C. — Le sacrifice eucharistique
a) Etat de la question.
La réalité du sacrifice eucharistique et sa valeur propitiatoire, souvent affirmée par l'Eglise, a été particulièrement définie au concile de Trente [sess, XXII, cap. i,Dexz., g38 (816)]. Cf. 939,9/48-951 (816, 820-828). C'est aussi la doctrine des grecs schismatiques: Confession orthodoxe, i, 107, cf. 64 (Kimmel, /. /., I, p. i83 sq., cf. i33); concile de Jérusalem de 1672, confession de Dosithée, décr. i5 et 17 (ibid., 4^9 et 45i); cf. Macaire, Théologie dogmatique orthodoxe,
n, p. 492 sq.
Les réformateurs du xvi^ siècle ont tous repoussé . ce dogme, v. g. Calain, Institut, chrét., IV, xviii, 1 ; Confession d'Augsbourg, art. 24, 3°; 39 articles de l'Eglise anglicane, art. 3i, etc. Au siècle dernier, depuis le mouvement tractarien, un assez bon nombre de théologiensanglicans sont revenus à la doctrine du sacrifice eucharistique, v. g. Cii. Ogre, The body of Christ (London, 1902), ch. m, p. 157-214; W. B. Frankland, The early Eucharist,\). io5-i 1 1 ; plusieurs ont essayé d'interpréter dans ce sens l'article 3i : J. H. Newmax, Tract xc, liemarks on certain passages in the thirty-nine articles, p. Sg-GS; Cii. Gore, l. L, p. 236. Parmi les protestants allemands ce mouvement a été beaucoup moins sensible et K. G, Goetz,
protestant lui-même, écrivait à ce sujet (Die Abendmahlsfrage, i>. i85) : « Jusqu'ici la science protes- « tante est restée, à ce qu'il me semble, étrangement « aveugle en ce point, et la science catholique s'est <(. montrée plus judicieuse en maintenant fermement « le caractère sacrificiel de la Cène. »
Récemment des controverses ont été engagées entre des théologiens catholiques d'Allemagne, au sujet de la conception primitive du sacrifice eucharistique ; il en sera question à la fin de ce paragraphe.
Les protestants du xvie siècle opposaient surtout au dogme du sacrifice eucharistique la valeur infinie et parfaitement suffisante du sacrifice de la croix (v. Calain, /. /.). Contre eux le concile de Trente, sess. XXII, ca/).2 et ca«. 4 [Denz., 940(817) etgôi (828)] a tenu à montrer que la vérité du sacrifice eucharistique n'enlcA-ait rien à la dignité du sacrifice de la croix, puisque ce sont les fruits du sacrifice de la croix qui sont appliqués aux fidèles par l'Eucharistie.
Aujourd'hui les ol)jections sont plus radicales : la plupart s'attaquent à l'institution même de l'Eucharistie; elles ont été réfutées ci-dessus (I); d'autres visent le sacrifice de la croix et le dogme de la rédemption; ce n'est pas ici le lieu de les discuter; A-. l'article Rédemptiox; cf. J. Rivière, Le dogme de la rédemption (Paris, 1903), p. 17 sqq.
b) Les preuves.
La vérité et la nature du sacrifice eucharistique d'après le Nouveau Testament sont plus faciles à entendre, si l'on y étudie successivement dans l'eucharistie : «) Le mémorial de la mort du Christ; jt) le sacrifice de l'alliance; y) la communion à la A'ictinie.
a) Le mémorial de la mort du Christ. — La relation qui unit l'Eucharistie à la mort du Christ est expressément marquée par saint Paul (I Cor., xi, 26) : « Toutes les fois que aous mangez ce pain et que « aous buACZ ce calice, a^ous annoncez la mort du « Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne. »
Cette relation est impliquée par les paroles mêmes de l'institution : « Ceci est mon corps (S. Luc ajoute : « liAré pour aous; faites ceci en mémoire de moi »); ceci est mon sang, (le sang) de l'alliance répandu pour beaucoup » (.Uarc-Matth.). Ces paroles, prononcées par le Christ la Aeille de sa mort, la nuit où il Aa être trahi, ont une signification très claire : dans quelques heures, son corps Aa être liA'ré et son sang répandu, pour sceller la nouAcUe alliance, et c'est ainsi que dès maintenant il le présente à ses disciples.
De nombreux théologiens catholiques, s'appiiyant sur l'emploi des participes présents dans le texte original (SiSdtj.ï.i'yj, ï/.yyjjoiivjo'j). en appliquent directement la force « non pas au sacrifice imminent sur la croix, mais bien (( à celui du moment présent » (Rauschen, p. 73 sq., citant Maldonat, Oswald, Pohle) ; à ceux qui opposent l'autorité de la Vulgate, qui a traduit ces présents 2>ar des futurs, Billot {De sacramentis, i*, p. 597 sq.) répond que, dans les passages dogmatiques, la Yulgate, il est ATai, ne contient aucune erreur, mais ne reproduit pas toujours toute la force du texte primitif. — Cette réponse est très juste, et cette interprétation a sa valeur; l'autre nous paraît cependant j)lus probable; l'objection qu'on tire contre elle du texte grec n'est pas convaincante : ])0ur le constater, on n'a qu'à lire le commentaire de S. Clirysostome sur ce passage [in Maith.^ hom. lxxxii, P. G., LVIII, 738 sq.). Au reste, cette discussion a peu de conséquence : l'une et l'autre interprétation sauvegarde et le caractère sacrificiel de l'Eucliarislie et sa relation essentielle à la mort du Christ, mais elle met l'accent soit sur l'un soit sur l'autre de ces deux éléments.
Certains historiens voient une mention expresse du sacrifice eucliaristique dans lexpression tcOtî Tiauïn qu'ils traduisent : « Offrez ceci ». (Andersen, p. 13-19; Gore, p. 315-318.) Ce sens de r.nuï-j se rencontre certaine-
EUCHARISTIE
ment dans les Septante (v. ^. Exod., xxix, 38) et probablement chez S. Justin [DiaL. 41); cf. Doksch, Der Opfercliarahter, p. 267-271. Mais il n"api)araît pas dans ces textes du Nouveau Testament, ni dans l'interprétation traditionnelle qu ils ont reçue.
fi) Le sacrifice de l'alliance. — L'institution de l'Eucharistie rappelle certainement et intentionnelle- Hient la célébration de l'ancienne alliance, telle qu'elle est rapportée dans VExode, xxiv, 5-8 : Moïse fait immoler des taureaux en holocauste; il répand la moitié du sang sur l'autel, verse l'autre moitié dans des vases, et en asperge les Israélites en disant : « Voici le sang de l'alliance que le Seigneur a faite avec vous. » Ici de même Jésus-Christ, présentant le calice à ses disciples, leur dit : « Ceci est mon sang, (le sang) de l'alliance. »
La signilication de ces mots est évidente; un théologien anglican, M. Stevkns, remarque justement à ce sujet : « Quiconque était familier avec l'Ancien « ïeslament pouvait-il comprendre l'alliance dans le « sang du Christ, sinon en l'entendant d'une mort « ofierte en sacrilice? » {T/ie Theology of the X. T., p. i32.) La Aaleur propitiatoire de ce sacrifice est encore plus expressément marquée jiar les mots suivants : « Ceci est mon sang... offert puar beaucoup >> ou, d'après saint Matthieu : « offert pour beaucoup pour la rémission des péchés ». Les deux notions de propitiation et d'alliance sont d'ailleurs intimement liées :1e sang de Jésus-Ciirist purilie le peuple nouveau, en même temps qu'il scelle son union avec Dieu. Cf. Batii-"i-ol, p. 5o; Bernixg, p. 102-108.
Le contexte entier et en particulier l'allusion faite au récit de VExode déterniinenl ici le sens de oiy.dr,/:r, : c'est une alliance, selon le sens que le mot a dans les Septante, plutôt qu'un testament, selon le sens qu'il a dans Uebr., IX, 16; d'ailleurs il ne faut pas établir entre les deux sens de distinction trop absolue : il est facile de passer de l'un à l'autre (v. g. Gai., m, 13, 17), surtout dans le c.is de cette nouvelle alliance, qui n'est consacrée cjue par la mort de celui qui la conclut et qui peut éti'e ainsi regardée comme un testament. — Sur l'Eucharistie considérée comment le testament du Seigneur, cf. Bossuet, Méditatiiitis sur l'Erangilc, la Cène, 61' jour.
•/) La communion à la victime. — A la célébration de l'ancienne alliance, le sang des victimes avait été répandu sur le peuple; ici il est donné aux apôtres, et Jésus leur ordonne d'en boire tous (Mait/i., XXVI, 27), de même qu'il leur .1 dit à tous : « Prenez, mangez, ceci est mon corps. » {Ibid ., 2G.) Cf. Bossukt, Exposition de la doctrine catholique, x : « Ces parole les du Sau\eur : « Prenez, mangez, ceci est mon « corps donné i)our vous », nous font voir que, « comme les anciens Juifs ne s'unissaient pas seu- « lement en esprit à l'inniiolation des victimes, (|iii « étaient oflertes pour eux, mais (|u'en effet ils man- « geaient la chair sacrifiée, ce qui leur était une H niar(|ue de la j)art qu'ils avaient à cette oblation : a ainsi Jésus-Clirist, s'élant fait lui-même notre vic- « time, a voulu que nous mangeassions elfectivemcnl « la chair de ce sacrifice, afin que la communication « actuelle de cette chair adorable lïit un témoignage « perpétuel à chacun de nous en particulier, «jue c'est « ])our nous ([u'il l'a prise, et que c'est pour nous « ([u'il l'a imnHjh'-e. »
(>e'ile (•onq)araison de la communion des Juifs et de celle des chrétiens estdéjà explicitement marquée par saint Paul (I Cor., x, 16-21) :
« Le calice de bénédiction que nous bénissons n'est-il pas une Communion au sang du Christ? Le pain que nous i-oiiipons n'est-il |ias uneoimmutiion au coi'ps du Christ ?... Voyez Israi'l selon la chair : ceux f|ui mangent les victimes ne participent-ils jias à lautel .' Qu'est-ce à dire?
que la viande sacrifiée aux idoles est cpielque chose, ou qu'une idole est quelque chose? Non, mais ce que les païens sacrifient, ils le sacrifient Sux démons et non à Dieu ; et je ne veux pas que vous soyez en communion avec les démons. Vous ne pouvez pas boire au calice du Seigneur et au calice des démons ; vous ne pouvez pas prendre part à la table du Seigneur et à la table des démons . »
La double comparaison qui est ici faite entre l'Eucharistie, d'une part, elles repas de communion juifs ou païens, d'autre part, détermine clairement le caractère de la communion eucharistique : ce que les chrétiens reçoivent, c'est une victime immolée, et en la recevant ils s'unissent au sacrifice.
Il faut se !j«rder, dans l'interprétation de ce passage, d'assimiler la communion au sang du Christ avec la communion aux démons : ce qui est directement comjiaré au sang du Christ, c'est l'idolothyte, c'est-à-dire la victime ofTerte en sacrifice. D'un autre point de vue, saint Paul, considérant non plus la victime, mais le Seigneur qui jîréside au sacrifice, peut comparer la table du Seigneur et la table des démons.
On retrouve la même idée incidemment exprimée dans répitre aux Hébreux (xiii, 10) : « Nous avons « un autel dont nepeuAent manger ceux qui servent « dans le tabernacle. » L'autel dont il s'agit ici peut être la croix ou le Christ lui-même, ainsi que l'a entendu saint Thomas; mais les mots qui suivent (1; cC r.'j:/ii-j ojx r/cj7i.v) visent l'eucharistie : c'est là que nous mangeons la victime immolée sur cet autel. Cf. outre les commentateurs catholiques, Wkstcott, Tite Epistle to the Hebrews^ (London, jgo6), p. ^Sg sqq. et 455-463 (note sur le i\\oidj7i'y.-:-r\oi'yj).
Quiconque admet tout ce qui précède, doit nécessairement admettre le caractère sacrificiel de l'Eucharistie : auxvi" siècle, certains luthérienspensaient pouvoir se soustraire à cette consé(iuence, en niant qu'il y eût ici une oblation nouvelle de la victime, \. g. Chemxitz, Examen concilii Tridentini, 11, de missa (éd. Genevae, i6i4, P- i49-'5o); BELLAR.Mix(/^e missa 12) leur répond : « 111a actio, qua Christi corpus ad « Dei honorem super niensam ponitur, ut consunia- « tur, idque lit ad repraesentandam eiusdem Christi « passionein, oblatio et immolatio dicenda est. 111a « autem actio consecratio est; nam per consecratio- « nem fit, ut Christi corpus vere et visibiliter adsil « super mensam, et adsit apte ad repraesentandam « passionein et morlis eiusdem. » Cf. Goktz (protestant), /. /., p. 186.
Nous ne ])ouvonsentrerici dans le détail de la discussion soulevée par M. Renzel surtout j)arM. \\'ieland; on peut en suivre les grandes lignes dans H.\usciien, L'Eucliaristie , ]). 60-87, et consulter pour plus de détail F. S. Ri:n/., Die Geschiclite des Messopfcrbdfiiffs (Freising, "2 vol. IKOl, 19021 ; F. WiELANU, Mcnsa uiid Conf'cssio ()>\i\nchel^ . 1906) ; F. WlELAKU, Dcr rorireiiaischc Opfcrbei^riff iMi'inchen, 1909); et. dans l'auti-esens, E. DoRSCU, Der Opferchara^/itt'r der Eucharistie einst und jetzt (Innsbruck, llK)!)). M. Renz a eu surtout pour but de réagir contre les conceptions modernes (|ui placent l'essence du sacrifice de la messe dans un ('-It-nient absolu (anéantissement ou mutation), il IxMise qu'elles méconnaissent le caractère essenliellement relatif du sacrifice de la messe; il estime en outre que la tradition seule, et non l'Ecriture, garantit le dogme du sacrifice eucharisticpie. M. Wieland a cherclié à montrer que l'Eglise, pendant les deux premiers siècles, a non un autel (allare) mais une table [iiieiisa] el que, jusqu'à saint Irénée, il n'est pas question d'immolation ni d'oblalion, mais seulement d'un rej)as et d'une jirièi'e d'action de gr-àces : il pense même \Dcr forireiiaisclie Opferbe^riff', p. 214 sqq. ) que les textes du concile de Trente ne supposent qu'une seule oblation, qui est la moi't du Christ en croix; celte interprétation fait violence aux textes, v. g. sess. XXII, cil. 2, Denz., D'iO (S17) : « Una eiiim eademque est « hostia, idem nune offerens sacerdotum minislerio, qui
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