‹ dickens et la franceChapitre 8 sur 41 · EXAS WOMAN'S UNIVERSITY LIBRARY · texte numérisé non relu

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Wyzewa, dont le cœur tout entier est «aux émotions douces et aux images claires » (1), qui avoue avoir subi «le charme bienfaisant de Dickens », entreprend de montrer en lui, non pas, comme nous le voyons à travers le récit de ses biographes, «un parvenu de l’espèce la plus fâcheuse n'ayant eu dans sa vie que deux grandes passions, celle du cabotinage et celle de l'argent », mais, au contraire, le poète, le chrétien, l’apôtre inspiré qui « imprégna son œuvre d’une forme nouvelle de la beauté poétique : le lyrisme évangélique » (2). A l'opinion de Forster et de Gissing, de Wyzewa oppose l'avis de Carlyle selon lequel Dickens était un grand enfant capri- . cieux, mal élevé, exubérant, avide d'émotions faciles, mais au fond «plein de valeur et de beauté morale ». Et rien ne l’'empêchera, affirme-t-il, de choisir entre le Dickens des biographes et celui qui se livre à nous dans son œuvre, de

s'attacher à celui-ci avec une « tendresse passionnée »,

à ce qu’il a «de puissant, de joyeux, de foncièrement naturel

et sain », «la plus vivante incarnation de ce que contiennent

de plus essentiel l’esprit et le cœur de sa race » (3).

Un travail critique considérable, enfin, celui-ci autrement robuste et même un peu rude, prenait le génie de Dickens comme point de départ : c’est l’ouvrage que M. Louis Cazamian présenta à la Sorbonne comme thèse de doctorat en 1904, et qui s’intitulait Le Roman Social en Angleterre de 1830 à 1850 (4). Cette étude, où se manifeste un goût pour les idées générales et les définitions collectives qu’on a apparenté, tout récemment, à celui de Taine (5), avec une tendance plus marquée néanmoins au raccourci nerveux, et même à la condensation abstraite, est un essai de psychologie sociale historique dont l’objet est de déterminer les rapports entre le roman à thèse sociale et le mouvement général des esprits pendant les premières années du règne de Victoria. Dickens y apparaît, à côté de Disraeli, Mrs. Gaskell et Kingsley, comme la figure la plus représentative de l’idéalisme sentimental se dressant, avec toute la vigueur du tempérament national,

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contre le rationalisme abstrait des théoriciens utilitaires. Après nous avoir montré l’homme, qui possédait en lui une sensibilité imaginative capable de percevoir, dans chaque souffrance, toute Ja misère humaine ignorée, M. Cazamian, en deux chapitres de la plus énergique concision, étudie les thèmes généraux qui sont la source vivante, et comme les composantes intérieures, du roman de Dickens : sa haine de l'injustice et de l’oppression ; son impatiente ardeur réformatrice ; sa tendresse, en même temps, pour les choses qui vont disparaître, pour les formes anciennes de la vie provinciale en particulier ; sa conviction que la bienveillance joyeuse dans les rapports humains est la condition suflisante du bonheur social, ce que M. Cazamian appelle, d’un terme pittoresque, sa «philosophie de Noël », c’est-à-dire la nécessité essentielle de la charité sociale, où, si l’on veut encore, du socialisme chrétien. De là le double caractère de l’enseignement de Dickens, tour à tour souriant ou vengeur, de sa prédication plutôt, tantôt émue et gaie, tantôt tragique, toujours souriante, prédication qui fait de lui un apôtre véritable, un très grand remueur d’âmes. La noblesse de l’écrivain, et la réelle efficacité de son œuvre, aux yeux de M. Cazamian, résident dans le fait qu'il :

« à agi par l'émotion, atténué l’âpreté des ransunes, suggéré la pitié aux uns, la résignation aux autres. Dickons a sa place parmi les causes d'ordre moral qui ont épargné à l’Angletorre une révolution » (1).

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Un changement assez sérieux semble s’opérer, aux abords de 1910, dans l'opinion que la critique française se forme du génie de Dickens. Sans doute continue-t-on de le lire et de le commenter tout comme naguère. Son nom reparaît à tout moment, et jusque dans le « papier » à bâtons rompus du chroniqueur parisien (2). Dickens ne semble pas avoir

connu en France cette phase de dénigrement qu’il a traversée chez vous, comme il était nsturel, du reste, après la période si longue où vous l’aviez exalté sans réserve. Je n’ai point rencontré, dans la critique française, de jugement aussi dur sur votre romancier que celui qui figure, par exemple, dans un article anonyme de la Quarterly Review d’octobre 1891, intitulé English Realism and Romance au cours duquel l’auteur déclare que :

« Votre Dickens peut être populaire, aimable, loin encore d’être oublié. Il y a quelque chose cependant qui nous empêche de faire de lui un classique. Il est, par profession, un bouffon et un paillasse tout ensemble. Tl fascinera toujours ceux que touche un drame faubourien joué devant une salle pleine, non le critique ou l’homme du monde, mais la foule illettrée » (1).

Je ne connais point davantage de condamnation française aussi sévère pour Dickens que celle que prononçait, en 1895, un de vos critiques notoires, Mr. W.-S. Lilly :

« Je demeure consterné de la futilité insignifiante de la plupart de ses personnages, de la plate vulgarité de la plupart de ses incidents, de la crudité parfaite d’une bonne partie de sa pensée, de l’intolérable ineptie d’une bonne partie de la langue qu’il écrit » (2).

Les appréciations que nous portons sur Dickens ne vont pas, loin de là, sans restrictions. Mais les plus sérieuses de ces

réserves, celles de M. Ch. V. Langlois, entre autres, dans

l’article : Dickens de la Grande Encyclopédie (3), ne font guère, en qualifiant l’éloge, qu’ajouter encore à sa valeur. Jugez-en plutôt :

« Dickens n’est pas profond, il n’est pas puissant ; il n’est que vif, agréable, clair, aimable, spirituel. Il observe bien, mais ne réfléchit pas. Il n’a été ni un grand écrivain, ni un grand homme, mais il a soulevé les masses populaires, et laissé dans la littérature, voire dans l’âme de son pays, des traces ineffaçables ».

Le point de vue de la critique française, néanmoins, s’est sensiblement déplacé au cours de la première décade de notre vingtième siècle. Cette période correspond, vous ne l’ignorez

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point, avec tout le grossissement simplificateur que comporte, bien entendu, une telle manière de parler, à une réaction du sentiment et de l’art contre le courant rationaliste et positiviste des générations précédentes. Or, tant il est vrai que nous ne trouvons dans nos lectures que ce que nous Y apportons nous-mêmes par avance, la critique française, tout en continuant d’exalter le rôle de réformateur que s’était assigné Dickens, de le louer d’avoir pris à tâche « d'enseigner aux grands la pitié pour les petits » (1), comme elle venait de le faire pendant quarante ans, se rend compte à présent qu'il y a autre chose en Dickens que de l’humanitarisme, et qu’à côté de l’élément moral pathétique se dresse tout un autre aspect de son génie : l’élément comique. Sans doute l’humour de Dickens est-il surtout caricatural, burlesque, drôlatique, contourné, aussi grimaçant qu’on le voudra. Derrière ces grimaces, au fond même de cet humour, dans le portrait de Pickwick, par exemple, qui est le personnage central de l’œuvre, dans cette farce même de Pickwick que Taine avait laissée dans l’ombre, notre critique récente, qui s’est faite plus intuitive, se prend à découvrir la fleur la plus intime du génie de Dickens, celle dont «les joyeuses racines », pour parler comme G.-K. Chesterton « s'étendent jusqu'aux plus extrêmes mystères du monde des âmes » (2).

De sorte que lorsque nous célébrâmes, en 1912, avec autant de respect et de sincérité que vous le fîtes vous-mêmes, le centenaire de Charles Dickens, c’est son humour qui constitua le thème le plus marquant des articles innombrables qui parurent de tous côtés à cette occasion, tant dans notre presse quotidienne que dans nos revues hebdomadaires ou mensuelles, petites et grandes. Bien entendu, on continue de faire grand état du souci moral de Dickens. M. Augustin Filon, par exemple, un des vétérans de l'entente intellectuelle francoanglaise, qui avoue dans les Débats avoir été longtemps persuadé que Dickens, «une sorte de barbare et d’illettré », le «Jean-Jacques du monde anglo-saxon », «était destiné

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à tomber dans l’oubli, du moins dans la pénombre », attribue sa popularité, voire sa gloire posthume, à la « prédication morale et sociale qui est la substance et la moelle de son œuvre » (1). M. Jean Morgan exprime dans le Gaulois un avis tout semblable, à savoir que c’est « la valeur morale de l’œuvre entière de Dickens qui est peut-être, en dépit de notre scepticisme, son grand attrait aujourd’hui comme hier » (2). Mais, en même temps qu’on respecte en Dickens l’ami des pauvres, et, avec M. Gaston Deschamps dans les Annales, le fervent propagandiste de «toutes les idées de mutualité, de charité et de bienfaisance » (3), l’autre Dickens, l’humouriste, est apprécié pour la première fois à sa pleine valeur, cet humour étant à présent considéré comme l'originalité spécifique, bien plus, du grand écrivain. Nos critiques ne manquent pas d’insister, — car, en matière de goût, ils font de la moindre vétille une affaire — sur ce que les personnages burlesques de Dickens ont d’artificiel et de tendu. Ils déclarent, avec M. Adolphe Brisson, que :

« les bonshommes qui gravitent autour de Pickwick sont des fantoches, que toujours ils exécutent le geste, et prononcent la parole que l’on attend et prévoit. Toujours M. Tupman roucoule des madrigaux, M. Snodgrass prend des poses éthérées, M. Winkle

fait claquer son fouet, Joe baïîlle et grignote son croûton, Mrs. Bardell simule son éternelle attaque de nerfs ».

Le plus souvent, néanmoins, ils prennent franchement plaisir à ce « tohu-bohu trépidant qui s'appelle Dickens », et ils écrivent, comme M. René Jan :

« Vous pouvez l'ouvrir au hasard ; son univers est un Olympe, vous tomberez toujours sur un des dieux. Que ces dieux parlent argot, peu importe ! Ils sont grands, ils sont vrais, plus vrais que nature » (4).

Nos critiques avancent encore, comme j'ai eu ÉVECAMIOE de le faire moi-même, que :

« Dickens a réussi à exprimer la gaîté si spéciale du peuple, et qui est peut-être même la forme vulgaire du romanesque : le rire à

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