VI. La renaissance de l'esclavage
i" L'Islamisme et la renaissance de l'esclavage. — Il semble que l'histoire de la servitude à l'époque chrétienne devrait s'arrêter là. Par les efforts persévérants de l'Eglise et par le progrès des mœurs dû à ces efforts, l'esclavage persomel a partout disparu dès le commencement du moyen âge; si le servage a duré plus longtemps, il est à remarquer d'abord que cet assujettissement de l'homme à la terre s'est surtout prolongé dans les pays qui rompirent aA'ec le catholicisme, ensuite qu'il diffère trop profondément de l'esclavage pour qu'on puisse confondre avec celui-ci un état social défectueux sans doute, mais cependant compatible avec le droit naturel et avec la morale chrétienne.
Mais c'est une des douloureuses surprises de l'histoire de voir l'esclavage personnel renaître à l'heure même où on pouvait le croire détruit pour toujours. Cette renaissance ne fera, du reste, que corroborer nos précédentes observations, en montrant que tout échec subi par le christianisme, soit dans les faits soit dans les mceurs, se traduit presque inévitablement par un échec de la lil)erté des faibles. Celle-ci fut de nouveau mise en péril parla victoire de l'Islamisme, par son éta])Iissement sur trois côtés de la Méditerranée, et aussi par l'inlluence passagère que l'exemple des musulmans et les rapports soit de guerre soit de commerce, étal)lis dès lors entre eux «l les chrétiens, eurent sur les mœurs de ces derniers. Partout où sont victorieuses les armes des inlidèles, de nomlircux chrétiens toml)ent en esclavage: non seulement des coml)atlanls que la victoire, selon les idées du temps, mettait à la discrétion des vain- (jueurs, mais même des populations entières. C'est ainsi <]u'ai)rès la prise de Carlhagc, en (jg5, tous les liabilaoïts qui n'avaient pu s'embar<iiier devinrent la jircvie des marchands d'esclaves. Six siècles plus tard, le même fait se reproduit à la prise d'Antioche par Bibars: 8.000 hal)ilanls de cetteville sont enchaînés, [)our être conduits sur les marcIiés de l'Egypte. D'esclaves chrétiens se recrutent, dans ce pays, la ter-
rible milice des mameluks, et, en Syrie, celle des janissaires. Après la prise de Constantinople, en ilib'i, une partie de la population, réfugiée dans Sainte-Sophie, est vendue comme esclave. Pendant les huit siècles de croisades qu'il fallut à l'Espagne pour rejeter à la mer les conquérants arabes, des faits analogues se reproduisent souvent : nous Aoyons encore, à la lin du xiv' siècle, quand la domination arabe est déjà fort réduite, un roi de Grenade ravageant les petites villes de l'Andalousie et emmenant des milliers de captifs chrétiens. Encore en i5/|3, Reggio, dans les Calabres, est prise par Barberousse, et tous ses habitants emmenés en captivité, incolis omnibus seciim captivis abductis (Pas- TOR, Gescliichte der Papste, t. V, 1909, p. 49G).
On ne s'étonnera pas que, dans lespajs en contact fréquent et prolongé avec les musulmans, les chrétiens aient suivi ces exemples. Dans les Etats éphémères fondés en Orient par les croisés, et où ils importèrent le servage, celui-ci fut beaucoup plus rigoureux qu'en Occident, parce qu'il s'exerçait principalement sur des inlidèles (voir Beugnot, Mémoire sur le régime des terres fondées en Syrie par les Francs, dans Bibl. de V Ecole des Chartes, i854, p. 4'ï et suiv.). Mais ailleurs c'est la servitude personnelle qui se rétablit par imitation et par représailles. En Espagne, les chrétiens vainqueurs réduisaient à leur tour leurs ennemis en esclavage, non seulement des belligérants Aaincus et épargnés, mais encore des créatures inoffensives, toml)ées dans leurs mains sans avoir combattu. Après leurs victoires en Andalousie, Ferdinand et Isabelle envoient au pape Innocent VIII cent prisonniers maures, que celui-ci, après les avoir convertis, enrôla dans sa garde ; mais ils envoient aussi à la reine de Naples et à la reine de Portugal un certain nombre de belles captives (voir Rossevv-Saixt-Hilaire, Histoire d'Espagne, t. V, p. 490). Ainsi rétabli en Espagne par les victoires sur les musulmans, l'esclavage s'y perpétua par des moyens moins excusables. De mèuie que des corsaires arabes écumaient les côtes de la Méditerranée pour ramener dans leurs repaires d'Afrique des chrétiens captivés en mer ou enlevés sur les rivages, on vit des navigateurs catalans, majorquais, portugais, marchands ou pirates, importer en Espagne et en Portugal des esclaves nègres et canariens. Cervantes, dans une de ses Novcllas ejemplares, parle d'un Espagnol possédant quatre esclaves blanches et deux négresses. On poussa quelquefois la barbarie jusqu'à marquer les esclaves au visage. Disons cependant qu'en Espagne les vrais chrétiens, comme Alfonse Sanchez de Cepeda, le père de sainte Thérèse, refusaient, à la même époque, de posséder des esclaves. Et ajoutons que ceux-ci n'étaient pas toujours mal traités, témoin la louchante histoire de Juan de Pareja, l'esclave du peintre Vélasquez, qui, travaillant en cacliette, devint lui-même un artiste d'un si grand talent qu'à la vue d'un de ses tableaux le roi Philippe IV l'airranchit: Juan n'en resta pas moins, par allection, au service de Vélasquez et, après la mort de celui-ci, continua de servir sa veuve. En 1628, un édit de Philippe IV obligea tous les esclaves à embrasser le christianisme, mesure contraire sans doute à la liberté de conscience et à l'enseigiieuicnt catholique (voir plus haut, V, 2), mais qui, en établissant de force l'unité clirétienne. lit disparaître un des motifs sur lesquels s'appuyaient beaucoup de gens pour maintenir en servitude les inlidèles. La dernière allusion à l'esclavage est dans un édit de Pliilip])!- V. en 1712, qui, expulsant d'Espagne le peu de Maures qui y restaient, excepte de cette mesure ceux cpii servaient comme esclaves. Même situation en Italie. Cette péninsule n'eul pas.
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comme l'Espagne, à chasser de son sol les musulmans ; mais,par ses ports de l'Adriatique et de laMéditerranée, elle entretint avec eux des rapports continuels. Rapports de guerre d'abord : aussi sur ses galères, celles du Pape et des chevaliers de Malte comme celles de Gênes et de Venise, rament des esclaves turcs, dont la capture ne se lait pas toujours sans de graves abus (voir JuRiE.N DE LA Gravière, La fui d'iitie grande marine, dans Revue des Deux Mondes, i"nov. i884, p. 63-64). Gènes et Venise sont, au moyen âge, les deux grandes puissances maritimes de l'Europe. Elles prêtent aux croisades l'aide de leurs vaisseaux, mais bientôt l'esprit de lucre affaiblit dans ces cupides républiques l'esprit chrétien, elles se préoccupent de faire en Orient le commerce plus que la guerre, et parmi les marchandises qu'elles importent dans la péninsule italienne figurent les esclaves non seulement sarrasins, mais tartares, russes, circassiens, arméniens, mingréliens, bosniaques. Oublieuse de tous les devoirs d'une nation chrétienne, Venise en vend non seulement à ses compatriotes, mais encore aux Maures d'Afrique et d'Espagne. La servitude personnelle rentre ainsi dans les mœurs, à l'époque même où, en Italie, disparait le servage rural. Dante (Piirgat., xx,8o) parle des esclaves vendus par les corsaires. Non seulement dans les villes maritimes, comme Venise, Gènes, les ports du rojaume de Naples, mais dans les cités de l'intérieur, telles que Milan, Florence, Rome même, on rencontre des esclaves.
L'esclavage avait, cependant, à peu près disparu à Rome dès le commencement du xvi' siècle : lorsque Paul lil monta sur le trône ponliûcal en i534, il constata que « dans celte Aille, qui est la tête de l'Eglise après avoir été la tête du monde, le dur joug de la servitude a été complètement éteint par respect pour la religion chrétienne », ob reyerentiam christianae religlonis asperiim servitutis jugiim penitus extinctuni. Une des causes de cette extinction fut le privilège .traditionnel dont jouissaient les Conservateurs de Rome de déclarer libres les esclaves qui venaient le leur demander. Le premier soin de Paul III fut. en i535, de renouveler et de coniirmer ce privilège. Cependant les guerres contre les Turcs, qui durèrent pendant la plus grande partie de son pontilicat, jetèrent sur les marchés italiens de nombreux prisonniers : le peuple de Rome s'émut de ne pouvoir profiter de ces occasions de recruter à vil prix des serviteurs. Les Conservateurs se firent ses interprètes, et demandèrent au Pape le retrait total ou partiel de leur j)rivilège. Paul III avait déjà à cette époque, par des actes dont nous parlerons dans un autre chapitre (voir plus bas, VI, 3), condamné à plusieurs reprises l'esclavage : il ne répondit pas à cette demande. Une seconde délibération, plus pressante, fut prise en avril i548 par les représentants de la commune de Rome : cette fois Paul III céda, non sans hésitation (8 novembre i548), et, le 12 janvier i549, les Conservateurs publièrent un hando permettant aux Romains la libre possession des esclaves. Le grand nombre des prisonniers turcs faits cette même année par le capitaine Carlo Sforza amena une recrudescence de l'esclavage à Rome. Mais dès la première année de son pontificat, i566, saint Pie V rétablit, en faveur de tous les esclaves qui auraient reçu le baptême, l'obligation pour les Conservateurs de les faire libres et citoyens romains. Un autre édit du même pape, en i5';o, interdit de réduire en esclavage et particulièrement de faire ramer sur les galères papales les sujets chrétiens des Turcs qui auraient été faits prisonniers. L'esclavage ne cessa pas à Rome dès le pontificat de Pie V, car, jusqu'au xviii' siècle, on peut citer des ordonnances de ses successeurs aj'ant pour but de le réglementer et de le modérer. Mais il était.
en réalité, frappé de mort, puisqu'il suffisait à un esclave de montrer à l'un des Conservateurs son certificat de baptême pour que celui-ci dût lui poser la main sur la tète en disant : Esto liber.
Deux traits caractérisent lesclavage italien' au moyen âge et à l'époque de la Renaissance. Le premier est le petit nombre des esclaves. Une statistique montre à Gênes, en i468, 1.188 maîtres possédant enseml)le i.5i 8 esclaves. Dans les pièces de jirocédure ou dans les contrats où il est parlé d'esclaves, se trouve presque toujours en Italie cette mention : « l'esclave », comme s'il était admis que, sauf exception, un même maître n'en possédât qu'un. Le second trait est celui-ci : il y a parmi les esclaves beaucoup plus de femmes que d'hommes. Dans la statistique génoise citée plus havit, sur les i.5i8 esclaves on compte 63 hommes seulement. C'étaient, en réalité, des servantes stables et à bon marché que recherchaient les ménages italiens. Leurs mœiu-s étaient fort exposées, comme celles de toutes les personnes qui ne sont x)as libres : les lois, cependant, veillaient sur elles et punissaient avec sévérité les ravisseurs ou les séducteurs. Quant à leur condition juridique, elle ne différait guère, en théorie, de celle que faisait aux esclaves le droit romain : en fait elle paraît, sauf exception, avoir été assez douce, ressemblant beaucoup à la condition des domestiques indigènes. L'esprit chrétien, subsistant même dans cette renaissance païenne de la serA itude, rend fréquents les testaments dans lesquels on fait des legs en faveur des esclaves, plus fréquents encore ceux par lesquels on leur donne la liberté. On a vu qu'à Rome celle-ci était devenue de droit après le baptême.
L'esclavage dura en Italie jusqu'à la fin du xvii* siècle. On cite des ventes d'esclaves à Gênes en 1629, i638, 16^7, 1677. Aussi peut-on croire que Molière n'a pas tout inventé, quand il montre des esclaves turcs, maures, mauresques, une esclave grecque, et même une esclave italienne vendue par des corsaires, dans l'Etourdi, dont la scène se passe à Messine en i653, et dans le Sicilien, dont la scène se passe dans la même ville en 1667. (Sur l'esclavage italien, voir CiBRARio, Délia Schiavitù e del Servaggio, 1869. BoNGHi, Le Schiavi orientali in Italia. dans JS'uovu Antologia, t. II, 1868; Giorgi, Paolo lll e la Schiavifù in Borna nelsecolo XVI. 1S79; Zanelli, Ae Schiave orientali a Firenze nei secoli XIV eXV, i885; Brandi, Il Papato e la Schiavitii, 1903; Verga, Per la Storia degli schiavi orientali in Milano, dans Archivio Storico Lombardo, sept. 1906; Rodocanachi, Les Institutions communales de Home sous la Papauté, 1901; Les esclaves en Italie du xiii^ au xvi'' siècle, dans Bévue des Questions historiques, ayril 1906; Pastor, Geschichte des Pâpste, t. V, 1909, p. 721.)
2* Les ordres religieux et l'esclavage. — Il y avait des esclaves chrétiens dans tous les pays musulmans. Mais c'est surtout quand l'Afrique du Nord eut été entièrement conquise, et quand eut succombé Constantinople, que fut menacée la lil)erté des riverains de la Méditerranée, et même des riverains de toutes les eaux chrétiennes. L'Egypte, Tripoli, Tunis, Alger, le Maroc, étaient remplis d'esclaves. Les chrétiens s'occupèrent activement de la délivrance de ces frères captifs. En Espagne, des hommes d'élite, formant un corps moitié religieux moitié militaire, sont chargés de racheter les captifs des Sarrasins. Une pensée analogue n'est pas étrangère au projet de voyage de saint François d'Assise en Afrique. Les dominicains et les franciscains vont dans ces régions visiter les chrétiens esclaves. Leur délivrance est, non moins que celle des Lieux Saints, le but des deux croisades de saint Louis, et le traité signé après sa mort par Philippe
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leHarili et l'émir de Tunis garantit la liberté du culte aux chrétiens, libres et esclaves, résidant en Afrique. Mais le xiii' siècle vit plus encore : la création dordres religieux spécialement consacrés à la rédemption des esclaves.
Uun de ces ordres, celui des Trixitaires, fut fondé en 1198 par saint Jeax de Matha. sur les conseils de Termite saint Félix de Valois, et approuvé par le pape Ixxocent III. Il avait alors deux maisons, et. dans une première campagne au Maroc, racheta 186 esclaves : au xvi"^ siècle, il comptait plus de 3oo maisons en France, en Espagne, en Angleterre. en Ecosse, et le nombre de ses rachats était incalculable. Au xvi* et au xvii' siècle, des Trinitaires espagnols fondent à Alger plusieurs liôpitaux pour les esclaves malades, un Trinitaire construit, en 1719, un hôpital d'esclaves à Tunis. Bien que le relâchement se soit introduit dans l'ordre, et que même pendant plusieurs années du xvii' siècle il ait interrompu ses « rédemptions ». on a calculé que. dej^uis sa fondation jusqu'en 178-. il rendit la liberté à 900.000 esclaves détenus dans les pays barbaresques.
L'ordre de Notre-Dame de la Mercy. fondé au XIII* siècle à Barcelone par un autre Français, saint Pierre Nolasque. et approuvé par Hoxorius III, puis par Grj^goire IX. donna ses premiers soins aux Espagnols captifs dans les royaumes arabes de Valence et de Grenade. Plus tard il étendit aux autres pays musulmans ses travaux apostoliques. L'ordre de la Mercy se recruta bientôt en France autant qu'en Espagne. Tout en gardant son siège principal dans ce dernier pays, il eut en France un vicaire général, qui dirigeait la rédemption des captifs français. Au xvii' siècle, l'ordre fut en grande faveur près de Louis XIII. qui ordonne aux évêcpies de lever des aumônes dans tout le royaume au prolit de ses rédemptions. Les Annales de l'ordre de la Mercj- ont été tenues de 121 8 à 1682 : pendant ces quatre siècles il racheta 490-736 esclaves. Aux trois vœux ordinaires, son fondateur en avait ajouté un quatrième, que devaient faire tous ses membres : demeurer en otage aux mains des infidèles, si cela est nécessaire pour la délivrance ou le salut des esclaves chrétiens : Et in Saracenorum pntestate manebo. si necesse fuerit in redemptionem Cliristi fideliiivi. Beaucoup de Pères de la Mercy accomplirent à la lettre ce voeu, et plusieurs mêmes trouvèrent dans son accomplissement la couronne du martyre. Entraînés par leur exemple, des chrétiens étrangers à l'onb'e les imitèrent : on cite un évèqiie espagnol, captif en Afrique, qui deux fois employa à raclieter d'autres prisonniers l'argent que son diocèse lui avait envoyé pour sa rançon, et se décida enlin à demeurer esclave toute sa \"ie, alin d'assister et de soutenir d'autres esclaves en danger de perdre leur foi.
Ce danger était réel, car les musulmans d'Afrique étaient animés tl'un grand esprit de prosélytisme. Ils employaient pour attirer les esclaves à la loi de Mahomet tous les moyens, depuis les traitements les plus barbares jusqu'aux attraits les plus puissants : on en vit promettre la main de leur lille à un captif s'il voulait altjurer. Cervantes, qui avait été lui-même esclave à Alger, montre, dans une scène navrante d'une de ses comédies (L'I Tratto del Arget). une famille espagnole exi)()sée sur le marché d'Alger. Le père, la mère, les deux enfants exhalent, avec les accents les plus pathétiques, leur douleur à la pensée des ventes (jui \ont lcsséi>arer. Les parents se préoccupent avant tout de l'àme de leurs llls : 0 Prometsmoi, dit le père à l'un d'eux, que ni menaces, ni promesses, ni présents, ni le fouet, ni les coups ne viendront à bout de te convertir, et que tous les trésors
du monde ne t'empêcheront pas de mourir dans le Christ plutôt que d embrasser la foi de ces Maures. » Beaucoup de chrétiens esclaves demeurèrent tidèles non seulement jusqu'à la soulTrance, mais même juscpi'à la mort. On vit se reproduire, à Alger ou à Tunis, les scènes de la primitive Eglise. Des homnu's. des femmes, des enfants sacrifient leur vie plutôt que de renier Jésus-Christ. Les uns meurent sous la bastonnade; d'autres souffrent des tourments encore plus horribles. Une femme est foulée aux pieds et a les mamelles crevées. Un petit garçon de treize ans. originaire de Marseille, reçoit plus de mille coups de bâton, on lui déchire la chair d'un bras « comme on ferait une carbonnatle pour la mettre dans le gril ». et on allait lui donner quatre cents autres coups de bâton, si un missionnaire ne l'eût racheté. Un mousse de Saint-Tropez, âgé de quinze ans, est suspendu par les pieds, on lui donne la bastonnade en le sommant d'abjurer, on lui arraciie les ongles des orteils et on lui coule de la cire fondue sur la plante des pieds, sansvaincre sa résistance. Un jeune homme de vingt-et-un ans. dont les menaces et les promesses avaient fait un renégat, se repent, renonce publiquement à la religion de Mahomet, et est brûlé vif. Comme aux premiers siècles encore, des chrétiens esclaves périssent tout ensemble pour la foi et la chasteté. Après avoir résisté pendant un an aux sollicitations d'une impudique patronne, « etreçuplus de cinq cents coups de bâton pour les faux rapports que faisait cette louve ». un esclave de vingt ans est conduit au supplice. Un autre, sollicité par son maître de commettre un acte honteux, puis sur son refus calomnié par celui-ci, meurt par le feu.
Il y avait donc à faire autre chose encore que de racheter les esclaves : c'est ce que vit saint Vixcext de Pall, qui. pris en i6o5 par des corsaires, était demeuré deux ans esclave à Tunis. Il avait connu de près les misères physiques et morales de ces malheureux : les uns contraints de ramer sur les galères musulmanes, dont l'équipage se composait souvent de plusieurs centaines d'esclaves chrétiens, — les autres, que l'on traitait comme des forçats, travaillant presque nus, et la nuit enchaînés dans les bagnes. — les autres exposés nus au marché pour être achetés par des particuliers qui les employaient soit au service domestique soit aux travaux des champs. Dans la foule qui peinait ainsi, il n'y avait pas seulement des laïques de tout sexe et de tout âge; nombreux aussi étaient les prêtres, les religieux, le* religieuses, trop souvent exposés à perdre l'esprit ou les mœurs de leur état. Aussi lorsque, en 1642, Louis XIII. qui avait grande pitié des esclaves chrétiens, lit appel en leur faveur à la charité de saint Vincent de Paul, celui-ci n'hésita pas à envojer dans les pays barbaresques des prêtres de la congrégation delà Mission fondée par lui quelques années auparavant. Ils y devaient concourir, avec les deux ordres déjà existant s, au radiât des esclaves, mais ils devaient, de plus, y demeurer « pour assister à toute heure, corporellement et spirituellement, ces pauvres esclaves, pour courir incessamment à tous leurs besoins, enlin pour être toujours là prêts à leur prêter la main et à leur rendre toute sorte d'assistance et de consolations dans leurs plus grandes atllictions et misères ». Aidés par les consuls français, dont plusieurs furent d'admirables chrétiens, quelquefois même investis, quoique prêtres, des fonctions consulaires, ces missionnaires lirent des prodiges; ils gagnèrent par leur charité, et aussi par la prudente réserve rjue leur a\ait recommandée leur supérieur, le respect des musulmans, et purent, sans trop d'obstacles, célébrer le ser^ ice di\in dans les ^ ingt-cinq bagnes d'Alger, de Tunis et de Bizerte, administrer
les sacrements aux forçats chrétiens, prêcher des retraites à bord des galères, évangéliser les travailleurs des campagnes, réconcilier avec l'Eglise des renégats, secourir des enfants dont la foi était menacée ou des fennues qui luttaient pour échapper à la servitude honteuse du harem, obtenir un traitement plus digne pour les prêtres ou les religieux esclaves, organiser un service de correspondance entre les captifs et leurs familles, soigner au péril de leur vie les esclaves atteints de maladies contagieuses : plusieurs prêtres de la mission moururent à Tunis et à Alger en assistant les pestiférés. Ils furent ainsi de véritables pères pour les cinq ou six mille chrétiens de toute nation alors esclaves à Tunis et les A'ingt mille chrétiens alors esclaves à Alger. De 1642, époque de leur installation en pays barbaresquc, jusqu'à la mort de saint Vincent de Paul, en 1C60, ils dépensèrent, tant pour le rachat de 1.200 esclaves que pour le soulagement de ceux qui demeuraient en captivité, près de 1.200.000 livres, Mais combien ils furent récompensés par leurs succès apostoliques! Ils avaient formé l'àme de la plupart des esclaves martyrs dont nous avons parlé ; et, dans la masse de la population servile, où beaucoup, jusque là abandonnés, conduits par le désespoir à l'incrédulité et à l'immoralité, avaient vécu éloignés des sacrements depuis dix ou vingt années, ils opérèrent un relèvement moral, répandirent des sentiments de délicatesse, de dévouement, de désintéressement, d'oubli de soi-même, dont on jugera par le trait suivant : en 1657, les esclaves d'Alger se cotisèrent, et sacrifièrent leur modeste pécule, l'argent amassé pièce à pièce en vue de leur rachat futur, pour payer la rançon du consul de France qui venait d'être jeté en prison.
Parallèlement aux eftbrls des missionnaires, les gouvernements essayèrent à plusieurs reprises d'anéantir les nids de pii'ates posés sur la côte africaine de la Méditerranée, et de délivrer les esclaves chrétiens qui y gémissaient. Oran fut prise par les Espagnols, sous Ferdinand le Catholique, en iSog (l'armée était conduite par le cardinal Ximénès), Tunis en i535 par Charles-Qlixt en personne, qui y délivra vingt mille esclaves chrétiens. La guerre entreprise contre les Turcs par l'Espagne, Venise et le Pape, et qui se termina en 1571 par la victoire de Lépante, n'avait pas seulement pour but, écrit Pie V, d'écarter de la chrétienté le péril d'invasion, mais encore « de rendre à la liberté et à l'exercice de leur religion les milliers de chrétiens qui gémissaient sous la plus dure servitude ), plurima millia christ'anonim quae suh dura tyvanuide servilein ac miserahilem vitaiu diicunt. Sous Louis XIV, du Quesne battit la flotte de Tripoli en 1682, et bombarda Alger en i682et 1 683, Tourville bombarda de nouveau Alger en 1 688. Ces expéditions, et d'autres encore, menées par l'Espagne, par l'Angleterre, par les Etats-Unis, aboutirent à des conquêtes passagères, à la délivrance d'esclaves, à des traités presque aussi tôt violés que conclus. Si glorieuses qu'elles aient été, elles produisirent des fruits moins abondants et surtout moins durables que les paciiîques victoires des missionnaires. « Le résultat de toutes les armadas de rEsi)agne, de tous les bombardements de nos amiraux, — écrit un historien protestant, — n'égale pas l'effet moral produit l>ar le ministère de consolation, de paix, d'abnégation allant jusqu'au sacrilice de la liberté et de'^la vie, exercé par les humbles (ils de saint Jean de Matha, de saint Pierre Xolasque et de saint Vincent de Paul. Mieux que par le fracas de l'artillerie, mieux même que par des foudres d'éloquence, ils ont fait bénir le nom de leur divin Maître par leur Aertu sans tache et par leur charité sans borne. » (G, Boxet-
Maury, /"/Yi/ice, Christianisme et civilisation, p. i42.) C'est cette charité qui vida peu à peu les bagnes des villes musulmanes : aussi quand Alger succomba enfin, en i83o. devant la dernière expédition française, elle ne contenait plus que 122 esclaves. (V'oir Le Miroir de la charité chrétienne ou relation du voyage que les religieux de l'ordre de la Mercy du royaume de France ont fait l'année dernière en la villed' Alger..., par l'un des Pères rédempteurs du même ordre (le P. Auvry), Aix, 1662; Abelly, Vie de saint Vincent de Paul. éd. i836, t. I, p. 22-3i ; t. V, p. 35-i 12; Les Lettres de saint Vincent de Paul, 1882; Conférences de saint Vincent de Paul, 1882; Deslandres, L'Ordre des Trinitaires pour le rachat des captifs, 1908; G. DuBOSc, Liouen et le Maroc, dans La Normandie, octobre 1907 ; G. Bonet-Maury, France, Christianisme et Civilisation^ 1907.)
VIL LÉ'esclavage moderne
1° La traite des nègres. — Les découvertes géographiques et les expéditions maritimes de la seconde moitié du xv'' siècle furent l'origine de la traite et de cette funeste extension de l'esclavage qui, chassé de l'Ancien Monde, s'étendit pendant quatre siècles sur le Nouveau.
Une pensée de foi avait d'abord inspiré dans ses entreprises africaines le Portugal, qui voulait implanter le christianisme dans les Açores, aux îles du Cap Vert, et détruire à Ccnla et à Tanger la puissance de l'Islam. Mais leurs descentes sur la côte occidentale de l'Afrique mirent les Portugais en présence de la race noire. En i442, le Portugal s'établit en Guinée. Dès lors se développa l'importation des noirs en Europe.
La découverte du Nouveau Monde par les Espagnols en 1492, leur établissement dans les îles et sur le continent de l'Amérique, donnèrent à cette importation une direction nouA elle. La recherche de l'or, puis, dans les régions moins aurifères, la culture du sucre, du tabac et d'autres plantes exotiques, nécessitèrent l'emploi de la main-d'œuvre indigène, et furent pour les habitants de ce qu'on appelait alors les Indes occidentales, l'occasion d'une intolérable oppression. Quelques Indiens avaient été transportés en Europe pour y servir comme esclaA'es ; mais le plus grand nombre fut astreint surplace à un travail forcé au profit des conquérants. Bien qu'Isabelle la catholique, en i5o2, et son mari Ferdinand, en i5i2, n'aient permis de réduire en esclaA-age que les seuls cannibales, parce qu'ils seront ainsi « plus aisément convertis et attachés à notre sainte foi catholique >\ la même tyrannie s'étendait, en fait, sur tous sans distinction. Vainement les Dominicains établis à Saint-Domingue allaient-ils jusqu'à refuser l'absolution à quiconque retiendrait des Indiens en esclavage, le sort de ceux-ci ne s'améliorait pas, et le ti'aA'ail qui leur était imposé décimait des populations naturellement indolentes, sans procurer à leurs maîtres le profit espéré. C'est alors que vint la pensée d'importer dans le Nouveau Monde des travailleurs nègres, dont un seul, disait-on, valait quatre Indiens.
On a rendu responsables de cette pensée les religieux qui s'étaient dévoués au salut spirituel et temporel des Indiens. Les Dominicains l'auraient suggérée dès i5ii, et celui qu'on a appelé l'Apôtre des Indes, l'intrépide et charitable Las Casas, y aurait insisté en 1617. Quand même un zèle trop partial leur aurait dicté un aussi funeste conseil, on ne saurait voir dans ces défenseurs imprudents de la liberté des Indiens les instigateurs de la traite. II s'agissait pour eux non d'arracher à leurs foyers les
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indigènes africains, mais de faire venir ceux que le conjoierce si malheureusement inau<;uré par les Portugais avait déjà transportés en Espagne (voir Aimes, A Histin-y of Shiyer\y in Cuba, 1907, p. 7). Le rôle même attribué à Las Casas (Robertsox, Ilist. de l'Anu'iiqae, trad. franc., t. I, 1S29, \). 290; Hkfi'xk, Le Cardinal Ximi'nès,\.vm\. franc., iS56, p. 4o8) a été contesté (Grégoire, Méni. de l Acad. des sciences morales et politiques, t. IV; Dœllinger, Ilist. eccl., t. III, § 160, p. 197; A. Cocui.v, L'AI/olition de Vesclayage, 1861, t. I, p. 286); s'il l'eut vraiment, il s'en repentit presque aussitôt (Helps, The Life of Las Casas, 1868, p. xui), car on le voit, en i5i 8, présenter un projet de colonisation des îles américaines, dans lequel l'importation des noirs n'a aucune place, et qui semble même l'exclure (Robertsox, ouvr. cit., t. I, p. agi-So/J).
Quoi qu'il en soit, soumise d'abord au cardinal XiMÉ.NÈs, régent de Castille après la mort de Ferdinand, la proposition d'importer les noirs en Amérique avait été rejetée avec indignation par ce grand homme d'Etat et d'Eglise, qui refusait d'admettre qu'il y eût une race née pour la servitude (Héfélé, Le Cardinal Ximénès,Y>. 4o8). Mais, ayant pris le gouvernement, Charles Quint, après bien des hésitations, autorisa en i5i7 un premier envoi en Amérique de 4-000 Africains, accordant le privilège de cette importation à un Flamand, qui le vendit à des marchands génois. Depuis lors se multiplièrent les asientos, traités ou contrats du gouvernement espagnol avec divers particuliers ou diverses compagnies pour fournir d'esclaves noirs ses possessions d'outremer. Au xvi* siècle, ces traités sont conclus par l'Espagne avec ses nationaux, au xvii' surtout avec des Portugais; de 1702 a 1712 une Compagnie française, autorisée par Louis XIV, en oljlient le privilège; de 1713 à 173/1, c'est la couronne d'Angleterre qui traite directement avec la couronne d'Espagne pour la fourniture des nègres. Toutes les nations, catholiques ou protestantes, recourent à la traite dans l'intérêt de leurs propres colonies ou, comme on l'a vu. pour le service, moyennant un gros profit, de colonies étrangères. C'est par milliers que jusqu'à la lin du xviii' siècle les noirs enlevés ou achetés en Afrique furent transportés dans les îles ou sur le continent de l'Amérique. De toutes les nations qui se déshonorèrent ainsi par la traite, la plus âpre et la plus impitoyable fut l'Angleterre. On peut signaler chez les autres quelque hésitation : Louis XIII, si l'on en croit Montesquieu {Esprit des Lois, xv, 4), ne permit le commerce des noirs que « quand on lui eut bien mis dans l'esprit que c'était la voie la plus sîire pour les convertir ^ ; l'Espagne, après la condamnation de l'esclavage en 1639 par le pape Urbain VIII, semble avoir renoncé \)o\\v quelque temps à fairedirectemenl la traile(.\i.MEs, A IlistoryofSlavery in Cuba, p. 17, 19), montra toujours une tendance à la limiter (ihid., p. 3i, 3'(, 4', 43, 4'i. ^91 61), et fut longtemps sans posséder de comi)toir en Afrique pour le commerce des nègres (ihid., p. 26, 38). Mais depuis le règne d'Elisabeth jusqu'au commencement du dernier siècle, tous les souverains anglais interviennent pour encourager et réglementer cet horrible lraûc(BRowNLO\v, Lectures on Sla^ery and Serfdoniin Europe, p. 187-188), menacent de guerre d'autres puissances pour en assurer le monopole à leurs pays (A. CoGHiN, L.' Abolition de l'escla\a;>,e, t. II, p. 288), forcent même leurs colonies récalcitrantes à le subir {ibid., p. II). Comment, d'ailleurs, eussent-ils iiésité, quand on voit Cuumwell donner un exemjjle plus révoltant encore, en faisant, par haine polilirpie et religieuse, la traite des blancs, et en lransi)ortant aux Barbades, à la Jainaï((uc, en Virginie, pour y
travailler comme esclaves, des milliers d'Irlandais de tout âge et de tout sexe, arrachés à leur patrie ?(.S^averv in British colonies, dans Brownloav, Lectures on Slai'ery and Serfdoni in Europe, p. ig3-2o3.)
C'est seulement au commencement du xix' siècle que des hommes inspirés de l'esprit chrétien, ^^'lLBER- FOROE, Clarkson, Grenville, Scharp, Buxton, rougirent pour l'Angleterre, et s'etforcèrent de la réhabiliter en demandant l'interdiction de la traite. Au Congrès de Vienne, en i8i5, une déclaration contre la traite fut signée par l'Angleterre, l'Autriche, la Fi'ance, le Portugal, la Prusse, la Russie, l'Espagne et la Suède ; l'engagement fut renouvelé en 1818 au Congrès d'Aix-la-Chapelle, et en 1822 au Congrès de Vérone. Elle fut abolie par la France en 1817, et. peu à peu, à cause des ditlicultés pratiques d'exécution, par « toutes les grandes puissances de la chrétienté ». (Voir A. CocHiN, L'Abolition de l'esclavage, t. 11, p. 291-296.)
1" L'esclavage moderne. — La suppression de la traite n'était pas l'abolition de l'esclavage, mais seulement celle de son mode le plus cruel et le plus meurtrier de recrutement. Mais une fois la traite supprimée en partie, — car la contrebande dura toujours, — restait l'esclavage lui-mcine, <iue ni les divers Congrès ni les nombreux traités du commencement du xix' siècle n'avaient fait disparaître.
L'esclavage datait, dans les colonies françaises, de la première moitié du xvii*^ siècle : par wne conséquence inattendue, il avait même reflué surlamétropole, car deux ordonnances furent nécessaires en 1762 pour empêcher d'exporter des colonies à Paris des esclaves noirs, en violation de l'axiome qui déclarait libre tout esclave ayant touché le sol de la France. Supprimé brusquement et avec trop i)eu de souci des transitions par la Convention en 1794. l'esclavage colonial fut en 1802 rétabli par le Consulat, et ne disparut délinitivemenl qu'en 18^8. Le domaine colonial de la France, diminué par les guerres de la Révolution et de l'Empire, ne se composait plus alors que de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Réunion et de la Guyane : je ne parle pas de I Algérie, à la fois ajoutée à la France et libérée de l'esclavage par la Rojauté en i83o. On verra dans l'Introduction de l'Histoire de l'esclavage de Wallon et dans le premier volume de ['Abolition de l'esclavage d'Augustin CocHiN comment, malgré la modération naturelle au caractère français, et bien qu'ayant été au début réglementée et à certains égards moralisée par le Code noir de i685, la servitudeavait produit là ses fruits habituels d'orgueil, de paresse, de luxure, de cruauté, coriompant maîtres et esclaves. Malgré de belles et nombreuses exceptions, le clergé séculier lui-même s'amollit et se gala trop souvent à ce funeste contact; mais les travaux des congrégations, Dominicains, Carmes, Jésuites, Pères du Saint-Esi)rit, Frères de Saint-Jean de Dieu, relevèrent le niveau moral des Indiens et des noirs : c'est en partie grâce à la formation clirélienne donnée à ceux-ci par ces admirables éducateurs que le décret du Gouvernement provisoire, préparé du reste par un puissant mouvement de l'opinion puliliquc dans les dernières années de la monarcliie de i83o, put en faire des hommes libres, sans mettre en péril ni la sécurité des colons ni la prospérité matérielle des colonies. (Voir \. Cof.iiiN. t. I. p. 285-348.)
Même diminuées de la plus grande partie de l'Amérique du Nord par la fondation des Etats-Unis à la tin du xviii<^ siècle, les colonies anglaises, qui depuis cette épofpie n'ont cessé de s'accroître, représentent aujourd'iiui environ un quart du monde civilisé. Parmi ces possessions, les unes étaient, au commencement
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du siècle dernier, descolonies sans esclaves, les autres des colonies à esclaves. Ces dernières, au nombre de dix-neuf, renferiuaienl près de 800.000 noirs, propriété de moins de 100.000 blancs. Le gouvernement anglais, qui venait de faire tant d'eiTorts pour l'abolition de la traite, ne pouvait logiquement conserver l'esclavage. En 1823 et en i83i des mesures furent prises pour en préparer l'abolition, puis une loi de i834 le supprima, consacrant 5oo millions de francs à indemniser les propriétaires d'esclaves. Les délais fixés pour la libération définitive durent même, sous la pression de l'opinion publique, être abrégés, et l'œuvre d'émancipation était achevée en iSSg. «On ferait, — écrivait en i843 le duc de Bhoglie, — trop d'honneur à la philosophie, à la philanthropie de l'Angleterre, en lui assignant le premier rôle dans cette grande entreprise. Lespliilosophes, les philanthropes, ont figuré, sans doute, glorieusement au nomijre des combattants; mais c'est l'esprit religieux qui a porté le poids du jour et de la chaleur, et c'est à lui que revient, a^ant tout, l'honneur du succès. C'est la religion qui a vraiment affranchi les noirs dans les colonies anglaises. » (^Rapport de la commission instituée pour l'examen des questions relatives à l'esclavage, 1843, p. 1 17.)
L'esclavage fut supprimé en 18^8 dans les trois Antilles danoises; il l'avait été dès 18^6 dans l'île suédoise de Sainl-Barthélemy. Il résista plus longtemps dans les colonies espagnoles. Malgré toutes les prohibitions, la traite se maintint à Cuba, plus ou moins ouvertement pratiquée, jus(|u'en 1868: seule la suppression de l'esclavage, à cette date, la fit disparaître. L'esclavage à Cuba, comme dans toutes les colonies sur lesquelles s'était jadis étendue la domination espagnole, fut toujours relativement doux, comporta de larges facilités de rachat total ou partiel, et se montra plus qu'ailleurs res])ectueux de la famille de lesclave (sur ce caractère plus humain et plus moral de l'esclavage dans les colonies espagnoles, voir BoEHMER-MoNOD, f.es Jésuites, 1910, p. 1-5-1-6). Cependant, là comme ailleurs, il avait exercé sa funeste influence. Dans les colonies portugaises. Cap Vert, Basse -Guinée, Mozambique, son abolition commença vers i856, mais ne fut complète que plusieurs années après. Plus rapide fut la suppression de lesclavage dans les grandes colonies hollandaises, Java, Sumatra, Bornéo, Célèbes, les Molusques, les îles de la Sonde. Les fondateurs de cet immense empire colonial, gouverné de si loin par nn petit peuple européen, avaient d'abord travaillé à la conversion des esclaves indigènes : devenus chrétiens, un grand nombre de ceux-ci avaient été affranchis. Mais l'égoïsme reprit le dessus : on cessa de convertir les esclaves, de peur d'être amené à les émanciper. La traite, prohibée dès 1688. fut ensuite tolérée, et amena dans les îles une population noire, qui du reste ne s'y perpétua pas. Lesclavage, dans ces régions, demeura supportable ; au lieu d'y être contraints à de véritables travaux forces, les esclaves furent presque toujours employés à un service domestiqiie assez doux. Leur nombre ne cessa de décroître jusqu'en 18G0, date fixée par une loi de i854 pour l'abolition complète de l'esclavage dans les Indes néerlandaises. Mais celui-ci subsista quelques années encore, et a^ec des caractères beaucoup plus durs, dans les petites colonies de la Hollande, la Guyane et les Antilles.
Je ne dirai qu'un mot d'un des événements les plus considérables du xix' siècle, la suppression de l'esclavage dans la grande république de l'Amérique du Nord. Pour la première et la seule fois dans l'histoire du monde, c'est la guerre qui décide cette suppression. Dès 1780, les Etats-Unis se trouvaient partagés,
quant à l'esclavage, en deux moitiés à peu près égales, l'une, au nord, où il était interdit, l'autre, au sud, où il était pratiqué. La traite n'existait plus, mais la population servile se recrutait par les naissances, et, dans certains Etats, par un véritable « élevage », avec tout ce que ce mot a de bestial. Toute la politique intérieure des Etats-Unis se résume, pendant une partie du xix' siècle, dans la rivalité entre les Etats esclavagistes et les Etats abolitionnistes, les premiers subordonnant tout au maintien et au développement d'une institution que les progrès incessants des seconds leur montraient cependant inutile et même nuisible. En 18G0, lors de l'élection de Lincoln, il y avait dans l'Union dix-sept Etats libres et quinze Etats à esclaves ; ces derniers contenaient 4 millions d'esclaves noirs. Voyant la suprématie politique dont ils jouissaient depuis de longues années, en dépit de l'infériorité numérique de leur population, menacée par l'élévation d'un abolitionniste à la présidence, et jaloux avant tout de conserver « leurs institutions particulières », c'est-à-dire l'esclavage, les quinze Etats du Sud rompirent lUnion, et se déclarèrent indépendants. C'est contre leur fédération, en réalité contre l'esclavage, son vrai motif et sa principale raison d'être, qu'eut lieu la guerre longue et acharnée qui, malgré l'héroïsme, digne d'une merveilleuse cause, déployé sur les champs de bataille par les champions du Sud, se termina en 1 865 par la victoire du Xord et l'affranchissement des esclaves : victoire à laquelle prit part un prince français, et que Montaleml)ert a célébrée en des pages remplies d'un religieux enthousiasme. Ajoutons que de grandes âmes n'avaient pas attendu cette époque pour mener une lutte active contre l'esclavage : M. Washblrne a raconté, dans un livre trop peu connu, l'histoire de cet admirable Edouard Colbs, né dans TElat esclavagiste par excellence, la Virginie, qui, « sentant, dit-il. l'impossibilité d'accorder avec sa conscience et son sentiment du devoir la pensée de prendre part à l'esclavage », quitta son pays en 1819. emmenant tous ses esclaves, qui formaient les deux tiers de sa fortune, et. arrivé aux frontières de l'Etat, les affranchit, en assurant à chacun les moyens de vivre. Devenu gouverneur de l'Illinois, il se consacra tout entier à la propagande de ses idées, et mit une indomptable énergie à empêcher cet Etat de se laisser entraîner a ers l'esclavagisme (voir Washiurne, Sketch of Edivard Cotes, second governor of Illinois, and the slavery struggle of \%i?)-\?>2li, Chicago, i883; cf. le résumé que j'en ai dopné dans mes Etudes d histoire et d'archéologie. 1899. p. 344-382).
De tous les pays chrétiens, le Brésil est celui où dura le plus longtemps l'esclavage. Tous les esclaves indigènes y avaient étélibérésen 1762 ; mais la traite, pendant un siècle encore, en dépit de son abolition olhcielle, le fournit d'esclaves noirs, et, au milieu du xix' siècle, ceux-ci formaient un quart de la population, 2 millions d'hommes sur 8 millions (A.Cochi.n, L'Abolition de l'esclavage, t. II, p. 236-287). Le gouvernement désirait leur liberté, attendant ie jour où une immigration suffisante de blancs les rendrait inutiles, en peuplant de travailleurs un territoire grand comme l'Europe : sous le règne de Pedro II. on aft'ranchissait tous les ans. le jour de la fête nationale, des esclaves dans l'église en présence de l'empereur et de l'impératrice. L'effet de ces bonnes intentions se fit sentir: le recensement de 1872 constate une augmentation notable de la population, et une diminution dans le nombre des esclaves, tombé de 2 millions qu'il était encore en i852 à i. 5 10. 866 vingt ans après (Claudio Janxet, Correspondant, 25 mars 1888). Une loi de 1871 prépare l'émancipation graduelle, et assure des indemnités aux maîtres qui la
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devanceraient : l'empereur, des communes, des provinces donnent l'exemple par des affranchissements en masse. En i88.">,il n'y a plus que i.i 17.000 esclaves : une nouvelle loi déclare libres tous ceux qui ont dépassé soixante ans, et, en indemnisant les maîtres, met à leur charge la nourriture deces affranchis. En même temps, nombreux deviennent les affranchissements testamentaires inspirés par des motifs de piété : de grands propriétaires donnent, de leur vivant, les plus nobles exemples, conmie la comtesse de Nova Friblrgo, rendant libres, en 1888, mille nègres de ses plantations. Les évêques, par leurs mandements et par leiu-s discours, recommandent l'affranchissement des esclaves : ils voiulraient qu'on solennisàt ainsi le jubilé du pape Li';o>' XIII. Après avoir entendu.au commencement de 1888, un sermon de l'évéque de Rio Grande du Sud, l'assistance décide que les 9.000 esclaves que renfermait encore cette province seront affranchis avant la lin de l'année. L'élan est donné, et, le 10 mars 1888, la Chambre des députes du Brésil vote l'abolition immédiate de l'esclavage.
Il y a partout incompatibilité désonuais entre lacivilisation et celui-ci, et tout pas en avant fait dans les pays barbares par une nation civilisée devient une concpiète sur la servitude. Depuis que le protectorat français a été établi en Tunisie, un décret du bey y a svipprimé l'esclavage (1890), et depuis que la France possède Madagascar, l'esclavage n'y existe plus (189G).
3° L'Eglise et Vesclavage moderne. — Conclusion. — A quelles influences faut-il attribuer la trop lente mais aujourd'hui définitive disparition de l'esclavage dans tous les pays chrétiens? Après avoir dit que « l'esclavage des noirs s'est établi sous le règne de l'Eglise », Ernest Havet écrit en 1871 (Le Christianisme et ses origines, t. I, p. xxi): << A l'heure qu'il est, la Papauté, qui condamne si facilement et si imprudemment tant de choses, n'a pu encore se résoudre à le condamner. » Le même historien déclare que l'esclavage et bien d'autres injustices encore « ont continué tout le temps, de l'aveu de l'Eglise et dans l'Eglise », et ajoute: « La philosophie lijjre n'a régné qu'un jour, à la fin du xviii'' siècle, et elle a tout emporté presque d'un seul coup. » Il est difTicile de rassembler plus d'erreurs en moins de mots. Voyons d'abord le rôle de « la philosophie libre ». Deux écrivains seulement, au xviii" siècle, protestent contre l'esclavage, Montesquieu, avec une âpre et généreuse ironie, dans le IX' livre de l'Esprit des Lois {\'j'n8), et Rayxal dans les lourds et indigestes volumes de son Histoire philosophique et politique des étahlissements des Européens dans les deux Indes {1778); niais Montesquieu, malgré certaines apparences, ne peut être considéré comme un adAcrsaire du christianisme, dont il reconnaît hautement l'influence moralisatrice et les bienfaits sociaux, et qu'il considère comme ayant « aboli en Europe la servitude civile «; quant à Ilaynal, sa philanthropie n'est qu'un prétexte aux déclamations les jilus haincnscs contre la monarchie et la religion. On cite une lettre de Vor.TAUiE à un négrier de Nantes, par laquelle le philosophe se félicite d'avoir placé 5o.ooo livres dans soji entreprise, et, en arrachant ainsi à la mort tant de malheureux noirs, « fait à la fois une bonne affaire et une bonne action ». (Cantu, Storia uni\-ersale, 1888, t. VII. p. 182, note i3). Même si cette lettre, qui n'a pas été reproduite dans sa Correspondance, n'était ])as authcntirpu^ au moins doit-on reconnaître que Voltaire n'a jamais élevé la voix contre la traite et l'esclavage des nègres. Beaum.vhcuais, lui, a élaboré les statuts d'une nouvelle comi)agnie de marchands
de chair humaine. Mably, qui, bien qu'ayant reçu le sous-diaconat, appartient beaucoup plus à la coterie philosophique qu'à l'Eglise, dit (jue « les princes devraient permettre à leurs sujets d'acheter des esclaves en Afrique et de s'en servir en Europe». {Le Droit public de l'Europe, 1790, t. II, p. 394.) Quant aux gouvernements les plus inféodés à la « philosophie», on ne les voit prendre aucune initiative contre la servitude : ni Frédéric II, l'ami de Voltaire, ni Catherine II, l'amie de Diderot, n'ont supprimé le servage dans leurs Etats, qui sont ceux, précisément, où il se perpétuera le plus longtemps. En revanche, la suppression des Jésuites dans la seconde moitié du xviii'' siècle, œuvre collective de gouvernements asservis aux philosophes, priva de leurs meilleurs amis les Indiens et les noirs, et les mesures prises par PoMiîAL contre les autres ordres religieux qui prêchaient l'Evangile dans les vastes colonies du Portugal ruinèrent des missions qui seraient devenues des foyers de liberté. Lorsque à son tour la Révolution française chassa tous les religieux, sans faire d'exception pour les Trinitaires, les Pères de la Merci et les Lazaristes, elle arrêta du même coupla libération des esclaves dans les pays barbaresques. Le décret par lequel la Convention, en 179^, abolit l'esclavage dans les colonies françaises eut pour inspirateur Grégoire qui, malgré ses erreurs religieuses et politiques, demeura toujours un chrétien et un prêtre. Le mouvement l)eaucoup plus puissant qui amena, dans la seconde moitié du xix" siècle, la suppression de la traite, eut également pour initiateurs des chrétiens : l'abolition de l'esclavage dans l'immense empire colonial de l'Angleterre est avant tout l'œuvre de chrétiens, anglicans comme Wilberforce, catholiques comme O' Connell. La commission qui prépara, en i848, l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises avait pour président un athée, Schoelciier, mais elle avait pour secrétaire un fervent catholique. Wallon, choisi précisément à cause du beau lixve dans lequel il démontre la part prépondérante du christianisme dans l'abolition de l'esclavage antique. On vient de voir comment, au Brésil, ce sont les écrits, les prédications et les exemples des évêques qui poussèrent le plus efficacement à la suppression de l'esclavage. Quand je regarde tous ces faits, je cherche vainement le sens de la phrase d'Ernest Havet citée plus haut, et je me demande quelle fut la part de ce qu'il appelle « la philosophie libre » dans une œuvre due presque entière à des influences toutes différentes.
Très grande, au contraire, y fut la part de la Papauté. Si les premiers succès coloniaux des Portugais et leur établissement sur les côtes de l'Afrique occidentale avaient fait naître des espérances pour la conversion au christianisme des nègres de la Guinée et du Congo (voir une bulle de Nicolas V, i554, citée par Paul VioLLET. Précis de l'histoire du droit français, i884, p. 18a, note 5), les Papes ne tardèrent pas à reconnaître que, malgré l'ardeur des Franciscains à cvangéliser les noirs de leurs colonies (Pastor, I/isl. des I*apes depuis la fin du moyen âge, trad. Furcy Raynaud, t. III, 1892, p. 268), ces hardis navigateurs songeaient moins à faire des convertis que des esclaves. En même temps qu'il s'occupait du rachat des chrétiens captifs chez les Turcs {ihid.). Pie II essaya d'arrêter la traite inaugurée par les Portugais. Ecrivant, en 1462, à un évèque missionnaire qui partait poiu' la Guinée, il lui recommande la conversion des infidèles de ces lointaines régions, dénonce comme le principal obstacle à celle-ci la servitude imposée aux nègres, condamne ce crime énorme, magnum scelus, et ordonne à l'évèqne de frapper des censures ecclésiastiqnes « les scélérats qui enlèvent les néophytes
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pour les faire esclaves », nefarlos, qui neophytos in sen'itiiteni ahstrahiuit (Raynald, Annales eccles., année 1482, n^ 42). Sans doute, il n'est encore question ici que des nègres néophytes, c'est-à-dire convertis au christianisme : mais outre que ceux-ci étaient alors, dans ces régions, fort nombreux, cette assurance de la protection ecclésiastique était pour eux une invitation à se convertir et leur oifrait le moyen d'échapper ainsi aux dangers de la traite et de l'esclavage. Aux découvertes et aux conquêtes du Portugal succèdent dans une autre partie du monde celles des Espagnols : c'est à la protection des indigènes de l'Amérique, victimes de la cupidité de leurs nouveaux maîtres, que s'applique le pape Paul 111. Dans un bref du 29 mai i53^, il donne au cardinal archevêque de Tolède pleins pouvoirs pour la protection des Indiens, et déclare prendre lui-même sous sa sauvegarde leur liberté et leurs biens, même s'ils se trouvent encore en dehors de l'Eglise, frappant d'excommunication réservée au Pape ceux qui tenteraient de les dépouiller de leur propriété ou de les réduire en servitude (cité par Pastor, Gescliiclite der Papsle, t. y, p. 720). Dans une bulle du 2 juin de la même année, adressée à toute la chrétienté, il prend contre leurs opjiresseurs la défense des droits naturels des Indiens, flétrit les « instruments de Satan », les « artisans de mensonge », qui les privent de leur liberté native « et les traitent plus durement que des bêtes de somme » : il prononce la condamnation absolue de la servitude, « non seulement de celle des Indiens, mais de celle des hommes de toute race, et non seulement de ceux qui se sont convertis au christianisme, mais encore de ceux qui vivent en dehors de la foi chrétienne » : ils devront, dit le Pape, « jouir de leur liberté, rester maîtres d'eux-mêmes, et il ne sera permis à personne de les réduire en esclavage », sua libertate et dominio uti et potiri et gaiidere libère et licite passe, nec in servitutem redigi dehere. Il A-a jusqu'à « déclarer-, en vertu de son autorité apostolique, nul et sans effet tout ce qui aura été fait contrairement à cette lettre », ac quidquid secus fieri contigerit, irritum et inane... auctoritate apostolica... decernimus et declaramus, ce qui revient à annuler toute vente d'esclave (Bull, Rom., t. XIV, 1868, p. 712; cf. Cantu, Storia universale, t. Yll, 1888, p. 128). Urbain VIII, en 1689, défend « que personne, à l'avenir, ait l'audace de réduire les Indiens en esclavage, de les vendre, acheter, échanger ou donner, de les séparer de leurs épouses et de leurs fils, de les dépouiller de leurs propriétés et de leurs biens, de les conduire en d'autres lieux, de les priver en une manière quelconque de leur liberté, de les retenir en servitude, de prêter conseil ou secours, sous aucun prétexte, à quiconque agirait de la sorte, d'enseigner la légitimité d'actes semblables ou d'y coopérer >.(/?»//. Rom., t. XIV, p. 718.) En 174 1, Benoit XIV écrit aux évèques du Brésil et au roi de Portugal pour se plaindre que « des hommes se disant chrétiens oublient les sentiments de charité répandus dans nos cœurs pai" le Saint-Esprit, à ce point de réduire en esclavage les malheureux Indiens, les peuples des côtes occidentales et orientales du Brésil et des autres régions ». {Bull. Benedicti XIV, const. 38, t. I, i845, p. i23-i25.) GRi'iGoiRE XVI, en 1889, voyant que « si la traite des noirs a été en partie abolie, elle est encore exercée par un grand nombre de chrétiens », enAoie à tous les évèques du monde catholique une encyclique pour condamner une fois de plus cette infâme pratique. Il commence par raconter les efforts des premiers chrétiens pour adoucir et supprimer peu à peu l'esclavage ; puis il accuse, « avec une profonde douleur », les chrétiens modernes qui, « honteusement aveuglés par le désir d'un gain sordide, n'ont point hésité à réduire
en servitude, sur des terres éloignées, les Indiens, les noirs, et d'autres malheureuses races; ou bien à aider à cet indigne forfait, en instituant et organisant le trafic de ces infortunés ». Il rappelle les efforts de ses prédécesseurs Pie II, Paul 111, Urbain VIII, Benoît XIV i)our faire cesser la servitude, et particulièrement ceux de Pie VII, au Congrès de Vienne, pour réunir toutes les grandes puissances dans une protestation unanime contre la traite. Il renouvelle les condamnations tant de fois déjà prononcées par le Saint-Siège contre une institution quinon seulement cause aux malheureux emmenés en esclavage d'horribles souft'rances, mais encore est l'occasion de guerres incessantes qui désolent le continent noir {Acta Gregorii Papae XVI, 1901, t. II, p. 887 et sq.). Pie IX n'intervint pas directement dans la question de l'esclavage; mais en béatifiant, le 16 juin 1800, un des pkis illustres antiesclavagistes, le jésuite catalan Pierre Claver, — cet admirable religieux qui avait ajouté, en 1622, à ses vœux de profès celui de servir Dieu sa vie durant dans la personne des esclaves, et qui signait : Pierre, esclave des esclaves à toujours, — il le loua d'avoir consacré sa vie au service spirituel et temporel des nègres, et flétrit les trafiquants « qui, dans leur suprême scélératesse, avaient pour coutume d'échanger contre de l'or la vie des hommes », quibus hominum viiani aura compavare per summum nefas solemne erai{Bullarium Soc. Jesu, 1894, p. 869). Quand il reçut, en 1872, une commission de l'Association antiesclavagiste anglaise, conduite par sir Bartle Frère, qui, bien que composée de protestants, avait tenu à s'incliner sous la bénédiction du vicaire de Jésus-Christ avant d'aller au Zanzibar, Pie IX s'écria : « Il est nécessaire d'al^olir l'esclavage. Les missionnaires y travaillent partout », et recommanda à l'aide fraternelle de ceux-ci.les généreux voyageurs (Piollet, Les Missions catholiques françaises au xix'^ siècle, t. V, Afrique, 1902, p. 478). LÉON XIII eut le bonheur de voir les dernières nations chrétiennes qui avaient conservé l'esclavage y renoncer. On connaît sa belle lettre sur ce sujet, résumé plein de concision et de force de tout ce qui avait été tenté par ses prédécesseurs, adressée le 5 mai 1888 aux évèques du Brésil (Léon i s XIII P. M. Acta, t. VIII, p. 169-192). Restait encore une campagne à entreprendre. La traite continuait à dévaster l'Afrique. Depuis qu'ils en avaient perdu, du vii^ au XI* siècle, toute la partie septentrionale, devenue la proie de l'Islamisme, le reste de l'Afrique avait été pour les Européens un continent fermé. Seules ses côtes avaient été visitées par les ordres religieux pour en convertir les habitants, par les aventuriers de tous les pays pour les emmener en esclavage. Les vastes établissements des Portugais au Cap Vert, en Gambie, en Guinée, au Gabon, devinrent autant de comptoirs de traite. C'est de Sierra Leone que le trop fameux trafiquant anglais Hawkins, commandité par la reine Elisabeth, enleva de i562 à i568 plus de 60.000 esclaves. Les dénominations géographiques ont consacré ces honteux souvenirs : à la suite de la Côte d'Ivoire et de la Côte d Or se rencontre la Côte des Esclaves, et les géographes arabes ont donné au Niger le nom de Nil des Esclaves. Maintenant, la traite ne se fait plus au profit des pays chrétiens ; mais elle continue à sévir au profit des pays musulmans. L'Afrique centrale, en grande partie habitée par des populations douces, aptes à la civilisation, est dévastée par les négriers Arabes ou par des tribus guerrières à leur solde, et demeure un véritable terrain de chasse. Un missionnaire, établi sur les bords du lac de Tanganika, écrivait encore en 1889 : « Je vois passer (aujourd'hui) sous mes yeux plus de 3oo esclaves. Il n'y a pas de jour où les
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bateaux n'en embarquent pour Oujiji par cenlaine.s. » Mgr Lavigerik t vahiait à 4oo.ooo par an les infortunés « que les traitants traînent sur les marcLés, quand ils ne les laissent pas, neuf sur dix, toml)er sur les chemins, rompus de coups ou exténués de misère. » Des contrées entières avaient été dévastées par la traite, et certaines tribus, sous la menace d'un danger incessant, étaient tombées dans une misère profonde et dans une sorte de marasme intellectuel et moral. Zanzibar devint le grand marché où, de tous les points de la côte orientale, les noirs étaient rassemblés, après avoir été capturés dans l'intérieur, traînés en longues caravanes, et embarqués siu' des boutres infects. Chaque année ils y passaient à la douane, au nombre de 5o à 60 mille, et, paj'ant une piastre par tète, constituaient le revenu le plus clair du sultan. C'est de là qu'ils étaient vendus et dispersés dans la camj)agne de Zanzibar, à Pemba, aux Comores, en Arabie, en Turquie, en Perse, en Egypte, à Tripoli, au Maroc, au Siam, au Laos. Les puissances européennes, dont les diverses possessions ou zones d'influence couArent maintenant une partie du continent noir, France, Angleterre, Allemagne, Belgique, ont fait de grands eflorts pour entraver le fléau : mais pendant longtemps elles ne parvinrent que dans une mesure restreinte à l'empêcher d'exercer ses ravages jusque sur leurs propres territoires, trop vastes pour être partout surveillés. On peut affirmer que, sans la religion, ni leurs armes ni leur diplomatie ne seraient parvenues à le combattre etticacement. Mais les missionnaires, plus audacieux encore que les armées, ont pénétré partout, et planté sur tous les points du pays ravage par la traite les jalons d'une civilisation libératrice. Pères du Saint- Esprit, Oblats, Pères Blancs, Franciscains, Jésuites, prêtres des Missions de Lyon, ont, au Soudan, en Guinée, au Gabon, au Congo, racheté des esclaves et fondé des « villages de liberté » : on sait les merveilles opérées dans les pays des Grands Lacs par les Pèrfs Blancs, convertissant, c'est-à-dire arrachant à la fois au fétichisme et à l'esclavage, des royaumes entiers, et rendant leurs néophytes capables de supporter, avec un héroïsme et des sentiments renouvelés de la primitive Eglise, les plus cruelles persécutions.
Une grande figure se dresse ici à l'horizon de l'histoire, celle du cardinal Lavigerie, qui fut, dans la seconde partie du xix* siècle, le plus puissant adversaire de l'esclavage africain (voir Kleix, I.e Cardinal Lavigerie et ses œu\res d'Afrique, l' éd., 1 898). Il fonde, en 1868, la congrégation des missionnaires d'Alger, si populaires sous le nom de Pères Blancs, et dont l'action s'étend aujourd'hui jusqu'au centre de l'Afrique; il entreprend, en 1888, une tournée de conférences anliesclavagistes à travers l'Europe; il fonde à Paris, la môme année, la Société antiescla\ agiste de France ; c'est à la suite et par l'elfet de sa propagande que se réunit en 1889 la conférence de Bruxelles, d'où sort une sorte de Code international obligeant toutes les puissances ; il ouvre à Paris, en 1890, par un discours prononcé dans l'église Saint-Sulpice, en présence d'iiommes de toutes les croyances et de toutes les opinions, le Congrès antiesclavagiste, tenu par les représentants des associations de France, d'Allemagne, d'Angleterre, d'Aulriche, de Belgique, d'Italie; il preiul, par liii-mèuic et jiar ses religieux, une grande part à la création de ces « villages de liberté » dont nous avons déjà parlé, et qui, comme l'écrit un auteur prolestant, « après aAoir été de simplesasilcs d'esclaves fugi'.ifs, deviendront, avec l'aide des missionnaires, des foyers de travail agricole et de vie morale, qui portci-ont dans les pays jadis barbares les bienfaits de la civilisation ». (G. Bo-
xet-Maury, France, Christianisme et Civilisation, p. 24;.)
L'esprit pratique du cardinal Lavigerie, attentif au possible et ennemi de l'elfort inutile, ne s'était point proposé la suppression immédiate de l'esclavage domestique chez les musulmans, bien que, comme il l'a montré dans un discours prononcé à Rome en 1888, et comme il l'écrivait en 1889 au roi des Belges, cet esclavage, malgré sa douceur relative, fût quelquefois accompagné de gi-andes cruautés. Ce qu'il se proposait, c'était, comme il le dit, en 1888, dans une autre lettre à M. Keller, de faire disparaître la traite, « la chasse à l'homme à l'intérieur de l'Afrique, le transport et la vente des esclaves sur les marchés turcs », et d'effacer, comme il l'avait dit encore la même année en présentant à Léon XIII des noirs rachetés avec les ressources fournies par l'Œuvre de la Sainte Enfance, « ces routes impies qui sont tracées au voyageur par les ossements des nègres esclaves ». Le Pape auquel il parlait ainsi l'aida puissamment par l'envoi, en 1890, d'une lettre flétrissant « la cupidité de ceux qui, indignes du nom d'hommes, font, avec la cruauté et la ruse de barbares, commerce des nègres créés comme eux à l'image de Dieu et participant comme tous les autres de la nature humaine » {Leonis Xllf P. M. Acta,\. X, 1891, p. 192-196), envoi accompagné de 3oo.ooo francs. Une encyclique pontificale de la même année {ihid., p. 3 1 2-3 18) flétrit, en termes plus éloquents encore, « la peste maudite de la servitude », et ordonne que chaque année, dans toutes les églises du monde catholique, une quête sera faite le jour de l'Epiphanie en faveur de l'Œuvre anticsclavagiste. Espérons que tant d'elï'orts, parmi lesquels l'initiative catholique tient incontestablement le premier rang, finiront par fermer en Afrique ce que Livingstone appelait x l'ulcère béant » de l'esclavage. Un fait récent parait un indice de cette cicatrisation désirée : c'est l'abolition, en juin 1909, de l'esclavage dans le sultanat de Zanzibar. Déjà un édit, malheureusement à peu près inexécuté, y a^ait prononcé, en 1893, l'interdiction de la traite.
L'encyclique du 20 novembre 1890 contient une piirase qui me parait renfermer la conclusion de tout cet article : « Gardienne attentive de la doctrine de son Fondateur, l'Eglise ju'it en main la cause négligée des esclaves, et entreprit vaillamment la revendication de leur liberté; mais elle dut accomplir cette œuvre peu à peu, avec modération, selon que le permettaient le temps et les circonstances ». Sediila castos doctrinae Conditoris sui, Ecclesia sitscepit neglectam servoruni caiisam, ac slrenua vindex lihertatis cxtitit, etsi proiit res et icnipora ferebant sensim rem gereret et temperate.
Paul Allard.
ÉTAT. — I. Xaiure de lEtat. — II. Origine de l'Etat. — III. Fonctions de l'Etat. — IV. Fausses théories de l Etat . — V. Rapports de l Eglise et de l Etat (voyez article Libkralisme).
I. Nature de l'Etat. — i) Définition. — a) Fin propre. — 3) Carac'i-res de l'Etat.
I. Définition. — Dans la littérature contemporaine le mot Etat a reçu des acceptions très dill'érentes. Pour les uns, l'Etat est synonyme de gouvernement, pour les autres, il est composé du gouvernement et des citoyens ; d'autres encore sous-entendent plutôt la société, ou nième un organisme abstrait doué de toutes sortes de vertus. Il importe donc, afin d'éviter les ambiguïtés et les équivoques, de préciser la signification de l'Etat.
Ce mot peut être pris dans deux sens, suivant qu'il
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représente ou bien la société civile ou bien le pouvoir suprême dans cette société. Ainsi quand nous disons que, dans certaines cii-constances, l'homme est tenu de sacrilier sa vie pour l'Etat, nous prenons ce mot dans le premier sens, c'est-à-dire celui de société civile ou politique. Quand nous atUrmons que l'Etat doit garantir les droits des citoj-ens, nous employons le mot Etat dans le sens d'autorité suprême ou sou- Acraine. Confondre ces deux notions, ce serait ou- Arir la porte à des abus intolérables. Si l'on identifie la société avec le gouvernement, on A^erra bientôt la A'ie nationale tout entière absorbée dans le pou- Aoir suprême, l'initiatiA-e priAée étoufTée sous le joug pesant dugouAernement,la liberté individuelle écrasée parle despotisme. Ce péril peut, du reste, exister sous toutes les formes de gouAcrnement, et la tyrannie d'une oligarchie n'est pas moins menaçante que celle d'un monarque. Considéré comme société ciAile ou politique. l'Etat peut se déflnir de la manière sui- Aante :
On appelle société ciAile ou politique, cette société complète et parfaite, qui est composée d'une multitude de familles et se propose comme but final la réalisation du bien commun naturellement nécessaire à tous les hommes. Un mot sur chacun des éléments de cette définition.
L'Etat est une société complète, c'est-à-dire que la fin qu'il poursuit est un bien général et non un bien particulier. Alors qu'une société littéraire, commerciale, scientifique, amicale, etc., ne procure à ses membres que des aA-antages d'une espèce déterminée, limités à un certain ordre, la société ciAile Aise au bien général des citoyens et contribue à leur perfectionnement physique, intellectuel et moral.
Parfaite, la société ciA'ile, dans la sphère de sa fin propre, est indépendante des autres sociétés. Placée au-dessus des autres sociétés particulières, elle les domine; mais ni dans l'existence, ni dans l'exercice de ses droits, elle ne dépend de ces groupements subordonnés.
Composée d'une multitude de familles, parce que la société n'est pas le résultat de l'association d'indi- A-idus pris isolément. L'unité primordiale, la cellule fondamentale de la société ciAile, c'est la famille. L'Etat n'est qu'un agrégat de familles, celles-ci composent les communes qui, à leur tour, forment l'Etat. Otte conception se retrouAC dans la philosophie antique. Aristote appelle l'Etat l'union des familles et des communes, et non une multitude d'hommes pris individuellement. Le pape Li';ox XIII a remis cette Aérité en pleine lumière. « Voilà donc, dit-il, la famille, c'est-à-dire la société domestique, société très petite sans doute, mais réelle et antérieure à toute société ciAÙle, à laquelle dès lors il faudra, de toute nécessité, attribuer certains droits et certains dcA-oirs absolument indépendants de l'Etat... Les fils sont quelque chose de leur père, ils sont en quelque sorteune extension de sa personne, et pour parler aAcc justesse, ce n'est pas immédiatement par eux-mêmes qu'ils s'agrègent et s'incorporent à la société ciAile, mais par l'intermédiaire delà société domestique dans laquelle ils sont nés. » (Encycl. lierum yo\'aruni, § Jura odio.)
Enfin la société ciAile a pour but final: la réalisation du bien commun, naturelleuietit nécessaire à tous les hommes. La fin de la société ciAile, en effet, est précisément ce bien qui, tout en étant indispensable à tous les hommes, ne peut être réalisé par chacun d'eux pris isolément ou par des groupements particuliers.
De la déf'inition de la société civile, il résiilte que les éléments qui la constituent sont au nombre de trois : i) une masse d'hommes constitués en familles;
2) une autorité commune suprême ; 3) l'indépendance A-is-à-A'is des autres sociétés de même nature, en d'autres termes : la souAcraineté. On peut ajouter : un territoire propre, en faisant abstention des sociétés rudimcntaires, telles que les hordes nomades.
2. Fin propre de l'Etat. — Il est important de déterminer avec soin la fin propre de la société ciAile, car de cette considération dépendent la fonction, les droits et les dcA-oirs de la société et du pouAoir suprême. Qu'est-ce en définitiAC que la fonction de la société politique, sinon le moyen de tendre à sa fin propre ? Les droits de la société ? Le moyen nécessaire pour remplir sa fonction. Les dcA-oirs ? La règle et la mesure de cette fonction. D'ailleurs, comme nous le démontrons dans la suite, la fin de l'autorité suprême n'est pas différente de celle de la société.
D'après Montesquieu, les Etats ont pour fin commune, unique, leur propre conserA ation. En dehors de cela, ils ont chacun une fin particulière déterminée. " L'agrandissement, dit-il, était l'objet deRome, la guerre celui de Lacédémone. la religion celui des lois judaïques, le commerce celui de Marseille, la tranquillité pul)lique celui de la Chine, la navigation celui des Rhodiens. y ^lais on constate sans peine que Montesquieu confond la lin de l'Etat aAec les différents moyens qui peuAent serA'ir à la réaliser. Passant à l'extrémité opposée, H.\ller nie toute fin propre de l'Etat. « Si la société civile, dit-il, n'est autre chose qu'une addition et un engrenage d'innombrables sociétés particulières, difTérentes et aolontaires, si elle n'est pas une société une et générale, qui euAcloppe de plein droit tous les membres du groupe, la fin naturelle de l'Etat est un non-sens. » L'erreur capitale de Haller, ce qu'il n'a pas su discerner, c'est que les conAcntions priA'ées qui forment les groupes particuliers ne sont point l'Etat, mais seulement la cause occasionnelledecelui-ci, elles rapprochent et groupent un certain nombre d'indiAidus, et de ce rapprochement naît naturellement une société générale, la société ciAile, l'Etat, qui encadre les sociétés particulières et réunit en un tout les membres du groupe.
La fin propre de l'Etat, c'est lebien temporel commun, la prospérité publique. La fin propre de la so-. ciétécÎAile doit être le terme des tendances naturelles qui lui donnent naissance. Or les deux forces qui attirent l'homme à la aMc sociale : la bienAeillance innée et l'indigence dans la loi du progrès, ont pour terme naturel et nécessaire le bien temporel commun. C'est dans ce bonum commune que se trome la fin propre de la société civile. Au Arai, la sociabilité de l'homme n'est satisfaite que dans une société supérieure aux groupements particuliers et par l'acquisition d'un bien qui dépasse et domine les biens particuliers, c'est-à-dire le bien public, le bien commun temporel. Pourqiioi les hommes cherchent-ils au-dessus de la famille et des associations particulières une union plus compacte et plus Aaste, sinon pour obtenir un bien communj un bien social auquel ne peuAcnt parAcnir, ou du moins auquel ne parAiennent ([ue dilHcilcment les indiAidus et les groupements inférieurs"? Etant le dernier terme de la sociabilité humaine dans l'ordre naturel, la société ciA-ile a pour l>ut de compléter, d'aider les sociétés inférieures dans la poursuite du bonheur temporel, ordonné lui-même à la l)éatitude éternelle. Et donc le bien commun supplée à l'insuflisance des actiAités individuelles ou collcctiAes, s'élève au-dessus des dilTérents biens particuliers, faAorise la tendance au progrès physique, intellectuel et moral de la nature humaine, et comprend l'ensemble des conditions qui rendent possibles à tous les associés le Arai bonheur, la perfection sur cette terre.
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Dans des termes sinon identiques, du moins équivalents, les théologiens catholiques, saint Thomas, SuAREZ, etc.. les auteurs modernes, enseignent la même doctrine sur la lin de la société civile. Léon XIII résume cet enseignement : « Par nature, dit-il, Ihonime est fait pour vivre dans la société civile. En effet, dans l'état d'isolement, il ne peut ni se procvirer les objets nécessaires au maintien de son existence, ni acquérir la perfection des facultés de l'esprit et de celles de l'àme. Aussi a-t-il été i)ourvu par la divine Pi'ovidence à ce que les hommes fussent appelés à former non seulement la société domestique, mais la société civile, laquelle seule peut fournir les moyens indispensables pour consamnier la perfection de la f/e présente. » Et dans l'Encyclique yobilissima Gallorum : « Comme il existe sur la terre deux sociétés suprêmes, la société civile dont la fin consiste à procurer au genre humain le bien temporel et de ce monde... »
Le bien pidilic, dont il est ici question, n'est pas la somme de la prospérité ou du bonheur temporel de tous les individus pris séparément. La prospérité i)ublique ne consiste pas à rendre immédiatement et directement cliaque famille heureuse, riche et prospère. Non, le bien social ne diffère pas des biens particuliers comme la gerbe diffère des épis, mais il les domine comme un bien supérieur, comme un bien appartenant à un ordre spécifiquement différent du Itien privé ijarticulicr. Tel est l'enseignement de Léon XIII dans l'Encyclique Reruni yavarutn : « L'expérience quotidienne, dit-il, que fait l'homme de l'exiguïté de ses forces, l'engage et le pousse à s'adjoindre une coopération étrangère. De cette propension naturelle, comme d'un même germe, naissent la société civile d'abord, puis, au sein de celle-ci, d'autres sociétés, qui, pour être restreintes et imparfaites, n'en sont pas moins des sociétés véritables. Entre ces petites sociétés et la grande il y a de profondes différences qui résultent de leur fin prochaine. La fin de la société civile embrasse universellement tous les citojens, car elle réside dans le bien commun, c'est-à-dire dans un bien auquel tous et chacun ont le droit de participer dans une mesure proportionnelle. Au contraire, les sociétés qui se constituent dans son sein, sont tenues pour pi'ivées et le sont en effet, car leur raison d'être immédiate est l'utilité particulière et exclusive de leurs mend)res. La société privée est celle qui se forme dans un but privé, comme lorsque deux ou trois s'associent pour exercer ensemble le négoce. » En résumé, d'après la doctrine du Pape, 1° toute société privée a pour fin immédiate l'utilité particulière et exclusive de ses membres; 2° la société civile n'a pas pour fin prochaine l'utilité particulière et exclusive des citoj'cns; 3" mais elle a pour fin un bien commun, c'est-à-dire un bien auquel tous et cliacun ont le droit de participer dans une mesure proportionnelle.
Le bien commun, qui est la fin naturelle de la société civile, comprend deux éléments : A) la tutelle juridicpie, B) l'assistance accordée à l'activité privée des citoyens.
./) /.« tutelle juridique. — Etant données les passiftns et les inclinations mamaises des hommes, il se produit fatalement parmi eux des aggressions contre les droits qu'ils tiennent de la loi nalnrelle. De là procède la nécessité de défendre, de sauvegarder ces droits essentiels, tels ((ue le droit à l'existence, à la dignité, à l'indépendance, à la vraie liberté. Mais connue les individus ne peuvent se faire justice à eux-mêmes sans tond)er dans la l)arl)ai'ie. il est nécessaire qu'ils soient soumis à une autorité chargée de protéger leurs droits et d'assurer la justice jjarmi eux. Or la société créée dans ce but n'est autre que
la société civile, l'Etat. Toutes les autres sociétés, ayant des fins particulières, seraient inaptes à réaliser ce but.
Mais les hommes n'ont pas seulement besoin que leurs droits menacés soient défendus; il sera encore nécessaire, dans un grand nombre de cas. de définir, de déterminer le droit. Des doutes, des conflits pourront s'élever en matière de droit ; il faudra les trancher. La loi naturelle laisse indéterminés un grand nombre de droits qui, de leur nature, sont variables et contingents, elle laisse dans le vague un certain nombre de points : il faudra établir des règles fixes pour déterminer le droit dans ces modalités contingentes. Tout cela fait partie de la tutelle juridique, il est évident que sans elle les hommes ne sauraient avoir ni paix, ni stabilité, et se trouveraient ainsi dans l'impossibilité d'atteindre leur fin temporelle. D'ailleurs, comme on l'a montré plus haut, la tutelle juridique ne peut être réalisée que par une autorité supérieure à laquelle tous seront obligés de se soumettre, c'est-à-dire dans et par la société civile.
B) L'assistance aux initiatives privées. — La prospérité temporelle publique exige une certaine abondance de biens matériels et moraux mis à la disposition des citoyens, de telle façon que chacun puisse se les procurer, s'il en a le désir. Parmi ces l)iens il en est que l'on peut obtenir, sans le concours de la société civile, par la seule actiAité et la coopération des familles. Il n'en demeure pas moins cju'en dehors du înilieu social, ces biens ne sauraient parvenir à leur complet développement. Sans la société civile, sans la tutelle juridique qui en est la conséquence, il n'y aurait ni paix, ni sécurité, ni stabilité, et dès lors la division du travail, le progrès, la prospérité se trouveraient gravement compromis.
D'autre part, il y a des institutions qui ne sauraient être fondées sans l'initiative et la direction du pou- A'oir suprême, parce qu'elles surj^assent la capacité ordinaire des activités privées, indivitluelles ou collectives. Telles sont : la création des voies de communications nationales, certains établissements scientifiques, l'échange des correspondances par les postes et télégraphes, etc. Dans ces cas et d'autres semblables, la société civile apparaît comme un facteur nécessaire de progrès.
3) Caractères de la Société civile. — Les caractères de la société civile sont au nombre de trois : A) elle est une société nécessaire, B) organique. C) inégale.
A) Société nécessaire. — Parce que l'homme est perfectible et ne peut atteindre son perfectionnement intégral en dehors de la société civile, il est clair que la nature même de l'homme, et donc la loi naturelle, postulent cette société comme une nécessité. Toutefois cette nécessité, qui alfccte le genre humain en général, ne s'inqiose pas à chaque homme en particulier ; exceptionnellement, l'homme peut se soustraire à la société civile et vi\ re en ermite ou en sauvage. Que la société civile soit nécessaire au genre humain, cela résulte a posteriori du fait de son existence chez tous les peuples, dans tous les temps et dans tous les lieux, affectant les foi mes rudimentaires de la horde ou de la tribu, ouïes modalités plus parfaites des grands Etats nu)dernes.
B) Société organique. — On appelle organique une société qui n'est pas le résultat immédiat de l'union d'individualités, mais qui est constituée par le groupement de sociétés inférieures. A l'origine du genre humain, c'est la famille cpii se forme la première, puis, par suite de la multiplication des familles, celles-ci se groupent et s'unissent dans une société I)kis vaste: l'Elat. Cependant, en s'incorporant à la société civile, les familles ne perdent pas leur être
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Ijropre et leur Un spéciale. Ne sont-eîles pas une institution nécessaire, destinée à la conservation et à la jiropagation du genre humain? Pour remplir ellicacement cette mission, la famille doit conserver une certaine autonomie et des droits lirojires qu'elle ne reçoit pas de l'Etat.
La société civile est donc une société organique. C) Société inégale. — Une société inégale est celle qui se compose de personnes jiu'idiquement inégales. Ceci posé, l'inégalité juridique dans la société civile découle nécessairement du caractère organique de celle-ci. La société civile étant une union de familles qui conservent dans son sein leur être etleurs droits essentiels, il s'ensuit que les pères de famille gardent leur autorité et leurs droits de supériorité sur les mend)res de la famille. Mais si le i)ère de famille exerce ses droits dans la société civile, il est manifeste qtiecette dernière n'est pascomposée de personnes égales endroit et réciproquement indépendantes, mais bien de membres juridiquement inégaux et dépendants mutuellement : en d'autres termes, la société' civile est une société inégale.
En outre, il existe dans la société différentes classes sociales, qui se forment naturellement. C'est ainsi que la similitude de la profession et des intérêts groupe les hommes en classes professionnelles, par exemple : la classe des employeurs et des employés. Chacune de ces classes jouit de certains droits appropriés à sa nature et au but qu'elle poursuit. La conséquence de ce fait naturel, c'est que l'égalité absolue ne saurait exister dans la société. L'inégalité des fonctions sociales entraine nécessairement l'inégalité des droits. L'harmonie et la vie de la société ne supposent-elles pas une certaine diiférenciation dans les droits de ses membres?
Et cependant cette inégalité organique dans la société ne détruit pas l'égalité civile des citojens. L'égalité civile, c'est la reconnaissance et la défense égale des droits innés de tous les citoyens, et la possibilité égale pour tous — moyennant, bien entendu, l'exercice de leur activité — de jouir des droits acquis. Il est clair que l'égalité civile dont nous parlons n'est pas une égalité qtiantilati\'e, mais uniquement qualitative. En bref : c'est l'égalité de l'inviolabilité des droits. Exemple : le droit de propriété dont jouit un pauvre siu" sa miséi-abie cabane mérite autant de respect que celui d'un riche sur son palais. L'égalité civile n'est donc pas lésée par l'inégalité organique, je veux dire par les inégalités de droit que la nature réalise soit au sein delà fauiille, soit en dehors d'elle, par la diversité des positions et des fonctions sociales. Ainsi, l'antinomie apparente entre l'inégalité organique el l'inégalité civile se résout en cette formule : égal respect de droits inégaux.
IL Origine de l'Etat. — i) Théories de l'origine contractuelle. — 2) Théories de l origine naturelle.
1) Théories de l'origine contractuelle. h) Exposé des théories de Jlobhes et de Rousseau. — B) Réfutation de ces théories.
A) Hohbes et Rousseau. — Ces deux philosophes contestent que la société humaine, sous quelque forme qu'eliese manifeste (famille, corporation. Etat, etc.), ait une origine naturelle ; ils aliirmenl au contraire qu'elle a été inventée par l'homme el établie en vertu d'un pacte. Leurs théories diffèrent en ceci : que Rousseau suppose un état extra-social, c'est-à-dire un état dans lequel l'homme était réduit à la condition des bêtes; tandis que Hobbes place l'homme primitif dans un état antisocial, c'est-à-dire dans un étal de guerre de tous contre tous.
Thomas Hobbes (1088-1679) développa sa théorie
sociale dans un livre célèbre ayant pour litre : Elcmenta philosophica de cive. Il y dit que l'homme, dans l'état de nature, était régi par une double tendance: celle de l'égoisme et de la convoitise illimitée de tout acquérir et de jouir de tout, el celle du souci de se préserver de la mort et de se conserver. — De l'égoïsme, dans cet état de nature, est issue la guerre de tous contre tous, puisque la nature a donné à tous droit sur toutes choses. Iloino honiini lupus. Bellum omnium contra omnes. — De la crainte, ou du désir de la conservation, est née la tendance à sortir d'un pareil étal et à chercher des compagnons. En conséquence de cette conception, la société humaine, d'après Hobbes, doit être envisagée, à son origine, comme une convention de paix réciproque, provenant, non pas de la bienveillance, mais de la crainte et de la nécessité. Mais pour avoir une paix stable, il faut, d'après lui, que tous n'aient plus qu'une volonté unique, ce qui ne saurait s'obtenir à moins que chacun ne soumette la sienne à une autre Aolonté unique. De cette sorte, tout ce que cette volonté unique aura résolu en vue de la paix commune, sera tenu pour être la volonté de tous el de chacun. Hobbes attribue à cette volonté publique le même pouvoir sur tous les citoyens avant la formation de la société, c'est-à-dire un pouvoir souverain ou absolu, auquel il va même jusqu'à subordonner la conscience morale.
Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) prétend, dans son Discours sur l'origine et l'inégalité parmi les hommes, et dans son Contrat social ou principes de droit politique, que l'iiomme, tel qu'il dut sortir des mains de la nature, était un animal moins fort et moins agile que les autres, quoiqu'il fût doué d'une organisation supérieure à la leur. Dans cet étal, l'homme n'était dirigé que par son seul instinct, ses fonctions étaient purement animales el ses désirs ne dépassaient pas ses besoins physiques. Aussi était-il heureux, n'éprouvant aucun des maux qui l'affligent au sein de la société.
A la suite de cette première période, dont il sérail ditlicile de fixer la durée, il y en eut une autre, qui fut celle du développement des facultés de l'homme. Quand la raison et les autres facultés de l'homme se furent insensiblement développées en vertu de son pouvoir de perfectionnement, commença la communication entre les hommes, et la parole fui inventée. C'est dans cette seconde période encore que la famille fut instituée. Chaque famille devint une petite société, dans laqueUe les liens uniques étaient l'affection réciproque et la liberté. Aussi bien, elle ne se maintenait que par une convention toujours révocal)le.
Dans une troisième ])éi'iode, les hommes s'appliquèrent davantage à cultiver leurs facultés : ils invenlèrent les arts mécaniques et acquirent la propriété; mais comme du même coup ils développaient la variété de l'intelligence el des caractères, l'inégalité commença à apparaître parmi les hommes, qui à l'origine étaient égaux. L'égalité rompue, les plus effroyables désordres s'ensuivirent, les passions ne connurent plus de frein : les hommes devinrent avares, ambitieux, mauvais, et des conflits perpétuels surgirent entre le droit du plus fort el celui du premier occupant. Cet étal de choses fit que la société naissante dut se trouver en proie à la guerre la plus horrible. Alors les hommes, pour ne pas périr, pour obtenir la paix et la sécurité, se décidèrent à conclure un pacte social, c'est-à-dire à former une société qui défendit et protégeât, à l'aide de la force commune, la personne el les biens de chacun.
Le pacte social, considéré dans son essence, consistait donc, d'après Rousseau, en ceci : que chacun mît en commun sa personne el tout ce qu'il possédait»
ETAT