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et l'émule bientôt de Dickens. Vous avez reconnu William Thackeray lui-même.
La Revue Brilannique ne manque pas, de son côté, d'attirer l'attention de ses lecteurs sur l’œuvre du grand romancier qui vient de se révéler à l'Angleterre, Nicolas Nickleby, déclare-t-elle dans son numéro de mars 1839 :
«est un panorama mouvant de toutes les classes de la société anglaise, une critique fine et piquante de tous les ridicules, une vaste composition à la manière de Gil Blas où mille personnages divers se meuvent et se posent devant le lecteur » (1).
Dans le numéro de mars 1843 de la même Revue parut une assez longue notice consacrée à Dickens (2), sans signature, mais qu'il y a tout lieu d'attribuer au Directeur en personne, Amédée Pichot, l’ «introducteur attitré dela Muse britannique » et qui, par ses traductions de Byron entre autres, avait inauguré en France la vogue même du Byronisme (3). Le ton n’a plus rien de l'allure désobligeante de Jules Janin, ni même un peu protectrice de Philarète Chasles. Mais malgré son anglophilie convaincue, et son empressement à admirer tout ce qui nous arrive d'Angleterre, Pichot n’en continue pas moins de faire d’assez nombreuses réserves sur l’œuvre de Dickens, sur les caractères populaires en particulier, si dépourvus d'élégance et de tact, qui y sont introduits. Selon lui :
« Charles Dickens appartient à cette classe d'écrivains purement instinctifs, dont la critique peut tout au plus constater l’existence et le succès, mais qu’il est très difficile de ranger dans telle ou telle catégorie sérieuse, parce qu’il est impossible de tirer de leurs œuvres un enseignement littéraire quelconque... Ses romans ne sont guère que des compilations anecdotiques tant bien que mal groupées autour de la première intrigue venue ».
Malgré ces griefs assez sérieux, et d’autres encore, Pichot ne manque pas de s’incliner devant la force des choses. Il ne cache pas qu’ « une immense popularité dédommage le
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romancier anglais des envieuses restrictions de la critique qui peut à peine faire entendre, au-dessus de la clameur universelle, quelques timides protestations ». La vogue de Dickens, « à laquelle nulle autre ne saurait être comparée », « cet enthousiasme électrique, toutes ces exagérations de la mode auront un juste et terrible retour. En attendant, conclut honnèêtement Amédée Pichot, on ne peut leur refuser la valeur d’un fait accompli » (1).
Ainsi donc, malgré les résistances des premiers lecteurs des versions françaises de Dickens, un peu déroutés par ce que la préface de l’une d’elles appelle, comme nous l'avons vu, «la misère et la dégradation de la basse classe anglaise » (2), par l’abondance aussi de locutions triviales, sinon même de simple argot ; malgré l'hostilité des critiques officiels, préposés, ainsi qu'ils le disent, à la garde « des vrais principes sur lesquels se fondent le bon goût littéraire et la saine appréciation des œuvres de l'esprit » (3), principes dont votre puissant romancier populaire se soucie comme d'un brin de paille, le nom et l’œuvre de Dickens pénètrent peu à peu, et s’installent solidement au milieu de nous. Dans le numéro du 25 janvier 1845 du Correspondant, par exemple, cette grande revue mensuelle fondée deux ans auparavant, et dont les préoccupations sont surtout d'ordre religieux et philosophique, l’auteur anonyme d’un article intitulé : Coup d’œil sur la lillérature étrangère fait au conte de Noël : Les Carillons, une allusion assez brève, mais des plus sympathiques, et il y découvre «des scènes d’une vérité déchirante, des tableaux de misère populaire, de pure morale, et aussi de fine satire, comme Dickens sait les tracer » (4).
Dans la Revue des Deux Mondes du 1er mars 1848, celle-ci toujours soucieuse de rester attachée aux convenances traditionnelles, de « pratiquer une critique de répression et de justesse » (5), M. Arthur Dudley consacre un article entier à Dickens à propos de Dombey and Son qui vient de paraître. Le roman, considéré en tant qu’œuvre d’art, paraît à notre
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critique des plus répréhensibles, avec son absence de composition, son manque de gradation, de perspective, de cohésion entre ses diverses parties.
« Nous n’avouons pour notre part, écrit le collaborateur de la Revue au début même de son étude, n’avoir qu’un faible penchant pour ces natures inélégantes chez qui la force supplée à tout, mais songer à nier leur action, cela ne se peut ».
Et c’est à peu près la même idée qu'il exprime en concluant, vingt pages plus loin :
« L'auteur de Pickwick offre un des très rares exemples d’une réputation faite par le peuple et s'imposant à la mode. C’est un
esprit d’une grande profondeur et d’une rare étendue, bien qu’absolument dénué d’élévation » (1).
Tout en continuant de maugréer sans doute, la critique, peu à peu, renonce à dissimuler au public, au « vieil abonné » intransigeant des graves revues conservatrices comme au lecteur, celui-ci d’opinion plus ouverte, des grands quotidiens (2), la puissance de cet élément nouveau qui vient de paraître, avec le roman de Dickens, dans la littérature britannique. Ce qui nous frappe surtout en France, de 1840 à 1855 environ, dans ce roman, ce sont les mœurs populaires qu'il nous révèle, si puissamment démocratiques d’abord, et en même temps si spécialement anglaises, avec la foule de leurs caractères originaux, fantasques, burlesques, ou, comme nous disons d’un adjectif que nous leur avons presque réservé, excentriques. Nous considérons Dickens comme un écrivain nettement étranger, qui demande, pour être compris, une connaissance du pays auquel il appartient. Notre admiration pour lui commence, mais, toute gênée encore par les protestations, sinon par les effarouchements, de notre goût national, elle n'ose s'exprimer sans de prudentes réserves. Amédée Pichot par exemple qui, après avoir traduit Childe Harold et Don Juan en est venu à David Copper field, dans lequel il voit «une autobiographie romanesque qui place Dickens au rang
de De Foë, de Lesage et de Fielding » (1), Pichot lui-même est obligé de s’excuser en quelque sorte de ce jugement élogieux, d’avouer, même en 1853, que le succès de son auteur demeure médiocre. « Aujourd’hui encore, écrit-il dans la préface de sa traduction de Copperfield :
« malgré 1830, peut-être pour notre public les héros des romans
de Charles Dickens auraient-ils besoin de quelques quartiers de noblesse. Pour la France leur costume est trop exclusivement anglais, leur langage trop anglais aussi, soit qu’ils personnifient une classe, soit qu’ils traduisent un de ces caractères exceptionnels qui constituent l’excentricité britannique » (2).
Un article, qui fut célèbre dès le lendemain même de sa publication, celui que Taine fit paraître, sous le titre : Charles Dickens, son talent et ses œuvres, dans la Revue des Deux Mondes du 1er février 1856 (3), allait changer tout cela. Hippolyte Taine n’a pas encore vingt-huit ans. Docteur ès lettres depuis 1853 avec une thèse sur La Fontaine et ses fables, il vient d'abandonner la carrière universitaire, où on le tracasse à cause de l’indépendance de ses doctrines, pour se livrer en toute liberté à ses travaux personnels. Son Essai sur Tite- Live, écrit en 1854, est construit déjà sur la fameuse théorie de la «faculté maîtresse ». S’étant à présent écarté du monisme hegelien, et de son «entassement d’abstractions formidables » (4), ayant dépassé en outre le panthéisme de son «cher et vénéré Spinoza » (5) pour lui imprimer un caractère plus scientifique, et ayant trouvé dans la méthode de Condillac, «un des chefs-d’œuvre de l’esprit humain » (6), les principes fondamentaux de sa psychologie sensualiste, Taine s’est tourné délibérément vers l’Angleterre qui exerce alors, sur le développement de sa propre philosophie, une influence décisive (7). Le contact que Taine prend, d’une part, avec les philosophes anglais contemporains, tels que J.-S. Mill,
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Baïn et Spencer, la connaissance, d'autre part, qu’il acquiert de vos institutions politiques, religieuses et sociales sont pour lui une sorte d’épanouissement. Il trouve dans votre individualisme national les traits principaux de son idéal personnel, Il entreprend d'appliquer, à une étude de votre littérature tout entière, sa méthode, maintenant presque arrêtée, de psychologie expérimentale, et de reconstruire, d’après la « faculté maîtresse » qu’il découvre en chacun d’eux, les caractères et les talents de vos plus considérables écrivains. Deux articles sur les essais critiques et historiques de Macaulay paraissent dans la Revue de l’Instruction Publique des 15 et 22 mars 1855. La même revue annonce, dans son numéro du 17 janvier 1856, le projet de l'Histoire de la Littérature anglaise, et publie le premier des deux articles sur La Littérature chez les Barbares, Angles et Saxons. De cette année 1856 à 1863, Taine est tout ‘absorbé par la préparation et la rédaction de son vaste ouvrage. L'étude sur Dickens, qui devait paraître dans le tome IV de l'Histoire de la Littérature anglaise à la fin de l’année 1863 (1), fut une des premières en date. Elle fut achevée au cours des derniers mois de l’année 1855.
- Cette étude est l’une des plus importantes de tout l'ouvrage. Elle semble avoir coûté à son auteur beaucoup de peine, Taine avouant dans une lettre à son ami Edouard de Suckau qu’ « il a besoin de grands efforts pour disséquer Dickens » (2). Retenez le mot disséquer, qui est représentatif de notre auteur. Tout Taine se retrouve déjà dans cet article, son esprit avide d’abstractions systématiques, de certitudes inflexibles d’abord, mais en même temps le besoin nouveau, développé par l'influence récente chez lui de l’empirisme anglais, de réalités concrètes, de détails pris sur le vif, de petits faits significatifs à la fois et pittoresques, comme si le peintre s'était réveillé en lui, à côté du géomètre, comme si le désir, si nettement français, d'atteindre l’universel et de l’enfermer dans des lignes rigides s’était doublé du souci, celui-ci distinc-
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tement britannique, d'analyser et de décrire l’individuel, minutieusement.
Partant de sa théorie de la « faculté maîtresse » qui détermine, selon lui, toutes les caractéristiques d’un écrivain, Taine trouve dans l’imagination de Dickens la pièce motrice de son génie, le grand ressort qui communique le mouvement aux moindres roues de l’horloge. Cette imagination est à ce point violente, excessive même, qu’elle anime sans effort tous les objets inanimés. Il y a en Dickens, poursuit Taïne, un peintre, et un peintre anglais, dont l’œil est conformé d’une certaine manière, dont la contemplation est intense, qui prouve sa passion par l'exactitude, qui vise non à la beauté, mais à la vigueur, qui, frappé d’un spectacle quelconque, s’exalte et éclate en figures imprévues. Il y a en Dickens un poète dont l'imagination es: sombre comme celle de tous les gens de sa race, dont l'imagination visionnaire, bien plus, est proche de la folie, et particulièrement propre à la peinture des hallucinations. L’imagination de Dickens, qui communique à ses créations je ne sais quelle vie saccadée, s’allie à une sensibilité souffrante, l’une s’exaspérant au contact de l’autre, et elle rappelle ainsi les frémissements fiévreux d’une femme qui part d’un éclat de rire ou qui fond en larmes au choc imprévu du plus léger événement. On ne trouvera en Dickens, d’après Taine, aucune de nos qualités proprement françaises, ni peinture méthodique des caractères, ni composition harmonieuse des ensembles, ni délicatesse du goût, mais une imagination passionnée, uniquement attachée aux détails et aux sentiments de la vie vulgaire, très apte à éveiller la pitié douloureuse, cette sympathie se fortifiant encore d’intentions À morales, du désir d’être bon, de cette conviction presque fervente qu'il n'y a de vraie joie que dans les émotions les plus simples et les plus profondes.
Vous apercevez bien, sous ce résumé étriqué que je viens de vous en donner, l'importance de l’étude de Taine sur Dickens. Pour la première fois, Dickens était considéré chez nous comme
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un écrivain de premier ordre, comme un des grands hommes de l'Angleterre, comme un «type», bien plus, nettement représentatif du génie anglais (1). Nous voici loin du ton de plaidoyer que les plus favorables de ses critiques antérieurs avaient cru devoir adopter. Nous trouvons ici une ample analyse des « quarante volumes » déjà publiés, et en somme des plus favorables, au point que le premier critique anglais qui présentera Taine aux lecteurs d’outre- Manche, W. Fraser Rae, dans la Westminster Review de juillet 1861, tout en le félicitant d’avoir commis très peu des erreurs que font habituellement les étrangers, lui reprochera néanmoins d’avoir surfait Dickens (2). Sans doute cette analyse demeure-t-elle, sur nombre de points, des plus incomplètes. Remarquons, par exemple, que, de ces quarante volumes, Taine ne cite guère, et n’a peut-être connu, que quatre ou cinq, Martin Chuzzlewit, David Copper field, les Christmas Books, et Dombey and Son étant ceuxauxquels il renvoie de préférence, au premier surtout. Notons encore qu'aucune mention n’est faite de Pickwick, que Taine semble ne pas avoir utilisé, ce qui nous explique son jugement sur le rire de Dickens, où il ne voit que, « de l'ironie soutenue où le sarcasme s'enfonce à chaque ligne plus cinglant et plus perçant dans l'adversaire qu'il s’est choisi » (3). Or s’il est exact de dire que, dans le récit célèbre de Jonas Chuzzlewit, par exemple, «le comique est si violent qu'il a l’air d’une vengeance » (4), ceia ne s'applique en aucune façon aux Pickwick Papers, qui ne sont qu’une farce immense, débordante d'insouciante et joviale humeur. Avec sa tendance à trop simplifier, à ne rechercher dans l’œuvre d’art que l’expression d'un tempérament national, avouons que Taine aboutit ici à une simple formule, selon laquelle Dickens symbolise surtout l'imagination visionnaire et la sensibilité souffrante des hommes d’outre-Manche, formule de médecin qui fait un diagnostic, d'anatomiste plutôt qui « dissèque ». Reconnaissons d'autre part que l'image qu'il nous a tracée de votre romancier possède un relief si
surprenant, que cette image reproduit avec tant de netteté «la passion particulière à l’homme qu'elle décrit » que l’ensemble en demeure inoubliable. Taine n’est pas loin, semble-til, d’avoir réalisé ici son double objet : « Peindre Dickens à la façon des artistes et en même temps le construire à la façon des raisonneurs » (1).
Le grand article de la Revue des Deux Mondes du 1°r février 1856 ne manqua pas d’être beaucoup remarqué. Nous verrons, dans notre prochain entretien, la part qui revient peut-être à Taine dans le développement du roman naturaliste. Pour aujourd’hui, constatons que l’article qui nous occupe, dans lequel Taine manifestait déjà sa pleine maïtrise, et dont le dernier paragraphe même, comme on l’a dit, « caractérise avec tant de netteté le génie anglais et son histoire qu’on ne pourrait mieux résumer que par cette page toute l'Histoire de la Littérature anglaise elle-même (2) », retenons donc que cet article joua un rôle important dans la diffusion en France des romans de Dickens, des traductions Hachette en particulier, qui vont justement commencer de paraître l’année d’après. Taïine est alors en train de publier ses premières études sur la Philosophie française du XIXesiècle, dans lesquelles il malmène avec beaucoup d’ironie indignée la doctrine spiritualiste de Victor Cousin, la philosophie alors officielle. Il y fait figure de jeune iconoclaste qui apporte, dans son impertinence, beaucoup de gravité, et il prend déjà, avec Ernest Renan, la tête de la « jeune école » intellectuelle. C’est avec lui, et dans sa Littérature anglaise en particulier, que le grand public lettré commence de s’intéresser à la psychologie britannique, au point que ce seront ses vues, si personnelles, qui prévaudront chez nous pendant longtemps en tout ce qui regarde l’Angleterre et la vie anglaise (3). Ajoutez que pour les lecteurs de 1856, chez lesquels le culte de la science, dont les progrès sont alors retentissants, est en train de se substituer à celui de la poésie romantique expirante, le déterminisme rigide que professe
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Taïine, jusqu’au ton dogmatique même qu’il adopte, ne font qu’aider davantage encore à son succès, et, partant, à la notoriété grandissante de Dickens parmi les lecteurs français. De cette notoriété Taine aura été ainsi un des ouvriers les plus considérables. C’est en toute justice que Forster, dans un des derniers chapitres de sa monumentale Life of Charles Dickens, le cite longuement (1), et le choisit comme l'un des représentants les plus autorisés de la génération intellectuelle du Second Empire.
On sait l’accueil que réserva la critique française, vers la fin de 1863, à la Littérature anglaise de Taine (2). Désormais « on discute pour ou contre lui, on ne discute plus sans lui » (3). C’est le jugement de Taine sur Dickens, en ce qui nous concerne, qui dominera toute la période qui s’ouvre en 1870, qui correspond en gros à une période de révolte contre le déterminisme matérialiste du Second Empire, à un réveil dans les âmes, au lendemain des événements de 1870-71, des préoccupations morales et sociales. Avec une nuance cependant. Alors que Taine, entreprenant de définir le génie de Dickens, aboutissait à la formule que nous connaissons : imagination visionnaire et sensibilité exaspérée, et avait conclu que le succès de votre romancier provenait de son appel à la pitié, de sa conviction fougueuse que «l'être le plus petit et le plus méprisé peut valoir seul autant que des milliers d’êtres puissants et superbes » (4), une sorte de glissement s’opère dans le jugement de nos critiques, et c’est la conclusion de Taine surtout qu’ils se mettent à développer. L’essence du génie de Dickens, la plupart d’entre eux la feront résider dans sa sentimentalité humanitaire. Et cette sentimentalité même, ils l’opposeront, avec force commentaires, à l’insensibilité positive et raisonneuse de nos propres romanciers
réalistes.
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C'est ainsi que la mort de Dickens, survenue brusquement le 9 juin 1870, fut aussitôt signalée, et sincèrement déplorée, par presque toute la presse française. Justement Dickens se trouvait encore à Paris au mois de juin 1868, où il était venu assister, au Vaudeville, à la représentation d’un drame tiré d’un de ses romans, l’Abîme, drame qui allait tenir l'affiche — sur laquelle, contre l'usage, le nom de l’auteur flamboyait en lettres énormes — pendant plus de trois mois. Et la Revue des Deux Mondes, d'autre part, dans son numéro du 15 décembre 1869, venait de publier l’adaptation par E.-D. Forgues d’une nouvelle : An Experience, parue sous la signature de Dickens dans le recueil hebdomadaire : All the Year Round quelques sema nes auparavant (1), et traduite en français sous le titre : Comment femme pardonne (2).
Parmi ces articles nécrologiques, citons au moins celui,
très représentatif, que publia Jules Claretie dans l’Z{lustration du 18 juin 1870 :
« La nouvelle imprévue de cette mort brutale de Dickens a produit en France autant d'émotion qu’en Angleterre... Charles Dickens était, en quelque sorte, naturalisé français de par la sympathie de ce grand public de chez nous, qu’il aimait... Cet homme d’un talent si élevé et si rare semblait nous rendre en reconnaissance ce que nous lui donnions en admiration ».
Après une étude rapide de l’œuvre de Dickens, où le critique observait que la note dominante était la pitié, où, reprenant le point de vue même de Taine, il déclarait que :
« Dickens a pour les petits, pour les humbles, pour tout ce qui pleure, attend et espère une tendresse profonde, je ne sais quel consolant dévouement »,
Claretie concluait ainsi :
« Il] mettait un peu de sourire au fond de toutes choses, et il faisait entrer doucement dans le logis attristé, dans le salon vide,
dans la chambre pauvre, ce consolateur et ce charmeur éternel qui s’appelle d’un beau nom : le Rive » (3).
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Mais déjà les nuages s’amoncelaient au-dessus de notre frontière de l’est où, quelques semaines plus tard, allait éclater l'invasion allemande. La France, dressée tout entière pour la défense de son territoire, ne s’occupa plus de ses traductions de Dickens. On a rapporté cependant qu'un soir de la fin de septembre 1870, alors que Jules Favre, chef du Gouvernement provisoire, essayait d'émouvoir le Chancelier Bismarck, et d'obtenir de lui qu’il ne bombardât point Paris, un vieillard, dans un coin de la pièce, restait plus impassible encore, absorbé dans un livre. C'était un officier général de l’armée prussienne, Von Moltke, qui lisait la Petite Dorrit (1).
La paix revenue, on rouvrit Dickens, et nos critiques recommencèrent d’en disserter. Dans son numéro du 10 février 1872, le Correspondant publiait, sous la signature de M. André Joubert, une étude d'ensemble intitulée : Charles Dickens, sa vie el ses œuvres (2). Dickens y est présenté, dès la première page, comme «le véritable classique du foyer ». comme «l’un des plus illustres enfants de l’Angleterre contemporaine », et l’auteur se propose d'expliquer pourquoi, tant en France qu’en Grande Bretagne, «sa fin inattendue avait excité une si unanime et si vive émotion ». M. Joubert n’a pas manqué de se servir de Taine — il parle quelque part de «sa main de maître » — et d'adopter nombre de ses opinions, notamment sur Dickens «avocat des opprimés » et
‘qui «a trop de cœur pour prendre son parti des misères de ce
monde *, Le point de vue, néanmoins, est ici très différent. Ecrivant dans une revue catholique au lendemain des « folies sanguinaires » de la Commune, M. Joubert reproche à Dickens, à propos de À Tale of Two Cities en part:culier, de :
« plaider trop exclusivement la cause des idées démagogiques,… d’exalter outre mesure les hommes de la Révolution, de sembler presque en excuser les forfaits en s’abritant derrière ces détestables raisons de salut public qui ont été, de tout temps, les prétextes des plus odieuses tyrannies, alors qu’il aurait dû montrer plus de clémence pour les victimes, et plus de sévérité pour les bourreaux » (3),
En revanche le critique fait grand éloge, et cette considération est également nouvelle, de l’«honnêteté » des livres de Dickens à laquelle il attribue la plus grande partie de leur succès, « tous les amis de la saine littérature leur assignant une place à part dans leurs bibliothèques ». Pour le collaborateur du Correspondant, en effet, Dickens, :
« qui respecte son lecteur, dont les livres ne sauraient offonser aucune pudeur, qui exhorte les pauvres à la patience et leur rappelle les promesses consolantes du Rédempteur » (1),
Dickens contraste avantageusement avec nos romanciers contemporains dont tout le mérite, au dire toujours de notre austère censeur, «consiste dans l’exaltation grossière des appétits brutaux, sinon même dans l’apologie du vice ». « Plût à Dieu, conclut-il, que les écrivains français eussent ressemblé à Dickens, qui, au contraire, s'efforce de nous intéresser sans nous dépraver ». Un fait nouveau, remarquons-le, vient de se produire dans la fortune de Dickens en France. Le voici transformé en auteur sage, en romancier « pouvant être mis entre toutes les mains », après la lecture duquel, bien plus, «on se sent fortifié dans la pratique du bien » (2).
La publication à Londres, de 1872 à 1874, des trois volumes de la Life of Charles Dickens de John Forster fit l’objet d’une assez longue étude de M. Léon Boucher : Charles Dickens et son dernier biographe qui parut dans la Revue des Deux Mondes du 1e mars 1875 (3). L'étude est assez terne et sans grand intérêt. Elle concerne autant Forster lui-même, du reste, dont on vante fort «la vérité discrète » que son modèle, celuici étant assuré de vivre, nous affirme-t-on, parce que « la popularité de son nom ne repose pas sur le caprice et sur l’engouement d’une classe particulière de lecteurs », et parce que «c’est tout un peuple qu’il a eu pour admirateurs » (4).
En même temps que les grandes revues de la capitale, la province française se prend à s'occuper de Dickens, et à le
commenter à son tour. J'ai trouvé, par exemple, dans les
Mémoires de la Société des Sciences, de l'Agriculture et des Arts de Lille de l’année 1876 un long travail lu devant cette compagnie le 17 avril 1874 par un de ses membres titulaires, M. Louis Dépret, et consacré à Dickens (1). M. Dépret, un Lillois d’origine qui avait passé sa jeunesse en Angleterre et s’y était ardemment épris de votre littérature, avait rencontré dans l'intimité Dickens, «le plus beau génie, comme il l’appelle, qu’ait enfanté l’Angleterre, après Shakespeare », et lui avait voué une reconnaissance toute admirative, Son mémoire est moins une étude critique, à proprement parler, qu’une série de simples notes et impressions personnelles, Après avoir compté la disparition de Dickens «au nombre des catastrophes de 1870 », et avoir rapporté avec quelque complaisance l’histoire de ses relations avec le grand écrivain, Louis Dépret expose à ses auditeurs que les dominantes du talent de Dickens sont la bonté, l’esprit de dévouement et de justice, la sensibilité aussi, et qui paraît jusque dans sa langue,
«langue unique, incorrecte comme la mer, dont elle & le mou-
tonnement. Sous cette prose houleuse, c’est le flot de la poésie qui se soulève » (2).
La formule du talent de Dickens, poursuit Dépret, tient dans un mot : sympathie.
«Son beau génie s’incarne dans tout ce qui aime et qui souffre. Son œuvre est un évangile de fraternité. Seul peut-être il a rendu l’art pur utile à la cause sociale, parce qu’il fut sincère et désintéressé,.… parce que sa pitié ne mit pas de cocarde, parce que son amour des faibles et des pauvres ne fut pas le masque d’une jalousie haineuse contre les heureux » (3).
Et Dépret rappelle encore ce mot à lui adressé par Paul de Saint-Victor, «le plus dilettante et le plus coloriste » de nos critiques de la fin du Second Empire, pendant un entr'acte de la première représentation de l’Abime :
« Je n’aime pas beaucoup ce mélodrame, mais cela n’empêche | pas Dickens d’être aussi grand que Balzac, et plus humain » (4).
Vous voyez la place considérable qu’attribue désormais à Dickens notre critique française, qui n'hésite plus à le comparer, sans trop de désavantages, au plus grand de nos propres
romanciers. Son succès est maintenant assuré parmi nous, et
je n’ai plus le temps que de vous en signaler ne témoignages vraiment notoires.
Laissant de côté, par exemple, l’article paru dans le Correspondant du25 janvier 1880 sous la signature de V. de Chavigny et intitulé Dickens d’après sa correspondance (1), article qui, provoqué par la publication récente à Londres des Letiers of Charles Dickens (2), demeure assez vague et superficiel, j'arrive à l'étude, celle-ci de premier ordre, qu'Émile Hennequin consacra à Dickens dans la Nouvelle Revue du 15 novembre 1887, et qui reparut, deux ans plus tard, en tête du volume du même auteur intitulé : Ecrivains francisés (3).
Alors que Taine s’appliquait à rechercher les causes formatrices des grands hommes dans l'influence de la race, du moment et du milieu, Hennequin se préoccupe au contraire de l’«ascendant des conducteurs spirituels des peuples, de la carrière de leurs idées et de leurs paroles ». Il étudie les grands hommes en eux-mêmes, sans doute, mais de préférence dans leur accord avec l’âme des générations, soit
nationales soit surtout étrangères, qui se sont soumises à leur :
prestige.
L'analyse du tempérament artistique de Dickens est, ici, des plus remarquables. Dans l’œuvre de votre romancier, Hennequin aperçoit surtout «l’activité constante d’une puissance de sensibilité extrême ». C’est l'émotion qui domine en lui, une émotion excessive qu'un rien met en branle, et que vient renforcer une violente imagination du fantastique et du grotesque. L'impétuosité des facultés affectives de Dickens est telle qu’elle a nui au plein développement de l’intelligence, qu'elle a exagéré, en revanche, la faculté d’expression, qui passe continuellement, par une série de raccourcis saccadés, de la caricature grimaçante au mystère ou à la terreur
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outrageusement pathétique. Artiste improvisateur qui note et peint sur un coup d'œil, Dickens, par là-même, est incapable d'atteindre aux passions profondes et aux larges intérêts humains, son génie « vigoureux et défectueux » n’aboutissant qu’à une « déformation émue du spectacle social ». De là, de cet art «enthousiaste, impulsif, généreux, entraînant » provient, en grande partie, l’ascendant de Dickens auprès du public français. Puisqu’on ne lit un auteur que si l’on partage ses tendances, que si l’on se trouve lui ressembler de quelque manière, le succès des romans de Dickens parmi nous n’est dû, conclut Hennequin, « qu’à leurs perpétuelles démonstrations de sensibilité, qu’à leur aptitude à exprimer, à exciter, à tenir en éveil la sensibilité du lecteur ».
Tout différent est l’ouvrage que publia, en 1889, un gentilhomme breton, M. Robert du Pontavice de Heussey, sous ce titre, non dépourvu de prétention : L’Inimitable Boz (1). Le gros volume, un bel in-octavo de quatre cents pages, est d’un mérite assez mince. Il s’agit d’une simple « étude historique et anecdotique sur la vie et l’œuvre de Charles Dickens », très largement inspirée de la biographie de John Forster dont on vante, non sans éloquence, « la flamme d'amitié qui vivifie chaque page », mais qu’on suit pas à pas, sans le citer toujours, et en le délayant même le plus souvent. Aucun esprit critique ici (2). Le ton est celui de l’admiration la plus sincère, mais aussi la plus laudative et la plus monotone. D'autant que notre amateur de bonne volonté, tout à sa noble tâche de raconter « les événements de cette généreuse existence », et bien qu'utilisant nombre d'observations déjà faites, celles entre autres sur Dickens « champion des misérables, défenseur des opprimés, conso- Jateur de toute souffrance, dénonciateur de tout abus, bienfaiteur et ami du pauvre », traite ses prédécesseurs avec une désinvolture assez cavalière, et en tout cas des plus déplaisantes, Taine en particulier, un de «ces profonds et consciencieux critiques » qui, paraît-il, « lorsqu'il parle de Dickens,
semble déraisonner » (1). L'intérêt de l'ouvrage consiste presque uniquement dans la curiosité affectueuse que le grand public lettré, auquel notre compilateur breton se pique d’appartenir, manifeste de plus en plus envers Dickens.
C’est au sujet de ce livre, et en même temps du recueil de Hennequin que je vous ai signalé déjà, parus tous deux en 1889, que Ferdinand Brunetière écrivit, dans la Revue des Deux Mondes du 1°7 avril de cette même année, une solide étude intitulée : À propos de Charles Dickens (2). Selon son habitude, le maître à fustiger de la critique française commence à donner, à chacun de nos deux messieurs, les étrivières. « M. Pontavice du Heussey, qui croit avoir découvert Dickens, n’a vraiment pas la découverte assez modeste », et l’exagération du panégyrique, d’autre part, « serait capable de nous rendre injuste à notre tour pour Dickens lui-même, s’il fallait faire porter à un grand écrivain la responsabilité des maladresses de son biographe ». Quant à Hennequin, dont Brunetière fait, bien entendu, tout autre cas, il le trouve « trop sévère pour l’auteur de David Copperfield, injuste même, tout en reconnaissant que :
«il n’en a pas moins mis en pleine lumière quelques-uns des défauts trop réels de Dickens, mais que ce qu’il a mieux fait voir encore, c’est ce que les qualités prétendues locales de Dickens avaient au contraire d’universel ; que sous l’Anglais qu'il a l'air d’être, on trouve sans peine un romancier européen ». (3)
Suivent alors une dizaine de pages robustes dans lesquelles, reprenant dans son ensemble la thèse de Taine, à savoir que l'un des traits propres de Dickens, un trait d’ailleurs spécifiquement anglais, est :
«la nature de son imagination grossissante, pullulante, et, si l’on peut dire, déformante, et sa vision souvent étroite, mais d’autant plus précise, et surtout très intense de la réalité, (4)
Brunetière, avec sa franchise toujours un peu brusque, met au point l'étude fameuse parue quelque trente ans plus tôt,
juste l'espace d’une génération, la rajeunit en quelque sorte, la vivifie de recherches, de notations personnelles. Il passe en revue, avec ce regard lucide et froid qui lui est propre, la technique de Dickens, ses romans étant mal composés parce qu'ils sont improvisés ; son goût fâcheux pour les combinaisons du mélodrame; sa manie de faire servir l’art à des fins utilitaires et d’user du roman comme du journal, de la tribune ou de la chaire; sa faculté d’indignation; et généralement parlant, sa manière sérieuse, grave, tragique, de prendre la vie. En longs paragraphes massifs, d’une articulation logique solide, en formules parfois bien dogmatiques mais souvent heureuses, par exemple : « Étant né peuple, Dickens l’est toujours demeuré »; «non seulement il y a toujours chez lui une morale, mais encore une moralité » ; «il crée ce qu’il croit voir », et nombre d’autres pareilles, Brunetière prononce un jugement honnête, équitable, nettement motivé, où transparaît l'estime sincère qu’il éprouve à l’endroit de votre grand romancier réaliste, qui au lieu de prétendre rivaliser, comme les nôtres, avec l’histoire naturelle, se contentait de baigner son œuvre, le plus largement possible, d'humanité.
Un autre collaborateur attitré de la Revue des Deux Mondes, et qui s’y occupe spécialement des littératures étrangères, M. Teodor de Wyzewa, critique, sociologue et conteur chrétien tout ensemble, celui-ci aussi différent que possible de Ferdinand Brunetière, quelque chose comme l'esprit de finesse opposé à l'esprit de géométrie, M. de Wyzewa donc continue, à propos des publications nouvelles relatives à Dickens qui paraissent en Angleterre, d'entretenir les lecteurs de la Revue du grand romancier victorien. C’est ainsi qu’il rend compte, dans le numéro du 15 novembre 1902, de la biographie de Forster qui venait d’être abrégée et remaniée par George Gissing (1), et dans le numéro du 15 février 1907 de l'étude, ou comme il dit lui-même, de l’« éloge » récent de Dickens par G.-K. Chesterton (2). Dans l’une et l’autre occasion, de