‹ dickens et la franceChapitre 22 sur 41 · PR RP SEE DO MEME AE · texte numérisé non relu

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téraire importée de France répond à un besoin encore imprécis mais exigeant déjà de votre esprit national, c’est parce que le mouvement naturaliste français coïncide avec un mouvement qui avait commencé de se manifester de ce côté-ci de la Manche également, et bien avant, ainsi que le constatait un jour Thomas Hardy, « qu’il y eût en Grande Bretagne un nom français pour le désigner » (1).

Le roman anglais semble en effet avoir atteint, dans les dernières décades du xix£® siècle, à un point mort. On est lassé de la monotonie du roman victorien tel que le pratiquent toujours les successeurs attardés de Dickens ou de George Eliot, On commence à trouver fastidieuse l’œuvre en trois volumes, the three-decker, que l’on va emprunter régulièrement à la circulating library, où tout n’est qu’épanchements sentimentaux et moralisants, que réticence décente sur ce qui a trait à la sexualité, où, même lorsque l'intrigue s’annonce, un moment, comme inquiétante, tout s’achemine toujours vers une conclusion heureuse, dans l’optimisme confortable et la paix. Par contraste, on aspire, à partir de 1880 environ, à quelque chose de plus franc, de plus âpre, de plus audacieux. On veut ouvrir toute grande sur la rue la fenêtre du douillet salon familial. Les progrès de la pensée scientifique viennent battre en brèche les idées communément respectées jusqu'alors, et Darwin, dans bien des consciences, couvre la voix d’un Carlyle ou d’un Ruskin. Un respect nouveau du fait précis, de la documentation exacte et contrôlable se fait jour. Une vague d’intellectualisme critique se dresse et s’élargit, qui va s’attaquer bientôt à la lourdeur tranquille des conventions, qui menace la moralité elle-même, une de ces conventions seulement, parmi beaucoup d’autres. Un vent de révolte se lève ainsi, et qui tourne l’attention vers ce qui est étrange, capricieux, raffiné, pervers, voire un peu morbide, vers tout ce qui est, en un mot, anti-victorien.

Or cette répugnance du passé et ce tourment de l’avenir à

la fois, toutes ces choses en -isme:scientifisme, intellectualisme, sexualisme, etc., se trouvent contenues déjà partie dans les drames d’Ibsen, partie dans les traductions de Schopenhauer et de Nietzsche, partie dans les premiers romans russes qui parviennent en Angleterre, mais surtout, et ici comme condensées, dans cette masse de romans naturalistes français qui vous envahissent littéralement. Les jeunes écrivains britanniques qui tous parlent et lisent le français, découvrent dans notre roman l'expression même de leurs préoccupations personnelles. Nos doctrines théoriques, dont abondent toujours nos écoles littéraires, avec les mots de naturalisme, de vérité, de science, de nouvel art revenant à chaque ligne, les frappent comme une révélation, les pénètrent, comme elles firent George Moore, « d’un sentiment soudain de lumière » (1). C’est cette convergence, et, le plus souvent, cette coïncidence des conceptions nouvelles, encore imprécises, des romanciers anglais avec la théorie même d'Emile Zola et de ses disciples qui facilita, ou à mieux dire, qui rendit seule possible le succès en Angleterre du roman naturaliste français.

Alphonse Daudet, nous l’avons vu, est loin cependant d’être un naturaliste intégral, et ce n’est certes pas lui que choisiront pour maître ceux de vos écrivains qui traversent la Manche en quête de préceptes rénovateurs. George Gissing, par exemple, qui le connaît bien et qui a parlé de lui, en maint endroit (2), avec une sympathie sincère, lui assigne un rôle des plus modestes dans l’évolution de notre naturalisme. Il le place loin après Balzac, qu'il estime au point d’avoir nourri un moment l’ambition de composer, lui aussi, une « Comédie Humaine » (3), et encore beaucoup plus loin de son maître Charles Dickens, auquel alla toujours sa vénération enthousiaste (4). De sorte qu’on ne saurait, en ce qui concerne Gissing, parler en aucune façon de l'influence de Daudet. Dans sa conception du roman, tourné vers les classes pauvres, mais vers leurs misères les plus laides et les plus sombres seulement ; dans l’amertume morose dont il colore, de parti

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