‹ dickens et la franceChapitre 4 sur 41 · PO · texte numérisé non relu

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et dont je n’ai retiré aucun avantage. La présente traduction de mes ouvrages m’a été proposée par MM. L. Hachette et Cle, et Ch. Lahure d’une manière tout à la fois hardie, libérale et généreuse. Elle a été exécutée avec le plus grand soin, et les nombreuses difficultés qu’elle présentait ont été vaincues avec une adresse, une intelligence et une persévérance peu communes. Elle a été dirigée, surtout, par un parfait honnête homme, — Monsieur P. Lorain — connaissant à fond les deux langues, et capable, avec un rare bonheur, de demeurer étroitement fidèle au texte anglais tout en

le rendant en un français élégant et expressif ».

Et, enflanl encore un peu plus la voix, Dickens concluait ainsi :

« Je suis fier d’être présenté à la nation française, que j'aime et honore sincèrement, et dont l’accueil et l’approbation doivent être le but auquel aspirent tous ceux qui s’adonnent à la littérature

et à l’art, en faveur desquels la France a tant fait déjà, et par lesquels elle a conquis une réputation mondiale » (1).

Je crains bien que Dickens, voulant sans doute imiter ces Français «si terriblement polis » comme il l’avait déclaré ailleurs, n’exagère ici quelque peu. Et je n’oserais affirmer que ces traductions de son œuvre méritent, de tous points, les hyperboliques éloges qu'il leur prodigue. Rien ne serait plus facile, à la vérité, que de dire de ces traductions Hachette beaucoup de mal, et l’on n’y a pas manqué du reste. Les conditions mêmes dans lesquelles elles furent entreprises à la hâte, et presque improvisées ; le choix des traducteurs, toutes personnes des plus hautement recommandables, telles que Mie de Saint-Romain et M. de Goy, Me Bressant et Mne Henriette Loreau, M. William L. Hughes et M. Alfred des Essarts, mais que rien n’avait préparées à ce travail de traduction, un des plus délicats qui soit au monde ; jusqu'au salaire même, quelques sous la ligne seulement, d’une besogne à bon marché, et donc bâclée au plus vite, tout devait contribuer à un résultat assez médiocre, sans souci d’art ni de style, sans grand effort même de précision littérale. C’est ainsi qu’on a pu parler, non sans persifler un peu, « d’honorables jeunes

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filles plus ou moins diplômées et de messieurs sans aucun mandat littéraire... avec autant de sentiments, de lumières intellectuelles, et de subtilité que les détenus de prisons cellulaires confectionnant dans l'indifférence les traditionnels chaussons de lisière » (1). Tout récemment, à propos de ces mêmes traductions Hachette, on se croyait encore obligé de signaler «leurs erreurs, contresens, interprétations contestables ou tendancieuses », et de blâmer, non sans quelque hauteur, «la forme négligée et assez veule dans laquelle elles se présentent presque partout » (2).

A y regarder d’un peu plus près, ces versions françaises de Dickens sont beaucoup moins méchantes qu’elles ne paraissent à ces juges sourcilleux, ou si pressés, en tout cas, de les prononcer exécrables. Elles ne satisfont guère, sans doute, à nos habitudes érudites, ou, si vous le préférez, pédantesques d’aujourd’hui. Elles correspondent assez peu à notre idéal sévère de la traduction qui réclame une connaissance à la fois étendue et précise des deux langues, qui exige le respect scrupuleux du texte à traduire, c’est-à-dire une intelligence pénétrante des sentiments et des idées qui s’y trouvent exprimés, sinon même une entière sympathie avec eux. Elles abondent, au contraire, en interprétations ondoyantes et diverses qu’il serait amusant, mais trop facile, et trop long surtout, de vous signaler, Reconnaissons en revanche, avant de jeter la pierre aussi rudement qu’on l’a fait « aux consciencieuses traductrices, aux manœuvres inconscientes, aux pauvres demoiselles de jadis et de naguère » (3) entrées au service de la maison Hachette, que la difficulté était plus considérable qu’on ne semble l’imaginer à distance, et que les résultats eussent pu être autrement fâcheux. Si la fantaisie vagabonde de certains traducteurs ou, à d’autres endroits, leur attachement servile à la lettre même du texte qu’ils traduisent nous paraît quelquefois, selon l’état d'esprit où nous nous trouvons, ou exaspérant, ou franchement comique, il n’en demeure pas moins que ces traductions

Hachette, perpétrées dans la même atmosphère sentimentale que les originaux, en rendent l'allure fantasque, bondissante, tour à tour joviale et pathétique, avec une force autrement expressive souvent que ne le ferait la version d’un de nos spécialistes d'aujourd'hui, avec nos manières si apprêtées, et nos exigences si complaisamment minutieuses.

Si «lourde et indigeste » donc qu’elle ait pu paraître à certains délicats, cette traduction Hachette satisfit aux besoins d’une large clientèle de lecteurs qui lui firent un accueil chaleureux, et qui lui sont restés généralement fidèles. Sans doute, quantité de traductions nouvelles ont été publiées depuis un demi-siècle, dont quelques-unes même tout récemment (1). Mais leur nombre, lorsqu'on le compare à celui sorti des presses de chez Hachette, demeure presque insignifiant. En 1912, lorsque nous célébrâmes en France, comme vous le faisiez en Angleterre, le centenaire de la naissance de Dickens, on calcula, par exemple, que sur vingt-et-une rééditions de la traduction française de David Copperfield, dix-neuf appartenaient à la Collection Hachette. Ou encore que, sur vingtneuf éditions d'Oliver Twist, dix-huit concernaient la traduction d’Alfred Gérardin, qui n’avait paru chez Hachette qu’une des dernières, en 1864 seulement, et onze la traduction de La Bédollière, publiée, celle-ci, dès 1840, soit vingtquatre ans auparavant (2). On peut donc dire que c’est dans la «Bibliothèque des Meilleurs Romans Etrangers », ou plutôt, comme nous l’appelions familièrement, dans la fameuse « Collection rouge » qui, aux temps heureux d'avant la guerre, se vendait un franc le volume, que des générations de Français ont fait la connaissance des Contes de Noël et d'Olivier Twist, du Magasin d'antiquités et de David Copper field, qui semblent avoir obtenu chez nous le plus de succès (3). Le cas de Dickens en France a démontré une fois de plus, comme l'avait prouvé déjà celui de Walter Scott, « dont les traductions françaises avaient tout fait pour l’affaiblir et le dénaturer, quand ce n'avait pas été pour le rendre ridicule » (4), que la trahison

des traducteurs de romans n’est jamais de très grosse importance, lorsque le romancier, du moins, est un génie.

En regard du grand public lettré qui achète les livres, qui les lit parce qu’il lui plaît de les lire, qui exprime sur eux un jugement un peu superficiel peut-être, mais tout sincère et désintéressé, se dresse la classe des critiques professionnels qui, eux, ne lisent pas pour leur seal agrément, qui ont charge d'exposer et de discuter les ouvrages que leur soumettent les éditeurs, et dont la compétence particulière, qui demeure toujours hors de discussion, est censée diriger l’opinion générale. Qu'il n’y ait pas toujours entente parfaite entre les uns et les autres, la chose va de soi, et le cas de Dickens en est un exemple significatif. Alors que le public français témoigne à votre romancier un intérêt si vif que celui-ci se déclare surpris et enchanté à la fois de ce qu’il appelle « une découverte inattendue » (1), que tel petit employé parisien dévore chaque matin, avec délice, le fragment des Aventures de Martin Chuzzlewit qui paraît en feuilleton dans le Moniteur, tout comme à Londres tel vieillard malade, à qui un pasteur venait d’administrer quelque consolation funèbre, demandait à Dieu, au grand scandale de Carlyle, de le laisser vivre jusqu’à l'apparition du prochain fascicule de Pickwick (2), la critique française, en revanche, ne manque pas d’exprimer d'assez nombreuses réserves.

Il y a eu en France, d’autre part, pendant le cours du x1x® siècle, certaines fluctuations assez marquées dans l’estime où nous avons tenu Dickens, qui ont coïncidé avec les variations de notre sensibilité nationale, et même assez généralement avec les hauts et les bas des relations politiques franco-anglaises, et c’est cette courbe que je voudrais recracer à présent devant vous. Dans la masse assez abondante de

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