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à son mépris de la médiocrité vulgaire et sa recherche de la sensation exquise, ou encore au satanisme élégant d’un Aubrey Beardsley, ou aux audaces étranges et à l’immoralisme même d’un Oscar Wilde. Mais ce courant d’esthétisme décadent, d’inclinaison nettement française, fut beaucoup moins profond en Angleterre qu’on n’est tenté parfois de l’imaginer, et le procès de Wilde, en 1895, révéla bien l'hostilité presque unanime de l'opinion britannique, qui n’attendait qu'une occasion pour se manifester. Ce qu’il y avait de singulier, d’un peu pervers dans les préoccupations des esthètes, de morbide même dans leur méprisante théorie de l’art pour l’art, choque extrêmement le lecteur moyen, le grand public « moral, pacifique et sportif » de l'Angleterre, que l’art, même avec une majuscule, n’a jamais spécialement tourmenté. Le sentiment esthétique qui, sans doute aucun, s’est si largement répandu parmi vous vers la fin du siècle dernier, tient à s'exercer cependant sur une matière plus claire, et plus spontanée. A l’atmosphère close des coteries et des petites chapelles, vous préférez le grand air salubre, au plein soleil.
Et rien de plus caractéristique à cet égard que le jugement que portent sur l’impressionnisme de notre Daudet, toujours si lumineux et ensoleillé celui-ci, quelques-uns de vos impressionnistes anglais, auteurs et critiques tout ensemble, qui estiment en lui, non le modernisme aigu, si nerveusement frémissant, de ses romans parisiens, mais la fraîcheur de sensations qui fait ressembler ses œuvres plus brèves, ses histoires provençales tout spécialement, à des contes de fées, dans lesquelles notre écrivain se montre «un aimable primitif qui converse avec les animaux et les plantes comme au temps de la jeunesse fleurie du monde » (1).
C’est ainsi que pour Arthur Symons, par exemple, poète de l’enchantement nocturne des grandes capitales, traducteur et interprète raffiné de nos symbolistes français, un de vos critiques les plus pénétrants et qui ont le plus contribué à introduire en Angleterre la finesse de l’esthétisme parisien,
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aux yeux d’un Arthur Symons donc l’œuvre de Daudet présente de graves défauts, et en même temps des vertus artistiques admirables. Dans la belle étude qu'il a consacrée à notre conteur (1), A. Symons ne cache point d’abord que la valeur objective du roman de Daudet, sa matière comme nous dirions, lui paraît superficielle, d’un intérêt passager, et qu'elle le laisse « froid et insatisfait ». Sa valeur d’art au contraire, sa manière si vous voulez, lui semble de premier ordre. « Daudet est aussi captivant que l’auteur d’un conte de fées, et il écrit des contes de fées avec toutes sortes de personnages ».
« C’est du Midi, continue-t-il, qu’il à rapporté ces délicates nouvelles si parfumées qui ont introduit dans la littérature française certaines qualités naïves, subtilement humoristiques, et d’une
poésie si gracieusement désuète, qualités qui, pour ceux qui connaissent la Provence, ont le parfum même du terroir ».
Daudet, déclare encore Arthur Symons, vise avant tout à la sensation pittoresque, immédiate. Il voit dans la vie une par:tomime aux mouvements colorés, aux lumières toujours changeantes, aux costumes et aux masques si divers sous les Iumières qui tremblent. S'il ne se préoccupe pas de descendre jusqu’au cœur de ceux qui densent, et s’il ne semble capable que de jouir du spectacle enchanteur, quelle adresse néanmoins à en rendre l’étourdissante confusion |!
« Cela ne fait pas de lui un très grand artiste, conclut Mr. Symons, mais le meilleur écrivain, après Maupassant, parmi les romanciers qui ne sont pas de très grands artistes » (2).
C’est par son art encore que Daudet séduira un autre de vos impressionnistes victoriens, moins ésotérique que Symons, avec un sens autrement large de la vie active et joyeuse, et qui par là-même sera plus accessible à ce qu’il y a de saine fraîcheur, de soleil perpétuellement printanier dans la chanson de cette cigale provençale de Daudet. R.-L. Stevenson est, lui aussi, un disciple de l’impressionnisme
français, et l’on sait la large part qui revient à la France dans sa formation littéraire. Vous vous rappelez les longs séjours qu’il fit chez nous de 1874 à 1879, et qu’il a décrits dans ses recueils divers : An Inland Voyage (1878), Travels with a Donkey in the Cevennes (1879), Across the Plains (1892) ; ses relations, à Paris ou à Fontainebleau, avec nos écrivains et nos artistes les plus notoires ; la connaissance qu'il a acquise de notre technique littéraire surtout, et qui se retrouve dans son style si rare et si distingué, dans ce style qui, par le choix et l'harmonie de ses mots, par la lucidité si fine et la mesure de ses phrases, est un enchantement dont on ne se fatigue point (1). Or, de tous les maîtres français de Stevenson, de François Villon et de Charles d'Orléans à Montaigne et à Molière, de G. Sand, dont les œuvres lui sont «une vie en un pays de rêve », à Balzac, «un Shakespeare incapable de s’exprimer distinctement », et à Alexandre Dumas, «le brave, vieux et divin païen » qu'il jette à la tête de ceux qui vantent devant lui «le roman grêlé de variole de Zola », Alphonse Daudet est un de ceux à qui il a voué la plus chère affection. «Le meilleur des romanciers français d'aujourd'hui, écrit-il en mars 1882, me semble être, incomparablement, Daudet. Les Rois en Exil sont bien près d’être un chef-d'œuvre » (2). Quand on se rappelle, d'autre part, cette définition savoureuse que donnait récemment George Moore de Stevenson : «un papillon qui se contente de jouir de la chaleur du soleil et de suivre le parfum des fleurs, qui y prend un plaisir si délicieux que nous nous joignons à la course, redevenus enfants nousmêmes, et conduits par un enfant » (3), on ne peut s'empêcher de penser que cette définition s’appliquerait tout aussi précisément à Alphonse Daudet, au jeune propriétaire du vieux «moulin à Vent et à farine » du «sieur Gaspard Mitifio, époux de Vivette Cornille, ménager au lieu dit des Cigalières » (4). Stevenson et Daudet, en tout cas, ne rechercheront, l’un comme l’autre, que ce « qui peut servir à leurs travaux de poésie ». L'objet uniquedeleurartest de produirede la beauté etde la joie.
Telles sont donc, présentées d’une manière bien hâtive, les étapes diverses de la notoriété d’Alphonse Daudet en Angleterre. Sans doute, la Grande Bretagne d’après la guerre diffère singulièrement, et sur nombre de points, de celle d'avant 1914, au point que tel foreigner que je connais bien, pour qui c’est un plaisir sans pareil de la revenir visiter au moins une fois l'an, éprouve, chaque fois qu’il débarque à Victoria Station, l'impression qu’il la doit un peu réapprendre. N’exagérons rien cependant. Votre réputation de traditionalisme tenace n’est pas encore compromise. Vos sympathies, vos inclinations d’avant le mois d’août 1914 n’ont pas toutes disparu. Plusieurs de mes amis anglais, par exemple, à qui je demandais récemment si Daudet les intéressait toujours un peu, s'ils le lisaient encore quelquefois, m'ont tous répondu affirmativement. Et comme je paraissais me méfier de leur politesse, ils se sont empressés de me donner les raisons, du reste assez diverses, de leur attachement. C’est sur ces réponses mêmes de mes amis, qui m'ont paru décisives, que je voudrais conclure.
Pour l’un, Daudet c’est le Midi, tout le Midi de la France, Son tempérament impressionnable, vif comme mercure ; son désir de plaire, de séduire même ; sa vivacité si éprise de changement ; son ironie — « quel antiseptique ! » (1) — son optimisme, inébranlable même parmi les sautes d'humeur les plus fantasques, tout cela rappelle à votre compatriote les gens qu’il a rencontrés, et qui l’ont tant diverti, en Avignon, en Arles ou à Tarascon même. L'œuvre de Daudet, d'autre part, avec son sens de la couleur, de la lumière, de la chaleur, évoque à notre lecteur anglais les teintes crues, la poussière et l’éblouissement des larges routes blanches, les rangées de platanes énormes dans lesquels cogne et claque le mistral, ou bien encore, à l'écart sur quelque colline ocreuse, les tuiles orange d'un mas perdu dans les sveltes oliviers d'argent, et