution. Silence! ou vous êtes morte.
Cependant, comme cette menace n'avait pu arrêter le cri de détresse de la victime , l'homme masqué la bâillonna ^ et il meurtrit, sous les plus odieuses témérités , cet admirable corps de vierge. Alors cet homme infâme, mêlant des mots de tendresse à d'effroyables expressions de menace, souffla la veilleuse pour pouvoir accomplir son crime sans l'interposition gênante du masque.
Egarée par une lutte inégale, brisée par l'émotion, étouffée par le bâillon , la pauvre fille tomba évanouie.
Son bourreau obtint une victoire facile.
Il abandonna bientôt après la victime, qui n'avait pas encore repris ses sens.
Ayant remis son masque, le misérable regagna la fenêtre. L'échelle de cordes était encore attachée au balcon , il se hâta de repasser par-dessus la rampe et de descendre dans la rue.
Au moment ou l'auteur de ce lâche guet-apens allait toucher la terre, quelqu'un débusqua vivement d'une ruelle voisine et se précipita vers le soi-disant marquis. Or, pendant que de la main droite le survenant soulevait le masque de cet homme , de l'autre main il dirigea la clarté d'une lanterne sur le visage du lâche, mis à découvert.
•T- Insolent î murmura l'homme au masque, et en même temps il frappa du fourreau
de son épée sur la lanterne , qui roula dans le ruisseau et s'éteignit.
— C'est trop lard, remarqua le curieux, je vous ai reconnu.
Et à l'oreille du coupable, il lui dit :
— Vous êtes le comte de Maulévricr- Fayel •
Le déplorable état dans lequel on trouva le lendemain Diane de Salornay , les traces récentes de l'audacieuse escalade; tous cesévénemens, qu'on voulut en vain cacher, firent dans Turin un effroyable scandale. La police s'en mêla, mais, en dépit des plus actives recherches,l'auteur du forfait demeura inconnu, sauf [)Our une seule personne; pour l'homme à la lanterne: Richard Ducourneau. Celui-ci se garda bien d'aller livrer à la justice le nom
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du coupable, il pensait au contraire à recueillir les fruits de l'odieux attentat. Quand Diane de Salornay fut bien et dûment déshonorée aux yeux de toute la ville, quand son malheur commença à lui être imputé à crime; car l'esprit humain est ainsi fait, qu'il recherche le prétexte de blâmer ceux qu'il se lasse de plaindre; quand la malice enfia se prit à la victime et envenima de calomnie la blessure, Richard Ducourneau , jugeant que son temps était venu , se présenta un jour chez les parens de la jeune fille et demanda de nouveau sa main. Cette fois on ne le repoussa pas, on récouta avec intérêt même; car, se faisant généreux, dévoué, il consentit à prendre le crime pour son compte. Ainsi cette belle Diane, qu'on refusait naguère aux plus brillans partis, on se trouva heureux de la donner à un employé de bas étage , qui n'avait pas rougi de spéculer sur la honte.
LA JUSTICE DE blETJ. 4^;
Ducourneau l'avait dit : Les obstacles ne m'arrêtent pas, et quand je vise un but, je Tatteins.
Cinq mois après ce triste événement, M. le comte de Maulèvrier-Fayel, qui était encore à Turin , trouva dans sa chambre le billet que voici :
€ Monsieur le comte,
» Un homme qui seul a surpris voire secret, se décide nonobstant à devenir le mari de la femme que vous avez déshonorée et le père de l'enfant qui naîtra bientôt. Le dévouement et le silence de cet homme vous ont été trop précieux, pour que dans votre générosité vous n'y attachiez pas un grand prix. On recevra avec reconnaissance le témoignage de votre gratitude. On vous prie de le dé- II. 4
poser chez le notaire Marchelli, au fôlrii àe votre serviteur -.^in
M Richard DucouRneao.
Cette lettre obtint ia réponse suivante :
« Monsieu r ,
» On ne peut traiter avec vous que donnant donnant; c'est pourquoi le jour
seulement où la jeune personne sera mariée,
vous trouverez chez le notaire eu question le
prix dont on jugera convenable de payer ce
que vous appelez votre dévouement. »
•j-rf . r. .^ .1. f -T, \ I 1 .
Cette lettre ne portait pas de signature , et l'écriture en était évidemment déguisée. Richard Ducourneau n'eut pas de cesse qu'il ne <
fût arrivé à ses fins j il comptait tant sur la
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reconnaissance du coupable, et sur la protection de la nouvelle famille qu'il allait se donner!
Le général de Salornay revint de l'armée , et assista bientôt au mariage , ou plutôt à l'affreux sacrifice de sa fille d'adoption.
Aussitôt après la cérémonie , le nouveau marié courut chez le notaire. Un coffret l'y attendait avec cette suscription : ^
« Au mari de mademoiselle de Salornay. »
Ducourneau ouvrit le coffret avec toute l'avidité qu'on peut lui supposer ; mais au lieu de l'or qu'il espérait y trouver , il ne trouva qu'une feuille de papier sur laquelle était écrit ceci :
« Monsieur,
» Vous n'avez pas craint d'ajouter l'audace à l'infamie. Votre spéculation ne vous suffisait pas , vous vouliez l'augmenter du salaire de la honte. Mais vous savez bien, monsieur, que, si vile que soii votre conduite , ce n'est pas pour vous qu'il y a souillure, mais pour celte pauvre fille qui , sans le savoir, donne sa main à un ignoble espion de la basse police. »
A la lecture de ce billet , la face de Ducourneau devint livide ; il frémissait de ragej et , le poing fermé , de ses lèvres bleuies il laissa tomber cette menace :
— Je me vengerai ; fut-ce dans vingt ans, je me vengerai !
Ainsi Sabine était la fille du comte de Maulévrier-Fayel. On comprend pourquoi Ducourneau , qui enveloppait dans la même aversion le coupable et les victimes , avait tant à cœur de livrer l'innocente enfant à la lubricité du vieux gentilhomme. •