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c'est au fougueux héros de Cervantes, au chevaleresque et ridicule Don Quichotte de la Manche que ressemble le plus notre Tartarin de Tarascon (1). Pickwick est l’incarnation même de la crédulité honnête, de la bonté sans borne — juste un peu irritable par instants — de l'ignorance allègre du monde. Tartarin, au contraire, est le type du hâbleur de notre Midi. C’est une figure qui se voudrait terrible, et qui n’est que cocasse. Avec son geste tempêtueux mais inoffensif, ses manières de se trémousser à en perdre le souffle, son goût hautement proclamé pour les aventures lointaines et les chasses périlleuses, mais, au vrai, l'amour de ses pantoufles au coin de son feu, Tartarin réunit en lui les traits les plus saillants du tempérament méridional, ces traits que Daudet lui-même avait réunis un jour dans cette formule : « l’agitation dans la paresse » (2). Le portrait du héros provençal, si vivant qu’il soit, n’en demeure pas moins visiblement composé. L'acteur gesticule : le metteur en scène demeure sans cesse à son côté. L'ironie paraît, qui allège la lourdeur de la farce, et découpe le relief exact des vanités du personnage. En même temps se découvre l'intention, nettement satirique, qu’a formée l’auteur de personnifier, sous la figure de Don Quichotte et de Sancho à la fois, tout le Midi, de montrer, par le récit caricatural des aventures et mésaventures de ce vantard sans vergogne qu'est Tartarin, ce qu’il y a de faux dans les mirages auxquels se complaisent tant de ses compatriotes. Vous voyez à quelle distance nous sommes ici de Mr. Pickwick et de ses acolytes respectables, de la farce innocente à laquelle les uns et les autres nous convient quand, à l’auberge d’Ipswich par exemple, le digne Président pénètre inopinément dans la chambre d’une vieille fille nerveuse occupée à sa toilette. Le rire éclate ici, sans rien de bien délicat, peut-être, mais infaillible, Dans Tartarin au contraire, ainsi qu'avec la plupart des personnages de Daudet, on rit d’un rire plus distingué à la fois et plus subtil. Et, comme le constatait Flaubert, « quand on ne rit pas, on sourit » (3).
ÉLUS TNT RS
Un simple coup d'œil enfin jeté sur le style de nos deux auteurs achèvera de nous convaincre de l'originalité foncière de l’un et de l’autre. Le style de Dickens est réaliste et démocratique. Il est fait de détails matériels, d'images vulgaires, très pittoresques le plus souvent, mais uniquement populaires (1). Il est naturel, un peu uniforme cependant dans sa spontanéité même. Une anecdote en suit une autre, un nouveau chapitre s'ouvre, le récit se précipite, mêlant le pathétique et la caricature, sans qu’un mot saillant, sans jamais qu'une épithète jolie ralentisse notre lecture. Le style de Daudet est tout l'opposé. C’est un style d'artiste impressionniste, qui, à la précision presque méticuleuse de son vocabulaire, ajoute son caprice personnel, sa fantaisie et sa tendresse, qui le transfigurent. Les mots rares vous arrêtent à chaque instant dans ce style, lui donnent quelque chose de haché, de haletant presque, une épithète suggestive ici, là un néologisme aventureux, mais si pittoresques l’un comme l’autre, si adéquats aussi à l’idée à exprimer, qu’on ne peut que les accueillir avec joie. De là le caractère à la fois lucide et complexe, net et fébrile aussi, de la langue de Daudet, une langue naturaliste et coquette tout ensemble, pétrie de clarté provençale et de raffinement parisien, si alerte, comme crépitante dans son hardi mélange d'observations rigoureuses et de créations verbales. De là cette « prose de névropathe », comme on l'a appelée, toute faite « de sensibilité accumulée
et condensée », et dont l'effet est semblable à celui « d’étin-
celles électriques qui partiraient sous les doigts » (2). De là le charme, la savoureuse séduction de ce style à la lumière perpétuellement changeante, d’un aristocratisme tout moderne, d'une intensité si affinée, et qui vise à dire le plus de choses en le moins de mots possible. Un abîme sépare le style d’Alphonse Daudet de la manière abondante, facile, populaire en un mot du grand Dickens.
Voici qui nous éclaire suffisamment, je pense, sur la vieille question Dickens-Daudet. Alphonse Daudet semble avoir
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rencontré Dickens vers sa trentième année, au moment précis où il sortait du jardin enchanté de sa jeunesse, alors que tant de coquetterie ingénieuse se mêlait encore à la spontanéité de son attendrissement. Sous l’impulsion directe de Dickens, Daudet, se détournant du rêve et de la fantaisie, incline vers un réalisme moins charmant, plus terre à terre. Sa vie sentimentale se fait plus grave, et, sans qu'il atteigne jamais à la cordialité et à la bonhomie de Dickens, c’est la pitié qui deviendra désormais une des sources essentielles de son inspiration (1). Dans cette rencontre, qui révéla à Daudet certaines de ses tendances profondes qu’il ignorait encore, il faut donc voir moins une influence, à proprement parler, qu’une « sympathie consciente » (2), qu’un encouragement à persévérer dans des voies dont il n’avait eu, jusqu'ici, qu’un indistinct pressentiment. La rencontre de Daudet avec Dickens, survenue dans les années qui suivirent les événements de 1870-71, alors qu'il avait dû, quatre mois durant, rouler dans Paris assiégé avec un bataillon presque uniquement composé du peuple des faubourgs, acheva de ruiner en lui sa frivolité de jeune homme à succès du Second Empire. Elle approfondit, en revanche, son sentiment de la bonté et de la justice. Sur son âme légère, mobile, aux curiosités si diverses, elle fixa cette sollicitude, qui ne devait plus la quitter, de la misère des humbles. Elle imprima le devoir, bien plus, de l’indulgence et de la fraternité humaine. De là le mélange de ces deux éléments tout opposés : le Nord et le Midi, spécial à l’œuvre d’Alphonse Daudet, où tant de grisaille et de gravité se met à la traverse de tant d’exubérance et de lumière, où c’est le soleil cependant, le gai soleil de la Provence natale de notre romancier, soit qu'il fasse resplendir la plus morne masure ou qu’il mette la joie au cœur des plus sordides mendiants, qui est presque toujours vainqueur.
Vous comprenez bien maintenant les réprimandes amicales de Zola : « Daudet est un poète », et, ce qui est plus sérieux,
«un poète attendri » qui pique «un continuel galop au milieu du réel » (1). Il y a en Daudet un « côté Dickens » qui est une des composantes seulement de son œuvre, mais une de celles qui importent le plus. Et c’est ce « côté Dickens » que Daudet a opposé constamment au naturalisme, et par lequel il s’est le plus nettement séparé du groupe de Médan. Ceci s’applique surtout, convenons-en, à la première partie de son œuvre, et beaucoup moins à l’assez longue série de romans parisiens qui suivront. Mais même alors, si dans Le Nabab (1877), Les Rois en Exil (1879) et L’Evangéliste (1883), si dans Sapho surtout (1884) ou L’Immirtrl (1888), la foi de Daudet en la bonté des autres s’est un peu refroidie, si sa sensitivité est devenue plus fiévreuse, plus douloureuse, et par là-même moins indulgente, il y demeure unefpitié profonde, une sorte de pudeur sentimentale qui l’empêchera de s’arrêter de préférence, comme le font ses confrères naturalistes, sur les répugnantes bassesses de la bête humaine. Aux personnages dépravés qu'il lui arrivera, à lui aussi, d'introduire dans ses romans, il ne manquera jamais d’opposer de douces figures honnêtes qui lui permettront d'exprimer son besoin de garder, quand même, confiance, des types parfois conventionnels peut-être, voire un peu factices, mais qui seront tout imprégnés de fraîcheur charmante, de sympathie généreuse et pure. De là cet air de famille, si l’on peut dire, qui continuera, jusqu’au bout de la carrière de notre romancier, de le rapprocher de votre Dickens. Sans doute aucun, Daudet n’est pas de la même classe. Et l’œuvre du grand Victorien demeure, par son étendue à la fois et sa profondeur, d’un ordre tout dissemblable. Il y a, entre Dickens et Alphonse Daudet, la différence qui sépare, dans la pleine force des termes, le génie du talent. Notre Daudet est plus nerveux, plus inquiet, plus moderne ; plus artiste, en outre, plus séduisant, avec l’allégresse d’un Provençal et la grâce alerte d'un Parisien réunies. N’empêche que, malgré tout, il nous rappelle toujours Dickens.
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DICKENS ET LA FRANCE sh
Ce rôle que Daudet joue ainsi, avec le secours de Dickens, dans la résistance d’abord qu’on oppose au naturalisme, puis dans la lutte ouverte qui s'organise contre lui aux environs de 1885, n’est qu'un des éléments, très nombreux bien entendu, et que je n’ai pas à rappeler ici, qui devaient amener l’assez prompt déclin en France de tout le mouvement (1). Mais l’œuvre de Dickens, que Daudet contribue à maintenir en pleine lumière, est un argument des plus efficaces en faveur du retour à la sensibilité, un exemple qu’on oppose assez volontiers à la dureté hargneuse et au « violent parti pris d’obscénité » (2) tout ensemble de l’école naturaliste. Comme l'avait fait Dickens tout au contraire, on se retourne vers le réalisme sentimental, vers la description de l’enfance, en particulier, dont on dépeint la solitude timide, la sensibilité qui s’éveille, la puissance de souffrir, cette douleur secrète si ingénument passionnée, et plus poignante de ne savoir s'exprimer encore ; ou vers la fantaisie, « cette manière indépendante et personnelle », comme on l’a définie justement, « de corriger la réalité » (3), et de nous évader d’elle. A nouveau on oppose l’émotion de l'individu aux simples apparences extérieures, les élans naturels et généreux au pessimisme de la « littérature brutale », autant de thèmes proprement dickensiens, et qu’on ne fait qu'interpréter, que re-traduire, en quelque sorte, au goût du jour.
Une longue série d'écrivains, — et je ne puis, naturellement, que vous citer ici quelques noms, — de Charles-Louis Philippe à René Boylesve, de Romain Rolland à Henry Bordeaux, d’André Lafon à François Mauriac, dont les voies, sans doute, sont à tant d’égards divergentes, se rejoignent néanmoins dans une sorte d’idéal littéraire commun. Vous retrouverez chez eux, et chez nombre de leurs contemporains, le même respect de l’émotion profondément, comme instinctivement humaine,
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