IN TN À AS
ben à 5 à
Gun à - deb En he ie)
James, passer une journée à Oxford, qui l’enchante. Il note l'impression exquise qu'il ressentit dans les jardins de Magdalen College : |
« Des biches couraient sur l'herbe, un lilas géant m’encensait de son odeur suave mêlée au parfum des bois. L'heure a sonné à une vieille cloche fêlée, mais au timbre clair, parmi ces collèges presques vides ».
Ne semble-t-on pas entendre ici comme un écho de la page célèbre où Charles Lamb nous avait emmenés, lui aussi, To Oxford in the Vacation, jusqu'aux « grands arbres de Christ’s et aux bosquets de Magdalen » (1) ?
Alphonse Daudet demeure donc, même en Angleterre, un homme de lettres. « Tous les matins, note à son tour Madame Daudet, c’est dans notre salon d'hôtel” un défilé d’interviewers plus ou moins connus, plus ou moins discrets, faisant passer des cartes, faisant valoir des relations communes, et barcelant le pauvre auteur » (2). Il y a, par bonheur, des compensations, la société surtout d’amis sincères, d'Henry James, qui ne quitte guère Daudet pendant toute la durée de son séjour, d'Edmund Gosse, qui l’apprécie si finement, à sa manière accoutumée et qui trace de lui de délicieuses silhouettes, un soir entre autres où le romancier français s'était mis à décrire une de ses impressions d'enfance : le marché de melons, comme de cuivre rouge ou d’or, qui se tenait sur une petite place de Nîmes, toute brasillante de soleil (3). Les jours de pluie, ou encore tandis que sa famille est au « Tower Bridge » ou au « Zoo », Daudet, resté à l'hôtel, dicte à son ami Robert H. Sherard, un journaliste anglais très répandu dans les milieux littéraires parisiens et qui a tenu à accompagner à Londres notre romancier, des notes destinées à une sorte de « roman-interview » qui s’intitulera : Premier Voyage, Premier Mensonge (4). À Londres encore, le « Dickens français » ne manque pas de faire la connais-
sance des fils du Dickens véritable. Et il note même dans un carnet :
« un projet de conte pour les enfants, à faire avec le petit-fils de Dickens qui veut passer une nuit dans l’Abbaye, qu’il appelle la chambre de son Grand-Père » (1).
La visite dont Alphonse Daudet devait garder le souvenir le plus ému est celle qu'il rendit à George Meredith, alors retiré, vieillissant et malade, dans son ermitage campagnard de Box Hill. Mme Daudet l'accompagne, et aussi Henry James. Meredith est venu attendre à la petite gare, «en vêtements clairs et comme de fête », ses visiteurs :
«Il a les yeux d’un bleu aigu, remarque encore Mme Daudet, le teint saxon, mais sa démarche est incertaine ; et pour dissimuler la fatigue et peut-être la souffrance qui en résulte, il fredonne doucement sur un ton de mélopée presque joyeuse » (2).
Daudet lui-même, qui a raconté à Mr. Sherard la rencontre «des deux infirmes s’avançant l’un vers l’autre clopin-clopant, les bras tendus, comme deux grands oiseaux blessés se traînant avec peine » (3), nous a donné de Meredith un instantané des plus évocateurs :
« Figure fine, nez droit, enflammé, barbe blanche très courte. Sa surdité, comme un pont-levis à tout jamais relevé, le gêne dans sa communication avec les humains, et il soliloque perpétuellement, comme il fredonne en marchant, d’une voix automatique, d’une rauque voix anglaise » (4).
Une seconde rencontre eut lieu, à Londres cette fois, autour d’une somptueuse table amie, où l’on avait réuni en son hon-
neur des hommes d’état considérables, Mr. Morley entre autres et Mr. Balfour.
« Le poète ne perd rien aux lumières d’une soirée, observe la compagne de notre écrivain, quoique je l’aie vu pour la première fois dans ‘encadrement rustique de son cottage. Même simplicité courageuse, même sourire, où la grâce triomphe de la souffrance » (5).
Lorsque Daudet rentra en France, quelques jours après, Meredith se fit conduire jusqu'à la «plateforme » de Victoria Station, pour serrer une dernière fois la main de son confrère français, qui l'avait tout à fait conquis, «un homme », déclarait-il à un de ses visiteurs, trois ans plus tard, « brillant et séduisant comme ses livres » (1).
IT
Daudet connaissait donc trop peu l’Angleterre et les Anglais pour avoir songé sérieusement à les introduire dans son œuvre. Les quelques portraits de vos compatriotes qu'il y glisse demeureront tout superficiels, moins des portraits que des caricatures, plus semblables à ces images grotesques du voyageur britannique dont s’égayaient, sans malice aucune, et par pure tradition, nos vaudevillistes du siècle dernier, qu’à des personnages vivants.
Tel est le cas du docteur Robert Jenkins qui paraît dans Le Nabab (1878), sorte de charlatan de génie qui a inventé les «Pilules Jenkins » à base arsenicale, lesquelles passent pour rendre aux existences surmenées un regain de verdeur. Tel est le cas aussi de Tom Levis, un aventurier de la même espèce qui figure dans Les Rois en Exil (1879), qui a installé rue Royale une « Agence des Etrangers » où il s’occupe de fournir à ses clients tout ce qu’ils peuvent désirer à Paris, dont la spécialité néanmoins est le courtage des affaires amoureuses. Or ce personnage, que tout le Paris du Second Empire considère comme un parfait gentleman britannique, est le fils d’un très humble menuisier du Faubourg Saint-Antoine, et il s’appelle, en réalité, Narcisse Poitou. A force d'attention et de persévérance néanmoins, il a réussi comme pas un à imiter le «mylord » tel qu’on l'imagine :
« Anglais, écrit Daudet, Tom Levis l’est comme il n’est pas permis de l’être davantage, depuis le bout carré de son soulier de
quaker jusqu’à sa longue redingote tombant sur son pantalon à carreaux verts, jusqu’à son chapeau pyramidal aux rebords minuscules, laissant ressortir sa face boulotte, rougeaude, et bon enfant. La loyauté d’Albion se lit sur ce teint nourri de beefsteaks, cette bouche fendue jusqu'aux oreilles, la soie blondasse de ces favoris inégaux.…. ; elle se devine dans la main courte, aux doigts duvetés de roux, chargés de bagues » (1).
Comme vous le voyez, il ne s’agit ici que d’une caricature de simple convention, d’un de ces brocards inoffensifs que les nations se jettent, depuis toujours, à la tête l’une de l’autre, quelque chose comme la réputation que vous avez faite aux Français, de ce côté-ci de la Manche, d’aimer passionnément les plats de grenouille, ou de craindre, plus frénétiquement encore, les courants d'air. L’illustre docteur irlandais, Robert Jenkins, comme Tom Levis, le si distingué directeur de l’« Agence des Etrangers », sont les spirituels pendants de Mademoiselle Hortense, la pétulante «French maïd » de Bleak House, ou de Rigaud-Lagnier-Blandois, le «wicked Frenchman » de Little Dorrit. Ajoutons, dans le cas de notre Daudet, que le caricaturiste est ici un méridional pur sang, dont la voix de basse profonde «sonne comme une paire de cymbales », et qui exagère, pour le plaisir. Comme son Tartarin sur les Alpes, notre provençal s’amuse à penser que tous les Anglais ressemblent plus ou moins à ce Lord Chippendale que le vaillant Tarasconnais rencontre à la cime du Rigi, parmi la foule cosmopolite, affalé sur le divan le plus confortable de l’hôtel, et criant d’une voix morne : « Tchimppègne, Tchimppègne ! » (2). Et vous vous rappelez comment nos deux gaillards lient connaissance, vers la fin du livre :
« Tchimppègne », s’écria tout à coup un long funèbre anglais au teint briqueté s’approchant, le verre et la bouteille en mains. Puis, après avoir obligé le héros à trinquer :
« Lord Chippendale, sir. Et vô ?
« Tartarin de Tarascon.
«Oh! yes ! Tarterine. IL était très joli nom pour un cheval !
Les traductions anglaises d’Alphonse Daudet, par lesquelles notre auteur a d’abord lancé son appel à la Grande Bretagne, sont fort nombreuses, plus nombreuses, si nous exceptons Balzac et Zola, que celles d'aucun autre de nos romanciers. Bien que l'introduction de cette œuvre parmi vous ait été assez tardive, au point que Daudet constata lui-même un jour que l’Angleterre :
« est le pays où j'ai été le plus lent à pénétrer, avec un goût des choses intimes qui, là mieux qu'ailleurs, semblait-il, aurait dû plaire » (1),
la traduction, une fois commencée, se continua rapidement. Dans le catalogue du Musée Britannique où j'en ai fait le relevé exact, les versions anglaises de l’œuvre de Daudet n’occupent pas moins de treize hautes pages à deux colonnes serrées. Je vous ferai grâce du détail, bien entendu, pour me borner à quelques constatations d'ensemble.
La première en date, comme on pouvait s’y attendre, parce que c’est une des œuvres où Alphonse Daudet se montre surtout sous les traits du French Dickens, est celle du Petit Chose, parue à Paris en 1868, et dont la version anglaise, par L. Ford, intitulée : My Brother Jack; or the Story of what d'ye call’em, ne fut publiée à Londres qu’en 1887. Puis suivirent à très proche intervalle, et un ou deux ans seulement désormais après l’apparition du roman original : The Nabab en 1878, Letters from my Mill, Kings in Exile et Fromont the Younger and Risler the Elder en 1880, Port- Salvation ; or the Evangelist en 1883, Numa Roumestan en 1884, Sapho, en deux traductions différentes, dès 1886, Jack en 1887.
Cette même année 1887, la librairie Routledge entreprenait la publication des œuvres de Daudet autres que les grands
MNT Te LT
romans, à savoir : The Prodigious Adventures of Tartarin de Tarascon, Traveller, Turk and Lion-Hunter, et Tartarin on the Alps en 1887; Thirty Years of Paris et Robert Helmont, Diary of a Recluse en 1888 ; Recollections of a Literary Man en 1889, Artists’ Wives en 1890, cette collection de six ouvrages étant complétée par la traduction nouvelle de deux romans, qui parut en 1890 également : Jack, et Kings in Exile. La collection entière, d’autre part, fut reprise et publiée à nouveau par la librairie Dent en 1896. Ajoutons, si nous voulons être complets, que les derniers romans d’Alphonse Daudet furent, eux aussi, traduits sans retard : One of the Forty, en 1888, Port-Tarascon, par Henry James lui-même, dès 1891, The Hope of the Family enfin, l’œuvre posthume du romancier, en 1898, l’année même où le livre avait été publié à Paris. La production entière d’Alphonse Daudet, à la seule exception de son théâtre, — sans grand intérêt à la vérité puisqu'il ne faisait guère que transcrire pour la scène l’intrigue des principaux romans, — et de quelques autres ouvrages d’une importance secondaire, était ainsi mise à la portée de tous les lecteurs de langue anglaise.
Quel fut le succès de ces traductions, dont l’ensemble, assez terne il faut l’avouer, ne laisse pas de se ressentir, sauf quelques exceptions brillantes (1), de la hâte même avec laquelle elles avaient été exécutées (2) ? Il est assez malaisé de le déterminer, étant donné que nous ignorons et le nombre des éditions publiées et le chiffre du tirage de chacune d'elles, Notons cependant que la plupart des œuvres de Daudet ont tenté, à quelques années seulement d'intervalle, plusieurs traducteurs différents, ce qui semble bien correspondre à une demande persistante de la part d’un assez grand nombre ae lecteurs. Tandis que l’Evangéliste, Robert Helmont, L’Immortel, Trente ans de Paris, Souvenirs d’un homme de lettres, Les femmes d'artistes, Soutien de famille n’ont été traduits qu'une fois, d’autres romans, d’une vente sans doute plus facile en librairie, ont été traduits à deux reprises différentes,
par exemple Le Petit Chose, Jack et Numa Roumestan; d’autres à trois reprises : Fromont jeune et Le Nabab ; d’autres à quatre reprises : Les Aventures de Tartarin et Les Rois en Exil. Les Lettres de mon Moulin, en particulier, n’ont pas attiré moins de cinq traducteurs successifs, et Sapho enfin, le roman le plus naturaliste, le plus scabreux aussi, de notre auteur, moins de huit.
Jetons un coup d'œil, en passant, sur le nombre d'éditions scolaires de Daudet qui figurent dans les collections anglaises de textes choisis et annotés en vue de l’enseignement du français dans vos classes. J'en ai compté, dans le même catalogue si admirablement méticuleux du Musée Britannique, plus de trente, Les œuvres auxquelles on a le plus souvent recours sont, par ordre croissant, Jack, T'artarin, La Belle Nivernaise, Les Contes du Lundi, Le Petit Chose, enfin et surtout Les Lettres de mon Moulin, la perle des œuvres de Daudet, dont je n’ai pas relevé moins de dix éditions différentes (1). Tandis que certains commentateurs, Miss (ou Mrs.) J.-S. Wolff, par exemple, voient dans la « santé » des romans de Daudet leur intérêt pédagogique capital, et déclarent qu’« en le lisant on se sent devenir meilleur, on a la conscience d’être stimulé vers le bien, et encouragé vers le droit chemin » (2), la plupart de vos compilateurs cependant apprécient surtout en Alphonse Daudet ‘un maître à écrire idéal, un des écrivains qui ont manié la langue française avec le plus de pittoresque savant et de grâce à la fois, dont le style même est si parfumé qu’ «il embaume les œuvres ».
Si, des lecteurs anglais, grands et petits, sur lesquels Alphonse Daudet semble donc exercer un attrait tout spécial, nous passons aux études critiques que son œuvre à suscitées en Angleterre, le point de vue se modifie d’une manière assez
LL Aer
sensible, Ces études sont des plus nombreuses, des plus diverses souvent, même des plus contradictoires. Examinons d’un peu près deux ou trois seulement de ces jugements que j'ai retenus entre beaucoup d’autres (1), parce qu'ils m'ont paru traduire d’une manière précise la tendance générale de l'opinion anglaise à l’endroit de Daudet.
Dès 1894, Mr. Robert Harborough Sherard faisait paraître à Londres, chez l'éditeur Edward Arnold, un fort volume de plus de quatre cents pages intitulé : Alphonse Daudet. A Biographical and Critical Study. Le jugement critique est ici des plus succincts, l’auteur se bornant presque toujours à une analyse détaillée des romans. La partie biographique de l’ouvrage, en revanche, présente un intérêt réel, l’auteur, qui connaît Daudet personnellement, qui l’a approché à maintes reprises, qui devait collaborer plus tard avec lui, ou, plus précisément, rédiger le récit : Premier Voyage, Premier Mensonge, Souvenirs de mon enfance, dont les éléments, nous l’avons vu déjè, lui seront dictés par Daudet lui-même lors de son séjour à Londres, le biographe donc nous rapporte nombre de faits concernant le romancier français, nombre de traits aussi qui contribuent à le situer avec quelque précision dans son milieu parisien. Petit-fils du poète Wordsworth, et auteur lui-même de plusieurs romans dont Hugues Rebell faisait assez grand cas (2), journaliste surtout qui, vivant à Paris depuis de longues années, se disposait à en conter, dans une série de recueils piquants (3), mille souvenirs divers, Mr. Sherard fait surtout ici œuvre d’anecdotier, ou, comme nous dirions plutôt, de « reporter » littéraire. Avouons en effet que le portrait qu’il nous trace d’Alphonse Daudet demeure bien superficiel, qu'il n’a su garder que peu de chose de la personnalité si mobile, comme si frémissante toujours de son modèle, que les bavardages, plus divertissants parfois que significatifs, que les traductions en outre de fort longs passages par lesquels il s’efforce de grossir son livre, ne nous satisfont que très médiocrement. Malgré l’épaisseur du volume,