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La discipline naturaliste, cependant, si rigoureuse qu’elle se veuille, et peut-être à cause de cette rigueur même, est loin d’être pratiquée sans restriction. « Il est difficile de se £ détacher complètement de l’école qui vous a immédiatement précédé, et les démarcations sont moins nettes dans la vie que dans les systèmes » (6). Nous avons vu que Balzac, l’animateur véritable du réalisme, avait été considéré par nombre + de ses contemporains comme l'écrivain le plus romantique qui ait jamais existé, que Théodore de Banville le célèbre, en 1852, comme un poète, «l’immortel Homère » du monde
moderne (1), tandis que Duranty, un des disciples fidèles de Champfleury, sentira le besoin, quelques années plus tard, de l’excuser de « cette foule de rêves personnels qu'il est obligé d’écrire pour se soulager » (2). Nous savons d’autre part que Flaubert reconnaîtra dans Madame Bovary «un procès-verbal rédigé par un artiste » (3); que Maupassant, si cruelle et triviale que soit sa matière, la traitera d’une manière si merveilleusement limpide, avec tant de tranquillité, de simplicité, de santé en un mot, qu’elle en est toute classique ; que Zola lui-même, le théoricien de l’école, ne réussira jamais à maîtriser en lui l’idéalisme, si effréné dans sa confusion même, de sa jeunesse : « Le romantisme... J'en suis, et j'en enrage ! » (4): qu’il reste du lyrisme enfin même chez les Goncourt (5), ces aristocrates du naturalisme qui s’enferment dans la tour d'ivoire de l’impression artiste, de l’épithète rare, de la technique aussi raffinée qu’il est possible, et qui auraient pu s'installer, déclarait encore Banville, avec cette enseigne à leur œuvre : « Au magasin des images neuves » (6). Mais une dissidence, et celle-ci autrement profonde que toutes celles qui précèdent, devait éclater bientôt dans les rangs naturalistes : celle d’Alphonse Daudet.
Le cas de Daudet est tout différent, presque exceptionnel. Jamais disciple, en effet, ne manifesta plus d'indépendance, ne ressembla plus à un apostat. Au point même qu’« étudier son naturalisme, c’est, comme on l’a pu dire justement, surtout préciser sa divergence d’a vec le naturalisme de l’école »(7) Sans doute Daudet respire-t-il, comme tous les hommes de sa génération, l’atmosphère positiviste que nous venons d’analyser rapidement. Sans doute aussi ses amitiés littéraires l’attachent-elles aux grands réalistes de l’époque, à Flaubert, auquel le lie une « robuste et ingénieuse et touchante » camaraderie (8), à Edmond de Goncourt, avec qui il restera toujours en relations très étroites (9), et même à Émile Zola, sinon à sa personne (10), du moins à la doctrine que défendait Zola, selon laquelle le roman était devenu « l'outil du siècle,
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la grande enquête sur l’homme et sur la nature » (1). Mais, les principes généraux du roman social et documentaire une fois admis, Alphonse Daudet se hâte de reprendre sa liberté. Le roman qui, pour le groupe de Médan, ne devait plus être qu'une expérience scientifique d’une austère rigueur, Daudet veut qu'il soit, au contraire, une cueillette de menus faits choisis, de mots et de gestes typiques, de silhouettes ou d’anecdotes significatives, un « fagotage », comme il disait, d’impressions fragmentaires griffonnées d’abord d'un crayon nerveux dans un carnet (2), et dont le roman même n'allait être que l’utilisation patiente, que le développement et l’arrangement artistique tout ensemble. Voici un fidèle assez hétérodoxe, et qui, s’il s’affirmera solidaire de Zola le jour où il y aura quelque danger à faire cette déclaration (3), n’en demeure pas moins, dans le fond sincère de lui-même, des plus distants.
Ainsi que le maître de Médan en convenait volontiers du reste, Alphonse Daudet « a toujours été l’esprit le plus libre, le plus dégagé de formules, le plus honnête devant les faits » (4). Alors que le dogme premier de l’école naturaliste était le renoncement à toute intervention personnelle de l'écrivain, Daudet au contraire est le plus impressionnable, et le plus sensitif des hommes. Né à Nîmes en 1840, la ville où le soleil est plus ardent, les ombres, dans les rues étroites et noires, plus fraîches, l’air, que fouette le mistral, plus vibrant et chantant peut-être qu’en aucun lieu du monde, Daudet, avec sa mobilité et son exubérance à la fois, est «un pur tempérament méridional » (5). Sorte de Languedocien arabisé, de « Sarrasin au visage mat et pâle comme l’amande des vergers d'Afrique » (6), il commence par écrire les jolies bluettes un peu précieuses, les fantaisies tendres, voire un peu mignardes, dont il composera à dix-huit ans son premier recueil de vers : Les Amoureuses (1858). Mais ce qui domine en Daudet, et n'ira que s’accusant chaque année davantage, c'est une sensibilité sans pareille, une véritable «sensitivité d’écorché » qui fait de lui, comme il se désignait lui-même, une merveil-
leuse « machine à sentir » (1). Avec sa vision de myope, qui enregistre les formes et les couleurs infailliblement, et les garde toutes, avec «cette puissance presque sauvage » que notait Anatole France « de percevoir tous les bruits et toutes les odeurs en leur infinie diversité » (2), Daudet est un être essentiellement « poreux et pénétrable », qui jouit de la moindre impression comme d’une caresse, ou en est accablé comme d’un malheur. « Il y a en lui de la femme orientale », bougonne quelque part Emile Zola (3), et aussi «une ironie fine et acérée comme une épée » (4), « un rire de poète faisant sonner la moquerie dans un grelot d’or » (5). Mais en revanche, nulle sécheresse de cœur, rien de cette hostilité hargneuse dans l'observation ni de cette agressive croyance, non plus, au déterminisme scientifique de la plupart de nos naturalistes. Une belle humeur de vivre, au contraire, et qui tiendra bon même après quinze années de maladie inexorable. La tendresse déborde chez Daudet, et qui ne se plaira à rien de plus qu'aux intimes confidences. Toujours il demeurera le gamin impres- . sionnable qu'il nous dépeint dans Le Pelit Chose, mais qui ne gardera, de la dureté de ses jeunes années provinciales, que le clair désir de consoler, de guérir les égoïsmes, d’enseigner le dévouement. Toujours Alphonse Daudet sera un grand enfant sentimental pour qui la réalité ne se sépare pas du rêve, à qui la douleur des autres est un spectacle atroce, et qui «aurait voulu, sa tâche achevée, s'établir marchand de bonheur » (6).
C'est par ce côté-là de son tempérament, par sa pitié arden‘e envers tous ceux qui souffrent, que Daudet se rapproche le plus de Dickens. A mieux dire, il se produit entre les deux hommes une rencontre spontanée, et toute fortuite, puisque le point de départ et les antécédents de l’un et de l’autre sont si totalement distincts. Dickens et Daudet sont unis par une instinctive fraternité, sensible et imaginative à la fois, qui dirigera notre jeune romancier, sans qu’il s'en doute lui-même tout d’abord, vers les voies qu'avait
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ouvertes, en Angleterre même, son grand aîné. C’est ainsi que Le Petit Chose, entrepris « sans plan ni notes » dans les premiers jours de 1866, sorte « d’improvisation forcenée » dans laquelle Daudet, qui vient d’avoir vingt-cinq ans, se jette avec fougue, « à deux cents lieues de Paris, entre Beaucaire et Nîmes », et dans laquelle, ainsi qu’il
continue de nous le rapporter lui-même, il a fidèlement noté :
« l’ennui, l’exil, la détresse d’une famille méridionale perdue dans la brume lyonnaise », et. aussi « les souffrances et les humiliations d’un tout jeune homme obligé de gagner sa vie à seize ans, dans cet horrible métier de pion, et l’exerçant au fond d’une province, d’un pays de hauts fourneaux qui nous envoyait de grossiers petits montagnards m'’insultant dans leur patois cévenol, brutal et dur » (1),
c'est ainsi que Le Petit Chose donc semble pénétré déjà de ce qui est l’essence même du roman de Dickens : son réalisme pathétique, son observation apitoyée des enfants et des humbles, et que l’on comprend fort bien que Dickens luimême, malgré le peu d'intérêt qu'il portait aux écrivains étrangers, y trouva, au dire de George Gissing, un plaisir tout spécial (2).
Qu'il s'agisse bien ici d’une coïncidence accidentelle, d’une sympathie tout instinctive, la chose est hors de doute, comme suffirait du reste à le prouver l’accent de sincérité de cette sympathie même, «avec ses intuitions si subtiles et si vraies qu'on les sent monter du plus profond du cœur du romancier » (3). On connaît d’ailleurs, sur ce point précis, l’opinion d’Alphonse Daudet lui-même :
« Combien de fois, écrit-il dans son recueil de souvenirs intitulé Trente Ans de Paris, on m’a comparé à Dickens, même en un temps lointain où je ne l’avais pas lu, bien avant qu’un ami, au retour d’un voyage en Angleterre, ne m’eût appris la sympathie de David Copperfield pour le Petit Chose. Un auteur qui écrit selon ses yeux et sa conscience n’a rien à répondre à cela, sinon qu’il y a certaines parentés d'esprit dont on n’est pas soi-même responsable, et que le jour de la grande fabrication des hommes et des romanciers la na-
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ture, par distraction, a bien pu mêler les pâtes. Je me sens au cœur l’amour de Dickens pour les disgraciés et les pauvres, les enfances mêlées aux misères des grandes villes ; j’ai eu, comme lui, une entrée de vie navrante, l'obligation de gagner mon pain avant seize ans ; c’est là, j'imagine, notre plus grande ressemblance » (1).
De cette sympathie naturelle à l’appréciation consciente, puis à l’imitation, il n’y a qu’un pas, et, sans presque s’en rendre compte, on l’a bien vite franchi. L'écrivain à ses débuts qui retrouve, chez un de ses aînés, tant de lui-même, subit moins l'influence de cet aîné, à proprement parler, qu'il n'éprouve à son contact une sorte d’ébranlement par lequel sont délivrées ses virtualités personnelles encore latentes, comme un Choc qui lui en fait prendre brusquement conscience. Et telle semble bien être la dette que Daudet a contractée envers Dickens, dans cette fameuse question Dickens- Daudet qui a fait couler tant d’encre déjà (2), qui est devenue un des lieux communs les plus rebattus de la critique anglofrançaise, assez déplaisant même quelquefois à cause de ce que certains y ont apporté, tant de notre côté que du vôtre, de vainement acrimonieux. Le problème me paraît pourtant des plus simples. Et je vais essayer de vous l’exposer aussi succinctement que possible.
Qu'il y ait eu influence directe de Dickens sur Daudet, nul ne songe plus aujourd’hui à le mettre en doute, Daudet, comme nous l’a confirmé son fils, M. Léon Daudet, a beau « ignorer la langue anglaise » (3), et sa connaissance de votre littérature être exiguë à l’extrême, au point qu’on aurait pu, déclare pittoresquement Sir Edmund Gosse, «la faire passer par le trou d’une aiguille sans la froisser » (4) : les traductions de Dickens, cependant, étaient si nombreuses, et, nous l’avons vu, si répandues en France que Daudet n’a pas pu ne point les rencontrer sur son chemin, Les témoignages, au surplus, concordent ici parfaitement. «Mon père n’a lu Dickens qu'assez tard, continue M. Léon Daudet, mais il l’aimait et l'admirait beaucoup » (5). « Le Journal pour tous », confirme
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l'historien bien connu, M. Ernest Daudet dans son ouvrage autobiographique, Mon frère et moi, «me révéla les romans anglais, Dickens et Thackeray, que mon frère ne devait connaître à Paris que plus tard » (1). Et Alphonse Daudet luimême nous signale qu’au moment où parut Fromont jeune el Risler aîné, en 1874, les œuvres de Dickens ne lui étaient plus inconnues (2). Si insuffisantes qu’aient pu être les traductions Hachette, et si «absolument intraduisible » même, ainsi qu’on l’a prétendu, que soit un roman de Dickens, on est bien forcé de reconnaître que la seule lecture de l'édition française peut conduire à « une connaissance assez complète des tendances générales de l’œuvre » (3). Or ce sont de ces «tendances générales » qu’il s’agit surtout dans le débat qui nous occupe, de réminiscences et d’assimilations inconscientes, sans doute aucun, beaucoup plus que de souvenirs précis. Alphonse Daudet « qui avait, quand il voulait, une vision si originale des gens et des choses », n’a pas manqué de les regarder, quelquefois, « à travers les lunettes de Dickens » (4). Les rapprochements qu’on a pu relever sont trop nombreux, et, en un certain nombre de cas, trop étroits pour n'avoir été, malgré les dénégations des admirateurs intrans'geants de Daudet, voire de Daudet lui-même, que des rencontres de hasard. Si les ressemblances entre David Copper field et Le Petit Chose me semblent bien, pour les raisons que je vous indiquais tout à l’heure, accidentelles — et le Professeur Saintsbury, qui ne nourrit point à l’égard de Daudet une tendresse excessive, paraît en convenir lui aussi (5) — celles qui se présentent dans les œuvres qui suivirent, dans Fromont jeune et Risler aîné qui est de 1874, et dans Jack surtout, qui est de 1876, sont d’un ordre assez différent. Examinons, à propos de ces deux ouvrages le plus souvent incriminés, en quoi consistent leurs ressemblances avec les œuvres de Dickens, en quoi aussi les deux romans sont représentatifs déjà du plein talent d’Alphonse Daudet.
Fromont jeune et Risler aîné, qui met en scène des person-
nages appartenant à la bourgeoisie commerçante et à la population ouvrière du Marais, fut le premier roman véritable de Daudet, dont on n'avait guère remarqué jusqu'ici que les fantaisies gentilles des Amoureuses, ou les contes délicats, semblables à de lumineuses aquarelles, des Lettres de mon Moulin. Le livre, au dire de Daudet lui-même, avait été composé uniquement «d’après nature », et tous ses personnages, en particulier le trio Risler aîné, Fromont jeune, et Sidonie, la femme de Risler qui devient la maîtresse de Fromont, avaient réellement vécu (1). Néanmoins, au milieu même de ce drame de vice et d’égoïsme, nombre d'éléments paraissent bien provenir en droite ligne du roman dickensien. Certaines figures délicieuses et touchantes d’abord : la douce Claire Fromont, entre autres, l’impeccable épouse sacrifiée ; le caissier de l’usine Fromont, le brave Alsacien Sigismond Planus ; la petite boiteuse Désirée Delobelie surtout, qui confectionne des «oiseaux et des mouches pour modes », mais qui, primitivement, habillait des poupées. Or celle-ci était si pareille à la Jenny Wren, la jeune couturière en poupées, infirme également, de Our Mutual Friend que, averti par un ami de la ressemblance, un jour qu'il lui racontait son livre tout haut, « comme c’est ma manie, alors que je le construis intérieurement », Daudet dut trouver pour la petite Delobelle un autre métier, non sans quelque désespoir, ajoute-t-il, car «comment trouver une profession aussi poétiquement chimérique que celle d’habilleuse de poupées, permettant ce que j'avais voulu faire : la grâce exquise dans la misère, le rêve souriant sous les toits noirs, les doigts donnant un corps aux envolées du désir ? » (2) D’autres procédés, ceux-ci vraisemblablement inspirés de Dickens, se rencontrent dans Fromont jeune et Risler aîné : la vie dont sont animées les choses ellesmêmes, qui prennent part au drame, pour ainsi dire, qui se colorent si précisément, en tout cas, du sentiment de celui qui les regarde. Puis les manies ou même les tics des personnages amusants : excentriques ou ratés, que Daudet oppose
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aux caractères antipathiques de son récit, qu’il définit, comme Dickens, en une formule, ou qu’il étreint, à son exemple encore, dans une attitude monotone, M. Chèbe, par exemple, l’homme aux vastes projets optimistes et au langage si prétentieusement sonore, qui pourrait bien être tiré du même moule que Mr. Micawber ; Delobelle, le type du cabotin raté qui, aux attaques du sort, répond par un refus héroïque, toujours pareiïl : « Je n'ai pas le droit de renoncer au théâtre »: ou encore le bonhomme Planus, prononçant, comme emporté par l’habitude : «C’est égal... Chai bas gonfianze...». J'ajouterais même jusqu’à cette sorte de trépidation que le romancier introduit dans sa sympathie à l’endroit des hommes et des choses qu’il nous présente, cette manière qu’il a d’entrer en scène, de gesticuler, de pousser des cris avec eux, et qui, à la longue, lassent le spectateur, Daudet mêlant à son drame trop de lyrisme sentimental, et, comme Dickens encore, nous laissant trop voir combien il en est lui-même impressionné.
N’empêche que, malgré tous ces dickensismes, si je puis dire, Fromont jeune et Risler aîné ne ressemble à aucune œuvre du grand Victorien. Ce roman représente bien l’entrée de Daudet dans le camp naturaliste, et la plupart des exigences de l’école semblent avoir obtenu ici, d’une manière ou de l’autre, satisfaction. Le portrait de Sidonie Risler, malgré certaine ressemblance avec celui de Becky Sharp, avec sa soif de luxe, de plaisir, de jouissances de toute sorte, avec la malhonnêteté impudente qui la fait s'acharner à tromper et à ruiner tout le monde, est dans la manière précise de nos romanciers d’après 1870, comme le sont encore ces tableaux si poussés de la rue et de l'atelier qui nous transportent au plein cœur du travail parisien. Rendant compte, dans le Journal des Débats du 19 février 1875, de l'ouvrage de Daudet qui venait d’être publié, Taine, qui avait bien noté le rapprochement avec «la sensibilité féminine et surexcitée de Dickens », concluait néanmoins que le roman français, bien composé,
bien proportionné, lui semblait d’une originalité remarquable,
et, « dans ses petites dimensions, exempt de ces belles divagations et de ces développements exagérés où Dickens est entraîné par sa fantaisie et par son génie » (1).
Fromont jeune et Risler aîné fut suivi, deux ans après, en 1876, du roman de Jack, qui devint bientôt l’un des plus populaires de l’œuvre de Daudet. Cette histoire lamentable d’un jeune enfant naturel abandonné est, ici encore, une histoire vécue. « Le Jack de mon livre, nous rapporte le romancier, je l’ai connu personnellement, déjà malade, meurtri par l’horrible vie ouvrière que le caprice d’un amant de sa mère lui avait imposée » (2). On sait même son nom : un certain Raoul Dubief, qui était de ce peuple où on l’avait jeté à onze ans, après quelques mois passés dans un riche pensionnat d'Auteuil, et qui mourut poitrinaire dans un hôpital d’Alger. Fidèle à son habitude d'inventer le moins possible, Daudet est allé faire un séjour à Indret, a visité en détail le port, les transatlantiques, les chambres de chauffe de manière à connaître avec le plus de précision possible « dans quelle atmosphère et avec quels êtres » il devait faire vivre son petit Jack (3). Tous les personnages du roman sont donc de simples portraits, jusqu’au docteur Rivals, qui s'intéresse à l’enfant martyr, et qui n'est autre que le docteur Georges Rouffy, de Draveil, un homme dont la générosité était sans limite, et dont la vie entière se passa à se dévouer aux autres. Or ce livre, qui semble donc devoir répondre de tous points à la formule naturaliste la plus stricte, en est aussi distant qu’il est possible. Ce n’est pas Zola qui est pris ici pour modèle, mais, et plus qu’en aucun autre roman de Daudet, Dickens lui-même. L’affabulation, qui ne laisse pas de rappeler celle de David Copperfield en particulier, peut avoir pris une tournure toute française, et même, si vous le voulez, toute parisienne. Ida de Barancy, la mère de Jack, qui est une demi-mondaine écervelée, ne ressemble que d’assez loin à la timide Mrs. Murdstone, si jeune et si inexpérimentée encore; de même que le beau d’Argenton, dont elle s’éprend, qui pose pour le poète dont les duchesses
mangent le cœur », et qui ne tarde pas à être passionnément jaloux de l'enfant, est un bellâtre d’une tout autre espèce que Mr. Murdstone, celui-ci si froid et d’une humeur si rigidement despotique. Malgré ces différences profondes, malgré l’écart qui subsiste encore, par exemple, entre le gymnase de M. Moronval, un mulâtre qui exploite de pauvres enfants de créoles, et l’école dont Mr. Squeers, quelque part dans le Yorkshire, a fait un véritable bagne pour la jeunesse, une ressemblance, presque une similitude apparaît, indéniablement, entre nos deux auteurs. Daudet a pu observer sur le vif chacun des personnages de son roman, et noter avec minutie jusqu’au moindre de leurs gestes : l’atmosphère dont il les entoure provient, directement, du roman de Dickens. Ceci est surtout vrai du pathétique, si exagéré dans Jack, de ce désir de nous tirer des larmes à tout prix, de cette sensiblerie, en un mot, qui était un des défauts les plus sérieux du créateur de Paul Dombey ou de la petite Nell. La même voix un peu fausse retentit chez nos deux auteurs, et elle est si nouvelle chez Alphonse Daudet, elle ne se fera entendre, après Jack, que si rarement, du moins avec une acuité semblable, que l’imitation paraît ici hors de conteste. Si vous comparez, d’autre part, l'enfance de Jack avec celle du Petit Chose, vous y trouverez maintes analogies, sans doute, qui proviennent de la part que l’expérience personnelle de Daudet, que ses souvenirs d’enfant sensitif et malheureux occupent dans l’un et l’autre roman. Mais vous serez frappés aussi du changement qui s’est produit de la première œuvre à la seconde, notre auteur, dans celle-ci, ayant eu surtout pour objet de tracer un portrait d’enfant qui excitât, chez le lecteur, un apitoiement passionné. Aussi est-il légitime, ainsi que l’a prétendu un de vos critiques, « de voir là l’influence des lectures de Dickens, lectures qu'il faut placer, d’après la déclaration de Daudet lui-même, dans les années qui séparent la publication de ces deux ouvrages » (1), c’est-à-dire entre 1868 et 1876. Les lentes et odieuses tortures de Jack, dont George Sand se déclarait « secouée, indignée,
attendrie », et qui lui faisaient «sentir plus ardemment le besoin d’aimer et de servir les autres » (1), rappellent, par tant de côtés, les misères infligées?aux enfants dans quelques-uns des romans de Dickens qu’on ne peut que se ranger à l’avis d’Émile Montégut qui, rendant compte de Jack dans la Revue des Deux Mondes du 1er décembre 1876, comme Taine l'avait fait de Fromont jeune dans les Débats quelques mois auparavant, écrivait : « Daudet aurait pu mieux encore dédier son ouvrage à la mémoire de Charles Dickens » — il l'était, en fait, à Gustave Flaubert — « non seulement parce qu’en écrivant ce livre consacré à la peinture de l’enfance malheureuse, il s’est certainement souvenu de l’auteur d'Oliver Twist et de Dombey and Son, mais à cause de cette qualité de sympathie qui distingue sa faculté d'observation morale, et qui lui est commune avec l’illustre romancier anglais » (2).
Une fois admise cette communauté d'inspiration, et j’entends par là l’emploi que fait à son tour Daudet de la compassion sentimentale particulière à Dickens, reconnaissons d’autre part tout l'intervalle qui sépare encore nos deux écrivains. L'un et l’autre peignent des enfances solitaires et tristes, soit : mais alors qu'Olivier Twist, à la fin de ses mélodramatiques aventures, épouse Rose Fleming ; que David Copperfield, après la mort de la candide Dora, épousera son amie
- d'enfance, la tendre Agnès qui l’aimait en silence depuis si
longtemps ; que Pip lui-même entrevoit, avec l'espérance de ne plus se séparer d’Estella, le retour prochain du bonheur ; alors que tous les jeunes héros de Dickens sortent donc du récit en vainqueurs, y laissent derrière eux leurs misères, marchent vers un fier et joyeux avenir, quand on ferme les livres de Daudet, au contraire, les dernières ambitions du Petit Chose sont anéanties, Jack agonise dans un hôpital où sa mère, qui lui a été si cruelle, arrivera trop tard pour recueillir son dernier souffle, le jeune prince Zara, l'héritier du faible et débauché roi d’Illyrie, va devenir aveugle. Alors que tous les romans de Dickens, à l’exception de Hard Times,
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finissent dans le rose, et, le plus souvent même, à la chanson des cloches de mariage, que la vertu des honnêtes gens, lorsque les fripons ont été châtiés comme ils le méritent, y est toujours joyeusement récompensée, partout, chez notre Daudet, c’est la défaite sombre et amère.
La sympathie elle-même que nos deux romanciers portent aux pauvres et aux humbles, l'intérêt pareil qu’ils semblent prendre à toutes les infortunes ne laisse pas de présenter des différences encore sérieuses. Tandis que Dickens s'attache à peindre surtout les gens du peuple, à leur donner, dans chacune de ses œuvres, les premières places, et que c’est vers eux qu'il se tourne lorsqu'il a besoin d’un exemple de la plus exquise délicatesse de cœur, Daudet, pour qui les humbles ne forment qu’un des groupes nombreux qu'il étudie, à côté des «ratés » de la vie parisienne par exemple, ou des méridionaux hâbleurs et bons enfants, est loin de partager cette confiance en la multitude. Bien plus, expliquant que le Jack qu'il a réellement connu était moins raffiné que celui qu'il a introduit dans son livre : « Il faut dire, ajoutera-t-il, que le peuple ignore bien des délicatesses et des susceptibilités morales », remarque, comme l’observe très judicieusement George Gissing, qu’on n’imagine point du tout tombant de la plume de Dickens (1).
. Mais, direz-vous, Dickens est à la fois maître du rire et des larmes, de la plus exubérante jovialité aussi bien que du pathétique le plus horrible, et votre Daudet ne s'est-il pas inspiré, dans le fameux Tarlarin, du non moins célèbre Mr. Pickwick ? Je n’en crois rien, à la vérité, et j'avoue franchement n’apercevoir, entre les deux héros comiques, aucun rapport. Ce n’est pas au personnage central de la farce énorme qui révéla brusquement au monde le nom de Dickens, au docte et ingénu président du Pickwick Club que ressemble Tartarin, mais à un autre méridional comme lui, qui, comme lui aussi, prend volontiers pour une troupe de chevaliers en armes postés sur son passage un bien inoffensif troupeau de moutons,