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TRADUCTEURS ET CRITIQUES

J'ai essayé de vous montrer, au cours de notre premier entretien, d’une façon que j'aurais voulue à la fois plus courte et moins sommaire, quelles avaient été les impressions de Dickens en France, quels jugements surtout il avait portés sur les Français. C’est le jugement que la France, par la voix de ses traducteurs et de ses critiques, a porté à son tour sur l’œuvre de Dickens que je me propose d'examiner aujourd’hui avec vous. Problème curieux, paradoxal même, puisque le plus typiquement national, peut-être, de vos romanciers se trouve avoir été un des écrivains européens qui obtinrent chez nous le succès le plus marquant et le plus prolongé. Si haute que vous paraisse la stature de Dickens qui, telle la tour d’une église, se dresse au-dessus d’un vaste quartier de votre littérature victorienne, vous n’en mesureriez que bien imparfaitement la grandeur si vous ne teniez compte, en même temps, de la puissance de ses cloches, dont l’appel, tour à tour allègre ou révolté, est allé retentir par delà le Détroit, jusqu’au cœur même de la France.

Parmi les raisons nombreuses qui, aux yeux de Dickens, rendent la vie à Paris si délectable, les attentions personnelles

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que lui prodiguent les Parisiens remplissent, nous l'avons noté déjà, un rôle important. Cette notoriété de Dickens en France commence en effet de très bonne heure. L’intéressé lui-même la mentionne, à maintes reprises, dans ses lettres, tantôt sur un ton qui voudrait en paraître excédé (1), tantôt, et le plus souvent, avec une joie exultante qu’il ne songe nullement à dissimuler (2). Ecoutez, par exemple, ce billet adressé de Paris à son ami W.-H. Wills le 24 octobre 1855 :

« Vous ne pouvez vous imaginer combien il m'est agréable de me trouver si généralement connu et estimé ici. Si j’entre dans un magasin pour acheter n’importe quoi, et que je donne ma carte, le prêtre ou la prêtresse en train d’officier s’épanouit aussitôt, et s’écrie : « Ah / c’est l’écrivain célèbre ! Monsieur porte un nom très distingué. Maïs ! je suis honoré et intéressé de voir Monsieur Dick-in. Je lis un des livres de Monsieur tous les jours » (dans le Moniteur, où mon roman de Martin Chuzzlewit paraît en feuilleton). Et un marchand qui m’a apporté ici hier soir quelques petits vases que je lui avais achetés, m’a dit : On connaît bien en France — c’est le français même de Dickens, bien entendu, que je vous rapporte ici — que Monsieur Dickin prend sa position sur la dignité de la httérature. Ah ! c'est grande chose ! Et ses caractères (ceci s’adressait à Georgina, qui était en train d’ouvrir les paquets) sont si spirituellement tournées (sic)! Cette Madame Tojare (Togders), ah! qu’elle est drôle et précisément comme une dame que je connais à Calais ! » (3).

Dickens est donc devenu, au cours de son second séjour à Paris pendant l'hiver 1855-56, une « personnalité très parisienne », et il le constate sans déplaisir . « Il est surprenant, écrit-il une autre fois à Forster, de voir quel changement ces neuf années — l'intervalle qui sépare ses deux longs séjours dans la capitale française — ont apporté dans ma notoriété ici ». Et, avec une modestie apparente, sous laquelle éclate mieux encore l’orgueil qu'il en éprouve, il ne manque pas d'expliquer au même Forster que s’il lui est impossible de pénétrer aujourd’hui dans la moindre boutique des boulevards «sans être reconnu de la manière la plus agréable qui

soit possible », cela tient surtout aux progrès considérables en langue anglaise des Parisiens,

« tant est grand, affirme-t-il, le nombre des Français de la génération montante qui sont maintenant capables de lire l'anglais ! » (1)

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N'exagérons rien cependant. N'oublions pas que le succès rend aisément optimiste, et que, malgré la francophilie enchantée de Dickens, malgré l’anglophilie très certainement ascendante de la société française du Second Empire, ce n’est pas dans le texte anglais original que la majorité de nos lecteurs fait alors connaissance avec l’œuvre de Dickens. C’est, pour la plupart d’entre eux, par l'intermédiaire seulement de traductions françaises.

Ces traductions avaient été entreprises chez nous depuis longtemps déjà, et presqu’au lendemain de la publication en volumes des romans originaux. La première, à ma connaissance, est celle des Pickwick Papers qui, achevés

en octobre 1837, parurent en traduction française dès l’année :

suivante. Cette traduction intitulée : Le Club des Pickwistes. Roman comique par Charles Dickens, traduit librement de l'anglais, et publiée par l’éditeur Charpentier en deux beaux in-octavos (1838), était due à Mme Eugénie Niboyet, une de nos femmes de lettres alors notoire, à la réputation un peu tapageuse, et qui, aux abords de 1848, allait devenir une des plus ardentes propagandistes de l'émancipation féminine (2). En 1840, parut une traduction de Nicolas Nickleby, dont la publication à Londres ne s’était achevée qu'avec le fascicule d'octobre 1839, et dont la version française, qui emplissait quatre volumes in-8° de l'éditeur G. Barba, avait été écrite par M. Émile de La Bédollière, polygraphe infatigable, chansonnier et journaliste à la fois, qui passait sans façon d’un article destiné au National à un refrain à boire, où il excel-

lait (1). L'année suivante, en 1841, le même traducteur publiait séparément sous le titre : Le Baron de Grogzwig, le long récit que fait, au chapitre VI de Nickleby, le « gentleman au visage joyeux », tandis qu’on répare l'accident survenu à son équipage, récit que le traducteur estime «une des plus ingénieuses productions de l’auteur », et qu'il fait figurer, à côté de la Lenore de Burger, et du Conseiller Krespel de Hoffmann qu'il a traduits également, dans un somptueux recueil de «Ballades, Fabliaux, Nouvelles et Légendes » intitulé La Pléiade, et édité chez l’éditeur L. Curmer (2). La même année 1841 paraît, chez G. Barba, en quatre volumes in-12, Oliver Twist, ou l'Orphelin du dépôt de mendicité, traduit par M. Ludovic Bénard ; et en 1842, chez le même éditeur, mais cette foisen deux volumes in-8°, Le Marchand d’antiquités dû à A.-J.-B. Defauconpret, le traducteur alors célèbre de Fielding, de Sir Walter Scott surtout, de Bulwer Lytton, de Cooper et de Marryatt, un des premiers spécialistes de la traduction en français des romans étrangers, et des plus diligents, puisque, lorsqu'il mourra en 1843, il aura traduit, pour sa seule part, près de huit cents volumes (3).

Ces cinq ouvrages, paraissant en traduction française presque au fur et à mesure de leur achèvement en Angleterre, apportent donc à notre public, de 1838 à 1842, les premières œuvres de Dickens. Le succès que rencontrent chez nous ces traductions demeure d’abord assez incertain. Un des traducteurs, La Bédollière, le constate, sans la moindre acrimonie du reste, cherchant plutôt les raisons qui .expliquent, selon lui, ce retard : la vogue, qui n’est pas épuisée encore, des romans de Walter Scott, et le contraste si déroutant que présentent au lecteur français les œuvres de Dickens, avec leur révélation de la « misère et de la dégradation de la basse classe anglaise »; en outre l'indifférence et le dédain de notre société, « où les réputations s’établissent plus lentement » que partout ailleurs ; au point que les traductions récentes ont pu avoir « quelque retentissement dans

le monde littéraire sans que l'opinion générale ratifiât les suffrages de la presse », et sans qu’il se soit trouvé assez de lecteurs pour que « l'édition s’épuisât » (1).

Quelques années se passent, et dès 1847, alors que Dickens a publié coup sur coup Barnaby Rudge (1841), Martin Chuzzlewit (1844) Dombey and Son (1848) et quatre Christmas Books (1843, 1845, et deux en 1846), les traductions françaises recommencent à paraître, précipitamment elles aussi, comme si elles voulaient rattraper le temps perdu : huit traductions en 1847, trois en 1848, trois en 1849, trois encore en 1850 (2). Ce que l’on traduit surtout à présent, ce sont les fameux Contes de Noël, si virils et généreux, et beaucoup plus propres que les longs romans populaires, parfois un peu grossiers, à captiver notre goût, ces Contes de Noël n’attirant pas moins, de 1847 à 1850, de quatre traducteurs différents, en tête desquels reparaît l’honnête Amédée Pichot que nous connaissons déjà (3). Dombey suit cependant dès 1848 (4), et, en 1851, Copper field en deux versions distinctes, dont l’une intitulée : Le Neveu de ma Tante, Histoire personnelle de David Copperfield, due encore au même Pichot, est précédée d’une « notice biographique et littéraire » sur laquelle il nous faudra revenir tout à l’heure (5).

A la vérité, ce ne fut que quelques années plus tard encore, et à partir seulement du second séjour que fit Dickens à Paris en 1855 et 1856, que les traductions françaises de ses romans se répandirent, pour tout de bon, dans notre grand public. Alors fut entreprise par les soins d’une de nos plus importantes maisons d'édition, la Librairie Hachette et C!e, une traduction de l’œuvre entière de Dickens, non plus au hasard et même un peu à l’aventure comme la chose s'était passée jusqu'ici, mais avec le consentement

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exprès de l’auteur, et par une équipe de traducteurs placés sous une direction unique. Tant par le rôle considérable qu’elle joua dans la propagation en France du roman de Dickens que par l'importance que lui accorda toujours le romancier luimême, cette « traduction Hachette », comme on a pris l’ha-

bitude de la désigner chez nous, vaut qu’on s’y arrête un ins-

tant.

C'est dans une lettre à John Forster en date du 6 janvier 1856 que nous trouvons mentionné pour la première fois le projet d’une traduction française complète de l’œuvre de Dickens (1). Le 30 du même mois, le romancier annonce à son ami que l’arrangement a été définitivement conclu avec la Librairie Hachette, dans des conditions encore plus avantageuses que celles qu'il avait espérées, puisqu’au lieu des 300 ou 350 livres sur lesquelles il comptait d’abord, il allait en recevoir 440, par paiements mensuels de 40 livres.

« Considérant, ajoutait-il, que j'obtiens une telle somme pour ee qui, autrement, ne vaut rien du tout, et que je mets ainsi mes œuvres à la portée d’une nation si intelligente et si importante, j'estime que ce n’est pas si mal joué » (2).

Revenant, un mois plus tard, sur ces bénéfices matériels

qui le ravissent, Dickens précisait encore :

« Cela tombe assez bien que la traduction française va me payer mon loyer entier de cette année, et toutes mes dépenses de voyage par-dessus le marché » (3).

L'affaire semble avoir été menée rondement. Le 17 avril 1856, Dickens annonce à Forster qu’il doit dîner, le lundi suivant, chez Hachette, en compagnie de tous ses traducteurs (4), et voici un extrait du compte-rendu de la soirée en question que reçut, quelques jours plus tard, Wilkie Collins :

« Hier soir, j'ai dîné chez le libraire avec l’équipe de traducteurs ot de traductrices qui travaillent actuellement à ma nouvelle édition, dont l’une est une jeune et jolie personne fort distinguée.

C'était très cordial et simple, et nous nous sommes tous entendus le mieux du monde. Imaginez-moi, pendant trois mortelles heures, baranguant les traducteurs sans discontinuer, et, entre autres, leur adressant, en français, un élégant discours de circonstance ! J’en suis rentré chez moi tout étourdi ! » (1).

Le travail de traduction fut conduit, lui aussi, tambour battant. Car dès l’année suivante, en 1857, la maison Hachette faisait paraître six ouvrages en dix volumes, à savoir : Vie el aventures de Nicolas Nickleby, Le Magasin d'antiquités, les Contes de Noël, Dombey et fils, Bleak House et Les Temps difficiles ; et trois autres ouvrages encore, en six volumes, l’année d’après, soit en 1858 : Barnabé Rudge, Vie el aventures de Martin Chuzzlewit, et La Petite Dorrit. Les autres œuvres de Dickens suivirent peu de temps après, Les Aventures de M. Pickwick en 1859, Paris et Londres en 1793, en 1861, David Copper field en 1862, Oliver Twist et Les Grandes Espérances en 1864, L’ Ami commun en 1867. Avec la publication, en 1874, du Mystère d'Edwin Drood, la traduction Hachette de Dickens comprenait ainsi seize ouvrages en vingt-huit volumes. A l'exception des Skelches by Boz, l'œuvre tout entière de votre grand romancier était dorénavant à la disposition des lecteurs français (2).

La vente de ces traductions semble avoir été considérable, à en juger par le nombre de réimpressions qui furent rendues nécessaires année après année (3). Dickens lui-même se déclara enchanté du succès de cette vente d’abord, et aussi de la manière dont ses ouvrages avaient été présentés à notre public. Témoin, par exemple, la préface qu’il écrivit, en anglais, pour Nicolas Nickleby, le premier volume traduit qui parut en 1857, et dont le ton est celui de la gratitude et de l’allégresse tout ensemble :

« Jusqu'à présent, je n’avais été connu des lecteurs français incomplètement familiers avec la langue anglaise que par l’intermédiaire de traductions de circonstance faites par fragments et sans mon autorisation, sur lesquelles je n’ai eu aucune autorité,

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