‹ dickens et la franceChapitre 21 sur 41 · ART · texte numérisé non relu

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la vie en est absente. Le ton enfin, uniformément laudatif, ne tarde pas à fatiguer le lecteur, sans le convaincre jamais (1).

Diamétralement opposé est le jugement que prononce sur Daudet un des hommes d'Angleterre qui ont le plus lu, qui ont tout lu, à mieux parler, et qui prononcent volontiers sur leurs lectures les opinions les plus impératives, un de vos contemporains qui connaît la littérature française, et ce n’est pas peu dire, aussi bien que l’anglaise, et qui ont ainsi accès à une double plate-forme d’où proclamer, sur le ton le plus péremptoire, leur verdict. Le Professeur George Saintsbury s’est en effet occupé de Daudet à de nombreuses reprises (2).

Sans doute n’est-il pas tout à fait insensible au charme, qu'il

déclare lui-même «indéniable », des Lettres de mon Moulin, La Chèvre de M. Séguin, par exemple, étant, de son aveu encore, « une chose impérissable » et Tartarin « un personnage qui ne mourra pas » (3). Mais le ton prédominant de sa critique à l’endroit de Daudet est dans sa manière la plus inexorable, et cette crilique se réduit, de fait, à la plus tranchante réprimande, Par exemple :

«Je n’ai jamais été capable de partager l’admiration avec laquelle certaines personnes le considèrent. Ma propre attitude en ce qui concerne ce culte de Daudet n’est, à mon grand regret, que la dissidence des dissidents » (4).

Et le sévère Professeur de se mettre alors, avec cette énergie abondante, voire un peu prolixe, qui lui est particulière, à exposer les raisons, qui sont nombreuses, de son « noïconformisme », à énumérer la kyrielle des « points faibles et laids » qu’il relève chez Daudet : limitation de Dickens, d’abord qu il déclare « flagrante », «gravement répréhensible », et à propos de laquelle il prononce le mot de « plagiat » (5) ; le goût ensuite, qui « dans les Rois en Exil est abominable, dans Le Nabab aussi mauvais ou pire, dans Numa Roumestan à peine meilleur » (6).

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Un des aspects de l’œuvre de Daudet qui exaspère le plus notre Professeur, et dont il se déclare même « dégoûté », est cette tend2nce constante du romancier français à faire intervenir des personnalités réelles dans ses romans, le Duc de Morny dans Le Nabab, ou Gambetta dans Numa Roumestan, par exemple. Je partage tout à fait sur ce point, sinon le « dégoût », du moins le déplaisir ae Mr. Saintsbury, encore que je n'irais point jusqu’à souscrire à telle phrase qui figure dans son History of the French Novel, cet admirable ouvrage dont nous n'avons point l’équivalent en notre langue, et que nous ne laissons pas de vous envier grandement, à savoir : « Je ne crois pas qu’un homme bien élevé aurait pu écrire Le Nabab » (1). Ce péché d’habitude, ce besetting sin que votre critique reproche à Daudet si véhémentement, lui est-il d'autre part si particulier ? Je me suis laissé dire en effet que Diana of the Crossways, par exemple, était bien aussi un roman à clef, et que l’héroïne de Meredith, Mrs. Warwick, ressemblait assez étroitement à la célèbre Mrs. Norton (2). Bien plus n’a-t-on pas, et depuis plus longtemps encore, reproché à Dickens lui-même d’avoir tracé, dans Mr. Skimpole de Bleak House, le portrait-charge de son ami Leigh Hunt, et, mieux encore, d’avoir eu recours, pour le personnage de Mr. Micawber, aux souvenirs qu’il avait gardés de l’imprévoyance joyeuse de son propre père ?

Autrement sérieuses enfin sont les réserves que le Professeur Saintsbury oppose au naturalisme d’Alphonse Daudet, qu'il abomine littéralement, au point de n’y voir qu’une « curieuse scolastique d’ennuyeuse malpropreté » (3). Encore qu’il n’ait aucune honte à avouer sa réelle admiration pour Sapho, par exemple, une des dernières œuvres de notre romancier, la « saleté » de l’ouvrage,; comme il dit — dirliness — lui lève le cœur. Le roman lui rappelle, très justement d’ailleurs, «le pathétique et la puissance autrement grands dont témoignait, il y a plus d’un siècle, Manon Lescaut ». Et écoutez enfin la condamnation que l’impérieux

Professeur passe, au nom de l’avenir, sur l’œuvre entière de Daudet :

« I1 semble probable que les jugements futurs classeront Daudet comme le plus lamentable raté des grands romanciers qu’aura produits la fin du xrx® siècle » (1).

Avec Sir Edmund Gosse que j’ai retenu comme troisième et, puisqu'il faut se borner, comme dernier représentant de la critique anglaise contemporaine, le ton est, une fois de plus, très différent. Tout en formulant, lui aussi, nombre de réserves sur le rang à assigner à Daudet, Sir Edmund Gosse nous trace de l'écrivain français un portrait des plus vivants et pittoresques, et il pénètre dans son œuvre avec une compréhension et, à la fois, une sympathie totales. La férule pédantesque ayant ici disparu, nous nous trouvons en face de cet « être rare en Angleterre », comme l’estimait du moins George Meredith :

« un critique, avec ce quelque chose en plus qui est requis pour l'emploi, faute duquel nous avons un Gifford ou un Jeffrey » (2).

Dans une lumineuse étude publiée dès 1898, peu de temps après la mort de notre romancier (3), et qui reparut en 1905, dans le recueil intitulé French Profiles, Sir, alors Mr, Edmund Gosse, nous a apporté une des appréciations les plus intelligentes que je sache de la personnalité d’Alphonse Daudet. Le « Sainte-Beuve britannique », comme on disait récemment, et le premier de vos critiques « qui osa se passionner peut-être pour les littératures étrangères » (4) insiste avant tout sur le côté artiste de Daudet, chez lequel il découvre « une créature du soleil et du vent, un génie tout fait de charme, essentiellement destiné à plaire ». Réaliste, Daudet l’est, sans doute aucun : et c’est, chez lui, moins une qualité qu’un défaut assez grave, puisque trop souvent l'imagination et même l'intuition seront remplacées par un recours facile à ses carnets de notes

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et à ses liasses de pièces justificatives. Cependant, continue Mr. Gosse,

« dans une époque où ‘J’élément cynique et horrible prend si largement possession de la littérature, nous devons des remerciements

sans fin à l’homme qui a construit pour nous un monde d’espérance, de lumière et de bonté » (1).

D'autre part, « dans le camp des écrivains qui ne savent point se borner », la main de Daudet demeurera toujours discrète et légère. Sa technique est celle d’un impressionniste, qui ne laisse paraître aucun effort. Une perpétuelle magie, légère, comme ailée, entraîne le lecteur avec la rapidité la plus gracieuse. Toutes les idées de Daudet, poursuit votre critique, sont concrètes et positives. Point de pensée à proprement parler, mais un flot ininterrompu de violentes et pittoresques observations, intenses tout ensemble et passagères. Sa sensibilité, qui est puissante, est celle d’un homme du Midi que fascina, toute sa vie, ce qu'offre d’allègre et de chantant

l’exagération provençale. Sa tendresse pathétique a été poussée

parfois jusqu’à l’excès : c’est elle cependant qui, dans sa sincérité même, et s’ajoutant à sa vaillante joie de vivre, a rendu Daudet particulièrement cher à des milliers de lecteurs britanniques. Ecoutez ce dernier passage où paraît toute la finesse mais aussi la fermeté si lucide de votre grand critique, de celui en qui M. Emile Legouis, l’accueillant en Sorbonne, saluait récemment «l'interprète de l'élite lettrée d’outre- Manche » (2) :

« Dans la conception qu’il se faisait du roman, et qui, selon lui, devait être une émouvante histoire de pitié, de colère, et d’ironie, Daudet s’approcha plus qu'aucun autre Français du point de vue anglais. Dans Fromont jeune et Jack, nous reconnûmes que venait de paraître enfin un grand Français, avec lequel le lecteur anglo-saxon pouvait s’entretenir dans une joie sans pareille. Ce méridional qui se souciait si peu de l’Angleterre, qui ne fut jamais capable de lire une phrase anglaise, paraissait, à un certain point de vue déterminé, suivre précisément la tradition même du roman britannique » (3).

Allons plus loin. S'il est vrai, ainsi que l'écrit quelque part George Moore, que « la critique passe, que, comme le vent, elle apporte le pollen, mais que, la fécondation faite, sa mission est accomplie » (1), examinons à présent si le roman de Daudet, qui a provoqué des jugements si divers parmi vos critiques, n’a point exercé quelque action durable, — puisque «les œuvres résistent seules au temps », — sur votre roman lui-même de la fin du siècle dernier.

Loin d’être un fait isolé, la pénétration de Daudet dans la littérature anglaise se rattache en effet à un vaste mouvement d'ensemble qu’on pourrait appeler l'importation en Angleterre du naturalisme français. Ce n’est pas le lieu, bien entendu, d'étudier ici les origines de ce mouvement, qui sont d’ordre général anglo-français, ni ses manifestations parallèles, politiques et économiques d’une part, philosophiques et artistiques de l’autre par exemple. Ce travail a été entrepris déjà par nombre d’historiens littéraires, de l’un et l’autre côté du Détroit (2) ; il a fait récemment l’objet d’une thèse soutenue en Sorbonne par l’un de vos compatriotes (3) ; et jy ai consacré moi-même d'assez abondantes recherches, Je ne veux ce soir vous en esquisser, avec tout le danger où nous entraînent toujours des raccourcis de cette sorte, que quelques-uns des traits les plus caractéristiques.

Si le courant naturaliste français, qui pénètre en Angleterre aux abords de 1880, y acquiert bientôt une force et un volume dont ne manque pas de se scandaliser bruyamment l’opinion victorienne ; si non seulement nos fameux volumes brochés à couverture jaune, les wicked French novels, se répandent largement, mais si des traductions de toute sorte, bien plus, d’un prix très modeste, se vendent en si grand nombre dans les étroites boutiques, comme craintives et sournoises il est vrai, de Leicester Square, c’est que cette production lit-

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