CHAPITRE DOUZIÈME
La gncnle da lonp.
Le lecteur voudra bien se reporter maintenant à la situation critique dans laquelle nous avons laissé notre Gilbert à la ferme de Palaiseau. On a vu Richard Ducourneau au désespoir de se voir enlever Sabine, qu'iL^de-
vait le soir même livrer au comte de Maiilévrier, lequel sans doute attendait déjà à son château d'Orsay la victime promise. On a vu , disons- nous, l'agent secret de la police précipiter à la poursuite des fugitifs une bande de paysans qu'il dirige lui-même.
Le petit sentier de traverse qu'ils ont pris abrège tellement la distance , qu'il n'est pas douteux que la troupe de Ducourneau n'arrive ' sur la grande route de Paris avant la voiture du généreux ravisseur. Celui-ci aura beau dévorer l'espace sous le vol de ses chevaux , les piétons qui le suivent seront déjà postés pour l'arrêter qu'il n'aura pas encore lui-même doublé l'angle aigu que décrit le chemin vicinal à sa jonction avec La route royale.
Cette certitude d'atteindre sa proie nesuf-
LA JUSTICli DE DItU. 59
fisait point à Ducourneau pour modérer ses frénétiques transports ; il trépignait , il bonitiisait de rage.
— Mes amis , dit-il avec véhémence à ses satellites improvisés, plus vite! plus vite! nous allons les tenir ; et quand ils seront là dans nos mains, entendez-vous, pas de quar* lier pour lui , nous tombons sur l'infâme ravisseur... Vous le frapperez , vous le battrez, vous le laisserez pour mort sur la place. Ne craignez rien , je me charge de tout... Quoi qu'il vous dise, ne Técoutez pas , surtout; il faut l'éreinter d'abord, il s'expliquera plus tard !
Et quelques pas plus loin , afin d'exciter à rencontre de Gilbert les sentimcns de sa compagnie :
— Mes braves gens! criait Ducourneau d'uae voix larmoyante : comprenez-vous mon malheur? une fille enlevée à son père ! à son père qui l'idolâtre. Oh ! c'est affreux ! Et s'il me fallait revenir vers ma femme, vers la pauvre mère éplorée, revenir sans son enfant , oh ! tenez , je le sens là , j'en mourrais l
— C'est lui, c'est le scélérat qui en mourra, répondit Claude Lambert , gagné par cette émotion factice. Vous aurez votre fille, monsieur, vous l'aurez.
— Oui I oui ! vous l'aurez , répétèrent les autres en chœur.
Et ces honnêtes gens , qui se croyaient les ministres d'une sainte mdignation , s'asso-
LA JUSTICK DK DIF.U. 61
ciaient à l'ignoble colère de l'ami de Melchior le cyclope.
On arriva bientôt au bord de la grande route. Ducourneau fit éteindre les lumières, et se jeta à plat-ventre ; puis , l'oreille collée contre terre, il écouta. Un roulement lointain se fit entendre.
— C'est le bruit d'une voiture , remarqua l'agent de police à voix basse. Ce sont eux , sans doute, ils ne nous échapperont pas.
Le bruit se faisait plus [irocliain.
-^ Mes amis, poursuivit Ducourneau, afin de ne pas commettre d'erreur, je vais suivre le fossé et me porter en avant. Aussitôt que j'aurai reconnu la voiture, je reviendrai ici , toujours dans l'ombre , et dès que le misé-
G2 LA JDSTICR DF Dira.
rable passera, vous vous précipiterez dessus à mon commandement.
Les choses ainsi réglées , le clief de cette troupe se plia, s'accroupit et marcha dans le fossé , s'aidant presqu'autant de ses mains que de ses jambes. A une très faible distance il s'arrêta et attendit.
La voiture avançait toujours.
— Bientôt il put la distinguer , et , une minute après, il la vit d'assez près pour pouvoir lire le numéro et juger d'ailleurs à la forme que c'était bien celle qui l'avait amené à Palaiseau.
Ce point obtenu , l'agent rebroussa chemin et s'en alla au plus vite rejoindre sa petite armée. Par ainsi , il marchait presque
LA JtJSTICi: DK DIEU. 63
côte à côte avec la voiture et ne la précédait que de quelques pas. Une chose étonna Ducourneau, c'est de ne voir personne sur le siège, il présuma que le ravisseur avait voulu causer de plus près avec sa conquête, et qu'à cet effet il était entré avec elle dans l'intérieur de la voiture, laissant aller tout seuls les chevaux qui trottaient à discrétion. Cette imprudence ne faisait que rendre la capture plus facile.
— Les maladroits! murmura Ducourneau entre ses dents ; ils se croient hors d'atteinte. Imbéciles ! imbéciles !
Arrivé auprès de ses auxiliaires ^celui que nous ne nommerons plus le père de Sabine donna le signal de l'attaque par ces paroles:
— Allons , mes amis, tombons dessus , et pas de pitié pour lui !
En un clin-d'œil la voiture fut investie , les paysans se ruèrent à la fois dans tous les sens; mais , les portières ouvertes , on ne trouva personne.
On se ferait difficilement une idée de la fureur de Ducourneau en se voyant frustré dans son attente. Cette proie qu'il croyait saisir lui échappait encore. L'écume à la bouche , il bondissait de rage, maudissait le ciel , injuriait les paysans et leurs stupides conseils.
— Sans vous, je les aurais suivis à la trace; je les aurais atteints, je les aurais pulvérisés, hûrlait-il avec démence.
LA JUSTTCF. Dr DI1.L dS '
Pourtant, comme il n'osait qu'injurier ces braves gens, sans lever la main sur eux, il s'en prit aux chevaux et, dans le paroxisme de sa colère, il se mit à les frapper du bâton qu'il tenait à la main, jusqu'à ce que l'un d'eux, tombant sous ses coups, il crût l'avoir tué.
— Holà, eh! bourgeois, cria quelqu'un qui déboucha par la route en faisant claquer son fouet, si c^est pour tarabuster mes bétes en mon absence que votre ami m'envoie demander des bêtises à Palaiseau, ça ne me chausse guère, l'ami, et il pourrait vous en cuire. Je vous ferai payer les peaux cassées, sans compter la vôtre que je tannerai encore
par dessus le marché.
L'homme qui faisait cette variante au
dicton populaire, n'était autre que le cocher 11. 5
dont Gilbert avait voulu se débarrasser pour ménager sa fuite avec Sabine.
Mais enfin, où sont-ils maintenant les fugitifs?
Ils n'étaient pas loin. L'envoyé de la mère de Sabine, qui s'était fait cocher pour sauver la jeune fille commise à son dévoiiment,futà peine éloigné de la ferme , qu'il s'aperçut de la rumeur causée par son brusque départ. Perché sur le siège, il était en position de reconnaître la direction que prenait la troupe, et il fut bientôt certain que c'était vers la route de Paris que Ducourneau guidait Claude Lambert et les ouvriers de la ferme.
Gilbert n'eût pas de peine à deviner qu'il serait devancé facilement s'il poursuivait son chemin vers Paris ^ en conséquence, il arrêta
ses chevaux, descendit de soa siège, et ranimant Sabine par des paroles de consolation et de courage; il lui fit part du danger inévitable qu'ils couraient.
— Allons, mon enfant, lui dit-il, si vous avez la force de marcher à pied, nous pourrons nous soustraire a leurs atteintes .
Sabine descendit, résignée à obéir en tous points à ce protecteur inconnu que lui envoyait sa mère. Il donna un coup de fouet aux chevaux et les fit partir à vide; il voulaitainsi, pendant qu'il amuserait ses poursuivans par le leurre de la voiture, se donner le temps de les dépister. Il offrit son bras à sa tremblante compagne, et tous les deux se jetèrent dans les champs. Leur premier soin après celui d'éviter les grandes routes e' tait détourner le dos à la direction de Paris, puisque
c'était de ce côté que leurs ennemis les guettaient au passage. Ils cheminèrent donc ainsi au hasard à travers les champs, les prés, les bois, n'étant bien certains que d'une seule chose, à savoir : que chaque pas les éloignait davantage des lieux qu'ils devaient fuir
La lune venait de se lever, et les deux vagabonds, poussés à la fois par un même sentiment de curiosité, se regardèrent. A les voir ainsi se tenant par le bras, la jeune fille, levantsesyeux naïfs sur la figure résolue mais bienveillante de cet homme, lui, attentif à lui rendre les chemins plus faciles, cherchant l'herbe la plus douce, le passage le plus sec, détournant de la main la branche rebelle et la ronce incommode, et parfois précédant sa compagne pour lui offrir l'appui de la main, soit qu'il fallut descendre ou grimper.
A les voir de la sorte on eût cru assister à la première escapade de deux amoureux qui, loin du regard austère de la famille, font servir la discre'tion et la solitude de la nuit aux tendres épanchemeus de deux cœurs bien épris.
Us marchèrent quelque temps sans échanger une parole ; lui s'inquiétant du moindre bruit, elle la poitrine agitée et ayant dans l'ame une émotion où entrait la chasteté de la jeune fille et la frayeur de se voir ainsi, dans la nuit, à la merci d'un inconnu.
Bientôt le chemin qu'ils se frayaient à l'aventure devint moins incommode; la rosée des prairies ne mouillait plus les petits pieds de Sabine; le couple était entré dans un bois et suivait une étroite allée.
70 LA JUSTICE m DILU.
— Où me conduisez- vous, monsieur, demanda Sabine.
— Je ne saiSj mon enfant , répondit le maître d'études, je vous conduis où il plaira au bon Dieu; mais vous ne pourrez pas aller loin à pied, je le vois bien, et moi, dans ce pays que je connais à peine, je ne puis m'orienter au milieu des ténèbres. Cette nuit nous la passerons comme nous pourrons au premier logis hospitalier qui nous ouvrira sa porte, et demain, dès le point du jour, je vous conduirai vers le lieu d'asile que je vous destine.
— Et ma mère? demanda la jeune fille.
— Votre mère viendra vous y voir, mon enfant.
— Elle vous l'a promis?
LA JUSTICK DE DIKU. 7l
— Oui, Mademoiselle, répondit Gilbert.
Elle doit être bien belle aussi votre mère, n'est-ce pas ? demanda-t-il.
A cette question la jeune fille quitta le bras de Gilbert d'un ton effrayé :
— Vous ne la connaissez donc pas, mousieur? dit-elle.
— Non, mon enfant ; mais elle me connaît bien, elle, puisque c'est à moi qu'elle a confié votre salut.
Sabine se rapprocha de Gilbert , car elle venait de se rappeler la recommandation que lui adressait madame Ducourneau de ne la pas nommer à son protecteur.
— Pardon, monsieur, reprit Sabine, je n'ai
72 LA JUSTlCli DE DIKU.
pas été maîtresse de ce mouvement d'effroi. Je vois bien que je puis vous donner toute ma confiance, puisque vous avez celle de ma mère. Elle doit être bien malheureuse, ma mère? Fasse le ciel qu'elle n'ait pas à souffrir encore à cause de moi!.. L'avez-vous vue, monsieur?
— Non, répondit le maître d'études en souriant de l'étrangeté de sa situation. Je n'ai fait que lui parler. Et demain je lui parlerai encore; je lui apprendrai où vous êtes, et elle viendra se jeter dans vos bras.
— O merci, monsieur, fit Sabine. Si vous saviez combien il me tarde d'embrasser ma mère!
Pour être véridique en tous points et comme notre héros n'est pas un héros, qu'il est sujet, au contraire, à toutes les faiblesses hu-
maines, nous mentionnerons ici que la langue de Gilbert lui démangeait étrangement. Cent fois cette question pqinta et s'évanouit sur ses lèvres :
— Comment se nomme voire mère, mademoiselle?
Mais la crainte que la mère fut plus lard instruite de sa curiosité, arrêta le maître d'études si bien, que sa velléité ne devint pas une tentative. Ainsi il eut le mérite de la discrétion ; il est vrai que le défaut contraire ne lui eut pas servi à grand chose , mais Gilbert ignorait la défense de Madame Ducourneau à Sabine.
Chemin faisant, Gilbert et Sabine rencontrèrent un ruisseau qui leur barrait le passage ; les autres obstacles ils le.? avait
74 LA JUSTICE DK Dll'U.
franchis, mais celui-là était plus difficile. Le guide de Sabine écarta ses jambes à la façon du colosse de Rhodes, mais à la différence que le colosseétait à pied sec et que le pauvre Gilbert plongeait dans l'eau jusqu'au-dessus du genou : dans cette posture, Sabine se prit au cou de l'obligeant envoyé de sa mère, et sans encombre elle fut posée sur l'autre rive.
C'était la petite rivière de l'Yvette qu'ils venaient de traverser. A peine a valent -ils fait quelques pas sur l'autre bord, qu'ils entendirent au loin les aboiemens d'un chien : ce bruit charma leurs oreilles.
— Nous allons bientôt nous reposer , dit <iilhert. Suivons la direction de ce bruit.
Pour achever de leur donner du courage ,
ils purent remarquer que le terrain sur lequel ils marchaient portait les traces d'une culture soignée et annonçait le voisinage de quelque habitation. Un peu plus loin, ils cheminaient dans un parc. Le chien se tut bientôt ; mais une lumière lointaine, qui scintilla dans l'ombre, fut pour eux comme l'étoile pour les rois mages. Ils marchèrent toujours et enfla aboutirent à une vaste cour, au fond de laquelle s'étalait une masse obscure, flanquée de deux tourelles; c'était un château. Gilbert sonna fort à la grille et fut agréablement surpris, malgré l'heure avancée de la nuit , que cet appel fût entendu. Une espèce de concierge, armé d'une lanterne , se présenta , et après un examen préalable des visiteurs :
— Que demandez- vous? leur dit-il d'une voix moins revéche que ne comportait la circoustuucc.
76 LA JUSTICE Dli DIEU.
— Nous demandons l'hospitalité pour cette nuit, répondit Gilbert. Mettez-nous où vous voudrez, nous paierons ce qu'il vous plaira.
— Entrez, dit le concierge , je vais parler à M. l'intendant.
Ils entrèrent, et comme ils traversèrent la cour tous les trois, Gilbert s'informa au concierge de l'endroit où ils se trouvaient.
— Vous êtes ici au château d'Orsay, répondit le domestique.
Le concierge introduisit les deux voyageurs dans sa loge, et, pendant ce lemps , il courut prévenir l'intendant.
Gilbert et Sabine , charmes d'avoir trouvé
LA JUSTICl'! DR DIEV. f 7
un asile si favorable , se félicitèrent de leur bonheur.
On ne les fit pas longtemps attendre. Le concierge revint presque aussitôt ; il n'était pas seul. Derrière lui marchait un homme d'une grande taille, qu'il fut surpris de voir arriver sitôt, quand il s'était attendu à trouver tout }e monde au lit.
Cet individu , qu'on appelait l'intendant , salua très courtoisement Gilbert , qui n'était pas homme à être en reste de politesse ; et, sans même donner la peine aux nouveaux venus d'expliquer leur embarras et de f(jrmuler leur demande :
— Il y a une chambre qui est toute prête à recevoir Mademoiselle, dit le géant. Monsieur
voudra bien l'y accompagner. Je vais avoir l'honneur de vous y conduire.
Ce que disant , l'intendant prit la lanterne, décrocha une clé et passa devant Gilbert. Sabine ne revenait pas de tant de politesse; la^ jeune fille songeait aux contes des Mille et une Nuits, pendant que son protecteur prenait en pitié l'hospitaUté si vantée de l'Ecosse. Nous traitons mieux que cela, pensait-il. Toujours à la suite de l'intendant , Gilbert et la jeune fille traversèrent d'immenses corridors , ils montèrent, ils descendirent, et se trouvèrent enfin à l'extrémité du château. Leur guide les fît passer dans un jardin anglais , et les conduisit dans un corps de bâtiment isolé, entre un jardin et l'immense parc du château d'Orsay.
— C'est ici, dit l'intendant.
Il ouvrit une porte. Gilbert et Sabine montèrent quelques marches et, pendant que le premier se confondait en remercîmens, que son bienfaiteur recevait avec une modestie parfaite, une lampe fut allumée par les soins de l'introducteur ; et Sabine, émerveillée de cette réception, put admirer une très jolie chambre bien chaude, et un lit des plus coquets.
— C'est là que vous passerez la nuit, mademoiselle, dit l'intendant; quant à vous, monsieur, ajouta-t-il en s' ad ressaut à Gilbert, vous coucherez dans la chambre U côté.
-- Où il vous plaira, monsieur, répondit le maître d'études ; pourvu que mademoiselle soit bien, c'est tout ce qu'il me faut.
80 LA JUSTrCÎ? DE DIKU.
— Je le suppose, reprit rintendant d'un air semi-railleur, semi-mystérieux.
Cela dit, il poussa une porte et fit entrer ^ Gilbert dans une chambre contiguë*
— Atteiuloz-moi là, lui dit il, je vais revenir.
En parlant ainsi, l'intendatit alluma une houj^ie sur la cheminée de cette chambre, ouvrit une petite porte latérale, donnant sur un escalier, et Gilbert l'entendit monter au premier étage, puis parler avec quelqu'un,' mais il ne put "entendre que le bruit de deux voix sans discerner aucune parole.
Dès que cet honime fut sorti, l'émissaire de madame Ducourneau s'approcha de la
porte qui le séparait de Sabine, il ne l'ouvrit pas de peur d'effaroucher la pauvre fille.
— Mademoiselle, lui dit-il à travers la serrure, songez-vous à vous mettre au lit ?
~ Oui , monsieur, répondit Sabine ; je suis accablée de fatigue et je sens que j'ai besoin de repos. Mais je viens de m'apercevoir que cette porte qui sépare nos deux chambre ne ferme pas.
Gilbert comprit ce sentiment de pudeur ; il rassura Sabine de son mieux.
— Ne craignez rien, mademoiselle, votre chambre sera sacrée pour tout le monde; vous pouvez y dormir en toute confiance, je veillerai sur vous. Etes- vous bien?
— Parfaitement; et vous, monsieur? demanda la jeune fille à son tour.
— Moi je suis à merveille!
En répondant ainsi, Gilbert, pour contrôler la vérité de son assertion , fit d'un coup-d'œil le tour de sa chambre et, pour la première fois, il remarqua qu'il n'y avait pas de lit.
-— Où diable veut-il que je me couche, ce monsieur si poli ? se demanda-t-il en se levant. IN'y aurait-il pas par là quelque alcôve?
Gilbert sonda les nmrs de sa chambre en frappant de petits coups; mais il eut beau songer au cheval de Troie et faire une cita-
LAJiîSTicr. m ini:u. iili
lion latine, iiUonuère çavernœ^ aucune cavité ne retentit.
— Serait-ce, continua-t-il, qu'il va me faire apporter un lit de camp. Il m'a dit de l'attendre, attendons-le ; après tout, je ne suis guère habitué à mes aises moi, car, s'il le faut, je dormirai tout habillé dans ce fauteuil. La nuit est déjà fort avancée et je serai tout aussi bien et mieux que dans mon lit de larue Saint Nicolas-d'Antin; trois planches masquées d'une galette sous le titre de matelas. Un fameux lit que je fréquente depuis si longtemps et qui, au lieu de se faire à mon caractère, est de jour en jour plus dur avec moi*
Lp maître d'études, devisant ainsi dans sa pensée, prit un fauteuil, le plaça devant la porte par laquelle était sorti l'intendaût, afin
84 LA JUSTICE Di; DIEU.
d'être forcément réveillé par toute personne qui entrerait de ce côté. Il croisa ses jambes, ses bras et s'installa dans la plus commode posture pour attendre le sommeil et- le bien accueillir quand il lui plairait d'arriver avec des pavots.
Sabine, de son côté, s'était prosternée à genoux pour faire sa prière et remercier Dieu du péril auquel il l'avait arrachée. Ensuite elle avait relu la lettre de sa mère en la couvrant de baisers et, toute habillée, elle s'était jetée sur son lit.
— Bonne nuit, monsieur, cria-t-elle à son protecteur.
— Bonne nuit, mon enfant, répéta l'honnête Gilbert.
LA JDSTICE DK DIEU. $S
En ce moment il entendit des pas dans l'escalier. Il pensa que c'était l'intendant qui revenait selon ses promesses. Il dérangea donc son fauteuil adossé contre la porte et attendit.
Une minute après, en effet, le même homme qui avait introduit Gilbert parut dans cette chambre; il salua son hôte, qui s'inclina aussi, après quoi l'intendant prononça ces paroles d'une manière sûre et correcte comme si on les lui eût imppsées ou qu'il en eût étudié la rédaction.
— Monsieur, on m'a chargé de vous remettre cette clé d'abord ; elle ouvre une petite porte qui est au bout du parc à gauche; car, si vous avez fait attention aux localités, vous aurez remarqué que ce pavillon regarde, d« côté de la chambre occupée par mademoi
80 LA JUSTICE DE blEC.
sèllè, un jardin anglais, et que, dececôté ici, il donrlè sur le parc dont je vous parle. Votre fenêtre, qui est à fleur de terre, ouvre sur Ce parc.Je'dois, en outre, vous offrir cette bourse; on m'a dit, monsieur, que vous sauriez ce que tout cela signifiej sur ce, j'ai bien Thonrieur de vous saluer.
Pour le coup ce fut Gilbert qui resta ébahi. On le conèoit aisément, sa stupéfaction lui coupa même la parole et, avant qu'il en eût retrouvé l'usage pour questionner le laconique intendant, celui-ci avait posé sur la table une bourse à côté d'une clé, et presque immédiatement était sorti par la même issue qui déjà lui avait livré passage. Cette fois seulement la petite porte de l'escalier fut fermée en dehors et à double tour.
— Oh I mon Dieu ! mais où sommes-nous
LA ifcsTICK Di: DIEU. 87
donc ici? Pourqui nous prend-on? se demanda Gilbert .avec anxiété. Alors tout ce qui ne lui avait semblé qu'étrange lui parut suspect, l'obséquiosité de cet intendant , les prévenances du concierge, cette chambre toute disposée, enfin mille choses, qui ne l'avaient pas frappé d'abord , lui revinrent à la mémoire; il se souvint qu'en traversant les corridors, il avait vu de la lumière dans plusieurs chambres , des valets habillés comme s'ils ne devaient pas se coucher de la nuit j puis ce qui l'épouvantait par-dessus tout, c'était la dernière entrée de l'intendant, et ses incroyables paroles :
— Une bourse, mais pourquoi ? que veuton payer avec cet or? Et cette clé qu'on me donne, dont on m'indique l'usage ; et pas de lit. Pourquoi? pendant qu'on en tenait un
tout préparé pour Sabine. Oh! qu'est-ce que tout cela signifie ?
Et en proie à milles pensées sinistres qui traversaient sa tête, Gilbert parcourait la chambre à grands pas, en répétant : Chez qui donc sommes-nous ici ?
Au milieu de l'effervescence des sentiniens qui le tourmentaient, il ne songeait pas à calculer ses gestes., et il s'était arrêté devant la cheminée. 11 la frappa du poing, en répétant encore son triste refrain.
Au bruit que fit le maître d'études, quelque chose se remua dans les cendres. Gilbert y porta les yeux, et aperçut une petite levrette qui , dérangée de son sommeil, étirait ses pattes et allongeait sa langue dans un bâillement démesuré.
LA JUSTICE DE m EU. S9
Toutefois la pauvre bête, comme pour témoigner qu'elle ne gardait pas rancune à l'étranger à cause de l'interruption de son sommeil, s'avança vers le maître d'études en remuant la queue , et le considéra de cet œil sympathique particulier aux chiens. La levrette vint alonger son museau entre les jambes de Gilbert afin d'en obtenir une caressé.
Le protecteur de Sabine s'assit machinalement, et sa main , effleurant la tête effilée de l'animal, descendit à son cou et y rencontra un petit collier de cuir rouge ; ce collier était orné d'une légère plaque d'argent.
— Si c'était un nom ! le nom que je cherche, pensa Gilbert.
00 LA JUSTICE DK IMLU.
Et rapide comme la volonté, aussitôt il prend la lumière sur la cheminée , la rapproche de cette plaque que le chien porte à son cou, et il lit ces mois gravés dessus :
« Je m'appelle Cendrillon, et j'appartiens à M. le comte de Maulévrier-Fayel! »
— Maulévrier-Fayel ! répéta Gilbert , en reculant d'épouvante. Maulévrier-Fayell et, pour bien lire ce nom qui lui semblait écrit en lettres de feu , il se mit à genoux et, syllabe à syllabe, il le détailla d'un œil avide.
— Oh ! quelle horreur! quel gouffre d'infamie ! s'écria -t-il. Ce serait à se briser la tête contre ce marbre. Pauvre mère , vous me confiez votre enfant , je me charge de la
LA JUSTICE t)E l)lt:U. Ol
sauter du déshonneur, et, par le raffincmetlt de la plus cruelle fatalité, c'est moi^mêmequi la précipite dans le piège ! c'est moi-même qui la conduit à sa honte, qui vient la livrer à son abominable séducteur.
Ces paroles désolées, Gilbert les entremêlait de plaintes et de soupirs , il se tenait la tête entre les mains et la serrait avec désespoir.
Tout à coup il leva les yeux au ciel, et, sur fea figure si franche, se confondirent les expressions delà douleur et de la plus ardente prière. Il ne parla pas cependant. Deux larmes à peine roulèrent de ses yeux. N'importe! après cette énergique supplication il se dressa plus grand et plus fort , comme si quelque vertu divine fût descendue en lui.
Il nJarcha droit vers la chambre de Sabine,
en ouvrit la porte sans ménagement et parut près du lit.
La pauvre fille dormait.
Gilbert joignit les mains, la contempla un instant.
— Oh ! si jeune, si pure , si belle, pcnsa-til. Non, ils ne l'auront pas.
Et sur-le-champ il la prit par les épaules et la secoua.
Sabine , réveillée en sursaut, ouvrit de grands yeux, et, reconnaissant à côté d'elle la figure de cet homme qui avait promis de respecter son sommeil , Sabine, épouvantée , laissa échapper un cri de terreur.
— Silence! malheureureuse, dit Gilbert, et de sa main il ferma la bouche de la jeune fille.
H y avait plus de précaution que de brutalité dans ce geste ; mais pour la pauvre fille, elle ne pouvait démêler la nature de cette violence qu'on lui faisait; et de ses deux mains elle s'efforça d'écarter le bras de Gilbert.
— Silence ! au nom du ciel ! répéta le maître d'études. Pas de bruit , on pourrait nous entendre.
— Je l'espère bien , monsieur, répondit Sabine effarée.
Gilbert s'aperçut que tous ses efforts ne parviendraient pas à étouffer les cris de Sa^
bine. Alors, ce qu'il ne pouvait par la force , c'est à la persuasion qu'il le demanda, genou en terre et d'un ton d'énergique supplica- '. tion:
— Sabine , dit-il , écoutez-moi , écoutez un ami. Si vous criez nous sommes perdus sans ressources.
La jeune fille s'était assise sur son séant et, frappée de l'air convaincu et du Ion désolé dont lui parlait cet homme, elle ne put s'empêcher de partager cette anxiété, et d'une voix tremblante :
— Oh! mon Dieu ! qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle.
— Il y a , répondit Gilbert , que ce péril affreux dont, par mon bras, voulait vous
préserver \otre mère , il y a que ce péril , je suis venu sans le savoir le chercher moi-même ici. Il y a que vous ne pouvez pas rester une minute de plus dans cette maison. Il faut me suivre encore ; il faut partir , et partir sur-le-champ.
— Partir! non, monsieur, non, jamais 1 répliqua Sabine, de plus en plus alarmée; vous voyez bien, monsieur, que je tombe de fatigue... Et tenez, pourrais-je me tenir sur mes jambes que je resterais ici , monsieur, je ne vous suivrais pas : j'ai peur de vous. Qui m'assure que vous ne me trahissez pas. C'est vous qui m'avez amenée ici, et tout à coup vous voulez m'en faire sortir... Que j'aille seule avec vous dans la nuit. Non... plus maintenant , monsieur. Après ce que vous ve* nez de faire, je vous regarde comme mon ennemi.
~ Enfant, dit Gilbert, abîmé de douleur, nous gommes ici chez le comte de Maulévrier. Mais j'oublie que vous ne pouvez pas savoir ce que signifie ce nom que votre mère a prononcé avec terreur. Ce nom pour vous , Sabine , signifie honte , déshonneur , perdition. Oh ! il faudrait vous expliquer bien des choses , et je n'ai pas un moment , pas une minute; peut-être même est-il déjà trop lard pour vous sauver. Sabine, si j'avais eu d'infâmes desseins sur votre personne, je ne vous aurais pas réveillée... Mais vous ne pouvez pas comprendre cela, vous; en deux mots , livrez-vous à moi de confiance, j'atteste le ciel que j'ensuis digne. Venez, Sabine, venez mon enfant. Je vous en supplie , je vous le demande au nom de votre mère.
On lisait tant de désespoir sur le front de cet homme, sa voix vibrait si énergiquementj
il y avait tant de fermeté, tant de vertu dans son regard que la jeune fille fut subjuguée.
■^ Je vous crois , je vous crois , dit-elle ,* mais je suis anéantie , je ne pourrai faire un pas.
— Eh! qu'importe? répartit Gilbert avec entraînement, je vous porterai. J'aurai de la force , moi , pour vous enlever d'ici.
En ce moment un pas grave et lourd résonna dans le petit escalier.
Le maître d'études tressaillit.
— Vous l'entendez, dit-il, on vient j c'est lui ! lui , l'infâme I
Et pendant que la jeune fille se jetait à bas du lit et ramassait à la Lâte son schall et son chapeau , Gilbert courut vers la porte donnant sur le fatal escalier. Il poussa un verroii intérieur et prenant Sabine à bras le corps , il l'emporta vers la fenêtre du parc.
L'homme mystérieux continuait de descendre. Enfin, comme Gilbert franchissait la fenêtre , une clé tourna dans la serrure , et bientôt la porte , secouée avec violence , fit crier les gonds. Elle commençait à céder sous la vigueur des coups.
La surexcitation du danger avait communiqué à Gilbert une énergie de démon j il courait comme un fou , mieux qu'un fou , car il avait, lui, une direction, un but. Le précieux fardeau dont il était chargé , loin d'allanguir sa marche, semblait au con-
LA JUSTICE DK DIF.D. 99
Iraire lui imprimer une plus vive impul* sion.
Rapide comme la flèche, il traversa le parc sans regarder derrière lui si on les poursuivait. Il trouva la petite porte , l'ouvrit , et après l'avoir refermée derrière ses talons, il brisa la clé dans la serrure pour que cet obr stacle imprévu arrêtât quelque temps les valets du comte , si* par hasard le maître les lançait après les fugitifs.
Une fois hors du parc, Gilbert ne s'inquiéta plus d'éviter la grande route ; il y vola au contraire, persuadé que là, mieux qu'ailleurs, il avait quelques chances de rencontrer plus tôt une maison, une auberge où demander secours.
Au bas de la montée rapide qu'on rencon-
tre en deçà du château d'Orsay, le protecteur de Sabine aperçut un rameau de buis suspendu à côté d'une enseigne. C'était une hôtellerie.
Il appela et fit lever le maître.
Sabine et Gilbert , épuisés par de si violentes émotions et par les fatigues de ce voyage, auraient bien voulu passer la nuit en cet endroit ; mais Gilbert s'effraya de la proximité du château . Il fit entendre à la jeune fille qu'ils risquaient d'être découverts. Il demanda à son hôte si , en payant généreusement, on ne trouverait pas une voiture et un homme de bonne volonté.
— Où souhaiteriez- vous d'aller, bourgeois? fil l'hôtellier enécarquillant de gros yeux arrondis par l'appât d'une récompense.
LA JUSTICE DE niKn. 101
— Il faudrait nous conduire à Chàtenay : trois lieues d'ici.
— Ça peut se faire , dit l'homme , qui s'empressa d'atteler un cheval à un vieux cabriolet.
Quelques heures plus tard , Sabine et Gilbert étaient enfin rendus à leur destination.
Le maître d'études paya et congédia le voiturier avant de se présenter à la maison qui devait donner asile à la fille de madame Ducourneau.
C'était là une précaution qui pouvait bien avoir son utilité.
—Mon enfant, dit Gilbert à sa compagne,
i 02 LA JUSTICE DE DIEU.
maintenant vous pouvez vous considérer comme chez vous et hors de tout danger j je vais vous laisser ici chez un homme du peuple, un tisserand qui m'est dévoué, il se nomme Pierre Lescadieu.
Le guide de Sabine heurta vigoureusement à une porte j il y avait dans ce fait la sûreté du naître et la certitude d'un bon accueil.
Bientôt un bonnet de coton se montra à une fenêtre basse.
~ Qui est là ?
' -^ Gilbert, le maître d'études.
— Ah ! vous vous appelez Gilbert; c'est un
joli nom, observa Sabine qui tenait le bras de son protecteur.
Dès qu'il se fut nommé, toutes les portes s'ouvrirent au maître d'études. Nous nous trompons, il n'y avait qu'une porte; mais il y avait deux habitans dans la maison : le mari et la femme.
Une lumière fut bientôt allumée, on fit du feu* La bonne mère Lescadieu improvisa aussi une collation frugale, après quoi Gilbert recommanda sa protégée et défendit à ses hôtes d'adresser la moindre question à la jeune fille. Ceux-ci promirent au protecteur de Sabine tout ce qu'il demanda. On pouvait remarquer, dans la soumission de ces braves gens auprès de Gilbert, une grande déférence,
une sorte de respect craintif dont la suite de ce récit apprendra la cause.
Quand il lui fallut se séparer de son sauveur, Sabine montra quelque chagrin.
— Vous n'avez plus peur de moi? lui dit Gilbert.
— Oh! non, pardonnez-moi ma frayeur, monsieur; j'ai pu vous craindre, vous qui êtes un ami de ma mère , mais vous m'avez j T , verrai.
^* -^ Oui, mon enfant, elle viendra avant
peu . ' '•"' M.
— Et vous aussi ?
— Et moi aussi, Sabine.
— Merci, vous me quittez si tôt ?
— Oui, ma belle compagae, dit le maître d'études , j'ai ma classe qui m'attend à Paris.