CHAPITRE TREIZIÈME
t: 'mivit
L'attente.
Après avoir remis sous la garde de Lescadieu la charmante jeune fille qu'il était parvenu à sauver de tant de périls, Gilbert parlit du village de Ghâtenay; il faisait nuit encore, mais la lune, pâlissant peu à peu, n'en-
voyait plus que des rayons presque éteints sur la terre, comme si elle eût senti que le droit de lumière allait lui échapper et qu'elle préférât l'abandonner de bonne grâce que de se la laisser ravir de force.
Gilbert, dont la curiosité naïve et juvénile se faisait aliment de tout, admirait ses adieux blafards d'une nuit qu'il avait si vaillamment employée. Tout autre que le courageux maître d'études eût songé au repos; mais ce corps de fer, cette ame infatigable ne se délassaient d'une action que par une action nouvelle. Son seul repos il ne le cherchait que dans la variété de ses occupations, et, Dieu merci, depuis la veille, il n'avait rien à envier sous ce rapport.
Mais> en conscience, était-ce bien œuvre de professeur, œuvre de pédagogue^ que de
courir ainsi la prétentaine et de battre, la nuit, les chemins de traverse et les sentiers détournés? Si le grave M. Vaucresson, ce désolé maître de pensionnat de la rue Saint- Lazare , eût connu l'emploi des heures de Gilbert , de quelles expressions saugrenues n'aurait-il pas qualifié son don quichottisme.
Libre enfin de toute autre pensée, le maître d'études, il faut lui rendre cette justice, pensa a ses élèves, et puis ses devoirs envers le chef de l'institution lui revinrent en mémoire et il se fit un remords de l'embarras dans lequel il avait abandonné ce digne gros homme. Mais pour retourner au plus vite où l'appelait sa profession, ses jambes, depuis la veille mises à cruelle épreuve, n'étaient pas le moyen le plus expéditif. En arrivant à Sceaux, il se mit enquête d'une voiture;
mais, à pareille heure, il n'en devait trouver aucune à moins de la payer vingt fois plus que le prix ordinaire du voyage. Gilbert fouilla dans ses poches : il les avaient complètement dégarnies, au profit de Sabine, du trésor que lui avait confié la mère inconnue. Au fond d'un gousset, cependant, il rencontra quelques pièces de menue -monnaie , égarées là par hasard et qui étaient bien à lui; mais de ceci à la somme qu'on lui de-, mandait pour le conduire à Paris, il y avait si loin que le maître d'études dut se résigner à faire encore à pied le reste du voyage.
La pensée d'une bonne action ne délasse pas toujours autant que les moralistes veulent bien le dire. Il y a comme cela une foule de petits mensonges bien chrétiens qu'il est bon de laisser en circulation pour entretenir l'esprit de charité, mais qu'il faut se garder de
mellre en expérience, car la pratique les dément. Le maître d'études dnt le reconnaître, puisque arrivé seulement à l'extrémité de l'avenue qui débouche sur la grande route, ses jambes, à bout de courage, lui refusèrent obstinément d'obéir.
Il sp désespérait de son impuissance à pousr* ser plus avant, quand le courrier de la petite poste arrivant de Limours, vint à traverser le Bourg-la-Reine. Cette rencontre était pour Gilbert un si heureux coup de fortune, qu'il eût voulu être dix fois plus riche pour payer le service qu'il réclamait avec instance. Le couriier se contenta de ce que pouvait lui offrir le voyageur, et Gilbert monta dans sa carriole en se disant, les poches et les mains vides :
— Me voilà complètement à sec, tant mieux,
il me déplaisait de payer toujours avec l'argent d'un autre ; au moins, maintenant, ma vanité est à couvert, j'aurai été pour quelque chose dans la bonne action à laquelle je me suis dévoué.
Bien que le maître d'études, pour aller vite, n'eût pas en main la bourse de la veille, qui donnait de l'ardeur au cocher, lequel la communiquait à l'animal au moyen de cetle langue qu'on parle aux nègres et aux chevaux quand on a un fouet pour interprète ; cependant, il brûla le pavé d'une façon bien autrement rapide que le jour précédent. Parti dès l'aube, le soleil n'était pas encore levé que Gilbert entrait dans Paris .
L'énorme M. Vaucresson sortait ordinairement de son lit en même temps que les premiers rayons de lumière enflammaient
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l'horizon; mais ce jour-là un profond accablement le tenait endormi. Ce sommeil prolongé était d'autant moins extraordinaire, qu'il avait été fort émotionné, et que, par suite, sa veillée, inutilement laborieuse pour parer au coup du lendemain, n'avait fini qu'à une heure très avancée delà nuit. Ce fat désespérant de présenter avec honneur ses élèves à la sévère inspection des délégués de l'Université, qu'il se résigna à envoyer au dortoir les malheureux pensionnaires et à pren- >dte lui-même le chemin de sa cltambre à coucher. Son sommeil ne devait être 'nullement réparateur ; car le maître de pension reçut sur son ventre, dont le développement nous est connu, la visite assassine du plus affreux cauchemar. L'infortuné, donc, rêva que l'Université, au grand complet, s'était donné rendez -vous sur son estomac. La tnaio pe$ante du grand-mattre étouffait le
pauvre homme sous une foule de bonnets d'âne, uniforme officiel de son pensionnat. Vaucresson crevait de rage et se tordait sou8 une suffocation pénible, car, au-dessus de lui, il voyait encore un petit diablotin ayant les traits de Gilbert, qui lui faisait en s'éloignant des gestes dérisoires; la méchante petite figure, impudemment grimaçante , lui montrait les palmes d*officier d'Acade'mie et le parient tendait vers ces objets de sa convoitise, une main empressée, qu'aussitôt il retirait à lui, tantôt pleine de chardons, tantôt fustigée par un coup de férule. M. Vaucresson se démenait comme un Énergumène sous cette fantasmagorie persistante comme la réalité, lourde comme du plomb. Il suait, il souffrait ; mais ne pouvant bouger, enchaîné qu'il était sur son lit, comme Prométhéesur le Caucase. Enfin, par une révolution soudaine, par un effort désespéré, Vaucressoo
fit un mouvement — Eacelade se retourne bien. — Le premier acte de sa liberté fut d'envoyer à la face railleuse de Gilbert, du Gilbert fantastique, un soufflet très positif; mais qui, chemin faisant, se changea en un coup de poing que le dormeur appliqua de lui-même à lui-même, et de main de maître de pension .
11 poussa un cri et ouvrit les yeux en même temps que la bouche j mais, au lieu de se réjouir d'avoir par un moyen violent échappé à son mauvais rêve, le cauchemar lui parut un songe délicieux, comparé à la réalité qu'il voyait se dresser devant lui. Le jour avait paru; la venue des inspecteurs était imminente, et pas de Gilbert pour endoctriner les élèves, pour leur donner en même temps la science et le courage. Vaucresson avait vou^ faire le mort, et il sentait que, le moment fatal ar-
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riyé, il ne lui serait pas nécessaire de feindre pour faire le malade. Comme il se renfonçait sous les triples plis de sa couverture afin de ne pas voir la lumière du jour, afin d'être sourd au bruit du dehors, une grande rumeur se fit dans la cour du pensionnat; le maître fut saisi d'un tremblement fébrile ; puis la sueur l'inonda et, d'une voix défaillante, il se dit :
— Les voilà ! je suis perdu!
Si l'incessante terreur qui le dominait eût laissé à s^ raison une seconde de loisir pour songer à l'heure qu'il était en ce moment, maître Yaucresson aurait deviné tout de suite que ce n'était pas la visite des inspecteurs qui pouvait, de si grand matin, causer un piJ»<^«l ti'Uiuilej niais. la craiiite, aussi bien
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que l'impatience de raltcnte, exagère la rapidité du temps.
La rumeur se changea bientôt en cris fort distincts, même pour le malheureux enseveli dans ses draps !
— Vive monsieur Gilbert! vive notre ami Gilbert ! exclamaient deux cents voix d'enfans.
A ces vivats répétés, qui montaient de la cour dans la chambre directoriale, Vaucresson soulève la couverture, repousse l'oreiller et tend ses deux oreilles j il croit rêver et il a besoin de s'interroger de la main et des yeux pour s'assurer qu'il ne dort pas. Le silence a succédé aux cris de joie; mais non pas un silence de mort, il y a dans l'air comme un frémissement d'activité qui dilate le cœur
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du maître de pension. A demi-levé, à demivêtu , il s'imprègne de ce frémissement , il l'aspire.
— Quand le diable y serait, se dit-il, je ne me trompe pas : on est en classe.
Pour vérifier ce doute plein de charmes pour lui, Yaucresson quitte son lit et, vêtu d'un simple caleçon de toile, coiffé du bonnet de coton, il descend de son pas le plus léger dans son cabinet, il en ouvre sans bruit la porte et soulève le rideau de serge verte placé devant la vitre mobile qui s'ouvre sur la salle d'études; que voit-il? le professeur à son poste et tous les élèves, livre en main, et rangés sur leurs bancs.
Gilbert, lors de son retour, avait eu grand'peine à modérer leur enthousiasme; mais il
n'avait fallu que sa présence pour exciter leur émulation. C'est que pour ces jeunes gens Gilbert était plus qu'un maître , c'était un protecteur, uh ami, une force. Avec lui ils se sentaient capables; ils croyaient à eux-mêmes ; tout leur aplomb leur revenait. Au dire de Vaucresson, cet homme les ensorcelait.
Le directeur, saisi, à son tour, de la même confiance qui animait ses pensionnaires , mit tout gaillardement son bonnet sur le coin de l'oreille et s'écria :
— Maintenant les inspecteurs peuvent venir, ils trouveront à qui parler.
Puis il sortit de son bureau aussi précipitamment que le lui permettait sa corpulence et vint se pre'oipiter dans les bras de Gilbert,
qu'il appela son libérateur en latin (le cuisine.
Oui, vraiment, le sauveur de Sabine devait être le libérateur de Vaucresson. Grâce à son secours, si efficace, l'inspection qui devait entraîner la ruine du chef de l'établissement fut des plus satisfaisantes, et ces glorieuses palmes d'officier d'académie furent obtenues , sinon gagnées , par l'immense directeur.
Quant à Gilbert, il rentra chez lui aussi content de sa journée qu'il l'était de sa nuit.
Comme il allait s'engager dans l'étroite allée de sa maison, un jeune ouvrier sortit de la boutique du serrurier mécanicien qui occupait le rez-de-chaussée, et il arrêta le maître d'études par la basque de son habit.
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— C'est vous enfin! dit le jeune ouvrier forçant Gilbert à se retourner et à demeurer sur place ; qu'il y a longtemps que je guelle votre retour et combien j'étais inquiet !
iQelui qui parlait de la sorte était un bon gros garçon, au sourire bien franc, à la mine bien ouverte. Il est facile de voir, au plaisir qu'il témoignait en regardant Gilbert^, qu'il ne devait pas eifegérer l'inquiétude que lui avait causé son absence. C'était aussi un élève du maître d'études , ce jeune ouvrier ; non qu'il l'eût compté jamais parmi les pensionnaires des diverses maisons d'éducation où il avait porté son savoir, son ardent amour pour lu jeunesse ; le compagnon serrurier ne s'était point assis sur les bancs d'une école; mais là-haut , dans la mansarde du maître , et après sa journée remplie à ratcUer, il avait
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fait de longues et profitables veillées, tête à tête avec Gilbert.
A part l'intérêt qu'inspire toujours un esprit désireux de s'instruire, le maître d'études avait eu bien d'autres motifs encore pour se faire un agréable devoir d'enseigner François Lescadieu ; car le jeune ouvrier mécanicien est le fils du tisserand de Châtenay. L'intimité qui s'était établie entre eux depuis plusieurs années justifiait assez le tourment qu'avait éprouvé ce brave garçon en ne voyant pas rentrer son ami la veille, au soir, en ne recevant aucune réponse à chaque fois que, durant le jour , il avait été frapper à sa porte.
— Mais où diable êtes-vous allé? lui de- • manda-t-il avec cette familière autorité que donne la conscience du bon vouloir en faveur de celui à qui on parle.
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— Monsieur François est bien curieux, répondit Gilbert en souriant.
— Mais oui, répartit Tautre, quand il s'agit de quelque chose qui vous intéresse; au moins si vous m'aviez dit hier que vous partiez pour vingt-quatre heures, je ne vous aurais pas attendu jusqu'à plus de minuit.
— : Tu m'as attendu, mon pauvre garçon?
— Pas à votre intention, mais à la mienne ; je voulais vous prier, monsieur Gilbert , de revoir et de corriger quelques lignes que j'ai écrites.
En disant cela , François Lescadieu , quoique naturellement peu timide, rougit beaucoup et tira avec hésitation de dessous son