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pris, son tableau, et qui n’est que le reflet de la vie lamentable qu’il mène lui-même ; dans cet accablement durement pessimiste qui y prédomine, rien ne paraît du réalisme sentimental, de la confiance toujours allègre de notre Daudet, rien de cet idéal un peu naïf qui traverse et en quelque sorte transfigure jusqu’à ses pages les plus affligeantes. Si l’on a pu noter nombre de points de ressemblance, sinon de contact, entre les romans de Gissing et ceux de l’école de Médan, c’est à Guy de Maupassant et surtout à Émile Zola que semble s'apparenter votre écrivain par sa peinture, comme on l’a dit, des « couches inférieures de la population des grandes villes et de la malpropreté sordide des pauvres » (1). Alphonse Daudet, le plus indiscipliné des disciples, ne pouvait, sur ce point, être à Gissing d'aucun Secours.
Auprès de George Moore, le représentant le plus qualifié du naturalisme français en Angleterre, Daudet a moins de
prestige et partant moins d'influence encore. C’est Balzac et
Zola qui, une fois de plus, sont les maîtres auxquels le disciple britannique vient rendre hommage. Balzac, lisons-nous dans les Confessions d’un jeune Anglais publiées en 1888, « me semble avoir montré une envergure plus large d'esprit qu'aucun des artistes qui ont jamais vécu » (2). Et en lisant l’Assommoir de Zola, le jeune homme «avait été frappé par ses dimensions pyramidales, sa force, sa hauteur, sa grandeur décorative, et aussi par l'immense développement harmonique de l’idée » (3). Comme on exagère toujours ce que l’on admire avec frénésie, surtout quand on y ajoute, comme c’est le cas, une bonne dose d’impertinence provocante, G. Moore ne tarde pas à aller plus loin que Zola, à out-Zola himself. Et, tandis que le chef de notre école naturaliste prétendait à l’impersonnalité documentaire, et visait, dans le développement de son roman, à la froideur d’une expérience clinique, son élève anglais, au contraire, comme on lui en fit bientôt le reproche, s’évertue à « se souiller complaisamment les mains dans la boue » (4). Avec cette outrance agressive bien plus, effrontée même, qui le caracté-
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at dus. dé At a: à
rise, avec sa recherche haletante du paradoxe, et le ravissement qu’il éprouve à choquer le bourgeois, George Moore — je parle de Mr. George Moore when a young man — se déclare « efféminé, maladif, pervers, mais avant tout pervers » (1). À Paris, où il séjourne de 1877 à 1887, de sa vingtième à sa trentième année, de même qu’il fréquente de préférence les tavernes de la Place Pigalle et de la Butte Montmartre, les bals publics et les ateliers de peintre, il est attiré surtout par Baudelaire, le poète des Fleurs du Mal, « fleurs superbes dans leur dépérissement sublime » (2), et par Théophile Gautier qui lui «a montré combien le monde visible est extravagamment beau, et combien la rage de la chair est divine » (3). Dans ce culte esthético-naturaliste, aucune place, bien entendu, pour Daudet. L'auteur cynique de À modern Lover (1883),vigoureusement impudique de À Mummer's Wife (1884), même sordide et brutal d’Esther Waters (1894), ne doit rien à l’auteur du Petit Chose ni des Lettres de mon Moulin ni de Numa Rou-
‘mestan, Zola est grand, et George Moore est son prophète,
en même temps que celui de Balzac, de ce côté-ci de la Manche. « Émile Zola », lit-on dans la préface de la traduction anglaise de Pot-Bouille, qui parut en 1884, « est, à mon avis, un grand poète épique, et on peui, je crois, l'appeler à juste titre l'Homère de la vie moderne » (4). « Et Daudet ? » lui demandet-on, Vous connaissez la réponse, fameuse dans sa désinvolture méprisante, que donne dans ses Confessions notre jeune anglais : « Oh ! Daudet, c’est de la bouillabaisse » (5).
Inutile de vous rapporter ici l'accueil que réserva à cette révolte naturaliste l’Angleterre victorienne. Comme il l’avait fait deux décades auparavant à propos du baudelairisme satanique qui l'avait tant choqué déjà dans les Poems and Ballads de Swinburne (1866), le « British Bull » se mit à dénoncer de nouveau, au nom de la moralité et de la respectabilité outragées, ce « miel empoisonné venu de France » (6). Tous les représentants les plus qualifiés de la société bourgeoise se mirent à organiser la résistance, depuis le Poète
Lauréat s’emportant, dans Locksley Hall (1886) contre les corruptions du siècle :
« Auteurs, essayistes, athées, romanciers, réalistes, rimailleurs, jouez votre rôle. — Peignez les exécrables hontes de la nature sous les vivantes couleurs de l’art... Nourrissez la fleur de l’adolescence de la boue même de vos égoûts ; — Faites-les se déverser dans la source même, de peur que le ruisseau ne coule pur. — Faites patauger les rêves de la jeune fille dans les marais fangeux du Zolaïsme. — En avant, en avant, certes, et en arrière aussi sur la pente funeste, jusqu’au fond de l’abîme.. » (1)
jusqu'aux graves revues, la Quarterly en particulier, s’acharnent en une série d’austères articles (2) à réprouver l’abomination du roman naturaliste français, signe évident, à leurs yeux, de la décadence, irrémédiable désormais, de la corruption morale, sinon même du « suicide » (3) de la nation voisine. Mais, en même temps que s’effarouche ainsi le grand public, George Moore, et avec lui les naturalistes anglais tels que Hubert Crackanthorpe et Henry Harland, H.-D. Lowry et « George Egerton » qui se font les ouvriers en Angleterre de l’influence française, ne manquent pas d’éveiller, en revanche, l'intérêt très sincère d’une minorité d’intellectuels britanniques (4).
Daudet participe à ce double courant de vitupération et de sympathie tout ensemble. Des injures dont on accable le roman naturaliste français, il reçoit sa bonne part, témoin par exemple ce jugement porté sur Sapho par l’auteur d’un article publié dans The Quarterly Review de juillet 1890, et intitulé « Realism and Decadence in French Fiction » :
« L’infection, y lit-on, fait rage, déborde, emporte tout dans Sapho... Ce royaume horrible est peuplé d’ignobles Harpies et de ces créatures obscènes qui semblent frapper comme d’une démence contagieuse l'esprit des Parisiens... M. Daudet peut être sûr qu’en écrivant Sapho, ou quelque autre roman similaire, il a versé sur les plaies de l'humanité non de l’huile et du vin, mais du vitriol » (5).
Mais ce ton véhément demeure, en ce qui le concerne, assez rare. Les traductions anglaises de Daudet n’attirent pas autant l'attention que celles de Zola, dans lesquelles un collaborateur du journal Society ne voyait que « de l’ordure et de l'horreur pure et simple » (1). Leurs éditeurs ne furent pas, comme l'avait été Henry Vizetelly, poursuivis devant les tribunaux pour avoir mis en circulation des « obscene libels », et condamnés à une amende de 100 livres en 1888, et, l’année d’après, à trois mois d'emprisonnement (2). Ils ne furent pas non plus « boycottés » comme les romans mêmes de George Moore, dont l’Esther Waters, paru en 1894, fut le premier ouvrage d'importance que les bibliothèques circulantes refusèrent de mettre à la disposition de leur clientèle. Sans doute on n'hésite point à affirmer, parfois même avec une exagération quelque peu naïve comme dans tel article du Cornhill Magazine d'octobre 1891, que :
« l'écrivain français est attiré par le vice dégradant et passionné, qu'il s’est proposé bien plus, et de parti pris, de mettre à nu le vice même ».
On va même répétant, avec un collaborateur du Spectator du 24 mars 1888 que ses romans :
« ses derniers surtout, sont tout empestés de l’odeur malsaïine qui s’accroche comme une malédiction au genre romanesque français ».
Plus souvent néanmoins, on essaie de disculper Alphonse Daudet de cette accusation. On s’efforce de montrer que son naturalisme ne se complaît point, comme celui de Zola, à l’étalage des laideurs cruelles, et qu’il s'éloigne ainsi de l’école de Médan, sur laquelle on rejette tout le blâme (3). On explique que son naturalisme, d’autre part, est dû au simple hasard des temps, aux milieux mêmes auxquels il se trouva mêlé dès son arrivée à Paris, et qu’en fait Daudet est avant tout un émotif, un sensible, un idyllique presque, qui a peint dans ses livres des dévoyés sans doute, mais un nombre bien plus
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