RS
qu'abrite, du côté du nord, une rangée de cyprès d’un vert presque noir. Dans telle page des Lettres de mon Moulin ou de Numa Roumestan mon ami retrouve toute cette Provence où il a séjourné avec délices, tout ce Midi que Daudet célébra jusqu’à la fin de sa vie, «notre beau Midi, disait-il, où l’on chante, où l’on danse, le Midi du vent, du soleil, du mirage, de tout ce qui poétise et élargit la vie ». Daudet, pour nombre d’Anglais de Londres ou d'Oxford, c’est le voyage, c’est le holiday rêvé, c’est le souvenir précieux ou, plus chère encore, l'espérance des jours meilleurs. « I1 y a quelque chose, disait un jour Stevenson, dans le simple mot Midi, qui entraîne avec lui l’enthousiasme » (1). « Le mot Daudet, conclut mon ami, est pour moi une sorte d’équivalent du mot Midi ».
Pour un autre, et celui-ci est un French scholar des plus raffinés comme il s’en trouve tant en Angleterre, Alphonse Daudet demeure avant tout un artiste incomparable. Si mon deuxième interlocuteur n’éprouve aucun désir de relire les longs romans, la technique des simples nouvelles, en revanche, dans lesquelles notre écrivain réussit à construire, avec les matériaux les plus légers, les plus merveilleuses histoires, le ravit. La manière si sobre dont Daudet campe a short story en n’y admettant que l'essentiel, en en faisant un ensemble si compact à la fois et si gracieux, cette manière, prétend mon ami, n’est en rien inférieure, quoi qu’on affirme d'habitude, à celle de Maupassant. Quant au style lui-même, il le trouve plus séduisant mille fois, avec son charme qu’on dirait tout spontané, que celui, si surchargé, si apparemment laborieux, par exemple, des Goncourt. Le curé de Cucugnan, La mule du Pape, Les trois messes basses, L’elitir du Père Gaucher, autant de joyaux sans prix dansletrésor littéraire de la France. Et le même ami me renvoyait, en l’approuvant pleinement, à la très belle étude que Mr. Arthur Ransome consacrait, peu de temps avant la guerre, à Alphonse Daudet (2).
« Tandis que ses romans, écrivait en effet Mr. Ransome, même les meilleurs, ressemblent trop à des batailles rangées entre la
Reine Mab et Emile Zola, dans ses nouvelles, Daudet est parfaitement à l’aise. Son talent rappelle, non point l’aigle aux longs essors, mais un de ses propres papillons bleus. S'il vole loin, il ne le fait qu’avec effort, les ailes pendantes, ou ne battant qu’à coups irréguliers. Mais dans les courtes nouvelles, son talent est heureux, à l’aise. Il ouvre les ailes avec grâce, et, lorsqu'il se pose, les replie avec toute la délicatesse qu’on puisse rêver » (1).
Au jugement d’un troisième lecteur anglais d’Alphonse Daudet, l'élément le plus durable de son œuvre est l’optimisme allègre dont elle est comme imprégnée, la joie de vivre qu'y manifeste notre auteur étant au moins égale à sa joie d'écrire. Ce jugement, vrai surtout des nouvelles de notre Daudet, pourrait bien être celui de la très grande majorité d’entre vous. Qui, en Angleterre, n’a entendu parler de la gaîté de l'écrivain français, avec sa gamme si riche allant de la bouffonnerie la plus bruyamment gesticulante à la plaisanterie la plus délicate, si discrète même le plus souvent qu'elle éveille à peine un sourire ? Qui d’entre vous ne connaît Tartarin de Tarascon, cette farce héroïque dans laquelle Daudet fait entrer « les frénésies, les ébullitions » de son soleil provençal, et dans laquelle aussi tous vos critiques, même les moins favorables au romancier, ont vu le fleuron de son œuvre, dont le Professeur Saintsbury, par exemple, déclare que c’est la seule chose qui le sauvera, « mais qui le sauvera comme par le feu » (2), dont Mr. W.-L. George, dans une autre OCCasion, au Cours d’une étude un peu rèche et hautaine, avançait que c'était « la création de Daudet, un écrivain de second ordre, qui lui avait gagné un titre, peutêtre, à l’immortalité » (3).
D'autre part, comme on à finement senti en Angleterre la délicatesse de cette joie, sa clarté, jusqu’à sa pureté même, si l’on peut dire. « Aucun écrivain français » écrivait un collaborateur de l’Academy au lendemain de la mort d’Alphonse Daudet, «n’a pénétré si profondément, n’a empli tant de cœurs anglais, n’a illuminé tant d'heures sombres, ne nous a tous
ttes
fait sentir plus jeunes et plus dispos après une soirée passée en Sa Compagnie... Aucun romancier français.ne respecte et ne comprend comme lui la pureté » (1). « Il a été, pense également Sir Edmund Gosse, un puits de plaisir pur et sain pour des milliers de jeunes Anglaises, et il n’est point étonnant que la classe moyenne des lecteurs britanniques considère Alphonse Daudet comme le plus sympathique des romanciers du Continent » (2).
Et ceci est un aspect de plus par lequel notre nouvelliste se rapproche de l’auteur de Virginibus puerisque. Même désir, chez Daudet et chez Stevenson, de répandre, à pleines mains, la belle humeur jeune et claire. Même conception de la gaîté, considérée comme un état d’esprit et un devoir moral tout ensemble. Même énergie allègre jusque dans les tortures de la maladie, et qui fera de leur sourire, à l’un et à l’autre, un geste presque héroïque.
On comprend enfin que George Meredith lui-même, un de vos colcsses littéraires du siècle dernier, et qui aimait Stevenson, « sa jeunesse et son génie charmant » (3), d’une affection si tendre, ait, tout pareillement, apprécié l’œuvre de notre Daudet. Autant l’auteur de Richard Feverel et de Beauchamps’'s Career détestait l’école naturaliste française, cette « équipe en mal de noctambulisme et de scatologie », comme il la désigne quelque part, et qui, selon lui, « dans la meilleure des hypothèses, ne peut engendrer que la mouche à fumier » (4), autant il éprouve, pour les romans de Daudet, pour certains d’entre eux en tout cas, une sympathie sincère. « Numa Roumestan », écrivait-il à M. André Raffalovich le 8 avril 1882, est « un admirable ouvrage » (5). Quant aux contes, il les place, et de beaucoup, avant les romans, car ils lui semblent, ainsi qu’il le déclare en français à Daudet lui-même «avoir le parfum de rosée de la Provence » (6).
Et vous connaissez enfin les quelques pages brillantes, — auxquelles j'emprunterai ma dernière citation — que consacrait à Daudet, en 1920, ce si original écrivain an-
at blé
PAT POP DEUREPET © d ANNE PAT :
dy ITA
SNA TE EE
glais qu'était Joseph Conrad, qui, sans être lui-même «un grand génie créateur » (1), était un psychologue si judicieux néanmoins, et si compréhensif :
« Daudet n’était pas un grand artiste, il n’était pas artiste du tout, si vous voulez, mais il était Alphonse Daudet, un homme aussi naïvement clair, honnête et vibrant que l’est le soleil de sa province natale. Il ne chuchotait pas, il parlait d’une voix forte, avec animation, avec un clair bonheur de ton, comme un oiseau chante... Ses caractères sont illuminés du clair soleil de son tempérament.… La seule chose qu’il ne put jamais pardonner était la dureté de cœur » (2).
J'ai fini, ou presque. En étudiant avec vous, si longuement, l'histoire de la fortune et de l’influence de Dickens en France, et de la notoriété de Daudet en Angleterre, je me suis efforcé de mettre en lumière, moins les oppositions, que je ne crois pas vous avoir dissimulées cependant, et qui sont du reste les plus faciles à découvrir, que les rapprochements, que les convergences, que les points de contact si nombreux qui existent entre nos deux écrivains. Ce que je me suis attaché, d'autre part, à vous signaler avant tout, c’est le retentissement que l’œuvre de chacun de nos deux romanciers nationaux a éveillé, comme un écho direct, dans la nation d’en face.
Et si vous permettez, avant que nous nous séparions, que je vous ouvre aujourd’hui le fond de ma pensée, je vous avouerai même que c’est cet enchevêtrement de nos deux activités anglaise et française, cette interdépendance entre nos deux littératures, qui a toujours été, qui continue d’être si étroite, et dont le cas Dickens-Daudet n’est qu’un exemple entre beaucoup d’autres, qui m'a attiré vers le sujet que j'ai eu l’honneur de traiter devant vous. La communauté sur tant de points, en effet, de nos deux civilisations voisines, communauté dont le parallélisme, sur tant de points aussi, de nos