CHAPITRE QUINZIÈME
{«'élive de Saiut-Cyr.
Retournons à Châtenay.
La nouvelle position de Sabine n'avait riend'étrange h ses yeux , puisqu'elle quittait un village pour un village , lo toît champêtre
d'un fermier pour la chaumière d'un tisserand. Néamoins, la façon dont s'était opéré ce changement de domicile ne laissait pas que de plonger la jeune fdie dans de chagrinantes réflexions.
Depuis sa brusque fuite de Palaiseau jusqu'à son installation chez Antoine Lescadieu, Sabine s'était vue pour ainsi dire emportée par les événemens ; elle n'avait eu que le temps de les subir, et non celui de les juger. Tout entière aux émotions du fait , ii ne lui avait pas été possible de s'en rendre compte et de se recueillir 5 mais quand vint l'heure de la méditation, quand la jeune fdle put se replier sur elle-mêuie et regarder en arrière, sa mère n'étant plus là pour lui faire une force de son amour , elle se senlit malheureuse et pleura. ..
LA JUSTICE DE DIEU. lOD
La pauvre enfant n'avait pas été habituée aux caresses de son père, loin de là; mais si rigide qu'eût été Ducourneau à J'égard de celle qui se croyait sa fille, celle-ci avait appris à le craindre et non pas à le mépriser. Or, après cette lettre dans laquelle Diane le lui signalait indirectement comme un ennemi , comme un homme capable de la pousser vers un abîme , do la perdre dans son honneur, pouvait-elle restimer encore?
Plus elle repassa dans sa mémoire les tristes circonstances de son enlèvement , mieux Sabine les interpréta, les expliqua, les éclaira les unes par les autres , et plus violemment elle fut conduite à cette déplorable solution: le mépris pour son père !
En vain s'efforça-t-ellc de lutter contre la désolante pensée à laquelle chacune de ses
réflexions là condamnait , rien ne put justifier à ses yeux l'homme de qui sa mère lui avait dit de se défier. Bien plus , madame Ducourneau lui avait ordonné de le fuir comme on fuit le péril , et ce péril était grand , il était bien pressant surtout , puisque , pour y soustraire sa fille , Diane n'avait pas craint de la confiera un étranger, au premier venu, peut-être l
— Il faut bien que ce soit ainsi, disait l'innocente fille , car mon sauveur ne connaît pas seulement la personne de qui il tenait sa sainte mission, et j'ai ordre de ne pas lui nommer ma mère.
Ce qui pouvait rassurer Sabine dans l'état d'abandon où elle se trouvait chez des étrangers , c'était le dévoûment qu'avec raison elle supposait à Gilbert. Et elle se disait encore :
— Celui qui fait une œuvre charitable en seule vue de l'œuvre elle-même, sans demander qui la réclame, celui-là doit être un honnête homme, et on peut se fier à ses paroles.
Or, celui-là avait dit à Sabine, en la confiant à la garde de Lescadieu :
— Mon enfant, vous verrez bientôt votre mère.
Cette certitude fut si douce au cœur de la jeune fille, que durant trois grandes journées vWe suffit à la soutenir; et durant ces trois jours, quand elle sentait faiblir son courage, quand le désespoir revenait la menacer, elle se prenait à cette promesse comme le naufragé à la plancke de salut.
De leur côté , les Lescadieu s'évertuaient, par leurs soins, à faire oublier à la jeune fille des chagrins dont ils voyaient l'effet sans pouvoir en deviner la cause. Ils grillaient d'impatience de savoir et quelle était cette pensionnaire qu'on leur avait si singulièrement amenée, et pourquoi , si souvent , ils l'entendaient soupirer ; mais la défense de Gilbert tenait en bride leur curiosité: toute interrogation leur était interdite. C'était chose bien dure pour ces bonnes gens, qui auraient trouvé dans l'explication du mystère de quoi défrayer le tête-à-tête conjugal, toujours un peu monotone après plus de vingt ans de mariage. C'était une situation pénible, surtout pour la mère Lescadieu , qui songeait avec effroi à l'insupportable humiliation de n'avoir rien à répondre aux voisines , qui ne devaient pas manquer de venir à elle, affriandées par le désir de savoir.
Inventer des aventures, quand on n'a que cette ressource pour ne pas rester muette , c'est un expédient} mais s'il satisfait l'amourpropre, il ne contente pas la curiosité'; et dame Lescadieu , femme sur ce point tout autant que ses voisines, mais désireuse de la vérité bien plus que cajjable du mensonge, se décida, pour sauver sa dignité, à faire la réservée auprès des commères de Châtenay, plutôt que d'avouer son ignorance ; ce qui lui donna dans le pays une honorable renommée de discrétion , de laquelle , an fond , elle enrageait.
Le |,ère Lescadieu , qui avait vraisemblablement ses raisons pour croire que sa femme ne pourrait pas maintenir sa langue en repos lorsqu'elle se trouverait seule avec la proté- {^ée du maître d'études, s'était cru obligé de
fortifier par ces paroles l'injonction de leur ami de Paris.
— Surtout, la mère, ne va pas t'a viser de faire jaser cette petite ; M. Gilbert ne le veut pas, et tu sais que nous devons craindre de nous mettre mal avec lui j nous en avons déjà assez sur la conscience à son égard. De plus, nous lui devons de la reconnaissance ; c'est lui qui a fait de notre François un savant; Ainsi pas de questions à la Parisienne , ou nous nous fâcherions.
— C'est bon , dit-elle , je ne demanderai rien; mais je saurai tout.
— Oui, avise-toi de ça , répliqua le tisserand, et nous verrons.
Au ton peu courtois qu'il avait pris avec
sa femme , maître Lescadieu ajouta un geste si maritalement significatif, que la paysanne scandalisée répartit :
— Ne vas-tu pas te fâcher, brutal? quand je te dis que je ne la questionnerai pas ; mais pouvons-nous, empêcher celte jeunesse de jaser, et elle jasera , j'en répondrais .
— Tu crois? demanda Lescadieu d'un air radouci. Dame! alors ça sera bien différent; si elle parle , nous l'entendrons , et ce que nous aurons appris , ça ne sera pas par notre faute.
— Eh bien, dit la mère Lescadieu, regardant du coin de l'œil son mari, tu ne te gendarmes plus, Antoine ; te voilà comme moi , tu voudrais bien savoir. . . Et quand la petite
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s'avisera de parler, tu ne te boucheras pas les oreilles, n'est-ce pas?
Le bonhomme se prit à rire gauchement, et, amadoué par l'espérance que venait de lui donner sa femme , il s^approcha d'elle avec quelque embarras el lui glissa ces mots :
— Dis donc, la mère, si celle enfant laisse échapper un morceau de son secret pendant que je ne serai pas là, fais en sorte que ça ne tombe pas par terre. Tout ce que tu auras appris, tu me le diras ; j'y compte.
— Et moi, je n'ai pas besoin de te recommander de me garder ma part du mystère , si tu en altrappes quelque chose.
— Varbleu ! ça va sans dire , pourvu que nos voisins n'en soient pas«
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Ce pacte d'indiscrétion ne r.'îj)porta pas grand'cbose aux époux Lescadieu. Sabine devait quelque temps encore rester pour eux tout simplement Mademoiselle.
Le plus souvent renfermée dans une petite chambre qu'on lui avait destinée au premier et unique étage de la maison , la jeune fille attendait dans le recueillemeiit et la tristesse que sa mère vînt la consoler et lui expliquer le sens énigmatique de sa lettre. Elle passait les journées entières derrière sa fenêtre, occupant ses doigts à des ouvrages de femme; mais ne pouvant distraire son cœur de sa pensée unique, et les yeux sans cesse tournés vers le point le plus lointain que lui laissait apercevoir le chemin qui conduisait à la route de Paris.
Trois jours^s'écoulèrent ainsi sans nouvelles 11. 12
i73 LA JUSTICE DE DIEU.
de Diane pour Sabine, sans visite de Gilbert à sa protégée. Enfin le vendredi soir, au moment où chacun, dans la maison du tisserand de Châtenay , allait se mettre au lit, François Lescadieu , le jeune serrurier-mécanicien , le voisin, l'ami, l'élève du maître d'études arriva chez ses parens. C'était contre l'usage de le voir dans le pays un jour de la semaine. On crut d'abord à quelque événement fâcheux à Paris*, mais François rassura ses parens et leur dit que s'ils le voyaient ce soir-là , c'est qu'il serait retenu le dimanche prochain par une affaire importante : une réunion déjeunes gens, à laquelle il ne pouvait manquer sans se rendre coupable.
François Lescadieu, qui d'ordinaire avait la mine si joyeuse et la parole si franche, prit un air sombre et parut hésiter en disant cela. Ses parens s'en alarmèrent; mais aussi-
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tôt, il les rassura en revenant, par un effort invisible, à son ton accoutumé. Au grand déplaisir de Sabine, que François regardait avec d'autant plus de curiosité qu'il avait été mis dans la confidence du passé par son ami le maître d'études, le jeune ouvrier apprit aux bonnes gens de Châtenay que le dimanche suivant Gilbert ne viendrait vraisemblablement pas les voir non plus.
— Est-ce qu'il est aussi de la fameuse réunion de jeunes gens, demanda le père Lescadieu.
François se pinça les lèvres, comme si cette question lui rappelait un souvenir fâcheux, et répondit :
— Non, mais il attend quelqu'un depuis deux jours et tant que cette personue ne sera
pas venue , il restera tous les soirs chez lui.
La jeune fille comprit qu'il s'agissait de sa mère, et elle se détourna pour étouffer un soupir, pour essuyer une larme.
— C'est surtout , ajouta François, parce qu'il craint que l'on ne soit tourmenté ici de ue pas recevoir de ses nouvelles, que je me suis échappé de la maison ce soir; mais il m'a bien chargé de dire à tout le monde d'être sans inquiétude ; il voulait écrire , j'ai préféré vous apporter ses paroles; car, si vous ùe devez nous voir ni l'un, ni l'autre aprèsdemain , vous voilà rassurés et sur lui et sur moi. A présent, bien le bonsoir, il faut que demain àcinqheures, je sois à l'ouvrage et, comme il me reste trois lieues à faire pour aller retrouvermon lit, vous voyez que je n'aurai pastrop de temps pour dormir.
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Il se leva, embrassa ses parens et adressa à Sabine un coup-d'œil qui semblait lui dire :
— Vous ne devez pas vous croire à plaindre, car vous êtes bien protégée.
Au moment de quitter la maison du tisserand, François recommanda à sa mère de ne pas l'oublier auprès de son ami Lucien et de se faire excuser s'il manquait pour la première fois à leurs rendez-vous du dimanchej puis, étant sur la porte, il se pencha à l'oreille de son père et lui dit :
— Il est inutile de parler à M. Gilbert de cette assemblée d'amis qui m'empêchera de venir vous voir après-demain ; je vous ai dit franchement à quoi je devais employer mon
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dimanche; mais lui, il croit que je vais travailler en ville.
— Mais encore, de quoi s'agit-il ?
— Vous avez servi la République, moQ père, répartit mystérieusement François en prenant la main du bonhomme qui se redressa d'un air belhqueux et répondit :
— Mais oui, assez crânement même.
— Eh bien, chacun à son tour j le mien est venu, motus à ma mère,
— Compris! répliqua le tisserand , et il pressa vigoureusement la main de son fils ; cependant, prends garde, garçon, ajouta le père Lescadieu en façon de correctif h son
muet encouragement, le temps qui court n'est pas sain pour les patriotes.
— Soyez sans crainte, mon brave père, nous en sommes seulement à causer de ce qu'on pourrait faire; autant parler de cela que d'autre chose, n'est-ce pas?
— Oui, pourvu qu'il n'y ail pas d'écouteur à votre porte, ^j
— Oh! quant h cela nos précautions sont bien prises.
— Alors, causez, mes enfans ; mais quand on se battra avertis-moi.
— Digne père I murmura François.
— Brave garçon! répondit Antoine.
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Ils se séparèrent, cir la mère Lescadieu, curieuse de rentretien, •venait sur le seuil de la porte pour se mêler à la conversation.
Un jour passa encore et le dimanche arriva. ^
Les Lescadieu, dans leurs conversations avec Sabine, avaient glissé souvent que le dimanche était pour eux une double fête, car ce jour réunissait, à Châtenay, tout ce qu'ils avaient d'amis; savoir: leurs fils d'abord, puis Gilbert et, enfin, un jeune homme jadis leur nourrisson et qui, devenu maintenant élève de Saint-Gyr, n'en était pas plus fier pour cela avec eux; il n'oubliait ni son berceau, ni ceux qui l'y avaient endormi si souvent autrefois. Les deux premiers ne devaient pas venir; mais sans doute que Lu-
LA JUSÏlCli DI-; DIKU. 185
cien ne les priverait pas de sa visite habituelle.
D'où vient que Sabine, qui écoutait si peu les bavardages de la mère Lescadicu , toute préoccupée qu'était la pauvre enfant de l'attente de sa mère, fit cependant place dans sa mémoire au jeune élève de Saint-Gyr et écoula avec intérêt le bien que disaient de lui Antoine Lescadieu et sa femme?
A cette question, nous ne pouvons répondre que par une autre : qui nous dira les secrets du cœur, du cœur d'une jeune fille surtout? Le plus naïf n'est pas sans contradiction, et souvent le plus limpide est le plus profond aussi.
Toujours est-il que Sabine déposa celte petite nouvelle «lans un coin de son esprit j
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coin privilégié même, et que le dimanche venu, comme on lui avait annoncé que Lucien arrivait habituellement pour le repas de midi, Sabine, à l'église, manqua de recueillement durant l'office divin. Parfois elle oubhait de- tourner la page de son livre et ce n'était pas la profonde méditation sur le texte sacré qui nécessitait cette halte mentale. Souvent aussi, la jeune fille eût à se reprocher des distractions dont sa mère n'était pas l'objet. Malgré tous ces alimens profanes dont se nourrissait son esprit, Sabine trouva que la messe se prolongeait beaucoup. Elle finit, cependant, et, alors, la jolie transfuge de Palaiseau, les yeux baissés comme la Marguerite de Goethe, revint à la maison de ses hôtes.
Dans le court trajet de l'église de Ghâtenay à la demeure du tisserand, Sabine ne
s'était pas aperçue qu'elle avait accéléré sa marche. — L'inconnu nous attire. — Quand elle fut près du logis, elle se sentit rougir ; car, sans lever la paupière, elle avait aperçu par un regard sous œil , comme disent les Toscans, un jeui^e homme qui attendait à deux pas en avant du seuil de la porte. La chrétienne distraite se flatta de l'idée que ce n'était pas en l'honneur des fidèles qui passaient par làjquel'observateur s'était posté en sentinelle avancée.
On se doute bien que la curiosité du visiteur avait été excitée par le bavardage de sa mère-nourrice. A peine, en effet, était-il arrivé, que ia bonne femme s'empressa de le mettre au courant des circonstances singulières qui avaient accompagné l'introduction de la demoiselle inconnue dans la maison Lescadicu. Le tisserand ne s était point opposé
à ce que sa femme, qui avait si grand besoin d'en parler, entretînt de cela son cher nourrisson. Lucien n'était-il pas aussi leur enfant? n'était-il pas surtout l'ami de Gilbert ; or, il suffisait que Gilbert s'intéressât à quelqu'un pour que le cœur chaleureux de ce bon jeune homme se prît à aimer de confiance quiconque méritait l'affection du maître d'études.
L'élève de Saint ««Cyr avait été fort surpris en apprenant que depuis quelques jours ses amis de Châtenay comptaient une pensionnaire dans leur petite habitation ; mais cette surprise n'était rien auprès de celle qui lui était réservée à l'aspect de Sabine.
Antoine Lescadieu, du plus loin qu'il avait vu arriver la demoiselle de Paris, s'était empressé de la désigner à Lucien. Il l'eût devinée
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sans celte indication, tant son élégante tournure et son air de distinction modeste la faisaient contraster avec les grosses paysannes lourdes, joufflues et rougeaudes qui suivaient le même chemin qu'elle.
Mais, à mesure que Sabine s'avançait, l'élève de SaintCyr se sentait pris d'étonnement, comme à la vue d'une figure de connaissance qu'on ne s'attendait pasà rencontrer. Lescadieu, qui guettait sur le visage du jennfî homme les impressions qu'y faisait naître la présence d'une jolie fille, eut quelque peine à démêler les sentimens de Lucien.
— Eh bien! qu'as-tu donc? lui dit-il, on croirait que cette jeunesse est de ta connaissance?
iOO LA JUSTICE DK Dlim.
— Mais oui, je la connais, répondit-il sans discontinuer de regarder Sabine.
Quant à Lescadieu, il se frotta les mains en signe de satisfaction , intérieurement il se dit :
— Tiens ! tiens ! comme ça se rencontre ! c'est drôle, mais c'est heureux ; nous allons s^oir quelque chose.
Puis, se tournant vers sa femme qui dressait le couvert dans la salle voisine, il !ui cria :
— Dis donc, la mère, une nouvelle! et fameuse encore ; Lucien connaît notre pensionnaire.
— Est-il possible { exclama la bonne fem-
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me. Aussitôt , abandonnant la table , elle accourut vers Lucien : Bah ! tu la connais, mon garçon, alors tu vas me dire...
En ce moment Sabine entrait, de sorte que la mère Lescadieu fut contrainte de s'interrompre au début de son pétulant interrogatoire; d'autant plus qu'un coup de coude de son mari venait de signitier à la ménagère qu'elle eût à ajourner l'explosion de sa curiosité.
Sabine salua le nouveau venu, et rougit en le reconnaissant à son tour.
L'élève de Saint-Gyr avait une physionomie qui devait se graver facilement dans la mémoire d'une femme. OEil vif, inteUigent, mais modeste ; de la chaleur dans l'expression et dans les façons, quelque chose d'étourdi f
de cavalier, de franchement accusé, enfin qui était on ne peut mieux à sa place, sous l'uniforme martial que Lucien portait d'un air tout à fait dégagé.
Antoine Lescadieu s'aperçut de la rougeur de Sabine à Taspecidu jeune homme, et, avec l'adresse de l'ours, il redoubla l'embarras qu'il voulait dissiper,
— Eh! eh! dit-il ù la jeune fille d'une voix réjouie, il ne faut pas rougir comme ça, mon enfant, parce que vous vous trouvez par hasard en pays de connaissance ; ça peut arriver à tout le monde, et même il y a des gens qu'on n'est pas fâché de revoir.
La protégée de Gilbert était visiblement déconcertée par ce gros rire ; Lucien le remarqua, et, pour couper court aux observations
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inconvenantes de son père nourricier , il se hâta (le dire ;
— Est-ce qu'on ne dîne pas aujourd'hui ? Vous savez que j'ai toujours bon appétit quand je viens ici •, cela se conçoit : pour arriver plus tôt, je pars toujours à jeun de l'école.
Sabine se sentit plus à l'aise, et inlérieurcMient elle remercia l'élève de Saint- Gyr de l'empressement qu'il avait mis à faire cesser son embarras,
— Mais oui , qu'on dîne et tout de suite , n'est-ce pas la mère? repartit le bonhomme Lescadieu ; puis , revenant aussitôt à son thème favori, loin duquel Lucien avait cru le rejeter, il poursuivit :
— Ah! bien, par exemple, si on vous avait
dit à tous les deux ce matin, mes enfans, que vous vous retrouveriez nez à nez chez nous y vous ne l'auriez pas cru, j'en suis sûr. Le proverbe a bien raison : les gens se rencontrent plus souvent que les montagnes. Dame, c'est qu'ils marchent les hommes, tandis que les autres... Ce n'est pas l'embarras, continua le verbeux tisserand, ramené à ses souvenirs républicains : j'en ai connu une montagne qui marchait et d'un fier train encore... Vous n'avez pas vu ça, vous autres ; c'était un rude temps ; mais quelquefois un beau temps , tout de même!
Le vieux patriote soupira.
Grâce au détour que la conversation avait pris, la pensionnaire du tisserand se croyait à l'abri de nouvelles questions, quand la mère Lescadieu , qui ne voulait pas laisser tomber un sujet si intéressant, reprit :
— ■ C'est drôle tout de môme, Lucien, Depuis quatre jours que notre jeune demoiselle demeure à la maison , je t'ai nommé plus de vingt fois, et elle n'a pas eu l'air de savoir de qui je voulais parler. Il faut croire qu'elle ne se souvenait pas de toi, puisque vous vous êtes connus.
— C'est-à-dire , balbutia l'élève de Saint- Cyr, qui subissait par contre-coup la gêne de Sabine , c'est-à dire que j'ai eu l'honneur cle rencontrer une fois mademoiselle près du village de Palaiseau.
La jeune fille envoya un coup-d'œil suppliant a Lucien. Ce geste naïf réveilla tout à coup dans le cœur de celui-ci un sentiment de joie , et, en même temps, il éprouva une sensation pénible. S'il était heureux de la confiance de Sabine , si la connaissance d'un
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secret qnVIIc le priait de ne pas divulguer leur faisait une tendre communauté, presque une complicité intime; d'pn autre côté, Lucien demandait avec une poignante inquiétude quel intérêt cette jeune fille, qu'il se sentait si bien disposé à aimer, puisqu'il n'avait pu l'oublier pour une seule fois qu'il l'avait vue, quel intérêt avait Sabine à conserver l'impénétrable mystère dont elle s'était enveloppée.
Sabine n'avait d'autre motif, nous l'avons dit, que de ne pas desobéir à sa mère, et, puisque madame Ducourneau avait formellement enjoint à sa fille de taire son nom auprès de l'homme qu'elle lui adressait comme un sauveur, à plus forte raison devait-elle garder le silence sur ce nom devant des étrangers.
Lucien, lui, ne donnait pas et ne pouvait
aUribiier à cet incognito, une cause aussi innocente que celle du respect pour la volonté maiernelle.
Pour justifier toutes les suppoâitionsfàclieu« ses qui, malgré lui-même , lui venaient à l'esprit, il suffira de raconter en quelques mots la première rencontre de Sabine et de rélève, de Saint- Gyr.
Nous avons assisté déjà à l'une de ces promenades que mademoiselle Diicourneau faisait le dimanche dans la campagne de Palaiseau, en compagnie d'Angélique Brocliard, l'émancipée. Aveuglée par la naïveté du jeune âge et par la pureté de son cœur, elle ne voyait aucun danger à ce vagabondage que permet la liberté des champs, et elle s'y livrait en toute sécurité avec son a mie du couvent des Dames- Anglaises.
Cette dernière, on le sait aussi, était loin «le mettre la même candetir dans ses courses le long des petits sentiers et à travers les plaines; or, un jour qu'Angélique Brochard s'ébattait en évaporée et poussait de ces bruyans éclats de rire quje, dans son innocence, Sabine prenait pour les accès d'une folle gaîté , et qui probablement n'étaient qu'un signal convenu, il arriva que deux jeunes gens accoururent vers la nièce de Claude Lambert, et qu'ils lui parlèrent à mots couverts, d'un air d'intelligence. Une autre troupe de cavaliers parisiens, qui revenait de la fctede Palaiseau, rencontra ce groupe de causeurs dont Sabine, surprise el mécontente de tant de privauté , faisait partie malgré elle.
— Eh mais! dit l'un des passons , c'est la petite Brocha rd.
— Savez-vous bien, mes amis, qu'elle est là avec une charmante colombe, riposta l'un des écervelés.
— U faut les emmener toutes deux à Paris, poursuivit le plus hardi de la troupe.
— Bravo! adopté! répétèrent en chœur tous les autres. Enlevons Angélique et sa compagne.
Et disant cela, voilà ces audacieux qui entourent les jeunes filles. Les deux premiers qui étaient accourus au signal de l'éclat de rire, voulurent d'abord s'opposer à l'entreprise des nouveaux venus; mais ils comprirent leur infériorité, et, pour ne pas s'exposer aux . chances fâcheuses d'une lutte inégale, ils décampèrent au plus vite. Angélique Brochard se gourniant bel lI bien contre les jeunes gens
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aux mains de qui on l'avait laissée, insultait les fuyards, tandis que Sabine éperdue poussait des cris de détresse.
En ce moment critique, la fille do Diane vit passer sur la route un jeune homme en uniforme ; un avertissement secret lui dit que c'était là un sauveur. Par un suprême effort, elle se dégagea de l'étreinte; car déjà \\\n des insolens l'enlaçait de ses bras , et toute en larmes elle courut vers l'inconnu , en kii criant :
— Monsieur, par pitié, protégez-moi !
Ce jeune homme, c'était Lucien,
Il comprit aussitôt le secours qu'on attendait de lui. 11 regarda la suppliante. Sabine était si bfllo dans son émotion , une épou-
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vante si sincère se lisait dans ses jolis yeux ; le rouge d'une pudeur si vraie empourprait ses joues, que l'élève de Saint-Cyr fut immédiatement gagné à la cause de la cliarmante fille éplorée.
— Ne craignez plus rien maintenant, mademoiselle , lui dit il avec bonté; vous êtes sous ma garde, jo réponds de vous.
En même temps il étendit sa main gauche vers Sabine, comme pour lui en faire un bouclier , et, de sa main droite , tirant son épée, il se plaça bravement entre la jeune fille et ses persécuteurs.
Ceux-ci, qui voulaient reconquérir le meilleur de leur butin, s'étaient précipités sur les traces de Sabine; njais à la vue du fer nu, ils s'arrêtèrent.
— Ah! ça, cria le plus entreprenant, après quelques secondes de réflexion , est-ce qu'il croit nous faire peur , le collégien , avec sa lame de ferblanc? puis, s'avançant sur la pointe en arrêt , il dit à Lucien : De quel droit, jeune homme, vous mêlez^vous de défendre cette jeune personne?
— Du droit que donne le courage de faire une bonne œuvre et une bonne action, répartit Lucien, sans se laisser déconcerter par le nombre. Et vous, messieurs, reprit-il, de quel droit poursuivez-vous mademoiselle ?
— Oh! mademoiselle! riposta l'un des agresseurs du ton le plus goguenard , est-ce qu'une compagne d'Angélique Brochardpeut s'appeler mademoiselle ?
•— Allons , allons , jeune homme , reagaî-
nez plus vite que cela , et continuez votre chemin , dit impatiemment le chef de la troupe, sinon il pourra vous en cuire,
Sabine, qui se voyait la cause et le but de ce défi , frémissait d'épouvante et de ses tremblantes mains elle s'accrochait au bras de son généreux défenseur.
— Vous ne l'auroz qu'avec ma vie, dit fièrement l'élève de Saint-Cyr , brandissant son épée et regardant sans sourciller les cannes qui 86 levaient menaçantes devant lui.
— Eh bien! soit, dit le plus obstiné en frappant de sou bàtoa sur l'épéc du jeune homme.
— OsCz frapper une seconde fois el je vous
tue, répartit Lucien à celui qui se posait comme le plus aventureux de ses adversaires.
— Laisse donc cela , Emile, s'écria l'un des pacifiques de la compagnie en arrêtant le bras de son chef de file. Si la chose en valait la peine , à la boîine heure , on pourrait donner une leçon à ce monsieur... Mais pour une petite coureuse du pays, a quoi bon... il n'en manque pas de cette graine-là , nous en trouverons d'autres.
— Oui , laisse-la faire la bégueule, et que son chevalier en tire bon profit si ça l'amuse, dit un second.
Un troisième ajouta :
— Diable! il faut avoir la tête chaude et un cœur bien neuf pour tirer Tépce en faveur de ce gibier 'là.
LA JUSTici: i)F. mr.u. 'J-Vo
Rt tous , (l'une môme voix , crièrent en s'éloignant :
— Bonne nuit , Don Quichotte !
Sabine n'avait rien entendu de leurs quo* libets, et peut-être les eût-elle entendus qu'elle ne les aurait pas compris.
Aussitôt qu'elle se trouva seule en face de son défenseur, elle cessa de lui presser le bras, et , la voix «'nuic, les yeiix baissés , elle le îtniorcia de sa noble action.
Lucien , niaîyré la satisfaction que devait lui causer sa victoire , était quelque. peu honteux de l'avoir remportée au profit d'une personne qui , s'il en croyait les outrageantes [)arolesdes vaincus, était si peu digne de la protection qu'il venait de lui accorder. Mais ,
quand ii arrêtait les regards sur Sabine, comme son cœur démentait alors ses oreilles! il admirait sa protégée; il lui semblait qu'elle devait être la pureté elle-même.
— Où est votre compagne? lui demandat-il quand il vit qu'elle ne tremblait presque plus et qu'elle avait la force de lui répondre.
— Je ne sais , dit la jeune fille en jetant les yeux de tous côtés sans pouvoir rencontrer Angélique. Sans doute qu'elle se sera sauvée vers la ferme. Quant à moi , c'est bien fini , je ne sortirai plus avec elle ; Angélique n'a pas assez peur des rencontres. . . et il y en a de bien dangereuses à ce que je vois.
— Mai» il en est de bonnes, d'utiles aussi,
répliqua l'apprenti militaire en considérant de plus près celle qu'il avait secouru .
11 lui prit la main.
Sabine le regarda fixement ; puis , tout à coup, effarouchée sans doute par l'expression singulièrement tendre qu'elle lisait dans les yeux du jeune homme , elle s'écria :
— Mon Dieu ! vous me faites peur comme les autres , vous.
Et après ces mots , jetés inconsidérément , Sabine prit la fuite du côté de la ferme de Claude Lambert.
Quand la fugitive fut un peu loin, elle se reprocha sans doute l'ingratitude dont^ par ton
•10s LA JUSTICi; DE DIEU.
brusque mouvement et par ses paroles désobligeantes, elle venait de payer le service important qu'elle devait au jeune homme. Elle s'arrêta soudain, et à son protecteur qui la regardait de là-bas sans paraître vouloir la poursuivre , elle envoya de la main un adieu qui ressemblait à un baiser.
Cela fait, Sabine, toute honteuse d'avoir obéi à l'inspiration de son cœur , reprit sa course; mais si vile, cette fois, que dans son empressement, un des rubans de son chapeau de [)aille vint s'accrocher à l'un des buissons de la route, où il resta flottant. Elle détourna la tête, avança la main pour dégager le ruban retenu par les épines; mais elle n'en prit pas le temps , et se sauva de plus belle : elle venait d'apercevoir le jeune homme qui, s'étant ravisé peut-être , la suivait à toutes jambes.
L'effroi de Sabine ne dura pas lon^jlenips; car ayant de nouveau regardé en arrière pour mesurer l'avance qu'elle avait sur cet autre poursuivant, elle aperçut celui-ci qui s'élait arrêté devant le buisson; il y prenait le ruban laissé par sa protégée. Sabine coiuprit alors le motif de tant de hâte, et , rassurée , elle suspendit sa course. Elle vit que Lucien tenait le ruban et le couvrait de baisers.
—Oh ! non, se dit-elle, il n'est pas à craindre celui-là ! Et comme il est brave, et comme il est beau! ajouta la jeune fille en sou» pirant.
— Quel dommage s'ils ont dit vrai , les
vauriens contre qui je l'ai défendue , pensait
Lucien en la voyant s'éloigner ; elle a l'air si
pure; elle est si jeune. Mais après tout, il y
a toujours bonne fortune pour moi ; car, sage II. 14
OU non , ce serait une conquête charmante.
L'heure le rappelait à l'école, si bien que l'élève de Saint-Cyr n'eut pas le temps de s'assurer où il pourrait retrouver celle qu'il regardait déjà comme sienne, soit que méritant les injures de ses poursuivans, elle n'eut qu'à se reprendre à un autre pour se donner à lui; soit que candide comme il se plaisait encore à la supposer , elle lui appartînt par choix du cœur , par entraînement de la gratitude. Le devoir l'obligeait de s'éloigner; mais il s'était dit:
— Je reviendrai.
D'après ce récit on s' explique pourquoi le coup-d'œil d'intelligence que la pensionnaire de Lescadieu avait adressé à Lucien fut à la fois une joie et un tourment pour lui. Il en était
encore à ses premiers cloutes, el le soin qu'elle prenait de taire son nom et de cacher sa vie passée n'était pas de nature à mieux fixer son opinion sur elle.
Toutefois on s'imagine bien que l'élève de Saint-Cyr n'avait garde de déplaire ou de désobéir à sa protégée de Palaiseau.
On s'était mis à table chez le tisserand dans les dispositions d'esprit que nous avons diles. Mais la mère Lescadieu n'était pas femme à se laisser mettre en déroute par les réticences qu'imposait à Lucien lecoup-d'œil de Sabine. Elle en revint à son sujet de prédilection avec une ténacité qui aurait pu passer pour du courage. Elle regarda son convive, qui croyait en être quitte après avoir déclaré qu'il n'avait vu qu'une seule fois la jeune fille.
212 LA JUSTICi: DE DIEU. ,
— Une fois, réponJit madame Lescadieu, n ais c'est autant qu'il en faut pour se bien connaître...
La bonne femme suspendit là sa phrase , car de deux parts lui vint l'avertissement d'être discrète. D'un côté, Lucien, qui dînait près d'elle, lui poussa le coude, et son mari, qu'elle avait pour vis-à-vis, lui marcha sur le pied. Sans doutelepère nourricier avait, aussi bien que sa femme, le désir de connaître l'évènenient qui avait pu rapprocher Lucien de Sabine; mais il s'était enfin aperçu du trouble de celle-ci , il avait également remarqué l'embarras de celui-là; bien plus il se rappelait le maître d'études à qui il devait s'abstenir de déplaire ; tous ces motifs se faisant appui l'un l'autre , l'engagèrent à réprimer le verbiage de sa moitié.
— Eli! le rôti , femme, dit-il, tu le laisses brûler , je crois.
La curieuse, rappelée au devoir de la cuisine, se leva ; son mari en fit autant sous un prétexte, et ayant suivi la mère Lescadieu à la cuisine, il lui dit :
— Plus de questions à ces jeunes gens , la mère. Quand Lucien sera pour partir, je lui ferai la conduite et , sois tranquille , il me contera tout.
Rassurée par cette espérance, la bonne femme affecta dès-lors une discrétion invraisemblable et qui ne lui coûtait guère. Elle anima la conversation et fut trèî enjouée.
Le tisserand, au contraire, parla très peu ; c'est qu'une pensée le tourmentait ; il ne s'a
git plus ici ni de Lucien ni de Sabine. On avait jeté en avant les noms des personnes aimées à la maison de Châtenay. Gilbert, dont l'élève de St-Cyr regrettait l'absence comme on regrette celle du meilleur de ses amis ; François Lescadieu qui , par extraordinaire , laissait j)a88er un dimanche sans venir s'asseoir à la table de la famille. Au nom de son fils, le père Antoine avait senti du sombre lui venir à l'esprit. Il s'était mis à penser à la réunion de patriotes où le jeune ouvrier était convié 5 et bien qu'en partant François eût rassuré son père sur la crainte des mouchards, comme on parlait beaucoup en ce temps là d'agens provocateurs ; comme en ce temps-là aussi les prisons étaient pleines et que plusieurs fois dans l'année le sang des ennemis de la vieille dynastie avait rougi l'échafaud, Au-^toine qui voyait tout cela, se disait :
— Mon garçon fait ce que je fesais à son âge et à sa plac« ; je ne pensais pas même à mon père 5 mais mon père avait peur pour moi.
Et il tremblait, le vieux tisserand.
Quant à Lucien , préoccupé comme nous le savons, il avait beau faire pour s'étourdir, il était triste; en vain s'efforçait-il de paraître aimable et de sourire , il retombait bientôt dans sa mélancolie, et cela, toutes les fois qu'il arrêtait ses yeux sur cette tête d'enfant si chaste, dont les grossiers propos des vauriens n'e'taient pas parvenus à éteindre complètement la splendide auréole.
Le dîner terminé, on alla se promener dans un petit jardin qui égayait cette modeste habitation.
Les jeunes gens, que leurs hôtes n'avaient plus aucun intérêt à surveiller ni à écouter, se trouvèrent seuls assis sur, un banc de gazon, et protégés contre l'ardeur du soleil par les larges rameaux d'une treille.
Placés face à face, à table, leur entretien n'avait pas tari tant qu'ils avaient eu des auditeurs. Lucien et Sabine, en tête-à-tête, n'osèrent plusni se regarder, ni se parler.
L'élève de Saint-Cyr était soucieux, et il considérait avec fixité un rosier dont les épines étreignaient le pied d'un chèvrefeuille.
Sabine, elle , absorbée dans une pensée secrète, occupait machinalement ses jolis doigts à tourner la tige d'une fleur.
Combien de temps aurait duré ce silence, el qui aurait pu Tmlerromprc , si un léger
incident n'était venu y mettre un ternie? c'est ce que nous ignorons. Toujours est -il qu'il fallut que quelqu'un survint pour faire cesser cet embarras mutuel.
De sa cuisine, où elle fonctionnait encore, la mère Lescadieu pouvait apercevoir le jeune couple. Elle remarqua que Sabine était nutête , exposée aux rayons du soleil. Aussitôt elle monta à la chambre de la jeune fille, et elle en rapporta un chapeau de paille.
— Seigneur Dieu, mon enfant, dit la bonne femme en le donnant à Sabine, y ,pensez' vous de vous couvrir si peu ; quand vous aurez attrapé un coup de soleil ou une bonne migraine, il sera bien temps de vous couvrir.
— Merci, madame, répondit doucement la jeune fille; je ne crains pas le soleil , j'y suis habituée.
— Bon, réfléchit à part-soi la mère Lescadieu, elle n'a pas été élevée à la ville; c'est déjà cela que je sais de plus que mon homme.
Et, fière de cette toute petite découverte , elle regagna au plus vite son logis.
Cependant Sabine avait pris le chapeau de j)aillej mais au lieu de le mettre sur sa tête, elle continua à le tenir par l'unique bride de satin rose qui fût encore attachée à la passe.
C'était le même chapeau qu'elle portait lors de sa rencontre avec Lucien.
Quittant des yeux l'objet qu'elle tenait ainsi , la jeune fille porta son regard sur l'élève de Saint-Cyr. Tous deux regardaient la même chose.
Sabine rougit et Lucien lui dit de la voix la plus douce :
—Je vous remercie , mademoiselle, de n'avoir pas remplacé...
— Je l'aime mieux ainsi , interrompit Sabine; car elle avait compris -a demi-mot l'intention de Lucien ; ;
Elle ajouta :
— C'est bien le moins qu'on respecte le souvenir de ceux tjui prennent soin de nous défendre.
Lucien la regardait avec admiration, il l'ccoutait avec extase.
— Ainsi , reprit-il , c'est une pensée affectueuse pour moi qui est restée dans votre ame. Oh! ne vous en défendez pas, mademoiselle , continua le jeune homme avec l'accent de la prière, si vous saviez combien vous me rendriez malheureux en me détrompant. Car depuis que je vous ai vue, je n'ai qu'une image devant les yeux , qu'une pensée dans le cœur. Je n'osais plus espérer de vous revoir et pourtant j'avais gardé comme un gage précieux, comme une relique sacrée ce ruban qui vous a appartenu... tenez... le voilà.
En parlant de la sorte , Lucien , sans y prendre garde , était presque tombé aux genoux de Sabine. ^
— Levez-vous, on vient, lui dit vivement la jeune fille.
LA JUSTICE DE DIEU. iX2 l
C'était le père Lescadieu qui se frottait les yeux encore fatigués par un polit somme récent; carriionnéte tisserand avait emprunté aux paysans la paresseuse habitude de faire la sieste, et celte habitude était chez lui si impérieuse que , malgré la secrète terreur qu'il ne pouvait s'empêcher d'éprouver en songeant à son lîls, il s'e'tait, ce jour-là, endormi du même sommeil qui le prenait quotidiennement alors qu'il avait l'esprit tranquille.
Pour la première fois de sa vie, le bon Lucien envoya au diable son père nourricier.
Depuis ce moment jusqu'à la fin de la journée, Sabine et son autre protecteur ne se trouvèrent plus seuls ; et alors adieu les tendres regards , les timides soupirs et les confidences intimes. Les amoureux se dédomma-
gèrent de leurs mieux par d'involontaires rencontres de mains et d'imperceptibles pressions qui , de part et d'autre , ne laissèrent pas que de causer de grands ravages.
La jeune fille se souvint à peine qu'elle attendait toujours sa mère; l'élève de Saint* Cyr pensa fort peu à son ami Gilbert et à son frère de lait, François Lescadieu.
Mais la journée touchait à sa fin ; Saint- Cyr est loin de Châtenay ; il fallut se séparer.
Ce fut le tisserand qui donna le signal des adieux, en faisant remarquer que le soleil allait disparaître à l'horizon.
innJ
— Déjà ! murmura Lucien.
— - Enfin ! pensa aussi la nourrice de celuici ; car , pour elle , il y avait la révélation d'un mystère au bout de cette interminable journée.
Suivant l'engagement qu'il en avait pris avec sa femme , le père Lescadieu accompagna l'élève de Saint-Gyr; il s'agissait dfe lui soutirer ce secret qu'il devait savoir, puisqu'il connaissait depuis longtemps la protégée de Gilbert.
Le brave homme n'eut pas grand' peine à faire tomber la conversation sur Sabine : Lucien brûlait d'en parler.
— Ah! ça, lui dit Lescadieu , après qu'il eut répondu à diverses question «lu jeune homme , toi qui la connais , tu vas me dire un peu comment elle s'appelle.
t2^< LA JUSTICE DE DIEU.
Lucien le regarda avec surprise; Antoine crut que c'était un dernier scrupule de discrétion qui le retenait et il ajouta :
— Sois donc sans peur là-dessus , je ne te demande que son nom, et je le promets de ne le dire à personîie.
Lescadieu comptait sa femme pour personne, c'est pour tout le monde qu'il aurait fallu la compter.
— Comment, vous ne savez pas son nom?... pas même son nom de baptême, répliqua Lucien , et moi qui m'étais promis de vous le demander.
— En ce cas, nous sommes aussi avancés l'un que l'autre ; car pour moi je n'en sais pas la première lettre ; mais c'est bien éton-
LA Ji;STICR DK DIEU. '2^5
nanl que loi-même , qui l'as vue à Palaiseau...
— Un seul jour, père Lescadieu, par hasard et pendant si peu de tenq)s. . . tandis qu'il y a quatre jours qu'elle demeure chez vous, et elle ne vous a rien dit sur elle ?
— Rien, mon garçon.
— Ohl j'interrogerai M. Gilbert, dit Lucien.
~ Oui, ça ne sera peut-être pas trop mal reçu de ta part... Quant à moi, du diable! si je m'en aviserai.
Ce fut aussi peu renseigné sûr sa pensionnaire, que le tisserand dut revenir chez lui. On n'a pas oublié que la mère Lescadieu attendait son mari avec une impatience dont
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jamais en aucune autre occasion elle ne l'avait honoré. Elle comptait sur son retour pour transmettre la fameuse révélation à une voisine , laquelle l'avait promise à une autre ; c'est pourquoi, du plus loin qu'elle vit arriver Lescadieu, elle courut à lui.
— Je ne sais rien , lui dit-il d'un air penaud.
La bonne femme n'en voulut rien croire , et , suspectant la confiance de son mari , elle lui répondit :
— Tu mens !
Puis elle s'en retourna vers la voisine , et lui dit que tous les hommes étaient des monstres et que le sien la ferait mourir à petit feu*
«^Tal tii! ta! répliqua la voisine désap-
pointée à son t<jnr , vous ne me ferez pas prendre chat pour lièvre , ma chère. Dieu merci, nous savons ce que parler veut dire... Gardez votre secret, je ne vous le demandais pas ; c'est vous qui êtes venue me l'offrir. Grand bien vous fasse ; mais c'est fini entre nous, on ne se moque pas du monde à ce point là.
Les voisinas se quittèrent furieuses , et la mère Lescadieu se coucha sans vouloir parler à son mari, dont la discrétion l'indignait.
Dans la maison du tisserand, personne ne put dormir cette nuit-là, excepté Sabine, qui, pour la première fois , trouva vraiment le repos sous ce toit hospitalier.
La jeune fille fit un rêve charmant , dont la scène se passait dons quelque paradis ima-
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ginaire, et dont les |)er8onnages étaient Diane, sa mère , Gilbert et Lucien , ses deux sauveurs.