‹ dickens et la franceChapitre 5 sur 41 · ES PP · texte numérisé non relu

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documents que j'ai pu réunir, je ne retiendrai ici que l’essentiel. Je ne m'arrêterai qu’à quelques jugements caractéristiques, soit parce qu'ils émanent de tel critique spécialement qualifié, soit parce qu'ils ont paru à quelque moment décisif des relations littéraires entre nos deux pays. Je voudrais esquisser simplement, et dans ses lignes les plus réduites, l'évolution de la notoriété de Dickens parmi nous.

Une période initiale, qui va de la publication des premières traductions de Dickens, en 1838, au second séjour prolongé que fit celui-ci à Paris en 1855-56, se distingue o’abord assez nettement. Cette quinzaine d'années correspond à une étape dans le rapprochement de la France et de l'Angleterre, à une amélioration marquée dans les rapports qu'’entretiennent avec le gouvernement de la Reine Victoria notre Monarchie de Juillet, puis notre Second Empire à ses débuts. L’Angleterre et la France, « ces deux aimants, selon l’expression déjà ancienne de Joseph de Maistre, qui s’attirent par un côté et se fuient par l’autre, car ils sont à la fois ennemis et parents » (1), sont dans une période où c’est la parenté qui l’emporte. A l’anglomanie romantique, si intempérante, s’est substituée, à partir de 1840 environ, une anglophilie plus raisonnable, plus raisonnée aussi, autrement active malgré quelques résistances attardées, et qui se tourne vers la Grande Bretagne avec une curiosité et une sympathie très sincères. C’est le grand public à présent, et non plus un cénacle seulement d'écrivains, qui s'intéresse aux hommes et aux œuvres de chez vous, avec le désir de les mieux connaître. Et la presse, bi-mensuelle ou quotidienne, ne manque pas, dans son ensemble, de satisfaire à ce besoin nouveau, qu’il s'agisse de la Revue des Deux Mondes ou du Correspondant, du National ou du Journal des Débats, qui, les uns et les autres, commencent de consacrer à l’étude des choses anglaises des rubriques régulières. Quant à la Revue Brilannique, fondée dès 1825, et dont le programme était de fournir à ses lecteurs « un choix d'articles extraits

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des meilleurs écrits périodiques de la Grande Bretagne », Amédée Pichot en prend la direction en 1839, et en fait, non

- seulement un recueil destiné à tenir le public français au cou-

rant du mouvement littéraire anglais, mais encore, et surtout, un très cordial ami de l'Angleterre.

La première appréciation importante du nom et de l’œuvre de Dickens se rencontre au cours d’une étude de Philarète Chasles intitulée De la littérature anglaise actuelle, et qui parut dans la Revue des Deux Mondes du 1° mars 1839 (1). On sait l'autorité que la Revue, fondée en 1831 par François Buloz, et qui allait devenir si célèbre, commençait d'acquérir déjà, et le rôle, presque le devoir qu'elle s'était assigné : « Défendre la littérature saine et fournir des guides aux lecteurs éclairés el sérieux » (2); ou encore, selon l'expression de Sainte- Beuve, un de ses premiers et de ses plus actifs collaborateurs : « Relever et maintenir publiquement certaines traditions d'art, de goût, et d’études » (3). Or, dans l’étude en question, Philarète Chasles, un de nos premiers anglicisants, et qui était venu achever en Angleterre même son éducation, «un pionnier littéraire », comme le définira Taine, «un homme isolé, hasardeux et obstiné qui a pendant trente ans fouillé et éclairci les halliers » (4), dans cette étude consacrée à la littérature

anglaise telle qu’elle lui apparaît en 1839, le critique de la

Revue des Deux Mondes examine la poésie d’abord, qui, depuis le mort de Byron, lui semble en pleine déchéance ; puis le drame, tellement affaibli qu’il est devenu insignifiant ; puis le roman, auquel il arrive enfin et qu’il appelle, par contre, « le géant littéraire de la Grande Bretagne et de l’Europe » (5). Après avoir signalé que le roman anglais «s’est subdivisé à l'infini, depuis Marryatt, qui peint les navires et les équipages. Hook les bourgeois, Miss Martineau les ouvriers. Dickens les escrocs et les cochers de fiacre, Hood les commis et les bonnes d'enfant, Miss Mitford les épiciers de village et les rentiers retirés » (6), Chasles insiste tout spécialement

sur l’auteur de Pickwick qui vient d’ «éclipser récemment,

déclare-t-il, tous ses confrères ». Et il prononce sur Dickens ce jugement qui, puisqu'il est le premier morceau de critique sérieuse qui le concerne, vaut de vous être rapporté, en partie du moins :

« Charles Dickens a de la facilité, du trait et une certaine portée d'observation qui s’élève jusqu’à la bourgeoisie inférieure, et se trouve à l’aise dans les derniers rangs. Il invente heureusement les scènes burlesques, et réussit moins bien dans le détail et le dessin des caractères ; on trouve de la verve dans les unes, et de l’indécision dans le contour des autres ; l'exactitude des détails matériels, et la singularité des coins obscurs où il conduit le lecteur, compensations de ses défauts graves, font de ce romancier un écrivain plus amusant que durable. Un seul de ses personnages, Sam Weller, palefrenier de son état, promu au grade de valet, dirigeant son maître, le sauvant malgré lui, sagement bouffon, trivial et spirituel, domine tous les types que M. Dickens a voulu créer... La lecture de Pickwick, celle d'Olivier Twist par le même auteur, laissent l’esprit mécontent ; on n’a vu se soulever qu’un coin du voile ; une seule classe d’êtres minimes s’est révélée » (1).

On sent bien ici, n'est-ce pas, un connaisseur distingué, et qui, tout épris encore des « fictions enchanteresses » de Walter Scott, de ses «chevaliers aux bannières flottantes », de ses villageoises d'Écosse aux pieds nus, de ses «savants antiquaires si décharnés et si amusants » (2), ne laisse pas d’être surpris, Voire un peu choqué, de voir s’avancer, à leur place, «les garçons de boutique de Londres, les cochers de diligence, les gracieux imbéciles qui ont soixante ans, un gros ventre, une petite rente et un cerveau vide » (3). De là le « plus amusant que durable » asséné par notre bourgeois encore si infatué de romantisme à votre grand écrivain populaire. Ceci dit, si vous vous rappelez que Chasles ne peut encore juger Dickens que sur Pickwick et sur Oliver Twist, où les «êtres minimes » occupent en effet le premier rang, vous reconnaîtrez que notre critique est bien « l'esprit flaireur et découvreur » dont parlait Barbey d’Aurevilly (4), et que

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la première esquisse qu’il nous apporte des personnages démocratiques de Dickens ne manque ni de pénétration, ni de tolérance courtoise.

Autrement brutale fut la condamnation que porta sur Dickens, trois ans plus tard, dans le Journal des Débats, le critique Jules Janin. L'homme était, en cette année 1842, le journaliste le plus en vogue de tout Paris, Gros et gras, d’humeur joviale, aimant la polémique fougueuse pour le plaisir qu’elle procure, fantasque, toujours à la recherche du mot qui pique ou de l’épithète qui fouette, « un jaseur, mais de quelle amusante et étincelante jaserie » (1), Janin, à propos de la représentation à l’Ambigu-Comique, au début de 1842, d’une pièce tirée de Nicolas Nickleby, résumait de cette manière l’œuvre récente de Dickens :

« Figurez-vous donc un amas d’inventions puériles, où l’horrible et le niais se donnent la main, dans une ronde infernale ; ici passent en criant de bonnes gens si bons qu’ils en sont tout à fait bêtes ; plus loin bondissent et blasphèment toutes sortes de bandits, de fripons, de voleurs, et de misérables si affreux qu’on ne sait pas comment pourrait vivre, seulement vingt-quatre heures, une société ainsi composée. C’est le plus nauséabond mélange qu’on puisse imaginer de lait chaud et de bière tournée, d’œufs frais et de bœuf salé, de haillons et d’habits brodés, d’écus d’or et de gros sous, de roses et de pissenlits. On se bat, on s’embrasse, on s’injurie, on s’enivre, on meurt de faim... Aimez-vous la fumée de tabac, l’odeur de l’ail, le goût du porc frais, l'harmonie que fait un plat d’étain frappé contre une casserole de cuivre non étamée ? Lisezmoi consciencieusement ce livre de Charles Dickens. Quelles plaies, quelles pustules, et que de saintes vertus... Oh! qu’'êtes-vous devenues, vous les lectrices tant soit peu prudes des romans de Walter Scott ? Oh! qu’a-t-on fait de vous, les lectrices animées de Don Juan et de Lara ? O vous, les chastes enthousiastes de la Clarissa Harlowe, voilez-vous la face de honte ! A cent mille exemplaires, le Charles Dickens ! » (2).

L'attaque, vous le voyez, était furieuse. Bien que basée, comme le jugement précédent de Philarète Chasles, sur la vulgarité dominante du roman de Dickens, et sur le con-

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