‹ dickens et la franceChapitre 9 sur 41 · PODIUM EN IT EN VV RUN ER · texte numérisé non relu

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gorge déployée, sans méchanceté, mais sans générosité non plus, qui va de pair avec un festin plantureux, et qui, une fois déchaîné, n’a besoin pour suivre son cours que du plus futile prétexte, cette drôlerie énorme, débordante, impétueuse, et qui renverse tout sur son Chemin, constituant l'originalité réelle du romancier ».

Et ils concluent que Dickens :

« a fait du roman à la fois une bonne action sociale et un chefd’œuvreartistique. Il s’en est servi pour traduire sa vision du monde, pour dépeindre le charme presque féerique qui, à ses yeux, enveloppe la vie des humbles.….. Il a été tout ensemble un apôtre passionné et un grand poète » (1).

Que je vous signale surtout deux des plus vibrants hommages qui furent rendus à Dickens par la France au moment de son centenaire, l’un par un poète qui, sans être le génie incomparable qu’on avait voulu voir en lui un moment, nous a laissé dans Cyrano de Bergerac une œuvre toute pétillante de verve spirituelle, l’autre par un érudit subtil, l’auteur de la plus pénétrante biographie psychologique de Newman que je connaisse, et l’un des grands écrivains de la France contemporaine. Dans son numéro du 10 février 1912, le Figaro publiait sur Dickens une page délicate, bien que d’une grâce fort maniérée, qu'Edmond Rostand avait télégraphiée au New York Times, et dont voici le commencement et la fin :

« C’est un merveilleux génie. Quand il vient, dans son cordial parfum de Christmas et de thé, il faut le couronner du gui sous lequel on s’embrasse. Il faut le placer entre Andersen et Tolstoï. Tous les lutins tournent accrochés aux basques de son Pickwick. Dans ses fantaisies, il semble que Falstaff s’auréole de tendresse comme un plum-pudding d’une flamme plus bleue.

Ce n’est pas le bonhomme Noël, car il a dans son sac mieux que des jouets : les plus belles histoires, bien des songes, et toute la bonté ; mais quand il entre, portant l’arbre vert de son œuvre illuminé de toutes ces tremblantes vies qu’il y allume, c’est le grand homme Noël. Il faut le couronner de gui ».

Dans le numéro du Correspondant du 25 janvier 1912, d’autre part, M. Henri Brémond faisait paraître un long article

intitulé, allégrement, Le Triomphe de Dickens. L'article, ainsi que l’auteur le déclare lui-même avec insistance (1), est largement inspiré des deux ouvrages connus de G.-K. Chesterton, «l'héritier authentique de Dickens », comme il est ici appelé, et le «moderne héraut » de sa gloire. Mais, tout en empruntant à Chesterton peut-être son enthousiasme, l’auteur de la monumentale Histoire littéraire du sentiment religieux demeure en même temps, avec sa passion autrement contenue, aussi personnel qu’on le peut désirer. « Dickens, lisons-nous, a pris rang parmi les témoins de la littérature universelle, et il n’est, à vrai dire, d’aucun temps, d’aucun pays ». Sa meilleure gloire « est d’être resté à quarante ans le fantastique poète qu'il était à l’âge où tout le monde est poète » M. Brémond, avec Chesterton, insiste surtout sur «le génie bouffon de Dickens, une des formes de l’amour », et sur la qualité de son rire,

« celui qui suppose une première victoire contre les puissances des ténèbres : l’orgueil, le doute, le désespoir, l’égoïsme » (2).

S'en prenant à Taine, qui, n'ayant vu dans les personnages comiques des romans que des «comparses encombrants », s’est également mépris sur la philosophie qu'ils renferment, notre récent critique découvre au contraire dans ces livres de belle humeur, dans ce « jardin de liesse », dans les grelots de

ce beau rire « jovial et croyant », « l'unique sagesse ». Dans le rire de Micawber, par exemple,

«une Perrette monumentale, indécourageable, recommençant de

plus belle ses calculs et ses entrechats au milieu même des débris de ses espérances » (3),

il n'entend sonner que la résignation, la confiance, et l'amour. Selon M. Brémond, « Dickens ne nous livre tout son génie que dans ses farces les plus drôles ». Son rire éclatant, « sans nous laisser ignorer que nous sommes tous plus ou moins

ridicules, nous réconforte ». C’est ce rire qui constitue, de fait, son plus sûr triomphe.

Et ce triomphe de Dickens, auquel le centenaire de 1912 avait permis à nos critiques de s'associer d’une voix presque unanime, ne s’est guère ralenti depuis lors. Publie-t-on à Londres quelque nouvel ouvrage concernant Dickens ? Nos grands périodiques français en entretiennent aussitôt leurs lecteurs, témoin la Revue des Deux Mondes du 15 mai 1913 où, à propos de la récente publication en volume séparé de l’article du poète Swinburne sur Charles Dickens qui avait paru d’abord dans la Quarterly Review de juillet 1902 (1), M. Teodor de Wyzewa rappelait que Swinburne, l’un des plus hautains stylistes de naguère, n’avait point hésité à « glorifier le génie d’un écrivain à qui ses contemporains reprochaient dédaigneusement son manque de style » (2). Et M. de Wyzewa annonçait également la traduction française du récent ouvrage de Chesterton sur Dickens, «traduction à peu près suffisante mais déplorablement terne » (3), dont le succès du moins paraissait bien attester que l’œuvre et le génie de Dickens comptaient encore chez nous un grand nombre d’admirateurs.

. En même temps qu’un classique du foyer, dont la faculté de ne point vieillir est merveilleuse, Dickens est devenu un classique de l’école. Tous nos lycéens et collégiens de France ne manquent pas d'étudier, en Seconde À Christmas Carol, en Première David Copperfield, «ces histoires, selon l’expression d’un de leurs maîtres, plus amusantes, plus mouvementées, plus pittoresques, plus extraordinaires que le plus beau film » (4), dont les éditions, annotées et abrégées à leur usage, sont chez nous innombrables. Comme on l’a fait de nos plus grands écrivains, on a publié de Dickens des recueils d’extraits traduits, en deux anthologies différentes, l’une dans la série si répandue des « Pages choisies » de chez A. Colin (5), l’autre dans la «Collection Pallas », non moins connue, ce chez Delagrave (6). On l’a introduit dans des séries de monc-

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graphies destinées au grand public, celle de « La Vie anecdotique et pittoresque des Grands Écrivains » de chez l'éditeur L. Michaud (1), par exemple, ou encore celle des « Grands Hommes » de chez Pierre Lafitte (2). On le réédite constamment, en dehors même des traductions de la Librairie Hachette, dans tous les formats et à tous les prix, le Conte de Noël paraissant dans l’« Idéal-Bibliothèque » (3) qui se vendait, avant la guerre, quatre-vingt-quinze centimes, et les Papiers posthumes du Pickwick Club, avec les illustrations et les planches en couleur hors texte de Cecil Aldin, formant au contraire un splendide volume de luxe, et constituant un cadeau d’étrennes des plus souhaitables (4).

Bien plus, comme on l’avait fait sous la Monarchie de juillet et le Second Empire, on adapte à la scène française certains romans de Dickens, certains épisodes en tout cas de ses romans qu’« on agrandit à la mesure du théâtre », pour donner, à ceux qui ne les connaissent pas encore, « l’envie de les lire » (5). Aïnsi s'exprime M. Max Maurey, qui fait représenter à l’Odéon le 8 novembre 1911, et reprendre au même théâtre le 15 mai 1913, une pièce en cinq actes intitulée David Copperfield, dans laquelle il nous montre l'enfance malheureuse du jeune David, telle qu’elle apparaît dans les premiers chapitres seulement du roman, dont il a su garder néanmoins, pour le spectateur, toute la délicatesse si pudique et si pitoyable. Quelques semaines auparavant, le 21 septembre 1911, une comédie burlesque en cinq actes intitulée Monsieur Pickwick, et adaptée des Pickwick Papers par Georges Duval et Robert Charnay, avait remporté, au théâtre de l’Athénée, un succès tout pareil (6), le second aspect du génie de Dickens, le comique, venant ainsi s’ajouter au premier, le pathétique, et fournir aux spectateurs français une impression d'ensemble suffisamment adéquate. Tous ceux d’entre vous enfin qui sont allés à Paris ont sans doute remarqué, parmi les pièces en représentation à l'Odéon, une comédie en trois actes : Le Grillon du Foyer. Adaptée du conte de Dickens par M. Ludovic de

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Francmesnil (1), et représentée pour la première fois le 1er octobre 1904, cette comédie continue en effet de jouir, avec la musique de scène de Massenet qui l'accompagne, de la faveur du grave et honnête public bourgeois dont est faite surtout la clientèle de notre second théâtre national. Si vous ajoutez, à cette opinion du public payant lui-même, les comptes rendus et jugements divers que font paraître dans la presse les feuilletonistes dramatiques, vous vous convaincrez que, non seulement le nom de Dickens est un de ceux qui reviennent le plus fréquemment sous nos yeux, mais que cette espèce de poésie et de musique sentimentale ensemble qu’il nous à apportée a gardé, de notre côté du Détroit, tout son attrait.

La guerre enfin qui, chez nous, a si brusquement interrompu et, hélas, dévié irrémédiablement tant de choses, a laissé intacte la fortune de Dickens. Je n’ai plus ‘que le temps de vous renvoyer à quelques articles ou ouvrages, qui, parus ces dernières années, vous montreront combien est toujours jeune et vigoureux notre attachement à votre romancier. Voyez, par exemple, la lumineuse étude que M. Raphaël Cor, le psychologue délicat des Essais sur la sensibilité contemporaine a consacrée, dans le Mercure de France du 1° juillet 1920, à Charles Dickens (2). Il montre en lui un poète en prose qui nous transporte dans un monde « fabuleux et charmant », où le sentiment, dans le Christmas Carol en particulier, « revêt la robe fluide du rêve, où Shakespeare eût goûté comme « un songe d’une nuit d'hiver ». Les bonshommes de Dickens peuvent n'être que des « pantins articulés », et ne dirait-on pas, ajoute même M. Raphaël Cor, que « M. Bergson avait le romancier expressément en vue lorsqu'il écrivit son Essai sur le Rire », mais leur franche gaîté, leur cordialité, leur droiture, tout cela est inépuisable. Dans son œuvre, belle de tout l’amour qui l'inspira,

« distrayante à l’extrême, endormeuse de peines, variée comme la vie, abondante comme le bonheur »,

86 DICKENS ET LA FRANCE Dickens n’a jamaisrienlaissé pénétrer de bas ni d’oblique, mais:

«ce qu’ily a au monde de meilleur, bonté, compassion, tendresse une révélation de douceur » (1).

Voyez peut-être la brève introduction que j'ai mise moimême en tête du volume réservé à Dickens dans la Collection des Cent Chefs-d'œuvre étrangers (2), où j'ai tenté surtout de déterminer les composantes de son œuvre : le caractère énergique de l’homme, son réalisme intuitif et pitoyable, sa jovialité oublieuse, son art qui, avec sa spontanéité et sa fécondité énormes, est si essentiellement populaire. Voyez à coup sûr les quelques paragraphes consacrés à Dickens dans l’admirable livre, ferme et alerte à la fois, que M. Abel Chevalley a écrit sur le Roman anglais de notre temps (3), et les formules si brillamment épigrammatiques dans lesquelles il réussit à enfermer en quelque sorte ce vaste génie : la «révolte incohérente » de toute l’œuvre contre le système social où l’homme est immergé ; l’existence dont vivent les personnages, « saccadée, lumineuse, grésillante, qui fait prévoir les débuts du cinéma », le « romantisme de carrefour » de cette «foire aux originaux » qu'est l’œuvre entière, dans laquelle Dickens a fait « trépider l'humanité », qu’il a animée du « don mystérieux de la vie ». Et n’est-ce pas enfin sur cette « vitalité irrésistible » de Dickens que M. Cazamian concluait, il y a quelques mois à peine, dans la dizaine de pages si denses que consacre au romancier la magistrale Histoire de la Littérature anglaise qu'il vient d'écrire en collaboration avec M. Legouis (4) ? Pour avoir, non seulement rafraîchi la sensibilité nationale de l'Angleterre que l’égoïsme dogmatique des utilitaires desséchait, mais surtout parce qu’il a créé une image du monde social toute chaleureuse de fraternité insünctive, parce qu'il a animé cette image d’une qualité humaine incomparable, Dickens, déclare M. Cazamian, sans être :

«parmi les romanciers anglais le plus complet artiste, ni le plus fin psychologue, ni le réaliste le nlus achevé, ni le plus séduisant

narrateur, est sans doute le plus national, le plus typique et le plus grand » (1).

Sa popularité, affaiblie pour un temps après sa mort, s’est fortifiée à nouveau. Elle est désormais assurée de ne point finir.

Résumons et concluons. Je m'excuse de vous avoir entraînés dans une course aussi galopante à travers presque un siècle de critique française, de vous avoir fait franchir sans relais aucun les étapes de la notoriété de Dickens parmi nous. Ces étapes, je veux dire les aspects successifs sous lesquels Dickens est apparu à la France, sont au nombre de quatre. De 1838, date de la première traduction de Pickwick, à 1855, Dickens est pour nous, uniquement, le peintre des classes populaires, même vulgaires, le « démocratiseur » de l’Angleterre, selon le mot d’un ambassadeur d'Autriche à Paris (2), qui a haussé à la dignité artistique toute une classe ignorée, jugée même jusqu'alors méprisable, ce dont notre critique, encore foncièrement conservatrice, ne laisse pas de s'inquiéter beaucoup. De 1856, date de l’article fameux de Taine, à 1870 environ, Dickens est étudié au double point de vue de la psychologie expérimentale d’une part, de la pitié humanitaire de l’autre, d’où la double formule de Taine définissant Dickens une sensibilité souffrante et, à la fois, un cœur infiniment bon. De 1870 à 1910, sous le régime de la troisième République bourgeoise, on apprécie surtout en Dickens son caractère honnête, ses démonstrations de bonté, sa peinture des sentiments familiaux, sources de l’altruisme social, la chasteté innocente de ses récits qu’on peut laisser entre toutes les mains, et qui deviennent, à la lettre, des livres de famille. Depuis le centenaire de 1912 enfin, c’est l’élément comique et fantastique ensemble chez Dickens qui a retenu notre attention, les leçons d’optimisme allègre qu’il nous donne, cette vitalité

étonnante qui lui est propre, et qui fait de lui, en même temps qu’un conteur merveilleux, un si vigoureux poète.

Mais de quelque côté que nous l’ayons abordé, depuis un siècle bientôt, nous n’avons fait que nous rapprocher de Dickens toujours davantage, au point que son œuvre s’est intégrée, pour ainsi dire, au trésor littéraire de notre langue française, Ce qu'écrivait de lui un de vos propres critiques, à savoir qu’il «a pénétré dans votre vie quotidienne plus que n’a fait aucun autre écrivain de son temps » (1), la critique française l’a, à mainte reprise, fait observer presque pareillement en ce qui nous concerne, De sorte que je serais bien tenté de voir, dans cette horreur dela souffrance humaine, dans cette préoccupation surtout du bonheur du plus grand nombre, qui est comme la flamme du roman de Dickens, un des traits aussi qui rapprochent le plus nos deux civilisations, l’anglaise et la française, également pénétrées, l’une comme l’autre, de cette vérité généreuse que tous les hommes étant solidaires, tous ont le même devoir de s’unir et de s’entr’aider. Si nous admirons Dickens, et si nous l’aimons plus encore, c’est parce qu’il est demeuré, pour tant d’entre nous, l’ami de notre enfance. Mais c'est en outre parce que «son bienveillant génie fait mieux que nous ravir en rêverie. Il rend meilleur. Ii insinue en nous des tendresses qui durent » (2).

LE ROMAN DE DICKENS ET LE NATURALISME FRANÇAIS

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