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le même amour des enfants et des pauvres, le même besoin de se mettre en contact avec les réalités familières, le même désir de représenter la vie telle qu’elle est, avec une sorte de naïveté un peu facile, mais aussi de définir la leçon morale, voire l'intérêt social qui s’en peuvent dégager. Chez tous prédomine, avec la certitude que la bonté est la plus haute vertu, la volonté de ne s'approcher des hommes qu’avec une grande pitié, de ne les regarder qu'avec un sourire où il y aura surtout de la tendresse. Or cette tendresse souriante, nous l’avons rencontrée déjà dans l’œuvre de Dickens, qu’elle animait toute. C’est de là qu’elle a pu émaner, dans nombre de cas. Un de nos critiques, et non des moins pénétrants, n’a pas hésité à déclarer que « c'était de Dickens qu’elle devait provenir directement, presque toujours » (1).
Quoi qu’il en soit, l’imitation de Dickens, consciente ou non, se retrouve encore parmi nos plus grands écrivains d’aujourd’hui, jusque chez ceux-là mêmes qui semblent avoir avec votre romancier le moins de rapports, et chez lesquels on s'étonne donc le plus de la rencontrer. C’est ainsi que l’œuvre d’Anatole France, non le plus grand, à coup sûr, mais le plus brillant et l’un des plus estimés de nos littérateurs contemporains, est toute parsemée de réminiscences de Dickens. Le rapprochement de ces deux noms ne laissera pas, à première vue, de vous paraître fort contestable. Anatole France ne passe-t-il pas, avant tout, pour un esprit ingénieux et subtil, et ses qualités dominantes : l’infaillibilité de son goût délicat, sa sensibilité voluptueuse, la recherche exquise de ses manières, si élégamment sarcastiques, ne vont-elles pas à l’encontre même des qualités foncières de Dickens, dont la principale au surplus, la vigueur, lui fait totalement défaut ? Observons néanmoins que, sous le dilettantisme railleur d’Anatole France, sous son pessimisme le plus cynique, sinon même le plus égoïste, un autre sentiment se fait jour : une sympathie délibérée avec tout ce qui vit et souffre, une pitié qui vient se ranger aux côtés de l'ironie, telles deux bonnes conseillères
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dont « l’une, en souriant, lui rend la vie aimable », dont « l’autre, qui pleure, la lui rend sacrée » (1). Ajoutons encore au nombre des contradictions capricieuses que nous présente la personnalité d’'Anatole France, son plaisir à penser comme le commun des hommes, son «abandon à des impulsions très rudimentaires » (2), son désir de masquer, de plus en plus, la « distinction » de sa pensée, jusqu’à « cette ingénuité des badauds de la grande ville » qu’il s’attribue à lui-même, « que tout amuse, et qui gardent, dans l’âge de l’ambition, la curiosité désintéressée des petits enfants » (3). Quant à son style, si délectable qu’il nous paraisse dans sa fine et toujours harmonieuse mesure (4), regardez-le d’un peu près : vous en apercevrez aussitôt l’arrangement industrieux, la trame faite d'emprunts de toute sorte, le caractère général de pastiche, parfois même de supercherie littéraire. « Anatole France a l'admiration quelque peu emprunteuse, écrit M. Raphaël Cor. Il lui plaît d’avoir part aux richesses d'autrui » (5).
L'un des écrivains dont l’auteur français se souvient avec le plus de profit est précisément Dickens. Dans ses Idylles et Légendes, par exemple, un poème entier, La dernière image, est la transcription directe des adieux de David Copperfield à sa mère, le développement de cette phrase même de Dickens : « Not a hair of her head, or a fold of her dress, was stirred » (6) :
« Et le fouet du départ a claqué ; jeune et pâle, La mère a prolongé son doux geste d’adieu.
De son sein, dirait-on, nul souffle ne s’exhale ; Rien n’a fait vaciller son regard fixe et bleu.
Pas un pli n’a tremblé de sa robe légère ;
Son teint pâle, son teint changeant n’a pas changé,
Et sur sa tête nue, à l’exilé si chère,
Pas un seul des cheveux blonds et fins n’a bougé... (7).
Dans Jocaste, le jeune romancier semble s’efforcer surtout de « transposer en notre langue les couleurs et l’humour de son
cher Dickens », et M. G. Michaut a pu relever nombre d’emprunts directs, depuis le caractère de M. Fellaire de Sissac, par exemple, qui avec ses amples projets, ses échecs répétés toujours suivis de regains d’espoirs, ses phrases solennelles et sa vie familière débraillée est une réplique immédiate de Mr. Micawber, jusqu’au domestique Groult qui « a l’habileté, l’impeccabilité, la volonté audacieuse et dominatrice, la ruse, les allures mystérieuses et même la femme affairée de Jérémie Flintwinch, l’homme de confiance et le tyran de Mrs. Clenman » (1). Dans la Vie Littéraire, au cours d’une étude intitulée : Une journée à Versailles, « les cheveux noirs abondants et rebelles » de M. de Nolhac, le directeur du Château, font songer Anatole France «à la chevelure rebelle de l’ami de David Copperfield, ce bon Traddles, si appliqué, si occupé à retenir de ses dix doigts ses idées dans sa tête » (2). Dans Pierre Nozière, toutes les élèves si sages et appliquées de l’école maternelle sont comparées à «autant de petites bouteilles dans lesquelles Mademoiselle Genseigne verse de la science » (3), laquelle comparaison provient en droite ligne du trait final du premier chapitre des Temps Difficiles (4). Des coïncidences semblables se retrouveraient sans grande peine dans la plupart des œuvres d’Anatole France, jusque dans Sylvestre Bonnard, qui est tout entier encore dans l’esprit de Dickens, qui «en est imprégné » a-t-on pu dire. « Le parfum est sans doute plus discret, mais l’arome est le même » (5). Tous ces emprunts, plus ou moins avoués, ou même inconscients, n’ont, bien entendu, qu’une importance restreinte, et il serait assez facile, comme n’y ont point manqué les admirateurs d’Anatole France, non seulement de les excuser, mais d'y voir les marques d’une « culture unique » (6). De crainte donc de passer pour un de ces « barbacoles » que France méprisait tant (7), bornons-nous à constater que, dans cette hantise des livres lus qui était un des traits les plus typiques de l’écrivain français, dans cette interposition constante, entre les choses et lui, d’un ouvrage antérieur, l’œuvre de Dickens est
une de celles auxquelles il a eu le plus souvent recours. Sans doute adjoint-il au romancier anglais un nombre illimité d’autres modèles : Anatole France n’en demeure pas moins particulièrement fidèle à l'inventeur de tant de scènes attendries et de héros « à jamais charmants », ainsi qu'il l’écrivait dans la préface d’une de ses œuvres de jeunesse : Jocaste et le chat maigre (1). Pensant, avec lui, que «la pitié, c’est le fonds même du génie » (2), il ne cessera jamais complètement de subir le prestige de Dickens qui demeurera à ses yeux, «un des plus puissants créateurs du x1x® siècle » (3).
Signalons encore, en courant cette fois, quelques derniers exemples de l'attrait que votre romancier continue d'exercer toujours sur les nôtres. Citons au moins l'exemple de Tristan Bernarü, dont Les Mémoires d’un jeune homme rangé (1899) rappellent, par tant de côtés, David Copper field}: par les personnages et l'intrigue du roman, d’abord ; puis par les sentiments qui rapprochent si évidemment Daniel et Berthe de David et de Dora ; par les procédés de composition et de développement enfin, de tous points semblables chez l’un et l’autre auteur, Tristan Bernard ayant emprunté à Dickens, pour cette occasion, sa formule littéraire, ainsi qu'il le donne à entendre du reste dans sa lettre à Jules Renard, qui sert de préface au volume :
« J’ai été pour L’Ecornifleur ce que j'avais été pour David Copperfield, un de ces frères obscurs que les écrivains tels que vous vont toucher à travers le monde. Je croyais alors que Dickens vous avait fortement impressionné. J'ai su depuis que vous le lisiez peu. Mais vous possédez comme lui cette lanterne sourde, dont la clarté si pénétrante ne vous aveugle point, et qui vous permet de descendre en vous, et d’y retrouver sûrement de l'humanité générale et nouvelle. Ainsi vous éclairez, en vous et en nous, ces coins sauvages où nous sommes tous encore nous-mêmes, où les écrivains ne sont pas venus arracher les mauvaises herbes et les plantes vivaces pour y poser leurs jolis pots de fleurs » (4).
Le prestige de Dickens demeure aujourd’hui si vivace, il s’est intégré si profondément à notre culture française que son
nom jaillit de tous côtés, à tout moment, presqu’au moindre prétexte. M. Daniel Halévy veut-il synthétiser en une formule le talent de Louis Hémon, ce jeune écrivain trop tôt disparu et qui, merveilleusement doué, produisait ses romans sans la moindre recherche consciente, il dira de lui : « Louis Hémon était comme Dickens ou George Sand, l’homme d’un poème innombrable » (1). Que si nous nous tournons, pour finir, vers l’un des écrivains les plus grands, tant en France qu’à l’étranger, de l'heure présente (2), vers l’auteur d’A la Recherche du Temps Perdu, cette génia!e illustration littéraire des théories psychologiques de M. Bergson, vers celui qui, en dissociant les phénomènes de la vieaffective des lois, très différentes, de l'intelligence, en montrant que le besoin de sentir est au moins aussi essentiel que le besoin de connaître, a tant fait pour réintroduire l’émotivité dans la littérature, le nom de Dickens, soyez-en assurés, ne manquera pas d’être prononcé encore : « Le jeune Marcel Proust, écrit son récent biographe, M. Léon Pierre-Quint, préférait la conversation aux jeux, où il était maladroit. Il récitait par cœur d’innombrables vers, … des strophes de Mallarmé qu’il révélait aux autres, ou des poèmes de Baudelaire, dont il disait : « Il a le sentiment exact de la valeur des gestes. C’est aussi beau que Bossuet ». Leconte de Lisle l’enthousiasmait. Il leur parlait avec attendrissement — à la jeune troupe de ses amis — de Copperfield, de la mort de Dora, et de celle du petit chien » (3). Faisant allusion, d'autre part, à la page célèbre des « aubépines de Combray refleuries par miracle à Balbec » (4), M. Georges Gabory estime que Proust, évoquant « ces fleurs de l’aubépine pareilles à de gaies jeunes filles étourdies, coquettes et pieuses », se montre ici « à loisir sous un aspect puéril, gazouillant et un peu maniéré » (5). « Sans doute, continue notre critique, est-ce ce côté précieux, cette sensibilité de petite fille qui le faisait préférer à la littérature romanesque française, l’anglaise ou l'américaine. On rencontrerait parfois un semblable esprit dans Eliot, dans Meredith, dans Henry James, dans
Dickens surtout qui semble, comme le naïf « Luthier de Crémone », croire à l’esprit des choses, mais chez les romanciers français ? Il n’y a guère qu'Alphonse Daudet qui fasse songer à Dickens » (1).
Finissons donc. Le rôle, ou à parler plus nettement, l’influence de Dickens dans l’évolution du roman naturaliste français au xix® siècle a été considérable, Dickens n’a point ouvert, comme l’avaient fait Byron et Scott, des sources nouvelles sans l’afflux desquelles les destinées de notre romantisme eussent été changées. Il est venu se mêler, simplement, à des courants déjà formés et en amplifier, dans des proportions sérieuses, la puissance. Pénétrant en France au moment où l'élan premier et la vogue même du romantisme commencent de décliner, le roman de Dickens lui communique un regain de vigueur. Il ne vient pas alimenter sonindividualisme initial, avec ses extases ou ses détresses passionnées, avec l’orgueil, ardent ou mélancolique, où il se résume. Il vient grossir, au contraire, le flot d’idées morales, d’aspirations sociales qui déferle à sa suite, à partir de 1850, et fortifier par là-même la sentimentalité humanitaire et démocratique où 1} se prolonge. Ayant ouvert la voie au réalisme, il lui montre la richesse, presque insoupçonnée, des sujets les plus triviaux, à condition cependant que l’œuvre, si sombre qu’elle paraisse, demeure toute illuminée de sympathie généreuse. Par la suite, lorsqu’au réalisme succèdera, après 1870, le naturalisme, et qu’au nom du scientifisme positiviste l’école nouvelle se fera surtout «une entreprise de désenchantement et de désillusion » (2), l'influence de Dickens contribuera à battre en brèche cette école, et avec tant d’efficacité que le roman contemporain fera place à nouveau, et plus que jamais, à l'émotion et à la tendresse, à « cet inimitable accent, qui avait frappé Brunetière, de l’émotion personnelle et de la souffrance vécue
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qui, du fond de sa triste enfance, remontait si souvent aux lèvres de David Copperfield » (1).
Mais si l'influence de Dickens, dans son activité d’abord complémentaire, puis contradictoire, et, en quelque sorte rectificatrice, a pu ainsi s'exercer sur notre roman, c’est qu'il y avait en elle un principe particulièrement approprié aux fins mêmes du génie collectif de la France. On n’emprunte à l'étranger que ce qui nous manque, que ce dont nous sentons surtout en nous-mêmes le besoin, ou simplement le désir. En d’autres termes, si le roman de Dickens a joui chez nous, depuis près d’un siècle, de la puissance d’action que nous venons de voir, c’est qu’il correspond à l’un des deux éléments fondamentaux de la réalité psychologique DE. cette disposition émotionnelle de chacun de nous, à ces forces proprement affectives qui, pour être moins apparentes que nos facultés de raisonnement, et que notre intellectualisme si volontiers généralisateur, n’en représentent pas moins une des bases constitutives de notre tempérament national. Sans doute cette action du sentiment, de l’imagination, des faits de la conscience prévaut- elle davantage dans certains pays étrangers qu’en France même. Peut-être y est-elle plus manifeste, plus à fleur de terre : aussi est-ce à des écrivains étrangers, à Tolstoï et à Dostoievsky aujourd’hui, celui-là surtout ému et grave, celui-ci plus agité, plus fiévreux, plus poignant, comme c'était hier à Dickens, que nous sommes allés demander l’expression de cette pitié sociale, de ce sens de la fraternité humaine qui est la flamme même de leur œuvre, mais qui est, en même temps, l’un des facteurs essentiels de l'âme française. Ce serait connaître bien imparfaitement notre littérature contemporaine que d'ignorer ces inquiétudes émotives qui la traversent, ce besoin que nous éprouvons de nous pencher aujourd’hui sur les réalités profondes du songe intérieur, d'en traduire les données personnelles les plus cbscures et les plus intimes, besoin que l'idéal quelque peu candide de Dickens, qui voulait réaliser dans le cœur de l’homme individuel le
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royaume de Dieu, satisfait mieux que les grandes rêveries utopiques à la Tolstoï ou à la Dostoievsky, où tant de pessimisme en révolte semble fermenter toujours dans leur immolation volontaire. De fait, ce culte de la sensibilité imprègne encore une large fraction de notre roman actuel, de Barrès à Loti et à Marcel Proust, tout comme il a réintroduit en philosophie la part du spontané et de l’irrationnel, et, dans l’œuvre de Bergson, la primauté de l'intuition.
Cette émotivité à la Dickens, enfin, dans laquelle nous avons reconnu, et continuons de retrouver tant de nous-mêmes, paraît bien, pour conclure, un des traits par lesquels se manifestent expressément la connection et, tout ensemble, l’interdépendance anglo-française. Si, comme j’ai essayé de vous le montrer déjà, nous retrouvons à la base de l’optimisme sentimental de Dickens, de sa foi en la vertu naturelle de l’homme comme de sa conviction que la société seule est coupable et corruptrice, tant de réminiscences de la pensée de Jean-Jacques Rousseau, c’est la même lame de fond qui, en outre, semble soulever et l’œuvre de votre grand romancier victorien et presque tout le roman français du siècle dernier. C’est le même idéalisme émotionnel qui va d'Olivier Twist aux Grandes Espérances — ce titre d’un des derniers romans de Dickens qui pourrait si justement symboliser son œuvre entière —, qui anime les ouvrages de George Sand et de Balzac, de Flaubert lui-même, en dépit de la rage qu’il déclare en éprouver certains jours, d’'Émile Zola enfin, comme en témoignent la grandeur épique de certaines de ses hallucinations, et jusqu'aux titres des évangiles sociaux : Fécondité, Vérité et Travail sur lesquels se termine son œuvre. Si vous vous rappelez, d'autre part, que «la prédominance du cœur sur l'intelligence est aussi une idée d’Auguste Comte, et la primauté de l'instinct sur la raison, le grand principe de la psychologie de Taine » (1), vous concevrez combien le sentimentalisme généreux de Dickens, combien le cri d'angoisse et la longue clameur de joie et d’espoir qu'est son œuvre, devaient
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