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AVANT-PROPOS

Je n'ai pas cru, d'autre part, devoir renoncer au ton de la libre et cordiale causerie qui avait été adopté dès l’abord, ni qu'il y eût intérêt à sortir des limitations qui m’avaient été imposées, Ce n’est pas un travail complet, exhaustive, qu’on trouvera ici, mais une série de notations aussi exactes et, à la tois, aussi larges que possible, dont l'objet est avant tout de stimuler, de diriger le lecteur vers l'ouvrage même dont il est traité devant lui. C'est une sorte de voyage à vol d'oiseau auquel est convié ce lecteur, et qui, du vaste domaine que représentent les interactions anglo-françaises, lui fournira une vue bien partielle sans doute, mais en même temps quelques aperçus que, peut-être, il ne soupçonnait guère. Sans parler enfin du plaisir même du voyage, de cette sorte d’allégresse qu'il crée en nous, puisqu'il nous permet de « faire amitié » avec l'âme vivante du pays étranger que l’on parcourt. More intercourse between our two countries, écrivait Meredith, en 1905, à Emile Legouis, is the shuttle for the weaving of sweet friendship. Les pages suivantes n’ambitionnent, à la manière modeste de nos infatigables toiliers des Flandres, et comme ils disent encore, que de « lancer la navette ».

LA FRANCE ET LES FRANÇAIS DANS L'ŒUVRE DE DICKENS

LRLE ERA RAA MAMAN NINININTE

LA FRANCE ET LES FRANÇAIS DANS L'ŒUVRE DE DICKENS

Parmi les grands écrivains anglais du xrx® siècle dont les œuvres, franchissant le Détroit, sont venues conquérir en France une renommée d’abord, puis bientôt une influence considérables, Charles Dickens occupe une place toute parti culière. Sans que son action puisse se comparer à celle de Sir Walter Scott dont le roman chevaleresque ensorcela, de Victor Hugo et Alfred de Vigny à Michelet et à Quinet, toute notre génération romantique, sans qu’elle ait été aussi prodigieuse que celle de Lord Byron, « Esprit mystérieux, mortel, ange ou démon », dont le cri solitaire de douleur et de révolte fit tressaillir les âmes de nos moindres poètes, cette action, qui fut plus lente à s'établir, fut aussi plus diffuse, et par làmême plus durable. Alors que le succès en France de vos aristocrates romantiques avait été immédiat, mais s'était éteint assez rapidement, la notoriété de votre grand réaliste populaire, du cockney génial des «années quarante », n’a fait que se propager, au contraire, tout au travers du siècle. Dickens a gagné chez nous, progressivement, les esprits de l'élite et les cœurs les plus simples tout ensemble. Il n’y a point

connu ce déclin de sa renommée qui s’est manifesté en Angjleterre vers la fin du règne de Victoria, et s’il arrive, à en croire du moins tels de vos compatriotes, qu'il vous lasse et vous ennuie souvent aujourd’hui, nous lui avons gardé, en souvenir de la joie qu’il nous procura si longtemps, une gratitude fidèle. De fait, l’œuvre de Dickens a pénétré si intimement dans notre littérature française que ce serait connaître cette œuvre d’une manière fort incomplète que d'ignorer le sillon qu’elle y a creusé. Ce serait, en tout cas, dérober à votre great literary Commoner (1) une portion, à laquelle lui-même . attacha toujours un si haut prix, de son glorieux héritage. C’est l’histoire de cette notoriété et de cette influence de Dickens en France que j’entreprends de traiter ici avec

vous. Je n’ai nulle prétention, bien entendu, de vous apporter, -

sur Dickens lui-même, rien de nouveau. Chacun de vous, à coup sûr, le connaît beaucoup mieux que moi, presque instinctivement même, et je me garderai d’imiter notre gros Jean qui en voulait remontrer à son curé. D'autant que la critique anglaise, qui s’est occupée de Dickens depuis toujours, et avec tant de sollicitude, a usé à son égard de tous les qualificatifs disponibles, et qu’il semble bien que tout ait été dit, et qu'on vienne trop tard. Il se trouve cependant que, sans aller jusqu’à l’enthousiasme attendri d’un G.-K.Chesterton pour son héros, j'ai voué moi aussi à Dickens une amitié solide, qu'il a été pour mon enfance ce qu'avait été pour le jeune Copperfield le Gil Blas de Santillane ou le Robinson Crusoë, que je lelis encore avec une joie sincère, que je n’ai même pas su me garder du péché dont parle Arnold Bennett de « penser à lui sans en écrire » (2), et que mon incompétence flagrante de foreigner se trouve ainsi rachetée, je veux l’espérer du moins, par mon affection déjà ancienne. Si Dickens a fait entrer et vivre dans son roman toute la foule londonienne, les quelques observations que je vous apporterai à cette place seront comme les notes seulement d’un visiteur qui, du haut d’un balcon, aurait regardé passer dans la rue

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cette foule étrangère. Vous accorderez aux simples notes de voyage de ce visiteur l'importance minime qui convient. Peut-être cependant complèteront-elles, par certains détails qui leur avaient échappé, les impressions des passants euxmêmes.

Ces observations seront enfin, et surtout, celles d’un ami. Les rapports de Dickens avec la France dont nous allons nous occuper ensemble sont un exemple, entre mille autres, des relations étroites qui unissent, depuis des siècles, nos deux nations. Cette dépendance mutuelle que j'ai pris à tâche, dans ma chaire de l’Université de Lille, de mettre en lumière, j'ambitionne de vous en présenter ici une image qui m'a paru assez caractéristique. J’ai cru que, pour répondre comme il le fallait à l'invitation qui m'a été adressée, je ne pouvais mieux faire que d'aborder avec vous l’étude d’une interinfluence anglo-française nettement marquée, que de vous décrire un cas typique de l’action, puis de la réaction d’un de nos deux pays sur son voisin d’en face. Dickens et la France, c’est une manifestation de cet élan unique qui anime nos deux existences nationales. C’est un des aspects, qui sont innombrables, de cette énergie spirituelle commune à l’Angleterre et à la France. C’est une manière de collaboration cordiale, qui est, à mon sens, l’une des formes de la dignité humaine, et à laquelle nous sommes tous, à Lille comme à Londres, passionnément dévoués.

Que l’œuvre de Dickens ait obtenu en France, auprès de trois et même de quatre générations successives de lecteurs, un succès aussi fidèle, voilà qui ne laisse pas de nous étonner tout d’abord. Nous ne nous plaisons guère, d’habitude, aux mêmes romans. Si, avec sa technique minutieuse, son intrigue restreinte, et comme un peu abstraite, avec sa psychologie

raffinée qui analyse le plus souvent une crise passionnelle, le roman français vous rebute parfois, vous offense peut-être, bien qu’en même temps il vous attire toujours de quelque façon, le roman anglais d’autre part, je veux dire votre roman du siècle dernier, nous paraît, à nous autres, un peu long, un peu trop sage et tranquille, parfois même exagérément moralisateur. Par réalisme, vous entendez, non pas, comme l’ont fait trop de nos écrivains, lalaideur oula vulgarité audacieuse, mais ce qui est usuel, familier, terre-à-terre, ce qui évolue lentement, insensiblement, ce qui est illogique parfois, sinon fantasque, comme la vie même. De sorte que si l’accueil sans pareil que l’Angleterre a fait au roman de Dickens provient de l'identification totale de l’homme et de son œuvre avec les besoins spirituels de l’époque, si la petite bourgeoisie victorienne a fait de l’auteur des Pickwick Papers et d'Oliver Twist son poète véritable, c’est-à-dire celui qui avait exprimé, comme autrefois les chanteurs des ballades populaires (1), les sentiments mêmes de la foule, c’est dans l'attrait de la nouveauté, tout au contraire, dans le charme du contraste le plus tranché qu’il faut voir une des premières raisons de l’engouement français, qui dure depuis près d’un siècle, pour votre grand romancier national.

Quoi de plus intensément, et aussi, si vous me permettez l'expression, de plus étroitement anglais en effet que le génie de Dickens ? L'auteur anonyme d’un des premiers articles consacrés à Oliver Twist dans la Quarterly Review du mois de juin 1839 voyait déjà en Boz «un auteur véritablement national, anglais jusqu’à la moelle des os » (2). Né peuple et l'étant toujours demeuré, sans aucune instruction, incapable de rien comprendre en dehors des limites de son expérience personnelle, Dickens possédait, en revanche, toutes les qualités de ce peuple de Londres dont il connaissait si bien la vie de chaque jour. Avec lui, il estime qu'être pauvre ce n'est pas nécessairement être triste, qu'une âme simple n’est jamais vulgaire, que le rire est la plus riche source d'énergie et de

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Courage qui ait jamais jailli sur la terre. Par là-même Dickens apparaît comme le porte-parole de votre homeliness nationale, avec toutes ses vertus solides et ses quelques limitations, l'interprète de votre goût de l'indépendance individuelle, de vos candeurs imaginatives, de la pureté et de la joie un peu lourde de vos foyers domestiques, des délices que vous trouvez aux gambades extravagantes d’un vieux monsieur quelque peu obèse, ou aux larmes intarissables d’une sentimentale jeune fille.

Tandis qu'un Tennyson travaille lentement, tenacement dans l’ombre à se débarrasser des grâces maniérées de ses premiers poèmes, qu’un Browning, après la publication de Paracelsus, n’est apprécié que par un D.-G. Rossetti ou un J.-S. Mill, Dickens, au lendemain de l'apparition des Pickwick Papers, et à l’âge de vingt-cinq ans à peine, se trouve célèbre. Pendant que, devant la tournure que prennent les affaires publiques, Carlyle hoche la tête et Ruskin lève les bras au ciel, Dickens, qui a véritablement créé le roman démocratique, et qui a acquis plus de lecteurs déjà qu'aucun de ses contemporains n’en obtiendra jamais, est devenu, selon le jugement du romantique Swinburne lui-même, «le premier anglais de sa génération » (1). La reine Victoria lui offrira, en 1870, un exemplaire du livre qu’elle vient d’écrire sur les Highlands, et elle y ajoutera, a-t-on affirmé, cette dédicace autographe : From the humblest to the most distinguished author of England (2). Et n’a-t-on point récemment avancé que Dickens était une manière d'institution britannique, moins un grand romancier qu’un grand événement de l’histoire anglaise ?

Dans le même temps, avec sa vitalité énorme, Dickens est un écrivain en quelque sorte universel. Tandis que Thackeray ricane, que George Eliot professe, que Gissing se désole devant un auditoire assez restreint, Dickens, avec son esprit étroit mais son cœur généreux, tient « une boutique ouverte, comme on l’a dit, sur la rue la plus vivante, et le courant humain le plus extraordinaire » (3). Il y avait non pas seule-

ment «dans son visage la vie et l’âme de cinquante êtres humains » (1), mais dans son idéal largement chrétien qui consistait, comme on fait à Noël, à tendre la main à tous les hommes de bonne volonté, il y avait surtout de ces tressaillements qui semblent appartenir moins à un individu qu’à la conscience populaire elle-même. De sorte que sa voix ardente a bientôt dépassé vos rivages, et que ses appels en faveur de ceux qui étaient abaissés sont venus ébranler à leur tour le continent. C’est Dickens qui, le premier peutêtre, a donné à l’Europe le sentiment de la fraternité démocratique, cette découverte du monde moderne. Et de même que, dans l'édification de cette communauté européenne qui nous a été présentée comme l’une des caractéristiques du xix® siècle (2), l’entente franco-anglaise a été la poutre maîtresse, c’est en France encore que les paroles de votre grand apôtre social, qui allaient se propager de par le monde, et être traduites bientôt dans toutes les langues, ont éveillé les échos les plus profonds. Malgré les divergences de nos esprits, voire de nos intérêts, nos sentiments sont toujours venus se mêler, se pénétrer, et comme se compléter les uns les autres. Et ainsi que le pensait le Cardinal Newman, dont vous vous rappelez la devise : Cor ad cor loquitur, c’est le cœur qui parle le mieux au cœur.

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Une autre raison, et celle-ci plus matérielle, devait aider . à la fortune de Dickens en France. Je veux dire les visites nombreuses qu’il nous rendit, les séjours prolongés, bien plus, qu'il fit au milieu de nous, qui constituent un des plus plaisants chapitres de son existence de travailleur énorme, et qu'il considérait lui-même comme un collégien ses vacances. Qu'il s'agisse de «toutes les fêtes et toutes les diableries de Paris » dans lesquelles il annonce à son ami Régnier, l’acteur

de la Comédie Française, qu’il accourt «se plonger en garçon » (1), ou de la villa de M. Beaucourt à Boulogne-sur-Mer qui lui est, la propriété et le propriétaire tout ensemble, un «émerveillement » ininterrompu (2), les semaines et les mois que Dickens passe en France contribuèrent à le faire connaître de notre public. S'il nous blâme quelquefois assez durement, avec cette franchise que permet l'affection, il nous admire au * moins aussi souvent, et la France, née coquette, ne manque jamais de retourner sans parcimonie les hommages qui lui sont offerts.

Parmi ces visites répétées en 1844 et en 1845 ; en 1846 et 1847 ; en 1853, 1854, 1855 et 1856 où Dickens vit en France beaucoup plus qu’en Angleterre, et passe à Boulogne, avec sa famille, trois étés successifs ; en 1862, où il donne trois « lectures » à l'Ambassade anglaise rue du Faubourg-Saint-Honoré ; en 1868, où, rentrant d'Amérique, il vient assister à Paris à la représentation de son drame l’A bîme, deux séjours surtout laissèrent dans l’esprit de Dickens des impressions particulièrement mémorables : celui qu’il fit, du 20 novembre 1846 à la fin de février 1847, dans un appartement de la rue de Courcelles à Paris, et celui qu’il fit, à Paris encore, mais cette fois sur l’avenue même des Champs-Élysées, d'octobre 1855 à la fin d'avril 1856 (3).

Ces impressions parisiennes de Dickens, nous les trouvons exprimées tout au long dans les lettres qu’il expédie, au pied levé, et presque journellement, à ses pauvres amis restés à Londres, dans cette correspondance dont nous ne connaissons malheureusement que des fragments, mais qui, telle qu’elle est, avec la verve touffue, la vitalité exubérante dont elle déborde à chaque page, avec la goguenardise si spontanée de notre auteur, le ton fougueux dont il dénonce l’apparence même d’un abus, l'enthousiasme qui l’enflamme au moindre prétexte, avec sa puissance comique un peu turbulente, avec sa cordialité en un mot d’une si inépuisable énergie, ne semble nullement inférieure aux plus belles pages du romancier.

Cette correspondance, celle d’un homme qui aime sa plume, et qui avait débuté dans la carrière par le reportage, nous fournira sur Paris et la province française les renseignements précieux que nous allons voir. Elle nous apporte sur Dickens lui-même, dont elle complète par quelques aspects nouveaux la physionomie déjà si familière, des témoignages de tout premier ordre.

L'attitude de Dickens vis-à-vis de la France est des plus curieuses et, pour un Français surtout, des plus piquantes. Il n’a rien, ou aussi peu que possible, de ces façons qu'’affectent parfois les Anglais à l’étranger « qui agissent, observe J.-S. Müll dans son Autobiography, comme si le monde, à peu ou point d'exception près, se composait d’ennemis ou de fàcheux » (1). Il n’est pas du tout de l’avis de Carlyle qui, venu passer une dizaine de jours dans notre capitale en octobre 1824, déclare que :

« La France semble un endroit meilleur à regarder qu’à habiter », et qu’à Paris « les gens passent leur existence à bavarder et à s’amuser à des bagatelles, comme si c'était un spectacle de foire,

insoucieux du train des choses, pourvu qu’ils aient de l’agitation, des sensations agréables » (2).

Dickens ressemble encore moins à Thackeray, qui nous méprise, qui nous déteste, plutôt, d'une haine violente, qui prend une joie féroce à nous rabaisser et qui, dans le Paris Sketch Book publié en 1840, représentait la société parisienne, qu'il prétend décrire, comme un ramassis d’aventurières et d’escrocs (3). Dickens est venu à Paris pour se distraire et se reposer, et il ne fera pas grand effort pour nous connaître intimenfent. Les Français qu’il rencontre sur les boulevards et dans les salons où il est reçu sont trop différents des gens de son pays, de sa classe surtout, la seule, en Angleterre même, qu'il ait jamais pénétrée réellement. Il nous considère avec cette superciliousness assez familière à ses compatriotes, en général, avec cette insulaire condescendance envers ie poor Frenchman, avec cette conviction aussi que there's much

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fun in foreigners. Mais les qualités qu'il nous reconnaîtra d'autre part sont, elles aussi, assez nombreuses. Et, par-dessus tout, l'accueil personnel qui lui est réservé est si magnifique, sa célébrité si universelle qu’il nous sera, à cause de cela même, beaucoup pardonné. Il se plaint à son fidèle John Forster des begging letters qui le harcèlent, dit-il (1), mais qui au fond l'enchantent. Il se moque de nous, mais il n’est pas loin, dans le même temps, de nous adorer.

Lorsque Dickens arrive à Paris dans l’intention d'y faire pour la première fois, avec sa famille, un long séjour, et qu'il descend, dans la soirée du vendredi 20 novembre 1846, à l'hôtel Brighton, il entreprend, dès le lendemain soir, une « colossale » promenade à travers la ville dont l’éclat et le tumulte l’épouvantent presque (2). Le lendemain, autre longue randonnée au cours de laquelle il se perd cinquante fois. La vie d'hôtel l’enchante toujours. Mais « plusieurs tonnes de bagages, d’autres tonnes de domestiques, et d’autres tonnes d’enfants » la rendant cette fois assez inconfortable (3), il se met en quête d’un appartement qu'il arrête dès le lundi, au numéro 48 de la rue de Courcelles, dans le Faubourg Saint-Honoré. Décrivant à Forster son nouveau logis, il le déclare :

« Le plus ridicule, extraordinaire, incomparable et absurde du monde entier, quelque chose d’intermédiaire entre une maison de

poupée, une cave à vin, un Château hanté, et une espèce de pendule qui bat la breloque ».

Et, dans le troisième post-scriptum sur lequel s’achevait la lettre, il ajoute encore : :

« Une chambre est une tente, une autre un bosquet... Les chambres à l'étage sont comme des fenêtres en éventail au-dessus des

portes donnant sur la rue. Les chambres d’enfants. — Mais assez, assez, et assez »... (1).

Alors commence dans la capitale française une vie agitée, trépidante, qui allait durer trois mois. Comme Dickens est en train d'écrire et de publier simultanément, ainsi qu'il faisait toujours, Dombey and Son, il besogne, sans relâche, quinze jours de suite. Puis, le manuscrit destiné à remplir exactement le fascicule mensuel mis à la poste, ce n’est, pendant la quinzaine de liberté, que courses errantes dans tous les coins possibles, du plus fastueux au plus hideux, de Paris (2). L'activité de Dickens, ici plus que partout ailleurs, est intense. Il se comporte en véritable gamin des rues, allant, venant, le nez en l'air, l’œil en chasse, ravi du fracas des voitures sur la chaussée, du rassemblement des badauds sur le trottoir, d’une querelle entre deux gavroches sous une grand’porte. J1 jouit de tout. Il est de toutes les fêtes. Il passe ses soirées au théâtre. Il a une passion véritable pour les mélodrames en huit tableaux, et qui durent cinq heures. Il assiste à une représentation de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin, à une nouvelle pièce de Ponsard à l’Odéon, au Don Juan de Molière à la Comédie Française où Régnier l’introduit au foyer des artistes. Il fait la connaissance de nos hommes de lettres les plus en vogue, rencontre Lamartine, va rendre visite, rue du Bac (3), à Chateaubriand, maintenant vieilli et un peu oublié déjà et, place Royale, à Victor Hugo, qui est au plus haut de sa gloire et qui le reçoit, affirme Forster, «avec infiniment de courtoisie et de grâce » (4). Il fréquente Théophile Gautier et Alphonse Karr, se Jie avec Scribe et Amédée Pichot, soupe avec Eugène Sue et Alexandre Dumas. Il est en relations intimes avec le Comte D'Orsay, le « Roi du gilet », qui avait hérité de la vogue du « Beau Brummel ». Il l'avait déjà rencontré à Londres chez Lady Blessington, la divinité de Gore-House, «une de ces femmes, comme on l’a dit, qui se croient toujours l’âge de la veille et qui se donnent volontiers l’âge d’avant-hier » (5), et, comme lui, il aime à

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se tirer à quatre épingles, à s'habiller « à la D'’Orsay, rather than well, » avait grommelé Carlyle, dès 1810 (1). Tout en s'amusant, il observe, il juge, sans grand ménagement, à l’emporte-pièce. Il est au courant des potins, voire des scandales du jour. Après avoir décrit à son ami D'Orsay, par exemple, la dispersion aux enchères de tout ce qui avait appartenu à Marie Duplessis, la « Dame aux Camélias » de la pièce célèbre de Dumas fils, la petite vierge folle aux bandeaux lisses, tout noirs sur son front mat, la « Phryné romantique » qui venait de mourir poitrinaire à vingt-trois ans, il ajoutait, après avoir dûment constaté qu'il avait assisté à cette vente «avec tout ce que la capitale de la France compte d’illustrations » (2) : « Paris est corrompu jusque dans sa moelle... On raconte que la belle, la célèbre Marie Duplessis, une des gloires du demi-monde, est morte d’amour ; on fait circuler sur son compte des légendes où le romanesque le dispute à l’absurde. Pour ma part, en brave Anglais doué d’un peu de sens commun, j'incline à penser qu'elle est morte d’ennui et de satiété » (3).

Un autre aspect de la vie parisienne ne manque pas de choquer l’honnête Dickens : la désinvolture de nos manières. Au point même que notre robuste citoyen britannique, qui ne comprend guère le caractère du peuple de Paris, si mobile, si intelligent à la fois et si sensuel, se laisse aller, certains jours, à le traiter avec une rude sévérité. Il déclare par exemple, alors qu’il se trouve, il est vrai, « dans les affres de la chasse aux appartements » :

« Les gens ici sont terriblement polis, et follement voleurs. L’un d'eux (qui avait une maison à louer), m’a dit hier qu’il aimait le Duc de Wellington comme un frère. Le même monsieur voulait me passer une main autour du cou, eb vider ma poche de l’autre » (4).

Les artisans parisiens eux-mêmes, dont Dickens ne remarque que les airs parfois un peu nonchalants, alors que nul n’est d’une adresse plus déliée, et n’a le goût plus vif de l’ou-

vrage bien fait, il les juge sans la moindre indulgence, et

dénonce :

« Leur dextérité manuelle inférieure à celle des ouvriers anglais, leurs habitudes de paresse, l'impossibilité de compter sur eux, leur insubordination accoutumée. Ils ne sont bons à rien qu’à faire des soldats » (1).

Le pessimisme de Dickens se propage jusqu'à notre vie politique. Les relations anglo-françaises, assez tendues en effet vers cette fin d'année 1846, lui paraissent anything but promising (2), et il va jusqu’à craindre le rappel des ambassadeurs de l’un et l’autre côté du Détroit (3). A deux de ses correspondants, à l’Hon. Richard Watson et à John Forster, il décrit, en termes presque identiques, un spectacle qui semble l'avoir fâcheusement impressionné : le retour du roi Louis-Philippe à Paris, tout entouré de gardes à cheval et presque caché au fond de sa voiture.

« Cela a paru étrange à un Anglais, ajoute-t-il, de voir le préfet de police à cheval plusieurs centaines de mètres en avant du cortège, tournant continuellement la tête à droite et à gauche, et scrutant du regard chaque passant et chaque objet, comme sil suspectait toutes les moindres branches de tous les arbres de la longue avenue » (4).

Gardons-nous néanmoins de prendre notre Dickens au tragique. Le pauvre peuple français, le plus généreux des peuples à l'en croire, le plus incapable aussi de se conduire ou d’être conduit, présente quand même à ses yeux quelques bons côtés. « C’est une coupable et détestable ville », confesse-t-il à l’ami Forster, toujours à propos de Paris, « bien que merveilleusement attrayante » (5). Au point qu'il s’est mis à parler luimême la langue qu’on y parle, à l'écrire aussi, ce qui du reste est autrement facile, et que c’est en français qu'il termine une lettre à Forster :

« Eh bien, mon ami, quand vous venez (sic) à Paris, nous nous mettrons à quatre épingles, et nous verrons toutes les merveilles

de la cité, et vous en jugerez. God bless me, I beg your pardon, It comes'so natural » (6).

Que le français de Dickens ne soit pas toujours impeccable, il apporte à l'écrire trop de véhémence, trop de bonne volonté surtout pour songer à lui en faire le moindre reproche. Et vous connaissez la lettre fameuse à Forster, datée de l’année 1847, bourrée d'instructions adressées à celui-ci à propos du voyage qu’il devait entreprendre seul jusqu'à Paris, lettre tout entière en français et qui se terminait par ce coup de fanfare :

« Est-ce que Monsieur comprend parfaitement toutes ces règles pour sa guidance ? Vive le Roi des Français, Roi de la nation Ja plus grande, et la plus noble, et la plus extraordinairement merveilleuse du monde ! À bas des (sic) Anglais !

Charles DICKENS * Français naturalisé, et citoyen de Paris (1).

Quand Dickens revient à Paris près de neuf ans plus tard, et qu'il se dispose à y faire, d'octobre 1855 à la fin d’avril 1856, un autre séjour prolongé, la capitale française a été transformée complètement. «Ce je ne sais quoi, impossible à rendre, qui annonce une révolution » (2), et que notre visiteur avait perçu dans l’atmosphère des derniers mois du règne de Louis-Philippe, a disparu. Nous sommes, en 1855, dans la splendeur du Second Empire commençant. Non seulement Dickens a connu personnellement Louis-Napoléon Bonaparte tandis que celui-ci était encore en exil parmi vous, non seulement il avait rencontré le Prince Taciturne à Gore-House, autour de la table accueillante de la belle Lady Blessington, mais lui aussi, à sa manière, il était entré dans son héritage, et après la publication de David Copperfield en 1850, de Bleak House en 1853, de Hard Times en 1854, avait conquis de haute lutte le premier rang parmi les romanciers de l'Angleterre, et même de l’Europe. Le fastueux éclat du Paris impérial correspond, sur nombre de points, à son idéal de la fortune et

du bonheur. Il ne parlerait plus, comme il l’a fait dix-sept ans plus tôt, quelque part dans Oliver Twist, des continental frivolities (1). Il y pénètre, au contraire, comme dans une sorte de Paradis Terrestre.

Ce Paris impérial, qui a été décrit souvent, correspond, vous le savez, malgré ses laideurs et les dangers mêmes qui l'accompagnaient, à un moment typique de l'allégresse française. Comment, quand on est Anglais, et qu’on est sorti surtout des rues les plus fumeuses et les plus noires de Londres, résister à l’ensorcellement de la Ville lumière ? Combien est différent de l’honnête et familial Château de Windsor notre Palais des Tuileries où l’impulsive espagnole, qui a épousé le parvenu couronné, de dix-huit ans plus âgé qu’elle, mène le branle ! Comment, lorsqu'on a conquis si récemment la gloire, qu’on est le plus connu et le mieux aimé de tous les romanciers de la grave société victorienne, n'être pas ébloui par la poudre d’or qui, comme la chevelure de la jeune impératrice, fait resplendir la vie parisienne ? Tout, dans ce Paris nouveau, enchante Dickens : la rue et les boulevards où, enveloppées dans leurs châles de cachemire orange ou feuille morte dont la pointe s'étale sur les crinolines soyeuses, en bas blancs et en hautes bottines mordorées, de jolies personnes, d'un port si prude à la fois et si voluptueux, se promènent au bras de jeunes cavaliers élégants ; les théâtres et les coulisses, de la Comédie Française à l’Alcazar, des bals travestis de l’Opéra jusqu'à Mabille, où des filles aimables aux épaules nues dansent jusqu’au matin ; les salons littéraires et les ateliers d’artistes où les Anglais de marque, en pleine période d'alliance franco-anglaise, en ce moment de l'Exposition internationale de peinture qui se tient aux Champs-Élysées, sont accueillis avec tant d’égards, tout donc est, pour Dickens,

une chose de beauté et une joie inlassable. I] se plonge à corps

perdu dans ce Paris des premières années du Second Empire, dont la vie, bien que plus sérieuse, moins corrompue en tout cas, qu'on ne s’en targue; devant les étrangers en par-

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ticulier, est plus brillante qu’elle l’a jamais été peut-être. Cette vie étourdissante, où tous les hommes sont spirituels, toutes les femmes jeunes et jolies, l’enivre de sa griserie frivole. Jamais il n’a goûté, comme au milieu de ce brouhaha étincelant, le plaisir de vivre.

Dickens est venu se loger au plein centre de cette animation, au numéro 49 de l'avenue même des Champs-Élysées où il a loué, pour six mois, un entresol et un premier étage. Sous ses fenêtres, c’est un défilé ininterrompu d’amazones et de cavaliers partant pour le Bois, ou d’équipages fringants, dont parfois celui de l'Empereur ou de l’Impératrice qui rentre de Saint-Cloud. Bien qu'il soit en train d'écrire Little Dorrit (1), et que les affaires des Household Words, dont il est le directeur, l’obligent à courir constamment à Londres (2), Dickens jouit intensément de «cette vie merveilleuse, comme il dit, qui coule perpétuellement sous ses yeux » (3). S'il déclare que «le seul souverain des Parisiens, le seul qu'ils trouveront toujours nouveau, le seul auquel ils resteront toujours fidèles, c’est le Plaisir » (4), il est devenu bien parisien, lui aussi. Ses progrès en français ayant été considérables, au point que non seulement il comprend la langue « avec une aisance parfaite », mais qu’on le félicite de toutes parts sur «son angélique manière de parler la langue céleste » (5), il se répand de plus en plus dans le monde, dînant dans toutes sortes d’endroits, allant dans toutes sortes de théâtres assister à toutes sortes de pièces, dont il écrit ensuite, très copieusement, à ses amis d'Angleterre (6). Il se transforme, bien plus, en un «franc et facile compagnon, en une manière de vagabond supérieur » (7), ainsi qu'ils’intitule lui-même, et il mène «une vie de dissipation » véritable (8).

Il est d'autant plus attiré vers ce gay Paris qu'il y est maintenant autrement célèbre que lors de son premier séjour, neuf ans plus tôt. Sans doute il est en relations avec nombre d’Anglais dans la capitale : avec l'Ambassadeur de Sa Majesté Britannique, dont, à la vérité, il esquive les invitations le plus

possible, avec les artistes londoniens les plus en vogue qu'a justement amenés chez nous l'Exposition, tels que Sir Alexander Cockburn, C.-R. Leslie ou Edwin Landseer, ou encore avec des hommes de lettres amis, tels que Thackeray ou le ménage Browning. Mais, en compagnie de son alfer ego, Wilkie Collins, c’est le monde artistique et littéraire français qu’il fréquente avec le plus d’entrain : le peintre Ary Schefter «a frank and noble fellow », qui fera de lui, non sans une série de séances interminables, le portrait qui est à la National Gallery (1), Eugène Scribe, le prolifique dramaturge, dont il apprécie les dîners si «jolis et plaisants » (2), le critique : Amédée Pichot, alors directeur de la Revue Britannique, «l'excellent et si obligeant Monsieur Pichot », qu'il avait connu dès son premier voyage. À la table de ce dernier, il rencontre de nouveau Lamartine, celui-ci «ayant exprimé le vif désir de renouer connaissance avec Dickens qu’il considérait comme un des grands amis de son imagination » (3). Mais la lettre qui décrit à Forster cette rencontre est si savoureuse qu’elle vaut d’être citée, en partie du moins :

« Il à informé la compagnie autour de la table qu’il avait rarement rencontré un étranger qui parlât le français avec autant d’aisance que votre Inimitable serviteur ; là-dessus, votre serviteur a rougi avec modestie, et presque aussitôt après a failli s’étrangler avec un os de poulet ; pendant dix minutes il a été en proie à des douleurs atroces, appréhendant même à chaque instant de rendre le bon Pichot célèbre, comme le petit bossu du conte de fées, en mourant à sa table » (4).

Chez la belle Madame Viardot, la grande cantatrice qui est aussi la sœur de la Malibran, à qui il envoie des billets presque tendres (5), dont «il aime mieux ne rien dire, sinon qu’elle est parfaite et qu'il est son esclave » (6), il a été présenté également à la célèbre romancière George Sand qui, en revanche, lui a causé une désillusion cruelle (7).

De tous ces dîners auxquels il est convié presque chaque soir, aucun ne fut plus somptueux, affirme-t-il, que les banquets

qui lui furent offerts, à deux reprises, par Émile de Girardin, Je « vrai créateur de la presse française auquel il n’a fallu que quelques mois pour devenir une des puissances et une des forces de Paris » (1), et dont il raconte à Forster le menu mirobolant, jusqu’au « plum-pudding, si gros qu’on n'a jamais vu son pareil en Angleterre à la Noël, servi avec une sauce céleste d’une couleur pareille à la fleur d’oranger..., et qui s'appelait sur la carte : Hommage à l’illustre écrivain d’Angleterre » (2).

Dickens ne manque pas, néanmois, d’apercevoir en même temps les dessous de cette apothéose qui flamboie autour de lui. A mainte reprise il signale à ses correspondants le squelette, comme vous diriez, que recèle quelque part la maison, la spéculation effrénée, par exemple, qui ravage le Paris du Second Empire, les fortunes qui s’échafaudent à la Bourse en un tour de main, les désastrés qui, du même coup, s’abattent sur tant de petites gens (3). Ou bien encore c’est notre militarisme si frénétiquement cocardier qui échauffe sa bile, lors du retour dans la capitale, tout particulièrement, des soldats victorieux de la guerre de Crimée, au début de 1856. Les régiments de zouaves qu’il voit défiler dans les rues, parmi les acclamations triomphales, sous les guirlandes et les drapeaux, l’inquiètent, bien qu’il ne puisse s'empêcher de les admirer fort (4). Et écoutez ce morceau de bravoure qu’il entonne lui-même, une après-midi de janvier 1856, où il a suivi une musique militaire qui descendait, à la tête d’un régiment, les Champs-Élysées. Vous jugerez si Dickens ne semble pas annoncer déjà notre Paul Déroulède :

« Il faisait froid cette après-midi, mais le ciel était aussi bleu qu’en Italie, et dans les Champs-Élysées il y avait une foule d’équipages, de cavaliers et de piétons. Toutes les fontaines jouaient, tous les cieux resplendissaient. Juste comme je sortais de chez moi, à quatre heures, plusieurs régiments qui avaient franchi la Barrière de l'Étoile le matin pour aller faire du service en cam-

pagne, s’en revenaient, un peu en désordre, à la manière française qui a autrement de pittoresque et de naturel que rien de

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similaire que vous pouvez imaginer. Alternativement on entendait de grands fracas de tambour, puis les plus délicieuses et adroites musiques. Tout ce qui porte blouse dans Paris (avec en tête votre Inimitable et un pauvre estropié qui fait marcher lui-même, tout le long du jour, à force de bras, son lourd chariot) se met à descendre l'avenue d’un pas rapide, en une sorte de danse joyeuse. Si les drapeaux surmontés de leur aigle d’or avaient seulement été déployés, nous les aurions suivis n’importe où, pour défendre n’importe quelle cause... Napoléon, du haut de la colonne Vendôme, m'a paru prendre un vif intérêt à tout cela » (1).

Contrairement à la plupart de ses compatriotes — c’est du xix® siècle seulement que je parle ici, bien entendu — Dickens connaît de la France autre chose que sa capitale, et il est loin de les associer, de les confondre toujours l’une avec l’autre. Il a voyagé si longtemps, de 1844 à 1869, à travers nos provinces, par tous les moyens, dans tant de directions, de Boulogne à Dijon, Avignon et Marseille, de Genève ou de Strasbourg à Arras et à Calais qu’il a eu le loisir de nous observer tout son content. Et je regrette que, pour m'être attardé moi-même, tout comme un visiteur britannique, dans les délices du Paris impérial, il ne me reste plus le temps de vous faire courir, derrière Dickens, à travers la France.

Une ville toutefois devra nous retenir quelques instants au moins : Boulogne-sur-Mer. Dickens y a séjourné plus souvent, et pour des séjours plus longs, qu’à Paris même. Dès octobre 1852, il s'y était arrêté au passage, avec l’idée d'y chercher un logis pour les vacances de l’année suivante. Il s’y plaît tout de suite, et y passera les étés de 1853, 1854 et 1856. Les lettres datées de Boulogne sont parmi les plus joyeuses, les plus débordantes d’entrain de toute la correspondance.

Lors de son premier séjour, du milieu de juin à la fin de septembre 1853, Dickens a loué une maison située sur une hauteur qui domine la route de Calais. C’est un vieux et vaste

mine —

logisàla française, avecnombre de corridorsétroits et de petites chambres, qui se dresse au milieu d’un long jardin en terrasse où foisonnent les roses. Le propriétaire, un certain Monsieur Beaucourt, qui habite presque à côté, est le meilleur des hommes. Dickens, qui a découvert en lui un ami selon son cœur, nous l’a dépeint souvent et d’une plume toujours extrémement amusante. C’est « un gros et joyeux compagnon » (1), au visage ouvert, qui à été capitaine dans la garde nationale sous les ordres du général Cavaignac et qui, après n’avoir réussi que médiocrement dans son commerce de draperies, s’est retiré des affaires. Il entretient la Propriété —- P majuscule — avec des soins presque révérencieux. Il s’y montre tellement prodigue, en outre, que Dickens n'ose rien lui demander, tout, de quoi qu'il s'agisse, lui étant accordé d'avance, tant le brave M. Beaucourt est ravi que son locataire illustre trouve la Propriété à son goût, presque autant qu'il le fait lui-même, On bavarde souvent d'homme à homme, le plus cordialement, parfois aussi le plus poétiquement du monde. Par exemple :

«< Hier soir, au clair de lune, dit M. Beaucourt, les fleurs de la Propriété semblaient, Ô mon Dieu, étre en train de se baigner dans le ciel. Vous aimez la Propriété ? — Monsieur Beaucourt, répondis-je, j'en suis enchanté ; je suis plus que ravi de tout. — Et

moi, Monsieur, dit M. Beaucourt, appuyant sa calotte contre sa poitrine, et baisant sa main, moi pareillement » (2).

La ville de Boulogne qui, aux pieds de la villa des Moulineaux — tel est le nom de la Propriété — s’étage dans une confusion des plus pittoresques, n’enchante pas moins notre romancier. Il y a toujours, chaque dimanche d'été, quelque fête foraine en train,

« où d'immenses gaillards, avec des barbes prodigieuses, tournent, des heures durant, sur un manège de petits chevaux de bois » (3).

Il y a, chaque samedi, le marché aux cochons, où la bonne humeur est délicieuse, et presque insupportable même,

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déclare Dickens, à force d’être drôlement absurde : « Un paysan français en colère, homme ou femme, avec un jeune cochon qui en veut faire à sa tête, c’est le plus extraordinaire spectacle qui soit » (1). Il y a encore, de temps à autre, car nous sommes dans la pleine lune de miel de l'alliance anglofrançaise, de grandes solennités officielles, la rencontre par exemple, qui eut lieu en septembre 1854, du Prince Albert avec l'Empereur Napoléon III. Toute la ville est alors en rumeur. M. Beaucourt, naturellement, est dans un état de surexcitation prodigieuse. Dickens aussi. Ce dernier ayant hissé l’Union Jack au haut de la Propriété, le propriétaire, ne se tenant plus d’allégresse, a jeté sa calotte de velours en l'air en rugissant : « Gloire aux braves Anglais » ! (2). Quand commencent les illuminations à travers la ville et le port, Dickens y contribue pour sa part en allumant cent-vingt lanternes vénitiennes accrochées aux dix-sept fenêtres de sa façade, M. Beaucourt dansant d’enthousiasme sur la pelouse devant la porte, puis s’écartant pour jouir mieux du spectacle et, comme il dit, aller « rassembler les suffrages de ses compatriotes » (3). Lorsqu'on se séparera en 1856, au bout de la troisième résidence d’été, l’honnête Beaucourt sera inconsolable, et peut-être ne sera-t-il pas seul à ne pouvoir retenir quelques larmes.

Dickens n’oubliera jamais Boulogne-sur-Mer, ni M. Beaucourt. Ayant écrit, pour les Household Words, à propos de Broadstairs, une esquisse intitulée Our English Watering Place, il tiendra à en faire tout autant au sujet de Boulogne, Et vous connaissez les pages charmantes qui parurent dès le numéro du 4 novembre 1854 sous le titre de Our French Watering Place, et qui contiennent un tableau si séduisant de la bonne ville de Boulogne,

« une ville claire, aérée, plaisante, joyeuse, plus pittoresque et originale que la moitié des endroits innocents dont les touristes, suivant leur guide comme des moutons, ont fait de tels imposteurs, avec ses rues qui grimpent, ses maisons par-dessus les maisons,

ses terrasses par-dessus les terrasses, et ses vêtements clairs étalés par-ci par-là au soleil sur des parapets de pierre rude ; avec une agréable brume posée sur tout cela, provenant du fait qu’on les aperçoit à travers les filets bruns qu’on a suspendus à des piquets pour les sécher » (1).

M. Beaucourt nous est présenté ici sous le nom de M. Loyal- Levasseur, et le portrait que, d’une main si amicale, votre romancier a tracé de ce petit bourgeois de la province française, est délicieux de tous points :

« Ce bon M. Loyal », s’écrie Dickens, « que ce soit sous sa blouse ou sous son gilet, il porte un des plus braves cœurs qui battent dans une nation remplie de braves gens » (2).

Et voici la conclusion de l'essai :

.« Pour nous, ce n’est pas la moins agréable caractéristique de notre plage française que cette longue et constante fusion de deux grands peuples qui s’y est opérée, et qui a appris à chacun de ces peuples à aimer l’autre, à s’instruire à son exemple, à se hausser au-dessus des préjugés absurdes qu’entretiennent encore, dans l’un et l’autre pays, les esprits faibles et ignorants » (3).

Dites-moi si, depuis plus de soixante-dix ans qu'ont été écrites ces lignes, on a donné, à votre connaissance, une définition et un programme plus précis de ce que doit être l’entente cordiale.

Non content de déverser dans les lettres privées destinées à ses correspondants d'Angleterre ses impressions de la France et des Français, Dickens en emplit nombre de ses articles qu'il écrit, à la volée, pour sa revue hebdomadaire Household Words, et qu’il réunira par la suite dans deux recueils différents : l’un sous le titre de Reprinted Pieces, en 1858, l’autre intitulé The Uncommercial Traveller en 1861. Voyageur infatigable, Dickens, l’œil constamment au guet, est toujours

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prêt à décrire d’une plume bondissante le paysage, le spectacle surtout qui paraît sur son chemin. Il nous a tracé ainsi, de cette « chère vieille France de ses affections » ({), une abondante série de pittoresques esquisses. Le Nord y est largement représenté : Boulogne, que nous venons de voir ; Calais, «une ville plate et une ville triste » (2) ; Hazebrouck, où les noms bizarres peints sur les enseignes paraissent imprononçables, Hazebrouck « assise au milieu de la riche plaine flamande : où bourdonnent, dans les chaumières bordant la longue route £ j droite, les énormes métiers à tisser qui occupent toute la { famille » (3) ; Arras, « la ville où est né l’aimable Robespierre », où dans une baraque étrange, un « Théâtre religieux » donne, six fois par jour, l'Histoire de la Croix en tableaux vivants, l’un des trois rois mages, au moment où Dickens s’en approche, | à la nuit tombante, étant occupé à allumer les lampions (4). Puis ce sont les longues randonnées en diligence, un des thèmes que notre romancier a traité si souvent et avec tant de bonheur, de Boulogne à Abbeville et à Amiens, d'Amiens à Beauvais et à Paris, dans la boue de l'hiver tour à tour et la * poussière de l’été, les avenues plantées d’arbres qui annoncent l'entrée des petites villes, les auberges un peu en retrait de la route, les chevaux aux longues queues, qui ruent ou essaient de se mordre les uns les autres, les postillons qui vocifèrent, les mendiants qui font mille courbettes astucieuses, tout ce cher temps passé où il fallait vingt-deux heures pour aller 2 du quai de Boulogne aux portes de Paris. « Mais où sont les À douleurs dans mes os, où sont les fourmillements dans mes ; jambes, où est le Français avec son bonnet de coton qui ne | voulait jamais qu’on abaisse la glace, et qui retombait toujours sur moi en s’endormant, et qui dormait toujours pendant toute la nuit avec des ronflements qui sentaient l’oignon ? Une voix éclate : Paris ! Nous voici arrivés » (5). Aussi vivantes sont les descriptions de la route de Paris à Marseille qui figurent dans les Pictures from Italy, cette sorte de journal de voyage qui, paru d’abord dans The Daily News,

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DICKENS ET LA FRANCE sy

fut réuni en volume en 1846. L'ouvrage, sans doute, est d’un mérite assez médiocre. Dickens, si foncièrement peuple, dont la culture proprement livresque était demeurée si sommaire, ne pouvait comprendre l'Italie que d’une manière superficielle, S'il est touché, ainsi que la plupart de ses grands contemporains, par cette « Italomanie » qui est un des thèmes préférés de toute la littérature victorienne, de W.-S. Landor aux Browning et à Swinburne, de Ruskin à G. Eliot et à Meredith, s’il se déclare, lui aussi, «un fervent admirateur de la Peinture et de la Sculpture » (1), les impressions qu’il nous rapporte ne manquent pas, néanmoins, d’être un peu forcées et, avec leur allure théâtrale, toujours un peu vulgaires. On dirait d’un robuste journaliste d’information qui aurait accepté de rendre compte d’une exposition artistique, à qui la tâche paraît bien saugrenue, et qui, malgré sa meilleure volonté, s’acquitte de la besogne fort piteusement.

Mais que de vigueur colorée, en revanche, dans les premiers chapitres du recueil, dans ceux où Dickens raconte, avant d'entrer dans la péninsule, son voyage de Paris à Lyon dans sa propre voiture, par Sens, Avallon et Chalon ; puis de Lyon, qui l’épouvanta «avec ses maisons hautes et vastes, sales à l'excès, pourries comme de vieux fromages, et aussi peuplées » (2), à Avignon, quand il a pris passage, avec trois ou quatre compagnons seulement, sur un bateau marchand bien délabré, et qu’il observe «sur chaque rive du fleuve, celui-ci toujours plus large et noble à chaque tournant nouveau, les villages si paisibles sous leurs oliveraies, ou, sur chaque hauteur isolée, les ruines si pittoresques de quelque château d'autrefois ». A Avignon même, où les lauriers-roses sont en fleurs dans toutes les rues, Dickens n’a pas manqué d'aller visiter, au Palais des Papes, la salle de la question, et même de se faire montrer la tour des oubliettes de l’Inquisition. A Aïx, la ville est si brûlante qu'on a l'air de marcher « dans une flamme droite et bleue » (3). A Marseille, odeur nauséabonde et « poussière, poussière, poussière partout » (4).

Les inconvénients sont nombreux, et Dickens, encore qu'il les trouve généralement assez pittoresques, se garde bien d'en laisser ignorer un seul à son lecteur. Mais que de joie aussi, que d’entrain dans ces descriptions, voire dans ces caricatures endiablées ! Quel plaisir, par exemple, se pourrait comparer à celui du brouhaha qu’éveille, dans l'Hôtel de l’Ecu d'Or, en Bourgogne, la grande berline anglaise qui arrive, à la nuit tombante, au galop de ses quatre chevaux, au tintement frénétique de leurs quatre-vingt-seize clochettes | Le passage, qui figure dans le chapitre intitulé Going through France, est dans toutes les mémoires. Il est devenu, en fait, un morceau d’anthologie (1).

L'énergique producteur littéraire qu'était Dickens, qui ne vivait que pour sa plume, devait désirer utiliser plus complètement encore que dans sa correspondance ou même dans ses notes de voyage les impressions et les jugements qu'il avait formés de la France. Il ne manqua pas, en effet, d'en tirer bientôt parti dans ses romans, l'occupation et l’orgueil essentiels de sa vie, dans ces œuvres tumultueuses qu’il composait d’arrache-pied, sur le ton de l'improvisation, presque de l’inspiration continue, avec l’imprimeur, en outre, toujours à ses trousses. Dickens travaillait à ses romans avec une telle fougue, il s’y lançait avec une agitation si frénétique qu'il lui était impossible de choisir entre ses matériaux, n'importe lequel pouvant s'adapter à peu près n'importe où, et encore moins de les polir si peu que ce soit, de les hausser jamais à cette valeur supérieure que le labeur attentif du style confère à la pensée même. Les quelques portraits de Français: que Dickens à introduits dans trois des romans de sa maturité, dans Bleak House qui parut en 1853, dans Little Dorrit en 1858, dans À Tale of Two Cities en 1859, participent à cette veine

d'observation joviale où la caricature, cependant, demeure assez grossière, Les Français que nous dépeint Dickens sont des plus amusants, comme nous l’allons voir : vous serez frappés aussi, j'imagine, de la précipitation avec laquelle ils ont été « bâclés ».

Qui ne se rappelle, dans ce roman bien long de Bleak House, le personnage de Mademoiselle Hortense, la « French maid » au service de Lady Dedlock? Elle est originaire de quelque part dans le Midi, entre Avignon et Marseille, « où nous avons le sang vif, comme elle dit, et où nous aimons et détestons très fort » (1). C’est une femme qui a dépassé la trentaine, à l’œil grand, au teint brun avec des cheveux noirs, et « qui serait jolie n’était quelque chose de félin dans la bouche et une tension assez déplaisante de tout le visage ;.…. une manière de louve imparfaitement domptée » (2). Jalouse jusqu’à la férocité de Rosa qui, avec ses dix-neuf ans et ses joues si fraîches, à fait la conquête de Lady Dedlock, Hortense s'associe avec Mr. Tulkinghorn, le monstre le plus odieux peut-être de la galerie de Dickens, qui, par méchanceté pure, a pris à tâche d’avilir Lady Dedlock aux yeux de son mari, Sir Leicester, lequel a voué à sa femme, sensiblement plus jeune que lui, une si tendre révérence, Vous vous souvenez aussi des démêlés orageux d’Hortense avec Tulkinghorn quand celui-ci veut se débarrasser de la bouillante et vindicative Française, ce qui est moins facile qu’il ne l’avait imaginé, et comment elle le poursuit jusque dans ses appartements privés d’où il a la plus grande peine à la faire déguerpir. Puis quand l’homme de loi a été tué d’un coup de revolver dans sa chambre même, que l’inspecteur Bucket a découvert l’auteur du meurtre dont Lady Dedlock a été un moment accusée, vous vous rappelez également l'arrestation d’Hortense qui, écumante de rage, s’écrie : « Mais, je r-r-r-uine ma réputation à demeurer avec une maîtresse si infâme ». Et comme Bucket, avec sa flegmatique assurance, lui reproche : e Ma parole, vous m'étonnez ! Je croyais que les Français étaient une

nation de gens bien polis, je le croyais vraiment ! » Hortense s’en prend de plus belle à Sir Leicester lui-même, cette

fois :

« C’est un pauvre mari trompé. Je crache sur sa maison, sur son nom, sur son imbécillité » (1).

Quand le détective Bucket emmène enfin l’intemperale joreigner, la mégère continue de vitupérer :

« Vous pouvez faire de moi ce que vous voulez. Ce n’est que la

mort, ça m’est bien égal. Allons-y, mon ange. Adieu, vous, le vieux tout gris. Je vous plains, et je vous mé-prise ! » (2),

Dans Little Dorrit, cette âpre satire des lenteurs et de l’incapacité de l’administration anglaise qui est loin d’être parmi les meilleurs romans de Dickens, c’est encore un Français qui joue le rôle de polichinelle. Au lieu d’une femme «en-r-r-rragée », avec quatre r, comme la fougueuse Hortense de Bleak House (3), il s’agit ici d’un « méchant Français », a wicked Frenchman, comme se le figurait volontiers encore l'imagination victorienne, d’un filou astucieux qui, avec ses airs de matamore et ses longues moustaches, parcourt le roman à grandes enjambées, comme un brigand de théâtre. Nous le voyons à Londres d’abord, qui, sous le nom de M. Blandois tombe, par un soir de pluie et de tempête, sur la pauvre Mrs. Affery, qu'il remplit d’épouvante. Introduit par Mr. Jeremiah Flintwinch auprès de l’impotente Mrs. Clenman, de la maison Clenman et Co. le voilà aussitôt de parader, de proclamer à-bouche-que-veux-tu ses mérites, sa bravoure, sa délicatesse de cœur :

« La franchise est une partie de mon caractère, la loyauté aussi. C’est mon malheur d’être non point tant un homme d’affaires que ce que les gens appellent, bien arbitrairement, un homme du monde... La chevalerie à l’égard du sexe est une partie de mon caractère... » (4).

Et ainsi de suite. Ledit M. Blandois, qui descend du bateau

et arrive de Paris, n’est, de fait, qu’un certain Rigaud que

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nous avons aperçu, dès le premier chapitre du roman, enfermé dans la prison de Marseille, et accusé d’avoir jeté sa femme à la mer du haut d’une falaise. Il a été acquitté peu de temps après, faute de preuve manifeste, et nous le retrouvons sous le nouveau nom de Lagnier à l’auberge du Point-du-Jour, près de Chalon-sur-Saône, en route pour Paris. Il estime avoir été indignement outragé par la société, et s'apprête à laver cette offense, à reconquérir au plus tôt sa réputation d'homme du monde. « Homme du monde je suis né, je veux vivre et mourir » (1). En Angleterre, où nous l’avons vu débarquer peu de temps après, il se comporte en véritable chevalier d'industrie, avec mille façons captieuses destinées à embobeliner les Anglais, lesquels, estime-t-il,

« sont aussi raides l’un envers l’autre que leur propre empois,

mais sont toujours prêts à se détendre à l’égard d’un étranger distingué aux élégantes manières » (2).

C'est, de fait, un escroc pur et simple, qui essaie d’extorquer à la pauvre Mrs. Clenman, sous la menace de révélations déshonorantes, la forte somme.

« Rigaud Lagnier Blandois, mon aimable bonhomme, tu l’auras, ton argent. Tu vas devenir riche. Tu as vécu en homme du

monde ; tu mourras en homme du monde. Tu triomphes, mon garçon; mais c’est dans ton caractère de triompher. Allons-y ! » (3).

Comme il y a, par bonheur, une justice sur la terre, dans les romans de Dickens tout au moins, le wicked Frenchman périra peu de temps après, sous une maison qui s’écroule, et dont une poutre lui aplatira le crâne. Ce n’est qu'après d’opiniâtres recherches qu’on retrouvera, deux nuits plus tard, « le repoussant amas de décombres qui avait été l'étranger » (4).

Si ces deux portraits que nous venons d'examiner ne sont que des caricatures, dans lesquelles se retrouve, comme dans toute caricature, un élément de vérité, mais qui ne représentent guère que le type conventionnel du Français de comédie bouffonne ou de mélodrame, d’une exagération très artifi-

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cielle, et auquel Dickens d'ailleurs nous laisse l'impression qu'il ne croyait pas beaucoup lui-même, il en est autrement de À Tale of Two Cities, qui suivit immédiatement Littte Dorrit, C’est une nouvelle méthode, on le sait, que Dickens entreprend d'appliquer ici. C’est « une histoire pittoresque » qu'il veut écrire, dont l'intérêt ira croissant à chaque chapitre, avec des personnages véridiques et naturels, mais, ainsi qu'il le confie à Forster, « que le récit devra expliquer plus qu'ils ne s’expliqueront eux-mêmes par le dialogue » (1). D'autre part, abordant l’histoire proprement dite, comme il l'avait fait déjà dans Barnaby Rudge, mais, cette fois-ci, l’histoire étrangère et bien plus, avec la Révolution Française, un des événements fondamentaux de l’histoire moderne, force est bien à notre romancier, au lieu de s’en remettre à sa seule imagination, d’avoir recours à une documentation abondante et minutieuse. La difficulté cependant, nous le savons de reste, n’était point pour rebuter Dickens. Et il dit à Forster, à plusieurs reprises, la peine joyeuse que lui vaut cette tentative nouvelle, et son application tenace à consulter ce qu'il appelle «les témoignages terribles des gens de l’époque » (2). |

Conformément au programme que s'était tracé Dickens, les événements, et non les personnages eux-mêmes, paraissent, dans À Tale of Two Cilies, au premier rang. Même le caractère de Sydney Carton, cet avocat anglais qui, après avoir mené une vie des plus médiocres, la rachète par un sacrifice héroïque, qui se laisse prendre et mener à la guillotine pour quelqu'un d'autre, afin que la femme qu’il aime puisse être heureuse avec cet autre, ce caractère lui-même, destiné surtout à plaire à la sentimentalité du lecteur anglais moyen, n'occupe dans le roman qu'une place assez restreinte. Quant aux caractères français, le D' Manette, par exemple, enfermé à la Bastille pendant dix-huit ans sur une simple lettre de cachet du marquis d'Evremonde, et qui en sort presque à l'état de squelette, ou sa fille, la tendre Lucie aux yeux

bleus toujours noyés de larmes ; le marquis d’Evremonde, l’odieux représentant de l’ancien régime, ou Charles Darnay, son neveu et héritier qui, par protestation contre la tyrannie de l'aristocratie française, a renoncé à tous ses titres, et a épousé à Londres Lucie Manette, la fille de la victime de son oncle ; ou encore le ménage Defarge qui tient, dans une rue étroite et sinistre du Faubourg Saint-Antoine, une boutique de marchand de vin, transformée en un foyer de l'agitation révolutionnaire commençante, lui fort comme un bœuf, emporté et implacable, elle, de manières plus calmes, mais d'une détermination autrement farouche, et qui, tout en tricotant sans relâche, ne cesse de stimuler encore son mari ; tous ces caractères donc apparaissent ici mélés, presque indissolublement, aux événements eux-mêmes. Point ou très peu de dialogues. C’est l’action seule qui nous explique les personnages. Le récit est vif, allègre, nous transportant par bonds de Paris à Londres. Autour de la vie de quelques individus, Dickens a tenté d'évoquer une atmosphère ample, tragiquement solennelle, celle même des débuts de la Révolution Française. Il a su dépeindre surtout un nombre de scènes précises, typiques, d’un pittoresque parfois sincèrement émouvant : l'agitation du Faubourg Saint-Antoine à la tombée de la nuit, quand, dans les ruelles étroites, au-dessus des ruisseaux sales, s’allument les lanternes blafardes ; la férocité aveugle de la foule, le jour de la prise de la Bastille ; la procédure sinistre du tribunal révolutionnaire ; la lente avance du tombereau des condamnés, le long de la rue Saint- Honoré, jusqu’à la place de la Révolution. Dickens a brossé ici une série de tableaux, dont il a composé une sorte de drame historique à grand spectacle. Ce qui l’a frappé surtout dans la Révolution Française, c’est le conflit sanglant entre une oligarchie cruelle, toujours prête à abuser de sa force, et le peuple qui, incapable de supporter plus, longtemps l'oppression et la tyrannie, s’est juré à lui-même de reconquérir, à n'importe quel prix, sa liberté. Ce duel acharné,

Dickens l’a traduit avec une vigueur théâtrale incomparable. Que Dickens ait fait à l'ouvrage fameux de Carlyle, qui avait paru vingt-deux ans plus tôt, de larges emprunts, la chose est hors de doute (1). Mais qui ne voit en même temps, malgré les approbations que le solitaire de Chelsea ne manqua pas d'adresser à son brillant ami, toute la différence qui sépare ces deux grandes interprétations britanniques de la Révolution Française ? Alors que pour Carlyle l’histoire qu'il écrit est un message de sa conscience dans lequel il exhale, avant tout, son indignation contre l’état actuel de la société anglaise, sa haine des idées de 1789 qui lui semblent ne pouvoir mener qu’à l'anarchie, sa méfiance de tous ces prétendus « droits de l'homme », tandis que chacun ne devrait se préoccuper que de ses devoirs, son mépris de la foule, à laquelle il oppose les individus exceptionnels, son inquiétude, presque son anxiété en même temps que son amour même de la démocratie, à Dickens, au contraire, dont l’âme est plus simplement tendre, dont l'esprit est plus ingénu, en contact plus direct avec les réalités familières, la Révolution Française apparaît, avant tout, comme un sursaut de la misère générale du peuple, comme une aspiration formidable vers l'égalité humaine. Dans l’énorme faisceau de forces qui ont déterminé le cataclysme révolutionnaire, dans cette commotion d’un ordre si complexe et qui a retenti jusqu'aux confins de l'Europe, Dickens n’a aperçu que le soulèvement farouche des masses populaires. Ni la philosophie ratiopaliste de notre XVIIIe siècle, qu’ilne comprend guère et apprécie encore moins, ni notre organisation politique désuète, qu'il ne connaît pas du tout, ne semble, à ses yeux, avoir joué le moindre rôle dans l’immense conflagration sociale, mais seulement l’action concrète du menu peuple des campagnes et des villes réunies qui, las à mort de souffrir et d’avoir faim, et prenant conscience de sa solidarité misérable, a levé, d'un seul geste, l’étendard de la révolte. L'événement qui, au sentiment de Dickens, . domine toute l’histoire de la Révolution est la chute de la

Bastille, le 14 juillet 1789. I1 y voit le symbole de la libération du peuple de France, et comme le triomphe de cette liberté naturelle, toute de dignité et d'amour, dont il entretenait lui-même, au fond de son cœur, le culte si fervent.

Et n'est-ce pas, pour conclure, cet esprit de la Révolution Française, démocratique et fraternel, qui anime, non seulement le dernier roman, mais l’œuvre entière de Charles Dickens ? Cette œuvre n’est-elle pas un remous lointain de notre Révolution qui, en se propageant au delà de nos frontières, avait ébranlé en Europe tant de consciences, et qui, sur votre terre anglaise spécialement, avait libéré tant d’énergies prisonnières ? Ce qui fait l’unité de l’œuvre considérable de Dickens, sa vigueur vivante et persistante, je serais tenté de le voir dans cet inlassable apostolat qui prêche aux riches et aux heureux de ce monde de se tourner vers les pauvres et les déshérités, de se pencher sur les humbles, de diminuer, chaque année davantage, l’espace qui sépare les quartiers situés à l’est des grandes villes de ceux, si totalement diffé- ” rents, qui s'élèvent du côté de l’ouest.

Or, ce rayon émané de notre foyer, et qui a atteint l’Angleterre dans les dernières décades du xvrrre siècle, y a produit, sans doute, des résultats proprement, uniquement anglais. Cette puissante vague humanitaire partie de France, et qui a touché également, sur vos rivages, un Thomas Cowper, un William Blake et un Robert Burns, un William Godwin et un Edmund Burke, un Wordsworth et un Southey, un Shelley, son poète passionné, et un Carlyle, son prophète malgré lui, cette ardeur humanitaire n’a point manqué non seulement de se plier à vos desseins si nettement nationaux, mais de se manifester en outre, de ce côté-ci de la Manche, par des aspirations individuelles bien distinctes, parfois même opposées les unes aux autres.

Chez un Dickens en particulier, qui a peu de culture, mais une bonté sans borne, peu de science, mais une foi inépuisable en lui-même et en son époque, ce sentiment généreux s’est tourné vers la sentimentalité, et, bientôt après, s’est orienté vers la prédication sociale véhémente. Dickens croit non seulement aux droits de l’homme, mais à ceux surtout de l'homme ordinaire, du common man, du man in the street. 11 lui crie que tous les hommes sont égaux, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il proclame sa grandeur, avec une force toute fraîche, mais qu’alimente précisément cet idéal français de la fraternité humaine auquel, sans s’en douter peut-être, il a puisé si largement.

Dickens peut ne connaître notre langue que d’une manière superficielle, et quand M. Beaucourt, par exemple, lui confiait en souriant que sa femme allait volontiers, chaque soir, « à son salut », c’est-à-dire, {o vespers, to evening prayers, il a pu comprendre, un peu de travers, qu'il s’agissait, non de l'office quotidien, mais du salut éternel, et que Mn? Beaucourt était allée {o her salvation (1). Il a pu, plutôt que d'essayer de les analyser, se moquer exagérément de nos travers, en indiscret compagnon à qui un éclat de rire paraît une forme irrésistible du bonheur Il s’est associé totalement, en revanche, à cette sympathie humaine dont la France s’est faite l’ardente missionnaire Ce sera l’une des raisons, entre beaucoup d’autres, du succès de Dickens parmi nous, que les Français ont toujours reconnu en lui un cœur fraternel.

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TRADUCTEURS ET CRITIQUES

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